Conduite et besoin d'exploration chez les Mammifères - article ; n°1 ; vol.57, pg 99-119

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L'année psychologique - Année 1957 - Volume 57 - Numéro 1 - Pages 99-119
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1957
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F. Orsini
Conduite et besoin d'exploration chez les Mammifères
In: L'année psychologique. 1957 vol. 57, n°1. pp. 99-119.
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Orsini F. Conduite et besoin d'exploration chez les Mammifères. In: L'année psychologique. 1957 vol. 57, n°1. pp. 99-119.
doi : 10.3406/psy.1957.26583
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1957_num_57_1_26583REVUES CRITIQUES
CONDUITE ET BESOIN D'EXPLORATION
CHEZ LES MAMMIFÈRES
par Francine Orsini
Le besoin d'exploration, objet de nombreuses et récentes recherches,
a été étudié depuis le début du siècle, mais d'une façon épisodique et
superficielle. Ce n'est qu'à partir de 1950, que les travaux relatifs à
cette question devinrent systématiques et permirent de constituer un
ensemble de données cohérentes, susceptibles d'attirer l'attention du
psychologue, sur le problème important qu'elles soulèvent.
Dans un rappel historique succinct, nous voudrions d'abord esquisser
une vue d'ensemble de ces recherches, telles qu'elles ont évolué au
cours de ce demi-siècle ; nous étudierons ensuite, de plus près, les pro
blèmes qu'elles posent.
La recherche la plus connue qui marque l'origine de ces travaux
est celle de Dashiell en 1925 ; Dashiell met en évidence chez le Rat un
instinct particulier : « L'instinct de curiosité ». L'animal affamé, placé
dans une cage nouvelle, contenant de la nourriture, commence par
explorer la cage, avant de satisfaire sa faim. Cependant, Hamilton en
1911 et Lashley en 1912 avaient recueilli des observations sur des
phénomènes « d'impulsion exploratrice » (exploratory impulse), et d'oscil
lations régulières dans des expériences d'apprentissage par discriminat
ion. Ces phénomènes d'oscillations furent, par la suite, fréquemment
étudiés en des recherches sur « l'alternance spontanée». Dès 1925, Tolman
décrit cette alternance spontanée des rats, qui, placés à un point de choix
entre deux chemins équivalents, oscillent de l'un à l'autre pour aller
chercher leur nourriture. Cette alternance régulière des choix : droite-
gauche, droite-gauche..., dépasse une simple probabilité au hasard.
Tolman suggère à partir de là, que les conduites d'essais et d'erreurs,
dans un apprentissage normal, ne résultent pas simplement de l'échec,
mais plutôt d'une tendance spécifique à l'alternance. Yohioka (1929),
Hunter (1931) et Witkin (1937) rejoignent ces vues. Denis en 1934
montre qu'une exploration préalable de certaines parties du labyrinthe
entraîne l'élimination de ces parties dans les parcours subséquents.
Il se produit ce que l'auteur appelle « une adaptation négative ». 100 REVUES CRITIQUES
En 1930, une expérience marquante de Nissen met en évidence Ja
force de ce besoin d'exploration : un rat n'hésite pas à traverser une
grille électrisée pour avoir la possibilité d'explorer un nouveau compart
iment. A la suite de cet article, d'autres recherches, portant sur des
techniques plus complexes que l'alternance spontanée, étudient le
besoin de variabilité, sous des formes diverses chez l'Homme. Tel-
ford (1931) et Luh (1931) reprennent des expériences de Thorn-
dike (1927) sur la variabilité de la réponse dans des associations libres.
Heather (1940), dans une revue succincte de ces questions, cite les travaux
de Irwin et Preston sur l'alternance régulière des jugements. (Dans
cette expérience il s'agit d'entendre deux sons et de soupeser deux
poids plusieurs fois à la suite. Alors qu'il n'existe aucune raison objec
tive d'alterner les jugements : plus fort-plus faible, plus lourd-plus
léger, on enregistre une variation régulière.) Ces auteurs insistent
sur l'évitement de la répétition et ils rattachent généralement cette
tendance à des phénomènes de la période réfractaire.
A partir de 1950, avec la publication de Berlyne, on commence à
étudier le besoin d'exploration dans la conduite d'approche déterminée
par l'apparition d'un stimulus nouveau. Les techniques utilisées se
fondent essentiellement encore sur l'alternance spontanée dans un
labyrinthe en Y ou en T, complétée par des techniques plus complexes
qui consistent à présenter des stimuli nouveaux, des situations-problèmes
dans le champ perceptif de l'animal. Toutes ces recherches seront étu
diées dans la suite du présent article. Pour mémoire, nous citons seul
ement quelques dates principales : en 1950 l'école de Harlow commence
à publier des recherches importantes sur le besoin de manipulation
chez le Chimpanzé. En 1951 paraît la première recherche de Montgomery,
suivie d'une série nombreuse, qui suscite des travaux en relation
avec l'apprentissage latent. Ces recherches étudient les conduites
exploratrices en fonction des attributs du stimulus. Hebb (1953), après
les dernières publications de Berlyne, entreprend l'étude de ces
sur un plan expérimental et théorique.
Pour achever cette revue succincte, nous pouvons mentionner le lien
étroit qui rattache ces travaux aux expériences de Pavloo sur la réaction
d'investigation et regretter qu'on ait presque complètement ignoré
cet aspect.
Nous limitons l'objet de cet article à l'étude du besoin d'exploration
chez les Mammifères. Certains travaux montrent qu'on trouve chez les
Invertébrés des formes élémentaires de l'exploration (8, 39).
Ce rappel historique, introduction à l'étude du besoin d'exploration,
montre combien les questions multiples qu'il soulève se situent sur
des plans différents. Il convient, pour faciliter cette étude, de sérier
les questions. Nous étudierons successivement : la conduite exploratrice
à un niveau descriptif, le besoin d'exploration à un niveau expérimental,
et l'interprétation théorique de ce besoin, concept nouveau dans la
terminologie psychologique. F. ORSINI. — CONDUITE CHEZ LES MAMMIFÈRES 101
I. — La conduite exploratrice
Si aucune définition générale n'a été donnée, l'ensemble des auteurs
s'accorde sur un certain nombre de traits qui peuvent caractériser de
façon originale cette conduite exploratrice. Nous pouvons nous appuyer
plus particulièrement sur Berlyne (1), Montgomery (35), Harlow (21),
Mac Dougall (1) et Darchen (8) pour dégager ces traits essentiels : une
conduite exploratrice peut se définir comme une séquence d'activités
déclenchée par l'apparition d'un stimulus nouveau, orientée vers l'inves
tigation plurisensorielle de ce généralement manifestée par
un mouvement d'approche vers ce stimulus.
Les principaux déterminants de ces conduites sont en relation
plus ou moins directe avec le facteur « nouveauté » du stimulus qui
prédomine nettement sur les autres et que nous examinerons en pre
mier lieu.
1° Degré de nouveauté
Berlyne (1) essaie de définir ce caractère de nouveauté qui différen
cierait essentiellement les stimuli capables de déclencher des conduites
exploratrices, des stimuli connus non capables de déterminer des
conduites exploratrices. Cette définition est difficile car les propriétés
particulières de ces stimuli ne peuvent se confondre avec les
physico-chimiques du stimulus considéré objectivement. Leur caractère
de nouveauté se définit essentiellement en fonction du rôle qu'ils ont
dans l'histoire du sujet, c'est-à-dire en fonction de leur familiarité ou
non familiarité. Chez l'enfant, l'ensemble des stimuli environnants est
cause perpétuelle d'exploration ; peu à peu la familiarisation avec le
milieu entraîne la disparition partielle de ces conduites exploratrices.
Cependant, Mower (I) note que des animaux placés dans un laby
rinthe inconnu se mettent à uriner et à déféquer. De même, Hebb (23)
relève des réactions de fuite, manifestations émotionnelles variées,
lorsque l'on présente à un chimpanzé un objet comportant un trait
inhabituel, bizarre : un modèle de corps humain dont la tête est déta
chée du tronc (alors que l'animal ne manifeste aucune réaction lorsqu'il
est placé dans une situation totalement inconnue). Berlyne évoque
ces faits de réaction de crainte pour les éluder : « Sans nier l'existence
de l'exploration induite par l'inattendu (que nous pouvons appeler explo
ration-surprise), nous affirmons provisoirement qu'il y a un autre type
d'exploration provoquée par la nouveauté pure et simple » (1, p. 22).
Cependant si l'on veut préciser l'importance de ce caractère de nouveauté
dans les conduites qui nous occupent, on ne peut ignorer son action éga
lement déterminante en d'autres conduites. Il nous faut au contraire
expliquer cette diversité de phénomènes reliés à un même facteur. Les
observations et réflexions de Hebb (23,24) suggèrent une explication
assez large pour rendre compte de ces cas : le facteur nouveauté ne s'exerce
pas d'une façon absolue dans les conduites exploratrices, mais de façon REVUES CRITIQUES 102
variable selon le degré d'inconnu ou de familier. Nous pourrions imaginer
un continuum des variations de ce facteur, du totalement inconnu au très
familier, en relation avec les catégories de conduites correspondantes :
aucune réaction, réaction de, peur, exploration, enfin aucune réaction.
Une expérience de Montgomery (40) met d'ailleurs nettement en évidence
la relation de ces conduites. L'auteur se propose de mesurer chez un
rat, mis en présence d'une situation nouvelle, le nombre de réactions
d'exploration et de peur, lesquelles se manifestent de façons générale
ment opposées : approche-fuite. Nous précisons qu'il s'agit d'un laby
rinthe surélevé à l'intérieur duquel on place le rat. (On mesure l'impor
tance de l'exploration par le nombre d'unités du labyrinthe parcouru
et l'importance des réactions de peur par des indices plus qualitatifs :
nombre de retraits vers la cage où habite l'animal, nombre de fois
qu'il tourne la tête vers elle.) Les explorations sont nulles au commen
cement de l'expérience et les réactions de peur très nombreuses ; au
cours de l'essai, on assiste à la progression des premières et à la dimi
nution des secondes. Ainsi, une très légère familiarisation (2 s d'exposit
ion) avec le stimulus nouveau peut amener la substitution des réponses
exploratrices aux réactions de peur. Si la augmente
et dépasse un certain degré, ces conduites exploratrices disparaissent,
ainsi qu'il est montré dans une autre partie de l'expérience, à propos
d'un stimulus qui avait soulevé en première présentation moins de
réactions de peur et plus de réactions exploratrices.
2° Durée du temps d'exposition du stimulus
Les conduites exploratrices décroissent en fonction du temps d'expos
ition du stimulus. Là aussi, les expériences menées le plus systémat
iquement furent celles de Berlyne (4) et de Montgomery (31).
Montgomery place les rats dans l'entrée d'un labyrinthe surélevé
qu'il leur permet d' explorer librement pendant 600 s. On relève, toutes
les périodes de 100 s, le nombre d'unités de sections traversées. Les
résultats montrent d'une façon significative que l'importance de la
conduite exploratrice décroît en fonction du temps.
3° Nombre de répétitions de V exposition du stimulus
Lorsque le stimulus est présenté un certain nombre de fois, on
observe en moyenne une décroissance des conduites exploratrices
d'un essai à l'autre.
Toutefois, il faut signaler au passage que le début de chaque essai
marque une recrudescence des conduites exploratrices par rapport à
la fin de l'essai qui précède. Mais ce détail se perd dans la tendance
générale à la décroissance des réponses. Ce phénomène de décroissance,
également constaté par l'ensemble des auteurs, peut être illustré par
une expérience de Welker (8) sur les Chimpanzés. L'auteur présente
durant 6 mn par jour une paire de stimuli (objets géométriques) posés
sur une planche, à l'entrée de la cage de l'animal. L'importance des ORSINI. — CONDUITE CHEZ LES MAMMIFÈRES 103 F.
activités exploratrices est indiquée toutes les 5 s par l'enregistrement
du nombre de contacts directs avec l'objet et du nombre de fois que
sa tête est orientée dans cette direction, durant 5 s continues. L'asympt
ote de la courbe des réponses exploratrices montre qu'en augmentant
le nombre d'essais on tend vers l'extinction complète de ces réponses.
Cette tendance a été démontrée sous une autre forme : lorsque les
présentations du stimulus sont groupées au lieu d'être espacées par des
intervalles importants à l'intérieur d'une distribution, les réponses
d'approche diminuent et celles d'évitement augmentent (1, 4, 64).
Ce phénomène généralement reconnu sous le nom de saturation
(satiation) a suscité de nombreuses recherches en vue de trouver un
cadre théorique explicatif. Nous reviendrons sur cet aspect. Nous pou
vons mentionner qu'il n'est nullement en opposition avec des résultats
apparemment contradictoires obtenus par Harlow (21). D'après ces
expériences, le nombre de réponses exploratrices serait fonction du
nombre de présentations du stimulus. Mais en réalité, le stimulus choisi
est en ces cas toujours très complexe (labyrinthe de Dashiell), et Ber-
lyne (1) fait remarquer justement que l'effet de saturation joue sur
chacune des parties de la situation stimulante, trop riche et étendue
pour être appréhendée en une seule fois.
4° Durée des intervalles entre les essais
L'importance de la conduite d'alternance décroît en fonction inverse
de la durée d'intervalle entre les essais.
Déjà en 1934 Dennis (11) avait relevé l'influence de ce facteur sur
la fréquence de l'alternance des choix. Heather (22), en 1940, a repris
une expérience semblable. Quarante-huit rats sont soumis à 60 essais
récompensés dans un labyrinthe en T. Placés à l'entrée du labyrinthe
ils peuvent le parcourir librement dans l'une ou l'autre direction, et
chaque fois qu'ils atteignent l'extrémité d'une allée latérale ils peuvent
recevoir une boulette de nourriture. On mesure la fréquence d'alternance
du choix des allées latérales. Une épreuve est composée de 2 séries de
5 essais. L'intervalle entre ces 2 séries varie selon les groupes expér
imentaux : 15 s, 30 s, 60 s, 120 s. Les résultats montrent que la fréquence
d'alternance diminue en fonction inverse de l'augmentation de l'inter
valle. Cette constante, retrouvée par Montgomery et d'autres auteurs
sera discutée un peu plus bas, avec le phénomène de saturation.
5° Similarité et dissimilarité du stimulus
Montgomery a démontré que la décroissance des conduites explo
ratrices produite par la durée de présentation d'un stimulus se transfère
à d'autres situations en fonction de la similitude des stimuli, et inver
sement (36). La similitude porte ici sur le degré de brillance de trois
labyrinthes en H : noir, blanc et gris. Quatre paires de groupes expér
imentaux sont constitués. Chacune est admise à explorer successivement
deux fois un labyrinthe de couleurs différentes suivant les combinaisons 104 REVUES CRITIQUES
des groupes : noir et blanc, blanc et gris, noir et gris, noir et noir (et
symétriquement : blanc et noir, etc.). Chaque essai dure 5 mn et se
trouve séparé de l'autre par 24 heures d'intervalle. Les courbes de per
formance dans le 1er labyrinthe se recouvrent ; mais dans le 2e essai,
les 4 paires de groupes apparaissent nettement distinctes dans un ordre
significatif : on peut découvrir une décroissance des réactions explo
ratrices en fonction directe du degré de similarité du labyrinthe 2 et 1.
Inversement, toutes les expériences sur l'alternance spontanée
montrent que l'animal évite le dernier stimulus aperçu pour aller vers
un stimulus différent. Krechevsky (28) nous montre que des rats aff
amés peuvent indifféremment parcourir, pour aller prendre leur nourri
ture, une allée A ou une allée B. La première allée directe reste la même
durant toute l'expérience. La deuxième, de lignes sinueuses et compli
quées varie d'un essai à l'autre, mais représente en tous les cas un par
cours significativement plus long que l'autre. A rencontre de ce que
l'on pourrait attendre, on observe que les rats choisissent l'allée longue
et variable d'une façon systématique.
Ces dernières considérations nous amènent à établir une distinction
importante, que les auteurs n'ont jamais clairement formulée jusqu'alors.
Cette négligence est la source de nombreuses confusions terminologiques.
Suivant que les auteurs considèrent la similitude du stimulus : ils
nomment les conduites exploratrices « évitement de la répétition », ce
fut le cas le plus fréquent jusque vers 1950 ; suivant qu'ils en considè
rent la nouveauté, la terminologie utilisée décrit « l'approche de la nou
veauté » ; c'est la tendance actuelle. Dans ces deux perspectives l'étude
du facteur temporel occupe une place considérable.
6° Complexité et dimensions du stimulus
Les conduites exploratrices sont d'autant plus développées que le
stimulus est plus complexe et plus étendu (34, 4, 58).
Dans une expérience récente, Berlyne démontre qu'un secteur de
l'environnement présentant des stimuli nombreux et complexes est plus
exploré qu'un secteur de l'environnement présentant des stimuli rares
et très simples. Walker (5), ajoute que les stimuli les plus souvent explo
rés sont des objets mobiles, étendus, brillants, hétérogènes.
7° Difficulté de la situation
Harlow (21) a montré, en plusieurs expériences sur l'apprentissage
en relation avec « le besoin d'exploration », que des singes pouvaient
passer 10 heures à manipuler un puzzle mécanique sans autre récompense
que d'en trouver la solution en réussissant le démontage. Hebb et
Mahut (24) réalisent une expérience qui rappelle la recherche de Kre
chevsky, décrite ci-dessus. Ils y confirment que plusieurs rats préfèrent
emprunter des chemins difficiles et chargés d'obstacles (barrières à sau
ter) plutôt que des chemins directs et libres, lorsque les deux débouchent
indépendamment sur la même boîte à nourriture. F. ORSINI. — CONDUITE CHEZ LES MAMMIFÈRES 105
8° Différences individuelle et génétique
Walker (59), qui étudie les conduites exploratrices chez le Chimpanzé,
en une expérience décrite ci-dessus, n'observe aucune différence syst
ématique durant la lre minute d'expérience. Mais ensuite, il se dégage :
1) une constante individuelle qui distingue nettement les performances
de ces animaux ; 2) une différence génétique qui sépare en deux groupes :
les trois chimpanzés de 3 à 4 ans des trois chimpanzés de 7 à 8 ans.
Les plus vieux présentent une courbe de saturation plus accélérée et
donnent au total moins de réponses. Il est curieux de noter que ces
différences individuelles et génétiques se rencontrent également chez la
Blatte, dans des expériences d'exploration (8).
Des recherches plus anciennes sur l'Homme avaient d'autre part
mis en évidence des différences entre les sexes. Telford (48) avait
trouvé que les filles, plus souvent que les garçons, évitaient la répéti
tion dans une expérience « d'association libre ». La situation expéri
mentale de ces recherches est tellement différente que nous nous bornons
à relever cette analogie, suggérant par là que cette variable mériterait
d'être contrôlée plus systématiquement dans les recherches ultérieures
Cet examen d'ensemble effectué, il ressort que les facteurs déter
minant les conduites exploratrices s'étalent largement ; et nous commenç
ons à croire que les études relatives aux Mammifères inférieurs sont
moins simples que ce que l'on pouvait l'imaginer. Harlow (21), qui
déplore une totale carence de ce genre de recherches sur le Chat, le Chien
et l'Enfant, nous présente des anthropoïdes tenaces et acharnés dans
la résolution de leurs problèmes. Hebb (24) n'hésite pas à dire que
ces rats à la poursuite d'obstacles ne sont pas sans ressembler, sous
un certain aspect, au joueur d'échecs et au chercheur lui-même. Ber-
lyne (1, 2, 3) étudie parallèlement la curiosité au niveau perceptif
chez le Rat et au niveau de la pensée conceptuelle chez l'Homme dont
les activités de connaissance se développent en des domaines très diffé
renciés (arts, sciences, philosophie).
Il serait temps de rechercher en ces conduites une origine éventuelle
ment commune qui en confirme la spécificité. C'est ici que les auteurs
font intervenir un terme nouveau qui représente plus qu'un enregis
trement des faits expérimentaux et introduit par là un concept explic
atif. Cette conduite, qui peut présenter des formes complexes et orga
nisées, dépendrait d'un besoin primaire : « Le besoin d'exploration ».
II. — Étude expérimentale du besoin d'exploration
Déjà en 1925, Dashiell (9) parlait d'un instinct de curiosité dans le
cas où l'animal affamé, mis en présence d'un environnement nouveau
(cage nouvelle), négligeait de satisfaire sa faim pour passer 15 mn à
examiner les lieux. Tolman (53) et Hunter (26) déclaraient un peu
plus tard que cette tendance exploratrice était innée. 106 REVUES CRITIQUES
L'étude décisive en ce domaine est due à Nissen (45). Il convient
de s'y attarder un peu. L'auteur avait relevé des observations qui
confirmaient celles de Dashiell sur la conduite exploratrice et la faim,
et sur la conduite exploratrice et le besoin sexuel. Il admet que des
besoins reconnus primaires peuvent être différés dans leur satisfaction
à un niveau de tension élevée. Ainsi les réponses de consommation
sont provisoirement remplacées par des activités exploratrices, lorsque
des stimuli nouveaux interfèrent avec les récompenses sous forme de
nourriture. Ces faits peuvent nous incliner à penser qu'il s'agit plutôt
de deux besoins primaires en conflit. Car il est bien connu, suivant
la hiérarchie des besoins, que les besoins secondaires ne se manifestent
que lorsque les besoins primaires sont satisfaits. Aussi le but de l'auteur
est de tester « si le besoin d'exploration est assimilable à la faim, au
besoin sexuel, c'est-à-dire s'il peut compter parmi les besoins primaires ».
Il utilise l'appareil d'obstruction de Columbia dont un côté latéral est
ouvert sur un passage qui, à son tour, donne accès à un large labyrinthe
de Dashiell. Ainsi l'appareil se compose de 4 parties principales : A, cage
d'entrée ; B, compartiment obstrué traversé par la grille électrisée ;
G, et D, où se trouvent déposées les récompenses pour
les groupes contrôlés ; E, labyrinthe de Dashiell réservé au groupe
expérimental. L'auteur note que la cage d'entrée A est assez large pour
que les animaux puissent se livrer à une activité développée. Un groupe
expérimental comprend 32 rats rassasiés (les trois besoins primaires
élémentaires : besoin sexuel, faim, soif viennent d'être réduits). Trois
groupes-contrôles de 10 rats se répartissent ainsi : groupe A : assoiffé ;
groupe B : affamé ; goupe G : en état de besoin sexuel. L'épreuve dure
32 mn. Pour le groupe expérimental, le passage sur la grille électrisée
est récompensé par la seule exploration du labyrinthe de Dashiell ; pour
les groupes-contrôles, le passage sur la grille électrisée est récompensé
par la satisfaction de leur besoin respectif qui est accordée dans les
compartiments G-D. Les résultats montrent que le groupe expérimental
traverse la grille électrisée un nombre de fois plus élevé que chacun
des groupes-contrôles. Toutefois cette différence n'est pas significative
en raison de la grande variabilité des performances. L'auteur en conclut
qu'il est justifié de parler des besoins d'exploration au même titre que
des besoins de nourriture ou autres besoins primaires. La mesure expé
rimentale des besoins primaires s'applique aux uns et aux autres, et
nous en fait connaître leur force, qui est sensiblement égale. ORSINI. CONDUITE CHEZ LES MAMMIFÈRES 107 F.
D'autre part, des expériences nombreuses ont démontré des phéno
mènes d'apprentissage de labyrinthe et d'apprentissage par discrimi
nation sur la base exclusive de ce besoin, comme on a réalisé jusqu'ici
des expériences semblables sur la base du besoin de nourriture (7, 18,
19, 20, 21, 39, 43, 50). Les expériences de Harlow sur l'apprentissage
et le besoin de manipulation sont les plus célèbres. Lorsque les puzzles
mécaniques ne sont pas trop difficiles, Harlow et ses collaborateurs
ont montré que la recherche de leur solution constitue une motivation
efficace dans des performances d'apprentissage. D'autre part Myers
et Miller (43) ont démontré que des rats apprennent à faire jouer le
levier qui ouvre une porte pour obtenir, en seule récompense, d'explorer
le petit compartiment de couleur différente qui se trouve de l'autre
côté. L'apprentissage est nul, si après avoir actionné le levier, la porte
s'ouvre non sur un compartiment mais sur une cloison. La motivation
n'est donc pas dans la manipulation du levier mais dans l'exploration
de la cage.
Enfin, dans cette justification d'un besoin d'exploration primaire
nous pourrions rappeler la remarque de Nissen (46) : ce besoin se manif
este dans l'échelle animale, beaucoup trop bas, et d'une manière trop
vigoureuse, pour qu'on en conteste l'origine primaire. Darchen (8)
arrive à ces mêmes conclusions, dans l'étude des Invertébrés : « On pens
ait que le comportement explorateur n'était qu'une simple réaction
de mouvements à divers stimuli ; l'unité de réponse incline à le consi
dérer au contraire comme une « tendance fondamentale de l'organisme »
(Chauvin).
Toutefois, il ne suffit pas d'apporter des faits expérimentaux capab
les de prouver que le besoin d'exploration est un besoin primaire, il
faut encore l'interpréter convenablement dans un cadre théorique
adapté. Si les premiers auteurs acceptaient des concepts généraux tels
« la tendance innée », des hypothèses téméraires comme celles « de
période réfractaire », très rapidement une série d'études se sont orientées
vers ce travail d'interprétation. Nous voudrions ici nous limiter à
l'objet précis de cette revue critique : « Conduite, besoin d'exploration »,
et en écarter provisoirement toute discussion générale sur la motivation.
Les controverses, suscitées par ces dernières recherches, peuvent en effet
mettre en cause la conception même de motivation.
III. - — Interprétation théorique du besoin d'exploration
On peut dégager grossièrement trois perspectives d'interprétation
du besoin d'exploration : 1) Une interprétation commune et superficielle
qui tend à ramener ce besoin à un mécanisme de réduction de tension,
à un besoin général d'activité ; 2) Une conception située dans le cadre
des théories de Hull, où le besoin d'exploration est assimilé plus ou
moins directement à l'inhibition réactive ; 3) Une explication énoncée
en terme de stimulus. Nous compléterons, en exposant, dans cette

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