Comment rompre avec Durkheim ? Jean Stoetzel et la sociologie française de l'après-guerre (1945-1958) - article ; n°3 ; vol.32, pg 411-441

De
Revue française de sociologie - Année 1991 - Volume 32 - Numéro 3 - Pages 411-441
Loïc Blondiaux : Breaking away from Durkheim ? Jean Stoetzel and French post-war sociology (1945-1958).
Between 1945 and 1958 the rediscovery of American sociology and the new framework for this discipline led to the creation of a number of projects to redefine objectives and methods of French sociology. One of the most original projects was signed by Jean Stoetzel, and clearly revealed the desire to break away from the French Sociological tradition greatly influenced by Durkheim. A number of factors related to both the global evolution of the discipline and Jean Stoetzel 's own itinerary explain this project which comprises four main principles : valorization of field work, refusal of theory, standardization of research procedures and promotion of quantitative work techniques. Following this presentation the comparison of this vision with other contemporary definitions of this discipline prompts one to relativize its importance.
Loïc Blondiaux : Wie kann man mit Durkheim brechen ? Jean Stoetzel und die französische Soziologie des Nachkriegs (1945-1958).
Zwischen 1945 und 1958 bringen die Wiederentdeckung der amerikanischen Soziologie und die Erneuerung des Rahmens dieser Disziplin, verschiedene Projekte hervor zur Neudefinierung der Ziele und Methoden der französischen Soziologie. Unter diesen Versuchen scheint der von Jean Stoetzel einer der originalsten und deutlichsten für den erklarten Willen zum Abgehen von der Tradition der französischen Soziologie, die von den Beitragen des Durkheimismus geprägt war. Verschiedene Faktoren in Verbindung mit sowohl der allgemeinen Entwicklung der Disziplin, als auch dem individuellen Entwicklungsweg von Jean Stoetzel, erlauben die Beleuchtung dieses Diskurs, der vier Hauptthemen umfasst : Wertung der Feldforschung, Absage der Theorie, Standardisierung der Forschungsverfahren und Promotion der quantitativen Techniken. Am Ende dieser Prasentierung regt der Vergleich dieser Vision mit anderen zeitgenössischen Definitionen dieser Disziplin zur Relativierung ihrer Bedeutung an.
Loïc Blondiaux : ¿ Cómo romper con Durkheim ? Jean Stoetzel y la sociología francesa después de la guerra mundial (1945-1958).
Entre 1945 y 1958, el redescubrimiento de la sociología americana y la renovación de los cuadros de la disciplina suscitan diferentes proyectos de definición de los objetivos y métodos de la sociología francesa. Entre estas tentativas, aquella de Jean Stoetzel aparece como una de las más originales y más reveladoras de un alejamiento de la tradición sociológica francesa, marcada роr el aporte de Durkheim. Diferentes factores ligados a la vez, a la evolución general de la disciplina y a la trayectoria individual de Jean Stoetzel, aclaran este discurso que se articula alrededor de cuatro enunciados mayores : valorización del trabajo de campo, negación de la teoria, standardización de los procesos de investigación y promoción de las técnicas cuantitativas. Al término de esta presentación, la comparación de esta visión con otras definiciones contemporáneas de la disciplina, incita a relativisar su importancia.
Entre 1945 et 1958, la redécouverte de la sociologie américaine et le renouvellement des cadres de la discipline suscitent différents projets de redéfinition des objectifs et des méthodes de la sociologie française. Parmi ces tentatives, celle de Jean Stoetzel apparaît comme l'une des plus originales et des plus révélatrices d'une volonté de s'éloigner de la tradition sociologique française, marquée par l'apport du durkheimisme. Différents facteurs liés à la fois à l'évolution générale de la discipline et à la trajectoire individuelle de Jean Stoetzel permettent d'éclairer ce discours qui s'articule autour de quatre énoncés majeurs : valorisation du travail de terrain, refus de la théorie, standardisation des procédures de recherche et promotion des techniques quantitatives. Au terme de cette présentation, la comparaison de cette vision avec d'autres définitions contemporaines de la discipline incite à en relativiser l'importance.
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
Lecture(s) : 56
Nombre de pages : 34
Voir plus Voir moins

Monsieur Loïc Blondiaux
Comment rompre avec Durkheim ? Jean Stoetzel et la
sociologie française de l'après-guerre (1945-1958)
In: Revue française de sociologie. 1991, 32-3. pp. 411-441.
Citer ce document / Cite this document :
Blondiaux Loïc. Comment rompre avec Durkheim ? Jean Stoetzel et la sociologie française de l'après-guerre (1945-1958). In:
Revue française de sociologie. 1991, 32-3. pp. 411-441.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1991_num_32_3_4065Abstract
Loïc Blondiaux : Breaking away from Durkheim ? Jean Stoetzel and French post-war sociology (1945-
1958).
Between 1945 and 1958 the rediscovery of American sociology and the new framework for this
discipline led to the creation of a number of projects to redefine objectives and methods of French
sociology. One of the most original projects was signed by Jean Stoetzel, and clearly revealed the
desire to break away from the French Sociological tradition greatly influenced by Durkheim. A number of
factors related to both the global evolution of the discipline and Jean Stoetzel 's own itinerary explain
this project which comprises four main principles : valorization of field work, refusal of theory,
standardization of research procedures and promotion of quantitative work techniques. Following this
presentation the comparison of this vision with other contemporary definitions of this discipline prompts
one to relativize its importance.
Zusammenfassung
Loïc Blondiaux : Wie kann man mit Durkheim brechen ? Jean Stoetzel und die französische Soziologie
des Nachkriegs (1945-1958).
Zwischen 1945 und 1958 bringen die Wiederentdeckung der amerikanischen Soziologie und die
Erneuerung des Rahmens dieser Disziplin, verschiedene Projekte hervor zur Neudefinierung der Ziele
und Methoden der französischen Soziologie. Unter diesen Versuchen scheint der von Jean Stoetzel
einer der originalsten und deutlichsten für den erklarten Willen zum Abgehen von der Tradition der
französischen Soziologie, die von den Beitragen des "Durkheimismus" geprägt war. Verschiedene
Faktoren in Verbindung mit sowohl der allgemeinen Entwicklung der Disziplin, als auch dem
individuellen Entwicklungsweg von Jean Stoetzel, erlauben die Beleuchtung dieses Diskurs, der vier
Hauptthemen umfasst : Wertung der Feldforschung, Absage der Theorie, Standardisierung der
Forschungsverfahren und Promotion der quantitativen Techniken. Am Ende dieser Prasentierung regt
der Vergleich dieser Vision mit anderen zeitgenössischen Definitionen dieser Disziplin zur Relativierung
ihrer Bedeutung an.
Resumen
Loïc Blondiaux : ¿ Cómo romper con Durkheim ? Jean Stoetzel y la sociología francesa después de la
guerra mundial (1945-1958).
Entre 1945 y 1958, el redescubrimiento de la sociología americana y la renovación de los cuadros de la
disciplina suscitan diferentes proyectos de definición de los objetivos y métodos de la sociología
francesa. Entre estas tentativas, aquella de Jean Stoetzel aparece como una de las más originales y
más reveladoras de un alejamiento de la tradición sociológica francesa, marcada роr el aporte de
Durkheim. Diferentes factores ligados a la vez, a la evolución general de la disciplina y a la trayectoria
individual de Jean Stoetzel, aclaran este discurso que se articula alrededor de cuatro enunciados
mayores : valorización del trabajo de campo, negación de la teoria, standardización de los procesos de
investigación y promoción de las técnicas cuantitativas. Al término de esta presentación, la
comparación de esta visión con otras definiciones contemporáneas de la disciplina, incita a relativisar
su importancia.
Résumé
Entre 1945 et 1958, la redécouverte de la sociologie américaine et le renouvellement des cadres de la
discipline suscitent différents projets de redéfinition des objectifs et des méthodes de la sociologie
française. Parmi ces tentatives, celle de Jean Stoetzel apparaît comme l'une des plus originales et des
plus révélatrices d'une volonté de s'éloigner de la tradition sociologique française, marquée par l'apport
du durkheimisme. Différents facteurs liés à la fois à l'évolution générale de la discipline et à la trajectoire
individuelle de Jean Stoetzel permettent d'éclairer ce discours qui s'articule autour de quatre énoncés
majeurs : valorisation du travail de terrain, refus de la théorie, standardisation des procédures de
recherche et promotion des techniques quantitatives. Au terme de cette présentation, la comparaisonde cette vision avec d'autres définitions contemporaines de la discipline incite à en relativiser
l'importance.R. franc, social., XXXII, 1991, 411-441
Loïc BLONDIAUX
Comment rompre avec Durkheim ?
Jean Stoetzel et la sociologie française
de l'après-guerre (1945-1958)
RÉSUMÉ
Entre 1945 et 19S8, la redécouverte de la sociologie américaine et le renouvellement
des cadres de la discipline suscitent différents projets de redéfinition des objectifs et
des méthodes de la sociologie française. Parmi ces tentatives, celle de Jean Stoetzel
apparaît comme l'une des plus originales et des plus révélatrices d'une volonté de
s'éloigner de la tradition sociologique française, marquée par l'apport du durkhei-
misme. Différents facteurs liés à la fois à l'évolution générale de la discipline et à la
trajectoire individuelle de Jean Stoetzel permettent d'éclairer ce discours qui s'articule
autour de quatre énoncés majeurs : valorisation du travail de terrain, refus de la théorie,
standardisation des procédures de recherche et promotion des techniques quantitatives.
Au terme de cette présentation, la comparaison de cette vision avec d'autres définitions
contemporaines de la discipline incite à en relativiser l'importance.
Les années qui suivent la seconde guerre mondiale marquent un tournant
dans l'histoire de la sociologie française. Y contribue le desserrement de
l'emprise de l'Ecole durkheimienne, consécutif à la disparition de quel
ques-unes des grandes figures du durkheimisme de l'entre-deux guerres
(Lévy-Bruhl en 1939, Bougie en 1940, Halbwachs en 1945) (1) et à l'e
ssoufflement d'un courant dont Johan Heilbron (1985) a décrit la lente agon
ie. Y contribue également l'apparition d'hommes nouveaux tels G.
Friedmann, G. Gurvitch ou J. Stoetzel, porteurs d'autres traditions, ouvrant
sur des définitions très dissemblables de la discipline. S*y surajoute enfin
l'influence exercée par les Etats-Unis, où chacun peut puiser une inspira
tion, parfois contradictoire : s'il est vrai que Stoetzel (en 1937-1938) et
Gurvitch (durant la guerre) ont fait de longs séjours aux Etats-Unis, ils
ne semblent pas y avoir vu les mêmes choses ni en avoir ramené les mêmes
(1) Parmi les survivants, ni Mauss, ni Davy, ni Bayët ne produiront leurs œuvres import
antes après la guerre.
411 française de sociologie Revue
lectures ou les mêmes souvenirs (2). Déclin de l'Ecole durkheimienne, r
enouvellement des chefs de file, relatif désenclavement de la discipline (3) :
tels sont quelques-uns des éléments qui vont contribuer à ouvrir l'espace
des possibles et à accélérer la mutation d'une discipline en voie de re
constitution sinon de réformation.
Moins de quinze années plus tard, en 1958, la reconnaissance univers
itaire de la sociologie est enfin acquise (4). Cette même année paraît le
premier tome du Traité de sociologie publié sous la direction de G. Gur-
vitch. Deux ans plus tard, le Centre d'études sociologiques établit une
Bibliographie de sociologie et psychologie sociale en France (1945-
1958) (5), qui recense 469 ouvrages et articles rédigés par 435 auteurs dif
férents. L'index, à travers les noms des auteurs les plus souvent cités (6),
traduit approximativement les principales tendances qui sont apparues au
cours de ces quinze années : l'importance de la sociologie du travail et
de la sociologie industrielle (Friedmann, Naville, Touraine, Crozier,
Reynaud), l'essor de la sociologie urbaine (Chombart de Lauwe), le
renouveau de la sociologie religieuse (Le Bras), l'apport de la démographie
(Girard, Sauvy, Sutter), l'intérêt pour le marxisme (Lefebvre) et l'influence
de trois individualités, titulaires des chaires de sociologie (Gurvitch et
Aron) et de psychologie sociale (Stoetzel) à la Sorbonně.
Dans l'intervalle, que s'est-il passé ? Comment s'est opérée cette redé
finition de la sociologie, autour de quels axes théoriques et de quelles
configurations d'acteurs, d'institutions et d'échanges ? Quels ont été les
éléments de continuité et de rupture par rapport à la période précédente ?
Pour répondre à ces questions, et à défaut de pouvoir disposer d'une his
toire sociale détaillée de la discipline (7), de multiples points de vue par
tiels peuvent être sollicités : étude d'un courant, d'une spécialité,
monographie d'institution, suivi d'un objet ou d'une méthodologie. Autant
d'approches simultanément mobilisables, déjà expérimentées sur d'autres
moments de l'histoire des sciences sociales françaises et qui permettraient
d'éclairer cette situation historique particulière.
(2) Gurvitch restera ainsi totalement ciologie américaine. Maurice Halbwachs a
étranger au monde de la survey research, in- séjourné quelque temps à l'Université de Chi-
carné à l'époque par des chercheurs tels que cago en 1930 et s'intéressait à cette produc-
S. Stouffer, H. Cantril ou P. Lazarsfeld; tion. Cf. Craig (1979, p. 287).
Stoetzel ignorera superbement les recherches (4) La licence de sociologie est créée en
d'un P. Sorokin et ne s'intéressera pas à la avril 1958.
sociométrie de Moreno. Les choix effectués (S) Editée à la demande de la Direction
dans la production américaine apparaissent, générale des affaires culturelles et techniques
sinon exclusifs, du moins très éloignés les du Ministère des affaires étrangères par l'As-
uns des autres. Seule l'Ecole de Chicago, sociation pour la diffusion de la pensée fran-
dont J.-M. Chapoulie (1984, p. 585, n. 9) note çaise (91 pages).
la relative méconnaissance en France au sor- (6) Quatorze auteurs ont plus de six ci-
tir de la guerre, ne semble pas avoir trouvé tations chacun,
son importateur. . (7) Pour une première synthèse, on peut
(3) Le constat resterait à nuancer en ce se reporter à Lautman (1981) ou Drouard
qui concerne l'influence exercée par la so- (1982).
412 Loïc Blondiaux
L'objet de cette présentation est à la fois plus modeste et plus singulier.
Il s'agit ici d'envisager l'évolution de la discipline à travers un personnage,
tout à la fois acteur et spectateur de ces transformations, de lui emprunter
sa vision de l'intrigue, d'essayer de restituer fidèlement un regard projeté
sur une réalité en le retournant, au besoin, sur celui qui Га porté. Ce per
sonnage, Jean Stoetzel, a été amené à plusieurs reprises au cours de cette
période à présenter des états provisoires de la discipline, à s'en ériger,
l'espace d'un article ou d'une conférence (8), le porte-parole. A travers
ces écrits se profile une façon de concevoir la sociologie, ses objets et
ses instruments légitimes. Cette définition de la d'inspiration
américaine, s'offre en programme, propose une marche à suivre et s'intè
gre, tout au long des années cinquante et soixante, dans un mouvement
plus vaste de redéfinition des enjeux et des critères de scientificité de la
discipline. Cette vision de la sociologie, incarnée en France par J. Stoetzel,
mérite d'être comprise et analysée, au sens où, au cours de ces années,
elle a borné l'horizon de la discipline, traçant une voie ouverte, offrant
un modèle de substitution à une sociologie durkheimienne déclinante, mis
à la disposition d'une sociologie française renaissante.
Ce retour sur un personnage, son discours et quelques éléments de sa
trajectoire n'aurait guère de sens s'il s'était agi d'un acteur secondaire
projetant des marges de la discipline ses visées personnelles sur celle-ci.
Or Stoetzel n'est nullement un marginal. Il occupe, à partir du milieu des
années cinquante, de nombreuses positions universitaires de premier plan.
Normalien (1932-1935), agrégé de philosophe (1937) (9), il est nommé pro
fesseur à l'Université de Bordeaux en 1945 à un moment où les postes
sont rares. Il détient en effet l'une des quatre chaires d'université que
compte la sociologie française à cette date (10). Il remplacera, avec R.
Aron, G. Davy à la Sorbonně en 1955 où une chaire de psychologie sociale
- la première de France — est créée à son intention. Directeur du Centre
d'études sociologiques, alors principal laboratoire de sociologie du CNRS,
de 1958 à 1968, il fondera et deviendra directeur de la Revue française
de sociologie en 1960. Egalement directeur de l'Institut des sciences so
ciales du travail de 1955 à 1970, il siégera régulièrement au Comité consul-
(8) La plupart de ces conférences sont (9) II sera, en 1938-1939, professeur au
restées inédites. Nous tenons à remercier ici Lycée de Clermont-Ferrand, avant de l'être à
Hélène Riffault de nous avoir donné accès Evreux puis à Paris en 1943, après un déta-
aux papiers laissés par J. Stoetzel et en par- chement d'un an au cnrs. Il publie sa thèse
ticulier aux nombreux manuscrits de cours, sur la Théorie des opinions en 1943.
articles, conférences et ouvrages (couvrant (10) Avec celle de Strasbourg et les deux
une période de cinquante ans, de 1937 à de la Sorbonně, chiffre inchangé depuis plus
1987) laissés par cet auteur. Il sera fait ré- de trente ans et qui traduit la relative stag-
férence ici à la fois aux textes publiés et nation de la discipline au plan universitaire,
aux épreuves et notes préparatoires inédites, Voir sur ce point Karady (1976).
lorsque ces dernières indiquaient à la fois le
lieu et la date du cours ou de la conférence.
413 française de sociologie Revue
tatif des universités ainsi qu'à la Commission nationale du CNRS de 1953
à 1970. A sa position de professeur d'université, il ajoute en 1946 la di
rection du premier et du principal institut de sondage français, l'iFOP (créé
en 1938), et l'animation, avec A. Girard, du Service de psychologie sociale
de I'ined (de 1945 à 1970).
L'énumération rapide de ces titres universitaires semble attester, dès la
Libération, d'une reconnaissance institutionnelle plus que minimale (11).
En se sens, Stoetzel paraît rétrospectivement avoir été en mesure d'obtenir
un accès facilité à ces différents « moyens de production intellec
tuelle » (12) que constituent le pouvoir de nomination (CNRS, ecu), la ca
pacité de former des étudiants (Sorbonně), de réunir des moyens financiers
au service de la recherche (ined, ifop), et de publication (Revue française
de sociologie). Sans chercher à évaluer précisément et rétrospectivement
la valeur — vraisemblablement inégale et fluctuante (13) — de chacune de
ces positions dans le champ universitaire français au cours de cette période,
ni à s'interroger sur l'emploi que Stoetzel en a fait, il nous semble que
ce rappel suffit à situer sa place au premier rang de la discipline (14), en
particulier si l'on s'en tient à la capacité d'agir au plan institutionnel, lais
sant provisoirement en suspens la question de l'influence - intellectuelle
ou pratique - effectivement exercée.
En étudiant les transformations de la sociologie française à travers le
prisme déformant d'une trajectoire et d'un discours singuliers, il s'agit
moins d'expliquer que de comprendre, sans prétendre à une quelconque
exhaustivité. Cette vision partielle et partiale de la discipline que nous
renvoie Stoetzel indique cependant quelques pistes. A travers elle on peut
essayer de comprendre les voies possibles qui se sont offertes à la socio
logie française à partir de 1945, voies qui n'ont pas toutes été empruntées
ou qui se sont, depuis, refermées. Que, rétrospectivement, certaines d'entre
elles puissent paraître impraticables importe peu, l'essentiel est d'en res
tituer l'existence et d'en retrouver la trace en vue d'éclairer ce passé proche
de la discipline.
(11) Au sens où ce type de reconnais (12) Sur cette notion, voir Wiley (1979).
sance, employé ici pour un universitaire et (13) On pense notamment à la présidence
non pour un courant, peut être distingué à la du ces, qui n'a sans doute pas le même sens
fois de ce que V. Karady (1979) désigne en 19S8 et en 1968, moment où la recherche
comme la « légitimité scientifique » ou la sociologique au cnrs tend à se délocaliser.
«légitimité sociale». Terry Clark (1973, De la même façon, la visibilité qu'offrent les
p. 73) ira jusqu'à définir Jean Stoetzel chaires d'université faiblit dès lors qu'elles
comme un « patron de patrons » à l'égal d'un sont amenées à se multiplier.
Lavisse ou d'un Braudel, soulignant ainsi son (14) Si l'on s'en tient au prestige de la
poids dans les réseaux et les relations de position, il y figure dans les années cinquante
clientèle qui caractérisent selon lui le sys aux côtés d'un Aron ou d'un Gurvitch, tous
tème universitaire français. deux également professeurs à la Sorbonně.
414 Loïc Blondiaux
La renonciation à l'héritage durkheimien
En 1946, lorsqu'il prononce sa conférence sur « L'esprit de la sociologie
contemporaine », dont le texte est reproduit ici-même, à l'Université de
Bordeaux où, tout jeune professeur de sociologie, il vient d'être nommé,
Stoetzel ne peut pas ne pas avoir conscience de la portée symbolique de
son message. Dans les lieux mêmes où soixante ans plus tôt Durkheim
entamait lui aussi sa carrière universitaire, sa dénonciation résonne d'une
tonalité particulière. Cette prise de position - aux deux sens du terme,
intellectuelle et universitaire - s'apparente à un manifeste.
Le sens d'une rupture
De 1946 à 1958, Stoetzel est revenu à trois reprises sur sa vision de
l'histoire de la sociologie française et sur son refus de la tradition dur-
kheimienne (15). Entre ces différents lieux la structure de base de l'argu
mentation est restée la même. Stoetzel entend situer la rupture entre la
sociologie durkheimienne, qu'il critique, et la sociologie moderne, qu'il
incarne, au double plan de la théorie et de la méthode.
En premier lieu, il constate qu'en 1946 les sociologues contemporains
n'ont plus le souci de démontrer la légitimité de leur entreprise. La question
de la spécificité du regard sociologique ne ferait plus problème : « Le ca
ractère social des faits humains n'est plus contesté par ceux qui savent,
et les sociologues ne s'adressent plus guère qu'au public qui sait ». Le
discours polémique et le comportement agressif des durkheimiens, notam
ment à l'égard d'un Spencer, d'un Tarde et de l'économie classique, ne
se justifient plus dès lors. En ce sens, Stoetzel reconnaît implicitement
leur réussite au plan de la reconnaissance sociale de la discipline.
Mais, dans leur volonté de définir l'objet de la sociologie, les durkhei
miens seraient allés trop loin, et leur attitude s'est avérée contraire à une
« saine attitude scientifique » : la sociologie classique, « emportée par son
élan de se faire reconnaître par les disciplines voisines, en tant que dis
cipline adulte et indépendante, non seulement a cherché à montrer qu'elle
avait un objet, mais encore elle a prétendu à l'avance déterminer les ca
ractéristiques de cet objet, et par là limiter son champ, à la fois en y faisant
la police et en fermant sa frontière dans les deux sens ». L'argument peut
(15) Outre cette conférence de Bordeaux, French sociology » ainsi que l'article « So
on peut en citer une autre, inédite, prononcée ciology in France : an empiricist view »
devant la Société japonaise de sociologie en (1957 a),
mars 1952 : « Some recent developments in
415 Revue française de sociologie
sembler au premier regard contradictoire avec les observations précédentes.
Il mérite que l'on s'y arrête. Citations de Durkheim à l'appui, Stoetzel
juge la volonté de clôturer les frontières de la discipline « regrettable » et
l'argumentation rien moins que « misérable ». Le souci de s'affranchir de
la psychologie et de la biologie, de réserver à la sociologie un « petit quant-
à-soi » constitue une erreur grave. « II faut proclamer véritablement au
contraire que la sociologie, pas plus qu'une autre science, ne doit se re
connaître un domaine propre ». Stoetzel sera amené à défendre constam
ment cette conception extensive et libérale de la discipline. On peut y voir
les premiers signes de son intérêt pour la psychologie sociale. Lorsqu'il
rédigera bien plus tard un manuel de sociale, celle-ci sera
définie comme une science-carrefour ouverte aux apports de la psycholog
ie, de la sociologie et de l'ethnologie et traçant un pont entre ces diffé
rentes disciplines (1963a, pp. 29-46).
Par ailleurs, en cherchant à se détacher de la philosophie, la sociologie
durkheimienne s'est prise à son propre piège et n'aurait fait que substituer
une philosophie sociale à une autre. Les différents épithètes que Stoetzel
accole aux sociologues durkheimiens (« humanistes », « doctrinaires »,
« philosophes », etc.) - sans que, toujours, ceux-ci puissent être clairement
distingués - visent à disqualifier une entreprise théorique que Stoetzel juge
d'une ambition démesurée. Ce qu'il entrevoit de la préoccupation constante
des « prémisses et des conséquences philosophiques » de la recherche so
ciologique dans l'œuvre de Durkheim, le soupçon - étayé par quelques
citations - porté à son encontre de vouloir contribuer au renouvellement
des problèmes métaphysiques ont entraîné la sociologie française dans une
impasse, à laquelle les sociologues contemporains tourneraient résolument
le dos. La recherche obsessionnelle d'une clé des processus sociaux, à
travers la notion de conscience collective, interdirait par ailleurs l'accu
mulation et le progrès scientifique. Ici, la référence ironique à la chimie
pré-lavoisienne vise à déconsidérer totalement cette approche : « Durkheim
(...) a inventé un phlogistique sociologique stérile et paralysant. On peut
se demander s'il ne vaut pas mieux mettre les jeunes générations de futurs
chercheurs à l'abri de son influence ». La rupture est consommée. Ce
proche de Bougie (16), qui constituait l'un des héritiers présomptifs du
durkheimisme (17), sur les lieux mêmes où Durkheim a commencé
d'énoncer son programme, propose qu'il en soit fait table rase et que la
sociologie durkheimienne ne soit plus même enseignée.
(16) Auquel il rend hommage et dont il dans les Annales sociologiques, publication
estime avoir reçu le soutien, dans une confé- qui se présente comme une « suite de L'An-
rence prononcée le 26 mai 1966 à Tens, pour née sociologique » et au Comité de rédaction
la célébration du 25e anniversaire de sa mort, de laquelle on retrouve С Bougie, G. Bouři
l 7) Son premier article, rédigé en 1939, gin, H.-P. Lévy-Bruhl, M. Mauss et M. Halb-
« La psychologie sociale et la théorie des at- wachs.
titudes», paraît symboliquement en 1941
416 Blondiaux Loïc
L'impasse méthodologique du durkheimisme
Au-delà de cette remise en cause des options générales de la sociologie
française classique, la démission méthodologique du durkheimisme s'ap
parente, selon Stoetzel, à une trahison de l'idéal scientifique. Sur ce point,
le procès en défaut de scientificité est encore plus limpide. Au sujet de
Durkheim et des Règles de la méthode : « II s'est contenté d'écrire un
petit ouvrage, mais le moins qu'on puisse en dire, c'est que celui-ci ap
paraît comme singulièrement inutile pour ceux qui voudraient entreprendre
des recherches ». Aux Règles de la méthode, Stoetzel semble vouloir op
poser rétrospectivement la réédition de l'ouvrage de l'Américain Lundberg
{Social research, 1942, édité pour la première fois en 1929) qui insiste au
contraire sur les différentes techniques de recherche concrètement mises
en œuvre aux Etats-Unis (méthodes d'échantillonnage, échelles d'attitudes,
sociogrammes, etc.).
Stoetzel ne cessera d'insister sur la révolution méthodologique qui s'est
opérée au sortir de la seconde guerre mondiale. Amené à décrire les
caractères généraux de la sociologie française entre 1918 et 1954, à la
demande d'un éditeur américain dans une contribution qui semble expli
citement se réclamer d'un point de vue « empiriste » (18), il choisit de
découper cette histoire en trois périodes aux sous-titres évocateurs. A une
«période humaniste» (1918-1929) aurait succédé une «période de tran
sition » (1930-1944), avant que ne s'ouvre une « période empirique» (1944-
1954). Une évaluation chiffrée de l'évolution de la production intellectuelle
- intitulée « Changements dans l'orientation et la méthode du travail
sociologique en France » (19) - introduit cette présentation. Autant que
les résultats obtenus, les critères de classement employés par Stoetzel sont
en eux-mêmes révélateurs : les travaux de nature « philosophique » et
« érudite » y sont clairement distingués de la « production appuyée sur des
faits » (recherche, documentation, statistique). Stoetzel constate statistiqu
ement le déclin de la « méthode philosophique ou reflexive » « rationaliste
et humaniste » et de l'« approche érudite » caractérisant les première et
deuxième périodes de l'histoire de la sociologie française, domination avec
laquelle tranche « l'esprit empiriste » de la dernière époque (1944-1954).
Cette esquisse d'un tableau historique des progrès de la sociologie empi-
(18) Stoetzel (1957 a). On peut s'interro- soit le directeur de l'ouvrage lui-même qui
ger cependant sur la décision qui a présidé ait voulu insister sur la spécificité - et de ce
au choix de ce titre. Le manuscrit en français fait sur le caractère non représentatif - de
de cet article, que nous avons consulté, s 'in- cette approche.
titule, sans spécification : « La sociologie (19) Fondée sur le codage systématique
française depuis 1918». L'échange épisto- d'articles de revue et d'ouvrages, travail pour
laire entre Becker et Stoetzel, qui a précédé lequel Stoetzel remercie MM. Bourricaud,
l'envoi de l'article, ne nous donne aucun au- Mendras, Pauvert et Romefort
tre renseignement. Il se peut dès lors que ce
417

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.