Compréhension des indicateurs pragmatiques même, aussi et surtout - article ; n°2 ; vol.84, pg 171-184

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L'année psychologique - Année 1984 - Volume 84 - Numéro 2 - Pages 171-184
Summary : Comprehension of pragmatics indicators even (même), also (aussi) and essentially (surtout).
The aim of the present study was to make explicit the conditions of use which guide adult speakers in their use of French pragmatic indicators MEME (even), AUSSI (also) and SURTOUT (essentially). In a first experiment, Subjects were required to produce a physical context by coloring a figure to match a sentence containing one of the indicators (e.g., In this figure, there is even red). From the properties of these contexts, it (vas possible to infer the logical as well as the pragmatic conditions of contextual appropriateness attached to each indicator when used by adults. These inferences were confirmed in a second experiment where the Subjects were required to indicate which one out of three possible contexts was best described by a sentence with one of the studied indicators. Data from this matching task further supported an argumentative, and not only implicative, interpretation of meme (even).
Key-words : pragmatics psycholinguistics, indicators, conditions of use.
Résumé
Ce travail a pour but d'expliciter les conditions d'emploi auxquelles se soumettent des locuteurs adultes dans l'usage de MÊME, AUSSI et SURTOUT. Dans une première expérience, les sujets devaient produire un contexte en coloriant une figure qui justifie au mieux un énoncé contenant un de ces indicateurs pragmatiques (e.g., dans cette figure, il y a même du rouge). L'analyse des propriétés des contextes ainsi produits a permis d'inférer les conditions d'appropriété contextuelle, logiques et pragmatiques, des indicateurs étudiés. Les résultats témoignent d'une maîtrise relativement fine de ces conditions, et d'un usage différencié des indicateurs. Ces résultats ont été confirmés dans une tâche où les sujets avaient à choisir parmi trois contextes celui qui leur paraissait le plus approprié à un énoncé contenant un des indicateurs étudiés. Ces résultats plaident par ailleurs en faveur d'une interprétation argumentative, et non simplement implicative, de MÊME.
Mots clefs : psycholinguistique pragmatique, opérateurs, conditions d'emploi.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1984
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Michel Hupet
P. Mayerus
Compréhension des indicateurs pragmatiques "même", "aussi"
et "surtout"
In: L'année psychologique. 1984 vol. 84, n°2. pp. 171-184.
Abstract
Summary : Comprehension of pragmatics indicators even (même), also (aussi) and essentially (surtout).
The aim of the present study was to make explicit the conditions of use which guide adult speakers in their use of French
pragmatic indicators MEME (even), AUSSI (also) and SURTOUT (essentially). In a first experiment, Subjects were required to
produce a physical context by coloring a figure to match a sentence containing one of the indicators (e.g., In this figure, there is
even red). From the properties of these contexts, it (vas possible to infer the logical as well as the pragmatic conditions of
contextual appropriateness attached to each indicator when used by adults. These inferences were confirmed in a second
experiment where the Subjects were required to indicate which one out of three possible contexts was best described by a
sentence with one of the studied indicators. Data from this matching task further supported an argumentative, and not only
implicative, interpretation of meme (even).
Key-words : pragmatics psycholinguistics, indicators, conditions of use.
Résumé
Ce travail a pour but d'expliciter les conditions d'emploi auxquelles se soumettent des locuteurs adultes dans l'usage de MÊME,
AUSSI et SURTOUT. Dans une première expérience, les sujets devaient produire un contexte en coloriant une figure qui justifie
au mieux un énoncé contenant un de ces indicateurs pragmatiques (e.g., dans cette figure, il y a même du rouge). L'analyse des
propriétés des contextes ainsi produits a permis d'inférer les conditions d'appropriété contextuelle, logiques et pragmatiques, des
indicateurs étudiés. Les résultats témoignent d'une maîtrise relativement fine de ces conditions, et d'un usage différencié des
indicateurs. Ces résultats ont été confirmés dans une tâche où les sujets avaient à choisir parmi trois contextes celui qui leur
paraissait le plus approprié à un énoncé contenant un des indicateurs étudiés. Ces résultats plaident par ailleurs en faveur d'une
interprétation argumentative, et non simplement implicative, de MÊME.
Mots clefs : psycholinguistique pragmatique, opérateurs, conditions d'emploi.
Citer ce document / Cite this document :
Hupet Michel, Mayerus P. Compréhension des indicateurs pragmatiques "même", "aussi" et "surtout". In: L'année
psychologique. 1984 vol. 84, n°2. pp. 171-184.
doi : 10.3406/psy.1984.29015
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1984_num_84_2_29015L'Année Psychologique, 1984, 84, 171-184
MÉMOIRES ORIGINAUX
Département de Psychologie expérimentale
Université de Louvain, Belgique1
COMPRÉHENSION DES INDICATEURS PRAGMATIQUES
« MÊME », « AUSSI » ET « SURTOUT »
par Michel Hupet et Patricia Mayerus
SUMMARY : Comprehension of pragmatics indicators even (même), also
(aussi) and essentially (surtout).
The aim of the present study was to make explicit the conditions of use
which guide adult speakers in their use of French pragmatic indicators
MEME (even), AUSSI (also) and SURTOUT (essentially). In a first
experiment, Subjects were required to produce a physical context by coloring
a figure to match a sentence containing one of the indicators (e.g., In this
figure, there is even red). From the properties of these contexts, it was
possible to infer the logical as well as the pragmatic conditions of contextual
appropriateness attached to each indicator when used by adults. These
inferences were confirmed in a second experiment where the Subjects were
required to indicate which one out of three possible contexts was best des
cribed by a sentence with one of the studied indicators. Data from this
matching task further supported an argumentative, and not only implicative,
interpretation of même (even).
Key-words : pragmatics psycholinguistics, indicators, conditions of use.
Définie de manière générale comme « l'étude de l'utilisation du
langage dans le discours » (Diller et Récanati, 1979), la pragmat
ique, dans ses développements récents, a sans conteste inspiré
une conception du langage et de son fonctionnement à laquelle
se sont ralliés bon nombre de psycholinguistes soucieux d'expli-
1. Voie du Roman-Pays, 20, B-1348-Louvam-La-Neuve, Belgique. 172 M. Hupel et P. Mayerus
citer les processus de compréhension ou de production d'énoncés.
Cette conception se fonde très largement sur la reconnaissance
d'une dimension antérieurement négligée du langage, à savoir
l'insertion contextuelle des énoncés présidant au jeu des conjec
tures auxquelles se livrent des interlocuteurs dans le choix
de ce qu'ils disent et de la manière dont ils le disent. Aucun
modèle actuel des processus de compréhension ou de production
d'énoncés ne semble en effet pouvoir faire l'économie de la
notion de « contexte » (Clark et Carlson, 1981), et ceci malgré,
le plus souvent, l'imprécision voire l'absence de définition de cette
notion. Depuis les premières investigations systématiques de
Wason (1965) sur les contextes facilitateurs d'expressions de
négation, jusqu'aux travaux de cette dernière décennie consacrés
au traitement de la présupposition (pour une synthèse, voir Kail
et Pias, 1979), l'attention portée aux situations d'énonciation a
permis en effet de mettre en évidence des effets de contexte
très divers sur le traitement d'énoncés (Clark et Carlson, 1981).
La notion même d'appropriété contextuelle se trouve ainsi
au centre de discussions tant en linguistique qu'en psycholinguist
ique. Verschueren (1980) par exemple tient cette notion pour la
pierre angulaire d'une pragmatique unifiée dès lors qu'elle permet
de rendre compte de phénomènes généralement étudiés de manière
indépendante en dépit de leur parenté, à savoir les présupposit
ions, les actes de langage directs ou indirects et les implications
conversationnelles. Dans l'analyse des conditions d'appropriété
contextuelle de diverses formes linguistiques, cet auteur met en
outre l'accent sur le jeu des croyances respectives des interlocu
teurs. Parallèlement, Clark et Carlson (1981) parlent de contexte
intrinsèque pour désigner l'information indispensable au dérou
lement des processus de compréhension de ce qu'un parleur entend
signifier en disant ce qu'il dit comme il le dit. Ce contexte intrin
sèque est défini par ces auteurs comme l'ensemble de connais
sances, croyances et suppositions dont les interlocuteurs, au
moment même de renonciation, présument le partage. C'est cette
plate-forme commune (Common ground), constamment amé
nagée pour tenir compte de la coprésence linguistique des énoncés
successifs, de la coprésence physique des interlocuteurs et de leur
appartenance à une même communauté culturelle (Clark et
Murphy, 1982), qui préside à la compréhension comme à la
production des énoncés.
Un pilier essentiel de cette plate-forme commune est sans pragmatiques 173 Indicateurs
conteste l'ensemble des conventions régissant l'usage des formes
linguistiques. Un cas particulièrement intéressant à cet égard est
celui des expressions à valeur pragmatique, qualifiées d'indi
cateurs pragmatiques par Récanati (1979), dont le sens est lié à
certaines conditions d'emploi de telle sorte que chaque occur
rence d'une de ces expressions indique conventionnellement que
ses conditions d'emploi sont supposées réunies par celui qui
l'utilise. L'appropriété contextuelle de telles expressions dépend
en conséquence de la maîtrise que peuvent avoir de ces conditions
d'emploi des interlocuteurs en présence.
Dans ce travail, nous nous sommes arrêtés à l'étude de trois
de ces expressions à valeur pragmatique, à savoir les adverbes
même, aussi et surtout, pour tenter : 1) d'en expliciter les
conditions d'emploi, 2) d'évaluer la maîtrise que peuvent en avoir
des locuteurs adultes et donc leur aptitude à les utiliser de manière
contextuellement appropriée, et 3) d'élaborer un outil permettant
d'étudier l'acquisition de ces formes par les enfants ou l'éventuelle
détérioration de leur usage chez certains aphasiques.
Dans cette brève introduction, nous nous contenterons de
rappeler que diverses analyses linguistiques ont été consacrées à
ces expresions ; même, notamment a fait l'objet d'analyses parti
culièrement fouillées, et il est intéressant de noter à cet égard
que la définition des conditions d'emploi varie sensiblement selon
que ces analyses linguistiques accentuent la nature logique
implicative (Fillmore, 1965 ; Fraser, 1971) ou la argu
mentative (Anscrombe, 1974 ; Anscrombe et Ducrot, 1982) des
expressions en cause. Nous aborderons néanmoins le problème de
manière empirique, en demandant à des sujets adultes de produire
un contexte qui leur paraisse le mieux justifier un énoncé conte
nant l'une ou l'autre des trois expressions auxquelles nous nous
intéressons. Partant des caractéristiques des contextes produits
pour chaque expression, nous tenterons ensuite d'inférer les condi
tions d'emploi auxquelles se soumettent les sujets, et nous confron
terons ces observations aux conclusions d'analyses linguistiques.
Signalons enfin que ces mêmes expressions (parmi d'autres
comme seul et encore) ont donné lieu à des recherches psycho-
linguistiques ayant pour objet d'expliciter les stratégies de com
préhension utilisées par les enfants d'un niveau donné de déve
loppement (Kail, 1978 ; Kail et Leveillé, sous presse). Ces
recherches ont conduit à préciser la nature des opérations d'infé-
rence qui permettent de dégager la composante posée de la com- 174 M. Hupet et P. May ems
posante présupposée d'un énoncé ; elles ont montré que l'évo
lution de la compréhension d'un énoncé contenant des présuppos
itions peut être caractérisée dans tous les cas par la prise en
charge progressive des présupposés. Les expériences que nous
rapportons ci-dessous ont trait au comportement d'adultes et non
d'enfants, et n'ont pas été conçues pour répondre à la question
de savoir si ces adultes tenaient compte du présupposé de chaque
énoncé. Pour schématique qu'elle soit, la façon la plus simple
d'exposer ce qui différencie les travaux de Kail de ceux que nous
rapportons ci-dessous est sans doute d'insister sur une différence
méthodologique essentielle. Kail demande par exemple aux
enfants de choisir parmi quatre images celle qui correspond à
l'énoncé proposé par l'expérimentateur, étant entendu que
normalement une seule image est compatible avec l'interprétation
exhaustive correcte de l'énoncé. Nous demanderons aux adultes
de choisir parmi trois images celle qui a pu le plus vraisembla
blement donner lieu à l'énoncé proposé, étant entendu que les
trois images sont logiquement compatibles avec l'interprétation
correcte de l'énoncé.
PRODUCTION DE CONTEXTES
METHODE
Le principe de cette épreuve est le suivant : le sujet reçoit une fiche
de papier sur laquelle est dessiné le cadre d'un rectangle blanc (10x1 cm) ,
disposé horizontalement sous un énoncé du type : « Dans cette figure,
il y a aussi (même, surtout) du rouge. » Le sujet reçoit en outre cinq
stylos feutres de couleur différente, et est prié de bien vouloir colorier
le rectangle de la manière qui lui semble le mieux justifier l'énoncé, en
utilisant le nombre de couleurs qu'il désire. Chacun des 3 types d'énoncé
a été proposé à 30 sujets différents pour éviter que les sujets ne procèdent
à des comparaisons entre énoncés et ne produisent des contextes
influencés par l'ordre de présentation des expressions. Il y avait donc
90 sujets différents pour cette expérience.
RÉSULTATS ET DISCUSSION
L'analyse des figures coloriées a donné lieu à deux mesures
principales correspondant à deux dimensions essentielles de
chaque contexte : pragmatiques 175 Indicateurs
1) Quelle est l'importance de la couleur assertée dans l'énoncé ?
Elle est évaluée en termes de proportion de la surface totale du
rectangle que les sujets réservent à cette couleur.
2) Quelle est la variété des couleurs utilisées ? Elle est évaluée par
le nombre de couleurs différentes que le sujet utilise en plus de
la couleur assertée dans l'énoncé ; le blanc est compté comme
une couleur.
Les histogrammes que représentent les figures 1 et 2, avec
indication de la valeur médiane correspondante, répondent re
spectivement à ces deux questions.
Ces observations témoignent d'un usage relativement diffé
rencié des trois expressions dans la mesure où les sujets leur
font correspondre des contextes différents. L'analyse des pro-
SURTOUT
l n
20 40 60 80 100 20 Hëd.« 40 24.2 60 80 100 20 Méd.« 40 12.5 60 80 100.
Mêd.- 76.2
Fig. 1. — Distribution de fréquence
des proportions de surface réservée à la couleur assertée
exprimées en pourcentages de la surface totale
n
0 5
Méd . - 1.4
Fig. 2. — Distribution de fréquence des variétés
de couleurs utilisées en plus de la couleur assertée 176 M. Hupet et P. Mayerus
priétés de ces contextes permet de considérer que les sujets
évaluent l'appropriété contextuelle de ces expressions sur la
base de certaines conditions d'emploi qu'on peut expliciter
comme suit.
1) II y a autre chose que du rouge dans cette figure.
Cette condition est pertinente pour l'emploi des trois expres
sions dès lors qu'elles présupposent effectivement toutes trois
l'existence d'au moins une autre couleur que celle qui est explic
itement mentionnée dans l'énoncé. Cette condition est respectée
par la totalité des sujets pour même ; pour aussi et surtout,
2 sujets sur 30 ne la respectent pas en coloriant d'une seule et
même couleur la totalité du rectangle. S'il doit y avoir plusieurs
couleurs pour justifier l'emploi d'une de ces expressions, notons
que se pose la question de savoir quelle raison le parleur peut
avoir de réserver un sort particulier à une seule d'entre elles dont il
choisit d'asserter l'existence ; d'autres aspects du contexte
doivent être pris en compte pour répondre à cette question
(cf. infra).
2) II y a moins de rouge (pour AUSSI et MÊME) ou plus
de rouge (SURTOUT) que d'autre chose dans cette figure.
Il doit exister un certain rapport — qu'on peut ici quantifier
sous forme de proportion de surface — entre ce que représente
l'information assertée et ce que représente l'information pré
supposée. Dans le cas de surtout, l'information assertée repré
sente la couleur majoritaire ; pour même et aussi, l'information
assertée représente la couleur minoritaire. Cette condition
d'emploi témoigne d'un critère de choix qui n'est pas simplement
lié à la valeur logique de ces expressions ; elle témoigne par
contre d'un critère qui pourrait être la valeur informative (au
sens de la Théorie de l'information) de la couleur assertée :
l'assertion, dans ce cas, serait motivée par l'état de connaissances
que le locuteur attribue à son interlocuteur. Ceci paraît pouvoir
constituer un début de réponse à la question posée ci-dessus de
savoir pourquoi le parleur choisit de mentionner une couleur
particulière.
En fait, selon l'état de connaissances ou de croyances qu'il
prête à son interlocuteur, le parleur peut être amené : Indicateurs pragmatiques 177
a) soit à simplement modifier la représentation que, selon lui,
son interlocuteur se fait de l'importance relative d'éléments
dont l'existence est par ailleurs établie et admise. Le parleur
procède à cette modification en utilisant surtout, comme
dans l'exemple (1) :
(1) II y avait des Anglais, des Français, des Hollandais, mais
il y surtout des Français ;
b) soit à asserter l'existence même d'un élément, et ceci d'autant
plus qu'il estime son interlocuteur peu préparé à le recon
naître. Le parleur peut pour ce faire utiliser aussi, même ou
surtout. La faible proportion de rouge dans les contextes que
produisent les sujets justifie en quelque sorte l'emploi de
même dès lors qu'elle augmente la probabilité qu'a cette
couleur d'avoir échappé à l'attention de celui auquel s'adresse
l'énoncé. A vrai dire, surtout semble pouvoir être utilisé
tant pour accentuer l'importance d'un élément déjà ment
ionné (exemple 1) que pour asserter l'existence même d'un
élément 2) :
(2) II y avait des Anglais, des Français, des Hollandais et
surtout des Allemands.
Par contre, même ne peut être utilisé que pour introduire une
information nouvelle dont le parleur estime qu'il est peu
probable que son interlocuteur en ait déjà connaissance.
On peut en effet substituer même à surtout dans (2), mais
pas dans (1).
Il est par ailleurs intéressant de relever ce qui différencie les
contextes associés à même et aussi. Dans les deux cas, les sujets
réservent une surface minoritaire à la couleur assertée ; il appar
aît cependant que cette surface est deux fois plus réduite pour
même (12 % de la surface totale) que pour aussi (24 % de la
surface totale). Il ressort de ceci que les sujets estiment que
l'élément introduit par même doit davantage manquer d'évi
dence. Dans le cadre forcément très limité de la tâche qui leur
était proposée, les sujets ont eu recours à deux solutions, le plus
souvent combinées, pour remplir cette condition : réduire la
surface colorée correspondant à la couleur assertée, et augmenter
la variété des couleurs présupposées. Nous reprendrons la dis
cussion de ce point ci-dessous en considérant la valeur argument
ative de même. M. Hupet et P. Mayerus 178
3) II y a beaucoup d'autres couleurs (MÊME) ou pas beaucoup
d'autres couleurs (AUSSI) que le rouge dans cette figure.
Il ressort en effet de la figure 2 que la variété moyenne des
couleurs dont l'existence est présupposée est de 3,4 pour même
contre 1,4 pour aussi. Tant les valeurs de surface relative que
celles de variété indiquent que aussi a pour condition d'emploi
essentielle d'ajouter un élément neuf : remplir cette condi
tion, il suffît qu'un autre préexiste. Cette condition pré
side semblablement à l'usage approprié de même, mais il s'y
ajoute que l'élément neuf doit présenter une certaine « improbab
ilité », qu'il acquiert ici du fait de la variété des éléments aux
quels il s'ajoute. A cet égard, il faut souligner que l'improbabilité
d'un événement peut relever de deux ordres de fait non exclusifs
auxquels nous nous référerons ci-dessous en parlant d'improb
abilité de type A et de type B.
Type A. — L'événement est peu probable parce que rare en
soi, indépendamment de la réalisation éventuelle d'autres évé
nements. Par exemple, de quelqu'un qui parle trois langues A, B
et G, on dira plus facilement « et même G » s'il s'agit d'une langue
étrangère qu'il est exceptionnel de posséder que s'il s'agit d'une
langue connue d'un grand nombre.
Type B. — L'événement est peu probable, non pas parce que
rare en soi, mais parce que la réalisation concomitante d'autres
événements le rend d'autant plus improbable qu'ils sont nom
breux. Par exemple, considérant qu'il existe normalement une
limite au nombre de langues qu'un individu puisse posséder,
la probabilité qu'un individu donné maîtrise une langue supplé
mentaire diminue d'autant plus qu'il en connaît déjà beaucoup
d'autres, indépendamment de la rareté propre de cette langue
supplémentaire.
Dans le cadre de la tâche qui leur était proposée, il est remar
quable de noter qu'en réduisant la surface de couleur assertée
(improbabilité de type A), et en augmentant la variété des autres
couleurs (improbabilité de type B), les sujets ont aménagé
des contextes qui maximisent l'improbabilité de la couleur
assertée dans l'énoncé avec même. Pour aussi par contre, les
sujets semblent se satisfaire d'une improbabilité de type A.
Les observations relevées ci-dessus témoignent de la maîtrise
extrêmement fine qu'ont les locuteurs adultes des conditions Indicateurs pragmatiques 179
d'emploi des indicateurs pragmatiques étudiés. La tâche proposée
aux sujets, pour élémentaire qu'elle soit, se révèle à même de
mettre en évidence ces conditions et constitue indéniablement
un instrument relativement précis d'évaluation d'hypothèses fo
rmulées par ailleurs sur un plan strictement linguistique. La perti
nence des conclusions tirées ci-dessus quant aux conditions
d'appropriété contextuelle de même et aussi a par ailleurs été
confrontée aux observations que nous avons rassemblées en
proposant d'autres tâches aux sujets. Nous les présenterons
succinctement ci-dessous.
APPARIEMENT PHRASE-CONTEXTE
METHODE
Partant des observations relatives aux propriétés des contextes
produits par les sujets, nous avons nous-même construit une série de
stimuli picturaux sous la forme de rectangles 3x5 cm colorés. Les
sujets reçoivent une planche sur laquelle figurent trois de ces rectangles
au-dessus d'un énoncé du type : « Dans ce rectangle, il y a aussi (même)
du rouge. » L'énoncé constitue toujours une description logiquement
vraie de chaque rectangle. On demande aux sujets d'indiquer lequel
des trois rectangles proposés a le plus vraisemblablement pu donner lieu
à l'énoncé.
Les stimuli ont été construits en faisant varier soit la surface colorée
correspondant à la couleur assertée (Série A où la couleur assertée
représente 10, 50 ou 90 % de la surface totale, avec 1 seule couleur
présupposée), soit la variété des surfaces correspondant aux couleurs
présupposées (Série B où la couleur assertée représente toujours 10 % de
la surface totale, avec 1, 2 ou 5 couleurs présupposées), soit les deux
simultanément (Série C où la couleur assertée 10, 20 ou 40 %
de la surface totale). Ces stimuli (voir tableau 1) ont été présentés à
45 sujets n'ayant pas participé à l'épreuve de production de contextes.
Pour chaque série de 3 stimuli, chaque sujet ne reçoit qu'un des deux
énoncés : soit l'énoncé avec aussi, soit celui avec même. Par ailleurs,
pour varier le matériel, la couleur assertée dans l'énoncé variait d'une
série à l'autre ; nous la représenterons au tableau 1 sous forme hachurée.
Signalons enfin que les séries pour lesquelles nous analyserons ici les
résultats, étaient rassemblées dans un livre comprenant d'autres séries
construites de manière analogue et proposées aux sujets en compagnie
d'énoncés considérés comme distracteurs, e.g. Il y a du rouge, II y a
du bleu et du jaune, II y a beaucoup de vert, etc.

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