Commerce international et genèse de la révolution industrielle anglaise - article ; n°2 ; vol.28, pg 541-571

De
Publié par

Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1973 - Volume 28 - Numéro 2 - Pages 541-571
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1973
Lecture(s) : 65
Nombre de pages : 32
Voir plus Voir moins

Paul Bairoch
Commerce international et genèse de la révolution industrielle
anglaise
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 28e année, N. 2, 1973. pp. 541-571.
Citer ce document / Cite this document :
Bairoch Paul. Commerce international et genèse de la révolution industrielle anglaise. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 28e année, N. 2, 1973. pp. 541-571.
doi : 10.3406/ahess.1973.293363
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1973_num_28_2_293363Commerce international et genèse
de la révolution industrielle anglaise
Introduction générale : Éléments qui ont conduit à fausser
le problème
Dans l'analyse de l'influence du commerce international sur les premières
phases de la révolution industrielle anglaise on doit se poser deux questions
partiellement dépendantes l'une de l'autre.
La première, à notre avis la moins importante, est celle de la continuité
dans le processus du développement économique anglais. La révolution indust
rielle ayant débuté à un moment où l'Angleterre avait, depuis près d'un
demi-siècle, la suprématie en matière de commerce international, quel a été
le rôle de cette expansion commerciale dans la genèse de la révolution indust
rielle ? Traditionnellement la réponse à cette question a été très largement
dans le sens d'une influence prépondérante \ Mais il faut bien avouer que les
preuves d'une telle ont été assez maigres, très peu étoffées. Nous
parlons de preuves autres que celle qui, implicitement ou explicitement, a été
considérée comme déterminante. Il s'agit en fait d'un raisonnement pseudo
logique qui déduit de la succession de deux phénomènes la preuve d'un lien
causal. Remarquons tout de suite que la logique de ce se trouve
renforcée par le caractère exceptionnel des deux phénomènes. En effet, l'expan
sion commerciale du xvne siècle peut, comme la révolution industrielle, être
considérée comme un phénomène sans précédent dans l'histoire économique
de l'humanité. Les éléments de réponse à cette première et vaste question
seront exposés dans la partie A de cet article.
La seconde question, à laquelle nous nous attachons surtout, et qui sera
traitée dans la partie B, est celle de l'influence du marché extérieur dans les
premières phases de la révolution industrielle. Ce a-t-il joué, comme on
i. Comme le note M. W. Flinn, « One of the most commonly quoted generalization
is that the Industrial Revolution was the natural consequence of the commercial expans
ion » (Origins of the Industrial Revolution, Londres, 1966, p. 56).
541 MESURES ET INTERPRÉTATIONS DE LA CROISSANCE
le prétend souvent, un rôle déterminant ou seulement marginal ? Ici aussi,
et c'est ce qui a renforcé l'opinion présentée plus haut, la réponse à cette ques
tion a été traditionnellement dans le sens d'un rôle déterminant. Et les princi
pales preuves à la base d'une telle conclusion sont de deux ordres.
Il y a d'abord le fait indiscutable que les marchés extérieurs ont joué un
rôle capital dans les débouchés de l'industrie anglaise en général et de l'industrie
cotonnière en particulier et cela durant pratiquement tout le xixe siècle,
période pour laquelle on possède des données statistiques valables. Il va de soi
que ceci est loin d'être une preuve suffisante pour postuler une importance
voisine du commerce extérieur dans le début de la révolution industrielle ;
tout au plus peut-il s'agir d'une présomption.
D'autre part, et ceci concerne plus particulièrement la période de démarrage
qui nous intéresse ici, le rôle important du commerce extérieur a été souvent
déduit de la confrontation des taux de croissance du volume des exportations
(données relativement sûres) avec celui de la production nationale (données
beaucoup moins sûres), et ce sans tenir compte ni de l'importance relative du
commerce extérieur, ni parfois des secteurs responsables de l'expansion des
exportations. Nous citerons ici un exemple récent d'une telle approche emprunté
à l'excellente étude de Hobsbawm 2. Le fait que Hobsbawm adopte ces conclu
sions ne diminue en rien la valeur du reste de son analyse très pénétrante sur
la révolution industrielle qui, à notre avis, garde tout son intérêt, mais qui
dénote peut-être un attachement à certaines thèses insuffisamment fondées
dans ce domaine
Dans le chapitre consacré aux origines de la révolution industrielle, Hobs
bawm écrit 3 : « Between 1700 and 1750 home industries increased their output
by 7 %, export industries by 76 % ; between 1750 and 1780 (which we may
regard as the runway for industrial ' take-off ') by another 7 % and 80 %
respectively. Home demand increased but foreign demand multiplied. If a
spark was needed, this is where it came form. » Les chiffres cités sont empruntés
à l'étude de Deane et Cole qui reste la meilleure sur les aspects quantitatifs du
développement anglais 4. Et la première remarque qu'il faut faire est que les
« export industries » ne sont pas en fait le volume du commerce extérieur,
puisque pour calculer cet indice Deane et Cole ont simplement utilisé celui du
total des exportations et des importations. Ce qui, d'ailleurs, introduit un biais ;
car, entre 1700 et 1780, le volume des importations s'est accru d'un peu plus
de 300 %, alors que celui des exportations de produits anglais s'accroissait d'un
peu moins de 200 % seulement. D'autre part, comme nous le verrons plus
loin, les « home industries » n'incluent pas les secteurs qui ont montré le plus
grand dynamisme durant cette période, c'est-à-dire le fer et le textile ; cet
indice est basé uniquement sur les statistiques fiscales de la bière, des cuirs
et peaux, des bougies et savons. Enfin, et c'est là que se trouve l'erreur
généralement commise dans ces cas, ces deux séries de taux de croissance
(comportant les biais relevés ci-dessus) sont confrontées l'une à l'autre sans
tenir compte du fait que le commerce extérieur ne représentait alors que 5-7 %
du produit brut.
S'il est certain que le volume des renseignements dont on dispose à l'heure
2. E. J. Hobsbawm, Industry and Empire, Londres, 1968.
3. P. 48 de l'édition Pelican (Londres, 1969).
4. P. Deane et W. A. Cole, British Economie Growth i688-iç5Q, Cambridge, 1962.
542 P. BAIROCH COMMERCE ET RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
actuelle est loin d'être pleinement satisfaisant pour répondre avec certitude
à toutes les sous-questions qu'implique une approche réaliste de l'influence
respective de la demande locale et extérieure, il n'en reste pas moins que les
progrès en ce domaine ont été très conséquents durant ces vingt dernières
années, et que les renseignements dont on dispose actuellement permettent
de cerner d'une façon relativement satisfaisante les aspects principaux de cette
question.
Dans l'analyse qui va suivre, nous nous concentrerons surtout sur la période
1700-1710 à 1780-1790. Ces huit décennies peuvent être considérées comme
celles englobant le mieux la période du début de la révolution industrielle qui
nous intéresse ici. Sans entrer dans les détails, rappelons que, dès le début
du XVIIIe siècle 5, l'économie anglaise commence à subir des transformations
profondes, d'abord dans le domaine agricole ; mais, très tôt, dès 1730-1750,
c'est le secteur industriel et celui des transports qui commencent à subir des
mutations profondes. Vers 1790, l'économie anglaise a déjà très largement les
traits qui seront ceux des autres économies européennes vers les années i860 :
industrie sidérurgique basée sur le coke ; principales innovations techniques
déjà largement répandues dans la filature du coton ; ère des canaux ayant déjà
commencé ; vapeur dé j à assez largement utilisée ; croissance démographique
continue et rapide ; importance relative de la population active agricole très
restreinte ; etc., etc. 6. Déjà, dès 1760-1770, nous nous trouvons en présence
d'un stade d'évolution qui ne peut plus être assimilé à un simple sommet d'un
mouvement cyclique d'économie traditionnelle. Bref, on peut dire que la révo
lution industrielle avait alors dépassé le point de non-retour. Toutefois, il ne
s'agira pas de limites rigides, car pour chaque aspect de ce problème nous
retiendrons les périodes les plus significatives du démarrage.
A) Rôle de l'expansion commerciale des XVIIe et XVIIIe siècles
dans la genèse de la Révolution industrielle anglaise
La première remarque importante que l'on peut faire dans ce domaine est
que si l'expansion commerciale a peut-être été une condition nécessaire au
déclenchement de la révolution industrielle, elle n'a certainement pas été une
condition suffisante. En effet, l'Angleterre n'a pas été la seule à s'engager dans
cette expansion commerciale ; d'autres pays, et notamment la Hollande, l'y ont
précédée et ont joué dans ce domaine, en termes relatifs (c'est-à-dire par
5. Et même beaucoup plus tôt pour l'agriculture si l'on suit les travaux de E. Ker-
ridge (The Agricultural Revolution, Londres, 1967). Mais, en adoptant des dates plus
reculées, on déforcerait artificiellement l'importance de la participation commerciale.
6. Pour ne prendre que quelques indicateurs significatifs, signalons que la consommat
ion de coton brut par habitant vers 1790 était de l'ordre de 2 kg, chiffre qui sera atteint
par la France vers 1850 ; par l'Allemagne vers 1870. Pour le fer, il s'agit de 15 kg environ,
chiffre qui sera atteint par la France vers 1850 et par l'Allemagne vers i860. Vers 1790,
la population anglaise avait non seulement derrière elle sept décennies de progression
continue, mais son taux annuel de croissance atteignait déjà les 0,9 %. Enfin signalons
que, vers 1790, l'Angleterre n'avait plus que 37-42 % de sa population active engagée dans
l'agriculture et ce à un moment où le déficit de la production agricole était pratiquement
nul. Or de tels taux d'emplois agricoles n'ont été atteints en Belgique que vers 1880 ;
en Allemagne et aux États-Unis vers 1890 ; en France vers 1920 ; etc.
543 MESURES ET INTERPRETATIONS DE LA CROISSANCE
habitant), un rôle beaucoup plus important que l'Angleterre 7. Aussi, si cette
expansion commerciale avait été une condition suffisante au déclenchement
de la révolution industrielle, celle-ci se serait produite ďabord aux Pays-Bas,
sans parler du Portugal, de l'Espagne, de l'Italie du Nord et de la partie de
l'Allemagne où la Hanse était prépondérante.
Mais si l'expansion commerciale n'a pas été une condition suffisante, a-t-elle
été une condition nécessaire ? Cela est peu probable, car la révolution indust
rielle a pu se produire dans un ensemble de pays où l'expansion commerciale
avait été très faible. D'ailleurs, et c'est là un point très important comme nous
le notions déjà dans notre première étude sur la révolution industrielle 8, il y a
absence complète de corrélation, tant sur le plan des pays que sur celui des
régions plus restreintes, entre les aires directement touchées par l'expansion
commerciale et celles où l'industrialisation s'est développée. Cependant, on peut
objecter ici qu'à l'exception du cas anglais (où cette absence de corrélation
joue aussi), la transmission de la révolution industrielle présente une problé
matique différente de son premier déclenchement et que c'est pour ce décle
nchement que l'expansion commerciale a pu être une condition nécessaire.
C'est là un argument pas très probant, mais qu'il ne faut certainement pas
écarter d'emblée. Donc certainement pas condition suffisante et probablement
pas condition nécessaire.
A présent, il convient donc, pour mieux éclaircir ce problème, de voir par
quels biais cette expansion commerciale aurait pu favoriser le déclenchement
de la révolution industrielle et d'analyser la probabilité et l'influence de ces
modes d'action. Celles-ci sont au nombre de cinq, dont la première et la der
nière sont, et de loin, considérées comme les plus importantes.
1) Investissement d'une fraction des profits accumulés grâce aux activités
commerciales.
2) Demande directe occasionnée par l'activité commerciale, notamment
pour la navigation.
3) Utilisation de techniques et de l'infrastructure bancaires.
4) Importations de appliquées dans la révolution industrielle.
5) Ouverture de débouchés pour l'industrie grâce aux relations commerc
iales établies antérieurement.
Le point 5 relève directement de notre deuxième question posée dans
l'introduction, aussi le traiterons-nous plus loin, dans la partie В de cet article.
Les points 3 et 4 sont, eux, assez simples à résoudre. En ce qui concerne l'util
isation de techniques et de l'infrastructure bancaires développées grâce à
l'expansion commerciale, il suffit de rappeler que le système bancaire a très peu
participé à l'industrialisation en général dans ses premières phases. Et si cela
est valable pour la plupart des pays qui se sont industrialisés au début du
7. On peut même considérer, à la suite de Wilson, que « the practical monopoly of
European transport and commerce which the Dutch established in the early seventeenth
century... stood intact until 1730 ». (С. Е. Wilson « The Economic Decline of the Nether
lands », dans Economic History Review, vol. IX, 1939, n° 2. Repris dans Essays in
Economic History (E. M. Carus-Wilson edit.), Londres, 1954, (PP- 25.4-269). Vers 1700,
le commerce extérieur par habitant était probablement cinq à dix fois plus important
en Angleterre qu'en Hollande. Il faudra attendre le milieu du xixe siècle pour que, tou
jours en termes relatifs, l'Angleterre supplante la Hollande.
(3e 8.éd., P. Paris, Bairoch, 1969), Révolution pp. 45-47- industrielle et sous-développement, S.E.D.E.S., Paris, 1963
544 P. BAIROCH COMMERCE ET RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
xixe siècle, cela Test encore davantage pour l'Angleterre. Les « country banks »
— représentant le seul type de banque lequel on peut se poser valablement
la question de son influence sur l'industrialisation anglaise dans ses premières
phases — ne se sont développées réellement qu'à partir de 1780 ; donc tout
à la fin de la période qui nous concerne ici. Nous allons d'ailleurs revenir à ce
problème plus loin. Et pour ce qui a trait à l'importation des techniques, il
suffit de rappeler que les innovations techniques spécifiques introduites dans
le processus de production de l'industrie anglaise durant tout le xvine siècle
étaient, dans leur quasi-totalité, d'origine (sinon inventions originales
anglaises, du moins réinventions anglaises). D'ailleurs, sur un plan plus général,
rappelons que la mise en contact direct de l'Europe avec l'Asie n'a pas entraîné
un accroissement sensible du flux d'innovations dans le sens Asie-Europe,
l'essentiel des techniques de l'Asie, connues des Européens au xvine siècle,
ayant déjà été transmis dans le courant du XIe au xvie siècle grâce à l'inte
rmédiaire des civilisations arabes. Dans cette partie nous nous bornerons donc
à examiner avec plus de détail les points 1 et 2.
1) Rôle des profits émanant du commerce international dans le déclenchement de
la révolution industrielle.
Il n'y a pas de doute que certains investissements ont été réalisés grâce aux
apports de commerçants ou financiers dont les ressources provenaient du
commerce international type « xvie et xvne siècles » 9. Mais ce qu'il est impor
tant de déterminer c'est si ces capitaux représentaient, en termes relatifs, une
proportion significative des investissements. Ce qui a faussé tout ce problème
est que la méthode d'approche traditionnelle pour résoudre cette question a été
généralement erronée. En effet, pour justifier le rôle du capital commercial
dans l'industrialisation, on a recherché à l'intérieur du groupe social lié à
l'expansion commerciale ceux qui avaient participé, peu ou prou, directement
ou indirectement, à cette activité « nouvelle ». Cette approche ne peut entraîner
ipso facto qu'une conclusion positive. On se condamnait ainsi à trouver des
cas de transferts de capitaux commerciaux vers l'industrie, comme toute
recherche effectuée sur l'utilisation des profits réalisés par n'importe quel groupe
social, si marginal fût-il, aurait abouti à des conclusions analogues. L'approche
valable est celle qui recherche à l'intérieur de l'ensemble des investissements
industriels ceux en provenance de l'expansion commerciale ou, à la rigueur,
qui mesure l'importance totale de la contribution et la rapporte
aux investissements totaux. Cependant, cette dernière approche n'a pas été
réalisée d'une façon systématique pour l'ensemble de l'industrie anglaise du
xvine siècle. D'ailleurs, c'est là un problème ardu et dont les données dispo
nibles sont loin d'être suffisantes. Toutefois, on dispose de certains renseigne
ments auxquels nous reviendrons plus loin.
Mais on peut tenter aussi d'approcher le problème en fixant sur le plan
macro-économique l'importance maxima possible d'une telle participation
commerciale ; c'est ce que nous allons faire. Mais il convient d'insister qu'iï
s'agit d'une première approche de ce problème et d'une approche très gross
ière. Signalons que nous allons délibérément choisir chaque fois des
ed Afin d'alléger le texte, dorénavant le terme « commercial » sera considéré comme
synonyme de celui de « commerce international type xvie-xvne siècles ».
545 MESURES ET INTERPRÉTATIONS DE LA CROISSANCE
thèses surestimant l'importance de la participation commerciale. Comme dans
toute cette étude, la période qui nous intéresse surtout est celle de 1700 à 1780
(voir notre Introduction générale). Le chiffre d'affaires global de l'activité
liée au commerce international type XVIe et xvne siècles peut être assimilé
à la valeur des réexportations (soit globalement pour la période 1700-1779 :
282 millions de £) accrue d'un certain pourcentage tenir compte du marché
local anglais 10. Ce pourcentage est difficile à déterminer avec précision. Comme
ordre de grandeur on peut postuler que ce pourcentage était au maximum
de 50 % et au minimum de 20 % xx. L'estimation des profits moyens en pour
centage du chiffre d'affaires ne peut être qu'assez arbitraire, mais nous utilisons
des fourchettes assez larges. Ces profits moyens ont probablement été au
maximum de Tordre de 20 % et au minimum de l'ordre de 10 % de la valeur
des réexportations 12. La fourchette de la part des profits investis dans l'éc
onomie britannique peut être fixée arbitrairement entre un maximum de 50 %
et un minimum de 20 %. Le chiffre ainsi obtenu peut encore être accru de 5
à 15 % pour tenir compte des possibilités d'utiliser les profits accumulés durant
10. Il va de soi que nous excluons ici les profits résultant du commerce international
découlant de l'activité industrielle ou agricole britannique, cet aspect du problème étant
lié à la seconde partie de notre analyse portant sur l'influence du marché extérieur.
11. Pour quelques produits on peut trouver les parts suivantes du marché national
par rapport aux réexportations pour la période 1770- 1779 (moyennes annuelles) :
Proportion du marché
local par rapport
Importations Réexportations aux réexportations ou
A В А — В A —
Café (C.W.T.) 15 866 12 961 22,4 %
Thé (1 000 lbs) 2 927 475 83,7 %
Pour les calicots et autres textiles manufacturés d'Inde — qui représentaient quel
que 20 % des réexportations — la consommation locale était pratiquement nulle (car
prohibée) . Par contre, pour le sucre, la était très largement prépon
dérante, et une partie des ventes se retrouve non dans les réexportations, mais comme
exportations de sucre raffiné. D'après E. B. Schumpeter, English Overseas Trade Statis
tics 1697-1808, Oxford, i960, pp. 60-61. Une autre approche plus précise consiste à
confronter la valeur des réexportations à celle des importations en provenance des régions
d'où l'essentiel des produits de réexportation provenait. De 1700 à 1780 les réexportations
totales se sont élevées à 282 millions de £. Les en des pays non
européens (y compris la Turquie) se sont élevées à 295 millions de £. Mais il convient
d'accroître ce montant de l'importance de la valeur ajoutée (ne serait-ce que sous forme
de profits) et aussi des fraudes. Pour la valeur ajoutée (autre que les profits qui seront
estimés par la suite) on peut postuler un taux de 10-20 %, car il s'agit d'articles subissant
assez peu d'élaboration. Pour les fraudes (voir notamment W. A. Cole, « Trends in the
Eighteenth Century Smuggling », dans The Economic History Review, vol. X, n° 3,
avril 1958) on peut très grossièrement les estimer (pour l'ensemble des biens et l'ensemble
de la période) à quelque 10-20 %. Donc, la valeur totale aux prix du marché des articles
en provenance des pays non européens se serait élevée à quelque 350-410 millions de £,
soit un montant 20 à 45 % supérieur à la valeur des réexportations.
12. Ce qui implique des marges de profits de l'ordre de 11 à 25 % du « prix de revient »
ou du prix d'importation. A l'époque on considérait que les profits moyens étaient de
l'ordre de 15 % de la valeur d'importation ; telle était en tout cas l'estimation des douanes
(P. Deane, The First Industrial Revolution, Londres, 1967, p. 54). En ce qui concerne les
profits des armateurs il semble que ceux-ci étaient, à long terme, assez faibles. Davis
parle de « trivial or non existent net returns ». (R. Davis, « Earnings of Capital is the
English Shipping Industry 1 670-1 730 », dans Journal of Economic History, vol. XVII,
n° 3, septembre 1957, P- 423)-
546 P. BAIROCH COMMERCE ET RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
le demi-siècle précédent 13. En prenant en considération toutes ces alternatives,
on obtient, si l'on adopte chaque fois les hypothèses maxima — ce qui conduit
à très fortement surestimer l'importance probable de ces investissements —
un montant un peu inférieur à 49 millions de £ ; par contre, si l'on adopte
à chaque stade des opérations les hypothèses minima, on obtient un inves
tissement de l'ordre de 7 millions de £.
Or l'investissement total (ou la formation brute de capital) peut être
estimé à quelque 5,5 % du produit national de cette période 14, soit environ
350-430 millions de £ pour ces 80 années 15. Donc, même dans l'hypothèse
maxima, la participation du capital commercial ne représente que 11 à 14 %
de cette formation brute de ; la minima 1,6 à 2,0%. La moyenne
de 6-8 % peut être considérée comme l'hypothèse la plus probable, ce qui est
loin de constituer une participation prépondérante ou même importante.
Notons, afin de bien faire ressortir le caractère délibérément biaisé vers
le haut de cette estimation de l'influence possible du capital commercial dans
les investissements, que le chiffre globalisé des réexportations de 1700 à 1780
représente environ 3,5-4,0 % du chiffre globalisé du produit intérieur brut
durant cette même période. Notre calcul a donc conduit à donner à cette acti
vité une influence, du point de vue des possibilités des profits et d'investisse
ments, deux fois supérieure à celle du reste de l'économie.
Même en concentrant l'analyse effectuée ci-dessus aux années 1760-1790,
période durant laquelle le chiffre d'affaires du commerce extérieur non européen
était en moyenne supérieur annuellement de 69 % à celui de la période 1700-
1780, on ne modifie que très faiblement l'impact probable de la participation
du capital commercial aux investissements. Car la formation du capital durant
cette période de trente ans était en moyenne supérieure annuellement de
quelque 60 % au moins à celle de la période de 1700-1780 ; ce qui amène la
participation probable (toujours délibérément surestimée) du capital de 6 à 8 %
pour 1700-1780 à 7 à 9 % pour 1760-1790.
Cette approche, si grossière soit-elle, a cependant le mérite de mieux situer
le problème et surtout ses limites. Les conclusions auxquelles elle conduit,
c'est-à-dire l'influence marginale du capital commercial, se trouvent renforcées
13. De 1660 à 1700, les réexportations sont passées de quelque 900 000 £ à un peu
moins de 2 000 000 (R. Davis, « English Foreign Trade 1600- 1700 », dans The Economie
History Review, vol. VI, n° 2, décembre 1954, PP- 150-166), soit, si l'on postule une évolu
tion régulière, un chiffre global de réexportations entre 1650 et 1700 de l'ordre de 64 mil
lions de £, comparé à 282 millions pour la période 1700-1780 (soit 23 %). En adoptant
une fourchette supérieure de 15 %, on postule que les deux tiers des profits réalisés
entre 1650 et 1700 ont été thésaurises (sous une forme ou une autre) pour être entièrement
investis entre et 1780, ce qui constitue évidemment une hypothèse maxima. D'ail
leurs, il est intéressant de noter que, comme c'est le cas pour d'autres secteurs et d'autres
périodes, les longues dynasties de marchands étaient l'exception plutôt que la règle.
Comme le note W. E. Minchinton (« The Merchants in England in the Eighteenth
Century », dans Explorations in Entrepreneurial History, décembre 1957, repris dans
H. G. J. Aitken (edit.), Exploration in Entreprise, Cambridge (Mass.), 1965, pp. 278-295) :
« the majority of the merchants houses were short-lived and the number that lasted
beyond three generations was small » (p. 294). Il s'agit probablement là d'une constante
de l'histoire des entrepreneurs en général.
14. Deane et Cole (op. cit. pp. 260-261) retiennent comme taux probable 5 à 6 %
du produit national. Nous utilisons ici la moyenne de 5,5.
15. Pour les données sur le produit national, voir plus loin (partie B, point с de la
section I).
547 ET INTERPRÉTATIONS DE LA CROISSANCE MESURES
par celles que l'on peut retirer des études sur les origines des entrepreneurs
et des capitaux des secteurs moteurs des premières phases de la révolution
industrielle. Ces études aboutissent en général à une prépondérance d'entre
preneurs issus de milieux modestes (artisans notamment) et à privilégier le
rôle joué par l'autofinancement. Ici, il convient d'ailleurs de rappeler que les
sociétés à responsabilité limitée étaient interdites en Angleterre depuis le
Bulble Act de 1720 (révoqué seulement en 1825), ce qui constitue évidemment
un obstacle majeur à la participation financière de personnes non directement
en contact avec l'activité en question.
Dé j à Mantoux notait, en s'interrogeant sur l'origine des industriels du textile :
« un fait d'ensemble apparaît : la plupart d'entre eux viennent des campagnes ;
ils sortent de cette classe moitié agricole, moitié industrielle qui avait formé
jusqu'alors une partie notable, peut-être la majorité de la population anglaise.
Et si l'on essaie de remonter plus haut, on arrive presque toujours à une souche
paysanne, à la vieille race disparue, mais non éteinte, des yeomen ».
Pour la métallurgie, Mantoux insiste sur le fait que « beaucoup d'entre eux
venaient de petits ateliers locaux »... « mais en remontant plus haut vers les
origines de leurs familles on retrouve bien souvent la terre et la paysannerie » 16.
Cette faiblesse du capital commercial se retrouvera même pour l'industrie
moderne de l'acier, dont les débuts se situent assez tard (vers 1850) et néces
sitent, de ce fait, un équipement plus complexe, d'où un capital plus élevé.
De l'étude approfondie et systématique de C. Erickson 17 sur l'origine sociale
des industriels de ce secteur en Grande-Bretagne, il ressort que pour les deux
premiers groupes étudiés (industriels en activité en 1865 et industriels en activité
en 1875-1895) 25 % seulement des pères de ces industriels étaient dans le
commerce et la banque (ce pourcentage ne tenant compte que des parents
d'industriels qui n'étaient pas eux-mêmes déjà dans l'industrie).
L'excellente et très complète synthèse de F. Crouzet 18 aboutit d'ailleurs
à des conclusions très voisines. Certes, les artisans issus de milieux modestes
n'étaient pas seuls, les « merchants-manufacturers » ont, eux aussi, joué un rôle
assez important (et nous verrons plus loin que leur rôle s'est accru dans les
phases ultérieures). Mais, en règle générale, il s'agissait surtout de marchands
engagés dans le commerce local. Comme le remarque F. Crouzet « on ne connaît
que des cas peu nombreux, et ils semblent bien exceptionnels, d'investissements
directs de capitaux coloniaux dans la grande industrie naissante » 19.
La participation directe étant écartée, on pourrait encore se poser la question
du rôle du capital commercial à travers le système bancaire. Il se confirme de
plus en plus que les banques n'ont pas joué de rôle significatif en ce qui concerne
le crédit à long terme et encore moins dans la participation directe durant cette
phase 20. Cependant, le rôle des banques a été plus grand pour ce qui a trait au
16. P. Mantoux, La révolution industrielle au XVIIIe siècle, Paris, 1906 (nouvelle
édition 1959), pp. 387-388.
17. C. Erickson, British Industrialists : Steel and Hosiery 18 50-1 9 50, Cambridge,
1959, P- 12.
18. F. Crouzet, « La formation du capital en Grande-Bretagne pendant la Révolution
industrielle », dans Deuxième Conférence Internationale d'Histoire Économique (Aix-en-
Provence, 1962), Paris, 1965, vol. I, pp. 589-640.
19. F. Crouzet, op. cit., p. 602.
20. R. Cameron, Banking in the Early Stage of Industrialization, Londres, 1967 ;
L. S. Pressnell, Country Banking in the Industrial Revolution, Oxford, 1956.
548 P. BAIROCH COMMERCE ET RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
crédit à court terme. Or, comme il apparaît de plus en plus que le capital
circulant était de loin alors plus important que le capital fixe 21, cela conduit
à nuancer le point précédent. Cependant, il faut remarquer que cette partici
pation des banques se situe, elle aussi, assez tard. Les « country banks » — qui,
dans ce type de crédit à l'industrie, étaient prépondérantes — n'ont commencé
à se développer réellement qu'après 1780 ; vers 1750, leur nombre n'était que
de l'ordre de la dizaine, contre 120 vers 1784, 370 vers 1800 et près de
800 vers 1810. D'autre part, qui dit banque ne dit pas nécessairement
capital commercial ; d'ailleurs un grand nombre de ces « country banks » a été
financé par des industriels 22 et la grande demande de capital provenait sur
tout, comme le note Pollard 23, non de l'industrie, mais de l'infrastructure des
transports.
Ces conclusions n'ont pas été infirmées par les études récentes 24. Mais il
convient cependant de rappeler qu'une approche systématique de grande
envergure de ce problème n'a pas encore été réalisée. Cette lacune est d'ailleurs
soulignée dans la nouvelle et très récente étude de F. Crouzet 25.
Nous parlons évidemment toujours des premières phases de la modernisation
des secteurs moteurs. Car il est évident que, au fur et à mesure où ces secteurs
devenaient plus importants et mieux connus et, de ce fait, considérés aussi
comme plus stables et sûrs, ils commencèrent à attirer l'attention d'autres
couches sociales et notamment des marchands et entrepreneurs du textile
traditionnel. 26 Aussi Chapman note-t-il que « dans le nord de l'Angleterre, vers
la fin du xvnie siècle, les marchands-manufacturiers avaient largement absorbé
les entreprises créées par les artisans inventeurs de la période pionnière de la
filature mécanique du coton » 27. Et le processus de concentration aidant, il était
dès lors normal que l'on ait assisté, dans certaines régions, à un glissement du
centre de gravité des groupes sociaux détenteurs du capital dans ces secteurs.
Aussi, d'après une analyse basée sur les portefeuilles d'assurance (ce qui
comporte un certain biais en faveur des entreprises d'origine non artisanale),
Chapman trouve pour le nord de l'Angleterre, vers 1795, 64 % du capital
21. S. Pollard, « Fixed Capital in the Industrial Revolution in Britain », dans The
Journal of Economic History, vol. XXIV, septembre 1964, n° 3, pp. 299-314.
22. L. S. Pressnell, op. cit., pp. 322-343.
23. S. Pollard, op. cit., p. 310.
24. S. D. Chapman : « The Transition to the Factory System in the Midlands Cotton-
Spinning Industry », dans The Economic History Review, vol. XVIII, n° 3, décembre 1965,
pp. New- 526-543. York, 1967. S. Shapiro, Voir aussi Capital dans l'excellente and the Cotton synthèse Industry sur l'histoire in the Industrial économique Revolution, anglaise
de 1700 à 1914 de P. Matthias {The First Industrial Nation, Londres, 1969) les pages
consacrées à ce problème : dans le chapitre 5 « Growth and Finance (pp. 121-
185). La conclusion de P. Mathias (sur les entrepreneurs en général) est que « they
arrived from every social class and from all parts of the country. One can say that the
entrepreneurs did not form a class, but &,type » (p. 156).
25. F. Crouzet, « Capital Formation and the Industrial Revolution. An Essay in
Historiography», dans in the Industrial Revolution (édité par F. Crouzet),
Londres, 1972.
26. Comme dans pratiquement tous les domaines, rien n'est réellement nouveau ; le
« leasing » d'équipements commença également à être pratiqué vers le début du xixe siècle
et notamment dans le textile (voir M. M. Edwards, The Growth of the British Cotton
Trade 1780-1815, Manchester, 1967, pp. 202-204).
27. S. D. Chapman, «Fixed Capital Formation in British Cotton Industry 1770-1815»,
dans The Economic History Review, vol. XXIII, n° 2, août 1970, pp. 235-266, notam
ment p. 249.
549

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.