Colloque « Firmes multinationales et développement ». Paris, 14-15 juin 1977 ; n°74 ; vol.19, pg 415-444

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Tiers-Monde - Année 1978 - Volume 19 - Numéro 74 - Pages 415-444
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Mario Lanzarotti
Colloque « Firmes multinationales et développement ». Paris,
14-15 juin 1977
In: Tiers-Monde. 1978, tome 19 n°74. pp. 415-444.
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Lanzarotti Mario. Colloque « Firmes multinationales et développement ». Paris, 14-15 juin 1977. In: Tiers-Monde. 1978, tome
19 n°74. pp. 415-444.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1978_num_19_74_2802CHRONIQUE INTERNATIONALE
Colloque « Multinationales et développement »
Paris, 14-15 juin 1977
L'Association européenne des Instituts de Recherche et de Formation en matière
de Développement (EADI)1 a organisé un réseau international de groupes de travail
réunissant, par theme, des chercheurs de différents pays.
Le groupe de travail « Multinationales et développement »a a voulu poser les bases
ďune coopéfation entre les différentes équipes qui dans les instituts travaillent sur ce
problème. C'est pourquoi les travaux de ce groupe commencent par un colloque dont
le propos est de faire le point sur l'état d'avancement des analyses et des idées dans ce
domaine :
Cinq thèmes sont donc abordés :
1) « Multinationales et l'Etat » (rapporteur : M. Pierre Salama, maître-assistant à
l'Université de Paris I) ;
2) « Modèles de développement périphérique et firmes multinationales » (rapporteur :
M. le PT Celso Furtado) ;
3) « Choix de techniques et firmes multinationales » (rapporteur : M. Arghiri
Emmanuel) ;
4) « Firmes multinationales et nouvelle division internationale du travail » (rapporteur :
M. Christian Palloix, chargé de recherche à l'Institut de Recherche économique
et de Planification de Grenoble) ;
5) « Stratégies de développement et nouvelle division internationale du travail» (rapport
eur : M. Abdellatif Benachenhou, secrétaire général de l'Association des Economistes
du Tiers Monde).
Il est à noter que le colloque a été préparé par une série de séminaires qui ont permis
d'entendre, outre les rapporteurs du colloque, MM. Samir Amin, Fernando Henrique
Cardoso et Constantino Vaitsos, lesquels ont fait part de leurs regrets de ne pouvoir
participer au colloque.
Les débats, placés sous la présidence du PT Morale, directeur de l'IEDES, ont
permis d'entendre un exposé introductif de M. Haselbach décrivant le système de travail
1. European Association of Development Research and Training Institutes.
2. 58, boulevard Arago, 75013 Paris. Ce groupe de travail a été recensé dans le répertoire
publié par le Centre sur les Sociétés transnationales des Nations Unies, Survey of Research on
transnational Corporations, New York, Nations Unies, 1977, 21X29,5, 533 p.
Revue Tiers Monde, t. XIX, n° 74, Avril-Juin 78 6 CHRONIQUE INTERNATIONALE 41
de Г Association européenne des Instituts de Recherche et de Formation en matière
de développement.
Les pages qui suivent reprennent l'essentiel des rapports et des discussions. Ces
débats ont été synthétisés par M. Mario Lamçarotti, chercheur à l'IEDES, et soumis,
pour avis, aux principaux intervenants.
J. Masini,
secrétaire du groupe de travail Multinationales et développement.
FIRMES MULTINATIONALES ET ÉTAT
i. Le sujet fmn et Etat est introduit par l'exposé de P. Salama. Le problème
qui se pose, selon P. Salama, est celui de la recherche systématique d'un lien
entre l'internationalisation du capital et les formes que revêt l'Etat (régimes
politiques) des pays dits sous-développés. Son analyse porte fondamentalement
sur le cas des latino-américains : plus concrètement, on pourrait penser,
sans être déterministe, que le type de régime politique militaro-policier qui
tend à se généraliser pendant la dernière décennie est un sous-produit du type
d'accumulation du capital qui s'est manifesté, entre autres, par la spécificité
de l'internationalisation du capital au cours de cette période. On pourrait se
demander, d'autre part, si le début de crise du capitalisme à l'échelle mondiale
ainsi que les difficultés que connaissent à l'heure actuelle les pays latino-
américains sont de nature à induire, à terme, des modifications au niveau du
type de régime politique.
a. P. Salama aborde le sujet en s'attaquant aux analyses couramment
acceptées des relations entre les niveaux de salaires et l'internationalisation du
capital. Il fera ensuite la critique des théories récentes de la dit3. Les conclusions
qu'il en tirera lui permettront de poser le problème de l'Etat et, plus part
iculièrement, d'expliquer la nécessité de régimes militaro-policiers pour satis
faire à la spécificité de l'internationalisation du capital.
3. En ce qui concerne les relations entre les niveaux de salaires et l'inte
rnationalisation du capital, P. Salama conteste les analyses d'après lesquelles
la dernière est fondée sur un différentiel des premiers. Si le coût de la force
de travail est inférieur dans les pays dits sous-développés, il en va tout autr
ement pour ce qui est du coût unitaire du travail « de V ensemble des travailleurs
— qu'ils soient dans la production ou non — des firmes multinationales us » :
c'est-à-dire de la productivité du travail comparé aux salaires. D'après les
chiffres fournis par les tableaux IV et V4, on constate que les coûts unitaires du
travail des firmes américaines implantées en France et en Allemagne sont,
branche par branche, sensiblement analogues à ceux des mêmes firmes au
Brésil, Mexique, etc. Il faut remarquer, nous dit P. Salama, que la productivité
du travail a été mesurée en termes de ventes par homme/heure, ce qui ne nous
donne qu'une première approximation. Dans ces conditions, il ne serait plus
possible de tenter d'expliquer l'internationalisation du capital par l'existence
de salaires relativement inférieurs dans les pays dits sous-développés.
4. En ce qui concerne la dit, P. Salama pense que ni la théorie d'une perma
nence de la spécialisation de type pacte colonial, ni la théorie de segmentation
3. Division internationale du travail.
4. Cf. les tableaux de l'article de P. Salama, p. 273 et p. 276. MULTINATIONALES ET DEVELOPPEMENT 417
internationale des branches — qui empêcherait la vérification d'un processus
d'accumulation endogène dans la périphérie — ne semblent rendre compte de la
réalité. On constate en fait que, si les fmn sont importantes dans les secteurs
traditionnels, elles sont présentes dans l'ensemble des branches. En outre,
aujourd'hui, à l'égard de ce qui peut se passer également en France ou en
Allemagne, les fmn sont de plus en plus implantées dans les secteurs clés,
dits de biens durables ou de biens à double destination.
5 . La question se pose maintenant de savoir comment l'existence de coûts
unitaires de travail analogues et d'une répartition sectorielle semblable de
l'investissement des fmn en Amérique latine par rapport à ce qui se passe en
Europe va induire un type particulier de régime politique dans le sous-
continent américain.
6. D'après P. Salama, la similitude dans la répartition sectorielle des inves
tissements des fmn est couplée de modalités différentes d'adaptation de la
demande à l'offre. Dans le cas des pays capitalistes développés, le type de
technologie utilisée induirait une structure de revenus particulière sous-pro-
duisant les améliorations techniques et ayant, par la suite, des implications sur
la structure de l'offre. Dans les pays dits sous-développés, la structure de
l'offre semble être — à cause des transferts de technologie — une sous-pro
duction de celle des pays capitalistes développés ; la structure de la demande
qui en est induite agit marginalement sur la structure de l'offre. Cette absence
de relation entre la demande et l'offre sera résolue par l'action de l'Etat,
par le biais d'une certaine gestion de la force de travail permettant une élé
vation du taux d'exploitation. Ceci aura des implications au niveau des coûts,
et notamment au niveau de la conformation d'une certaine demande, sur
laquelle sera axé le dynamisme des secteurs clés du type de modèle d'accumul
ation qui s'imposera dès lors.
La spécificité de l'internationalisation du capital et le type de modèle
d'accumulation qui lui est associé imposent à l'Etat le rôle d'adaptateur de la
demande à l'offre. Or, cette adaptation implique une redistribution régressive
des revenus, d'où la nécessité de régimes militaro-policiers.
7. D'autre part, la similitude en ce qui concerne les coûts unitaires du
travail entraînera un alourdissement certain des coûts dans les pays dits sous-
développés, malgré l'existence de salaires inférieurs. On peut effectivement
constater que les coûts unitaires des produits sont en général plus élevés dans
les pays semi-industrialisés, exception faite des industries style Hong-kong.
Dans ces conditions, l'action protectionniste de l'Etat devient fondamentale
pour assurer des conditions de rentabilité favorables à l'implantation des
fmn. Ce n'est pas la protection qui a engendré des taux de profits élevés, mais
la nécessité d'atteindre un certain taux de profit qui a entraîné la protection
étatique. Dès lors, on peut voir dans le protectionnisme une traduction des
rapports nécessaires et préalables entre l'internationalisation du capital et les
régimes politiques en place.
8. P. Salama a finalement abordé le problème de la balance des paiements.
Il ne s'agit pas de lier l'existence de régimes militaro-policiers à l'état de la
balance de paiements. Au contraire, le type de modèle d'accumulation qui
correspondait à la spécificité de l'internationalisation du capital et qui nécessit
ait un certain type de régime politique, connaît des problèmes croissants du
côté de la balance des paiements, ce qui peut mettre en cause, à terme, le
régime militaro-policier.
та — 14 41 8 CHRONIQUE INTERNATIONALE
A la base des problèmes de la balance de paiements se trouve le fait que,
si le développement de l'internationalisation du capital n'implique pas des
apports de fonds substantiels, il entraîne, par contre, des fuites importantes
soit par le rapatriement des profits, soit par la surfacturation et la sous-factu
ration et les royalties.
La crise du capitalisme à l'échelle mondiale entame les capacités à trouver
des fonds pour faire face aux paiements extérieurs. Ceci implique des discus
sions, au sein même des sphères gouvernementales, sur l'opportunité de
changer de modèle d'accumulation. Autrement dit, la légitimation de ces
régimes militaro-policiers vis-à-vis du capital étranger se trouve atteinte à
cause des conséquences de la politique économique qu'ils appliquent et à
cause de la crise mondiale. Cette situation pourrait, à terme, entraîner l'appa
rition d'une nouvelle politique industrielle axée sur un type particulier de
régime politique.
9. P. Salama conclut que, surtout en ce qui concerne le sous-développe
ment, on ne peut pas aujourd'hui faire une analyse de l'internationalisation du
capital en faisant abstraction de l'Etat, d'autant plus que dans les pays dits
sous-développés l'intervention de l'Etat est relativement plus importante que
dans les pays capitalistes développés.
10. Le débat qui a suivi l'exposé de P. Salama a montré un certain consensus
sur la nécessité d'une recherche systématique des liens entre l'internationali
sation du capital et l'Etat. Or, l'analyse concrète proposée par P. Salama a
soulevé deux séries de critiques. D'une part, certains orateurs ont mis en
question la capacité de cette analyse à rendre compte de l'ensemble de situations
connues dans le monde sous-développé, et même de plus restreint
de l'Amérique latine. Dans une optique semblable, l'intervention de L. Mart
ins a proposé une méthodologie et une analyse élargissant le champ du pro
blème au-delà des aspects économiques globaux, autour desquels était centré
l'exposé de P. Salama.
D'autre part, certains des participants, notamment A. Emmanuel, ont mis
l'accent sur la critique même des aspects retenus pour expliquer les liaisons
entre l'Etat et l'internationalisation du capital.
11. Se rattachant à la première série de critiques, Ph. Hugon pense que
l'analyse de P. Salama, proposée pour l'Amérique latine, ne semble rendre
compte que du cas des pays semi-industrialisés. Cette limitation serait due,
d'une part, à la mésestimation du processus historique de conformation des
appareils productifs des pays. A titre d'exemple, on peut citer le cas de l'Afrique
où la spécialisation de type pacte colonial demeure très importante et où
l'amorce d'un processus de substitution des importations s'explique, en partie,
par la décolonisation politique. Ceci nous montre le poids du fait historique,
dont l'analyse peut nous aider à comprendre l'inexistence d'un processus
de valorisation interne du capital, situation à laquelle P. Salama avait fait
allusion. D'autre part, Ph. Hugon se demande si la recherche des liens entre
l'internationalisation du capital et l'Etat ne renvoie pas nécessairement à
l'analyse des natures spécifiques des appareils d'Etat périphériques, et notam
ment aux formes de luttes internes.
G. Arroyo pense, d'autre part, que P. Salama a trop privilégié le modèle
d'accumulation basé dans les secteurs de biens de consommation durables.
Il ne faudrait pas négliger le développement dans certains pays latino-améric
ains, et même au Mexique, des industries d'exportation liées aux zones MULTINATIONALES ET DÉVELOPPEMENT 419
franches. Or, il est très vraisemblable que ces activités, ainsi que celles des
fmn agro-alimentaires, sont fondées sur des coûts unitaires du travail relativ
ement bas. Ceci nous renvoie à la discussion des chiffres fournis à ce propos
par P. Salama, dont il sera question dans les pages suivantes.
12. Une méthodologie adéquate à l'étude des rapports entre les fmn et les
régimes autoritaires oblige, selon L. Martins, à distinguer le processus
d'accumulation et le comportement concret des firmes qui sont les acteurs du
processus. Il s'agit, en effet, de niveaux d'abstraction différents, mais complém
entaires. Dans le premier cas, nous sommes au niveau de l'analyse histo
rique; dans le second au niveau de l'analyse politique.
Une deuxième clarification apportée par L. Martins concerne l'emploi
indifférencié des concepts d'Etat et d'Etat-Nation d'une part, et d'appareil
d'Etat et régime politique, d'autre part. Cette distinction est fondamentale, car
l'internationalisation de la production peut agir soit sur le rôle de l'Etat, soit
sur la nature politique du régime, soit sur l'idée même de nation.
Le problème étant ainsi posé, la question des rapports entre l'internatio
nalisation de la production et les Etats (régimes politiques et nations) des
pays développés et sous-développés ne peut se résoudre que si l'on s'interroge
à propos de l'existence dans la phase actuelle du système capitaliste, d'une
tendance à la centralisation du capital.
Pour L. Martins cette tendance existe. Ceci lui permet d'affirmer que l'inte
rnationalisation de la production implique dans les pays sous-développés en
général, mais surtout dans l'Amérique latine, une désarticulation totale des
rapports sociaux à l'échelle de la nation. On assiste à une sorte d'éclatement de
l'idée de nation qui s'accompagne d'un renforcement de l'Etat. Dans les pays
développés, par contre, même s'il y a un certain dépassement du plan national,
la désarticulation des rapports sociaux ne se produit pas.
Le lien entre l'apparition de régimes autoritaires en Amérique latine et
l'internationalisation de la production serait la désarticulation des rapports
sociaux provoquée par cette dernière. Mais l'internationalisation ne peut tout
expliquer et la référence aux conditions politiques et économiques particulières
à chaque pays est toujours nécessaire.
A. Emmanuel pense qu'effectivement la désarticulation des rapports sociaux
peut expliquer l'apparition de certaines formes de régimes politiques, mais
remarque en même temps que toute révolution industrielle entraîne une telle
désarticulation, indépendamment de l'internationalisation du capital.
P. Salama considère que l'analyse de L. Martins et la sienne sont complém
entaires, mais conteste le caractère plus général de la première dans ce sens
que, dit-il, la désarticulation des rapports sociaux devient plus spécifique avec
le phénomène dit de marginalisation, qui serait lié à l'instauration du modèle
d'accumulation dont il a été question dans son exposé. Or, il faudrait tout de
même tenir compte du fait que les régimes militaro-policiers ne sont pas
toujours présents dans les pays ayant subi ce modèle d'accumulation et que,
par contre, ils existent également ailleurs.
P. Salama ne pense pas que, d'autre part, la désarticulation des rapports
sociaux en Amérique latine, à cause de l'internationalisation du capital,
puisse être comparée à celle survenue en Angleterre lors de la révolution
industrielle. Dans ce cas, il s'agissait d'un mouvement endogène qui fut
résorbé. Dans le cas de l'Amérique latine, il s'agit d'un mouvement imposé,
exogène. L'assimilation de la situation de pays sous-développés bien que 42О CHRONIQUE INTERNATIONALE
semi-industrialisés, tel que semble le suggérer A. Emmanuel, à celle de
l'Angleterre dans le passé, lui semble méthodologiquement profondément
erronée.
13. Une deuxième série de critiques visait plus particulièrement les méca
nismes retenus par P. Salama pour expliquer les liens entre la spécificité de
l'internationalisation du capital et le type de régime militaro-policier. Les
orateurs se sont demandé si ces liens pouvaient effectivement se trouver
dans la nécessité d'une structure particulière de revenus, dans la nécessité
de protection et dans la nécessité d'assurer l'équilibre de la balance des
paiements.
14. A. Emmanuel pense que, livré à lui-même, n'importe quel Etat capi
taliste obtient immédiatement une structure de revenus supposant l'existence
d'une grande masse marginalisée aux revenus extrêmement bas, accompagnée élite de consommateurs de biens durables. Cette structure de revenus
existait dans tous les pays capitalistes jusqu'à la fin du xixe siècle.
A. Benachenhou pense que la notion d'une logique de l'offre préexistante,
qui obligerait à une adaptation de la demande, n'a pas été suffisamment
discutée. A. Emmanuel affirme qu'effectivement cette idée semble faire un
consensus. Ceci est paradoxal, dit-il, puisque le seul système où il n'y a pas
de logique de l'offre est le système capitaliste. Tout y est déterminé par l'aval;
les décisions d'allocation de ressources se font selon ce qui se vend, selon un
marché préexistant, préalable.
Pour P. Salama, le problème de la logique de l'offre se pose, chez les pays
dits sous-développés, à cause de l'existence d'une contrainte technologique.
La technologie produite dans les pays capitalistes développés est liée à leur
propre niveau de revenus, lorsqu'elle est parachutée au niveau des secteurs des
biens durables des pays dits sous-développés, une adaptation préalable de la
demande s'impose.
1 5. A. Emmanuel ne voit pas le rapport entre le problème du protection
nisme et l'existence de régimes militaro-policiers. Il n'est pas besoin d'un type
de régime particulier pour instaurer un certain protectionnisme. La protection
des industries naissantes produisant à coûts relativement élevés par rapport
aux pays plus avancés, malgré une différence de salaires leur bénéficiant, a été
la fonction de tout Etat depuis l'apparition des rapports marchands simples.
A. Benachenhou rappelle qu'il existe une différence entre la protection
des industries naissantes, qui renvoie à l'amorce du développement indust
riel, et la protection des bénéfices des économies d'échelle. Dans ce dernier
cas, il s'agit d'assurer la rentabilité d'une activité productive qui s'installe dans
un pays, mais dont la technique préexiste. C'est à ce genre de situation que le
protectionnisme est lié en Amérique latine. Son existence est néanmoins
antérieure à l'arrivée des fmn visant le marché intérieur : son développement
a été lié aux régimes populistes.
D'autre part, les chiffres cités par P. Salama (tableau I) pour justifier
l'existence de coûts unitaires de travail (productivité du travail comparée aux
salaires) sensiblement analogues au Brésil ou au Mexique par rapport à la
France et l'Allemagne, ont été contestés par plusieurs orateurs dont
MM. Arroyo, Furtado et Emmanuel.
Il a été notamment dit, par A. Emmanuel, que la productivité du travail
ne pouvait pas se mesurer en termes de vente de la production par homme/heure,
même s'il ne s'agit que d'une première approximation. Les ventes peuvent être ET DEVELOPPEMENT 42 1 MULTINATIONALES
taxes comprises ou hors taxes, elles incluent des inputs autres que le travail
ainsi que les bénéfices. C'est la productivité physique du travail qu'il faudrait
considérer. A ce sujet, C. Furtado rappelle que dans certains cas les salaires
inférieurs des pays périphériques s'accompagnent d'une productivité physique
du travail plus élevée, par rapport aux pays du Centre. Il cite l'exemple de la
production de camions Mercedes Benz au Brésil, où la
du travail était de 10 % plus élevée qu'en Allemagne.
P. Salama ne nie pas l'existence de cas spécifiques où la productivité du
travail est plus élevée dans les pays dits sous-développés. Ce qu'il faut retenir
c'est que l'internationalisation du capital se produisit non pas vers l'exportation
mais vers les marchés internes. Ce fait s'explique par existence de coûts uni
taires plus élevés, d'où la nécessité préalable de protection. Le coût unitaire du
travail n'est qu'un élément des coûts parmi d'autres.
16. La discussion sur la balance des paiements s'est amorcée sur la base
d'un malentendu. Certains orateurs reprochaient à P. Salama d'avoir lié
l'existence des régimes militaro-policiers aux problèmes de la balance des
paiements. En fait, le problème avait été posé à l'inverse. Les difficultés des
pays dits sous-développés pour assurer l'équilibre des paiements extérieurs
mettraient en cause, à terme, les rapports avec le capital internationalisé. Ceci
prouve la possibilité de changements futurs dans la nature des régimes poli
tiques. Le débat a ensuite dérivé vers le problème de la surfacturation, cité
par P. Salama, comme un moyen fondamental de transfert de bénéfices se
basant ainsi sur les travaux de Fajnzyber et Martinez Tarago concernant le
Mexique, ou sur ceux de C. Vaitsos. L'absence d'information statistique, qui
tient à la nature même du phénomène, oblige selon A. Emmanuel, à poser le
problème au niveau théorique. Il pense que deux causes fondamentales peuvent
être isolées pour expliquer la sous-facturation et la surfacturation : les dispar
ités fiscales entre pays et l'existence de contrôle de changes. Lorsqu'un pays
possède un régime fiscal relativement léger et liberté de changes, les fmn
ont intérêt à transférer vers lui des bénéfices obtenus ailleurs : la surfacturation
et la sous-facturation jouent dans ce cas en sa faveur. Puisqu'au Mexique ces
deux conditions sont remplies, on peut conclure que, théoriquement, le phéno
mène analysé est loin de créer des problèmes au niveau de la balance des
paiements. Or on doit s'en tenir à cette conclusion théorique si l'on ne peut
pas montrer que dans la pratique c'est le contraire qui se passe.
F. Herbokheimer pense qu'il existe d'autres facteurs qui concourent à
expliquer le jeu de surfacturation et sous-facturation par les fmn. La parti
cipation locale majoritaire dans une entreprise pousserait, par exemple, vers
le transfert de bénéfices par ce moyen. D'autre part, si les bénéfices d'une firme
sont jugés trop élevés par les autorités locales ou par les syndicats, elle va subir
des pressions pour augmenter la participation des agents locaux; dans ces
conditions la firme a intérêt à limiter le montant officiel des bénéfices. D. Ger-
midis signale, en outre, que la surfacturation peut avoir lieu en absence
de fmn, lorsque la vente de technologie entraîne des ventes de biens d'équi
pements, des biens intermédiaires ou de matières premières.
D'autre part, G. Bertin pense que lorsqu'il n'y a pas de perspectives de
croissance pour une firme à l'intérieur d'un pays, lorsque les niveaux de rentab
ilité ou de risque ne sont pas acceptables, cette firme a intérêt à évacuer son
profit par le jeu de surfacturation et sous-facturation, si elle n'a pas les moyens
légaux de le faire. 42.2 CHRONIQUE INTERNATIONALE
MODELES DE DEVELOPPEMENT PERIPHERIQUES ET FMN
1. L'épuisement d'un certain type d'industrialisation essentiellement basé
sur le marché intérieur pose toute une série d'interrogations à propos de l'évo
lution future des économies capitalistes périphériques. L'exposé de C. Furtado
pose quelques hypothèses visant à y répondre, à partir d'un certain nombre
de constatations concernant l'évolution récente de ces économies dans ses
rapports à l'économie internationale. Cette analyse porte principalement sur
le cas de l'Amérique latine et, plus particulièrement, sur les pays semi-
industrialisés.
2. Le tableau I montre la répartition, par type des investissements étran
gers directs, dans les zones périphériques. Le type I concerne les
visant à l'exportation de produits de base, le II correspond à la substitu
tion des importations et le type III à l'exportation de main-d'œuvre bon marché
dans le style du modèle dit de Hong-kong.
Tableau I. — Investissements étrangers dans les %pnes périphériques
Investissement direct Investissement
Répartition en pourcentage total cumulé
(milliards
Type I Type II Zones Type III de dollars)
Illustration non autorisée à la diffusion
Afrique 60 6 34 7,9
Amérique latine 62 20,8 33 5
Moyen-Orient 91 3,6 9
Asie du Sud-Est 30 36 5,8 34
Source : onu.
Pour l'année 1970, on constate donc que, bien que l'Amérique latine
concentre de loin la partie la plus importante de l'investissement étranger,
elle est nettement devancée par l'Asie du Sud-Est en ce qui concerne les inves
tissements du type III. Dans ces conditions, on a pu penser à l'époque que ce
type d'investissement devait se développer, par la suite, dans le sous-continent
américain.
Or, on a effectivement assisté depuis à des changements importants dans
la structure de l'économie mondiale, avec une participation accrue de la péri
phérie dans le commerce de manufactures. Il se trouve néanmoins qu'une
partie significative des nouvelles exportations manufacturées de la périphérie
ne correspond pas aux investissements du type III, mais à ceux du type II.
Il s'agit, en effet, d'exportations liées aux industries axées sur le marché inté
rieur, dédoublées en industries d'exportation.
Parallèlement, on a pu constater que les investissements du type III
n'avaient pas subi l'évolution attendue. Cette situation posait une série d'inte
rrogations concernant la nature du modèle dit de Hong-kong. MULTINATIONALES ET DEVELOPPEMENT 423
3. Les investissements du type III sont basés dans l'identification de pro
cédés de production intensifs en travail, susceptibles d'être localisés dans la
périphérie afin de profiter de l'abondance de main-d'œuvre bon marché.
Il s'agit de la création d'une industrie d'exportation intégrée à l'espace des fmn.
Ces caractéristiques des investissements style Hong-kong ont une série de
conséquences au niveau pratique.
D'une part, l'industrie d'exportation qui en découle présente une sensibil
ité extrême aux fluctuations de la demande originaire des pays centraux.
Ainsi, la récession relativement modérée des Etats-Unis en 1974 s'est traduite,
au Mexique, par une chute d'un tiers au niveau de l'emploi créé par l'industrie
style Hong-kong et par une diminution d'un quart au niveau de la valeur de
ses exportations.
D'autre part, l'expérience des pays de l'Asie du Sud-Est montre que les
industries d'exportation du type analysé, du fait même qu'elles sont intensives
en travail, n'ont pas des effets importants en amont et en aval et ne permettent
pas une intégration industrielle majeure.
Finalement, on a pu constater que le dynamisme de ces industries est lié
au traitement favorable accordé par le système fiscal américain. En effet,
les produits entrés aux Etats-Unis sous l'article 807.00 du Code tarifaire ne
sont pas taxés dans cette partie de la valeur qui correspond aux inputs origi
naires du pays. Dans le cas du Mexique, presque la moitié du milliard de
dollars exporté par cette industrie correspond à des produits importés des
Etats-Unis. Dans ces conditions, une variation dans la législation fiscale
américaine peut se répercuter violemment sur l'industrie axée sur les investi
ssements du type III.
4. La situation actuelle en Amérique latine, et notamment en Argentine,
Brésil et Mexique, présente une transformation considérable en ce sens que
les investissements axés sur le marché intérieur cherchent, consciemment ou
inconsciemment, des formes nouvelles d'insertion.
Or, le faible coefficient d'intégration aux marchés internationaux, malgré
un degré important de diversification de l'appareil productif, se reflète au
niveau de la productivité et crée les obstacles à l'exportation.
L'épuisement du type d'industrialisation récent pose donc le problème de la
recherche de voies nouvelles pour la croissance industrielle. C'est à partir
de cette situation que C. Furtado s'interroge sur l'évolution future.
5. C. Furtado commence par critiquer le concept d'internationalisation
du capital, sur lequel repose une bonne partie de la réflexion actuelle sur la
NDiT. D'une part, nous dit-il, le concept semble inadéquat dans la mesure où
il n'existe pas d'exportation de capitaux. On sait que l'investissement étranger
entraîne des transferts de fonds plus importants qu'il n'en apporte. D'autre
part, la présence du capital étranger en Amérique latine était déjà très import
ante au début du siècle et montre une tendance à diminuer en termes relatifs.
L'internationalisation ne serait donc pas caractéristique de la phase actuelle.
A l'heure actuelle, le trait caractéristique est la formation de grandes
firmes à l'échelle globale, qui traduisent une concentration formidable du
pouvoir économique. Au Brésil ou au Mexique, une grande partie de l'acti
vité économique est contrôlée par ces groupes, la pénétration se faisant prin
cipalement par l'achat et non pas par la création de firmes nouvelles.
Or, les fmn présentes à la périphérie, du fait même de leurs liaisons privi
légiées avec l'étranger et le système financier de l'Etat, constituent un système

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