Confrontation de deux approches de la localisation spatiale - article ; n°3 ; vol.94, pg 403-423

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L'année psychologique - Année 1994 - Volume 94 - Numéro 3 - Pages 403-423
Résumé
Lors de la localisation d'un objet dans l'espace, le sujet recourt à l'utilisation d'un cadre de référence. Deux approches sont étudiées de façon indépendante. La première décrit le cadre en terme de référence égocen-trée (centrée sur le sujet), ou allocentrée (centrée sur l'extérieur). Nous l'avons appelée approche « spatiale pure » car elle ne fait pas directement appel au langage. La deuxième décrit le cadre en terme de référence déictique (centrée sur le sujet) et non déictique (centrée sur l'objet repère). Nous l'avons appelée approche « spatiolinguistique » car elle fait appel au langage sur le versant de la compréhension ou de la production des marqueurs spatiaux. Nous nous sommes d'abord interrogés sur la pertinence d'une description dichotomique des cadres de référence. Puis, nous avons essayé de rapprocher ces approches en précisant divergences et points communs.
Mots-clés : cadre de référence, égocentré/allocentré, déictique/non déictique, localisation spatiale.
Summary : Confrontation oftwo approaches to spatial location.
In a task of spatial location of an object, the subject uses a frame of reference. Two approaches are studied independently in the present article.
The first one describes the frame of reference as egocentric (focused on the subject) or allocentric (focused on the outside). This approach is termed « spatial pure » because it doesn't use language directly.
The second one describes the frame of reference as deictic (focused on the subject) or non-deictic (focused on the object). This approach is termed « spatio-linguistic » because it uses language in tasks of comprehension and production of spatial markers.
Our first concern was about the relevance of a dichotomic description of frame of reference. Then we tried to compare these approaches by showing their discrepancies and common points.
Key words : Frame of reference, egocentric/allocentric, deictic/non-deictic, spatial location.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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Isabelle Verjat
Confrontation de deux approches de la localisation spatiale
In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°3. pp. 403-423.
Résumé
Lors de la localisation d'un objet dans l'espace, le sujet recourt à l'utilisation d'un cadre de référence. Deux approches sont
étudiées de façon indépendante. La première décrit le cadre en terme de référence égocen-trée (centrée sur le sujet), ou
allocentrée (centrée sur l'extérieur). Nous l'avons appelée approche « spatiale pure » car elle ne fait pas directement appel au
langage. La deuxième décrit le cadre en terme de référence déictique (centrée sur le sujet) et non déictique (centrée sur l'objet
repère). Nous l'avons appelée approche « spatiolinguistique » car elle fait appel au langage sur le versant de la compréhension
ou de la production des marqueurs spatiaux. Nous nous sommes d'abord interrogés sur la pertinence d'une description
dichotomique des cadres de référence. Puis, nous avons essayé de rapprocher ces approches en précisant divergences et
points communs.
Mots-clés : cadre de référence, égocentré/allocentré, déictique/non déictique, localisation spatiale.
Abstract
Summary : Confrontation oftwo approaches to spatial location.
In a task of spatial location of an object, the subject uses a frame of reference. Two approaches are studied independently in the
present article.
The first one describes the frame of reference as egocentric (focused on the subject) or allocentric (focused on the outside). This
approach is termed « spatial pure » because it doesn't use language directly.
The second one describes the frame of reference as deictic (focused on the subject) or non-deictic (focused on the object). This
approach is termed « spatio-linguistic » because it uses language in tasks of comprehension and production of spatial markers.
Our first concern was about the relevance of a dichotomic description of frame of reference. Then we tried to compare these
approaches by showing their discrepancies and common points.
Key words : Frame of reference, egocentric/allocentric, deictic/non-deictic, spatial location.
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Verjat Isabelle. Confrontation de deux approches de la localisation spatiale. In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°3. pp.
403-423.
doi : 10.3406/psy.1994.28774
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1994_num_94_3_28774psychologique. 1994, 94, 403-424 L'Année
NOTE MÉTHODOLOGIQUE
Université de Poitiers1
Laboratoire Langage et Communication
CNRS URA 1607
CONFRONTATION DE DEUX APPROCHES
DE LA LOCALISATION SPATIALE
par Isabelle Verjat
SUMMARY : Confrontation of two approaches to spatial location.
In a task of spatial location of an object, the subject uses a frame of refe
rence. Two approaches are studied independently in the present article.
The first one describes the frame of reference as egocentric (focused on
the subject) or allocentric (focused on the outside). This approach is te
rmed « spatial pure » because it doesn't use language directly.
The second one describes the frame of reference as deictic (focused on
the subject) or non-deictic (focused on the object). This approach is termed
« spatio-linguistic » because it uses language in tasks of comprehension
and production of spatial markers.
Our first concern was about the relevance of a dichotomic description
of frame of reference. Then we tried to compare these approaches by sho
wing their discrepancies and common points.
Key words : Frame of reference, egocentric/allocentric, deictic/non-deictic,
spatial location.
L'individu est amené quotidiennement, au cours d'activités
variées, à localiser des objets, ou des êtres vivants dans l'espace.
Quatre paramètres peuvent intervenir dans cette localisa
tion : le sujet, l'objet à localiser (cible), l'objet par rapport au
quel la cible est directement localisée (repère) et l'environne-
1. laco, 95 avenue du Recteur Pineau, F 86022 Poitiers Cedex. 404 Isabelle Verjat
ment qui offre des indices (contexte). Notons que le sujet peut
être lui-même cible ou repère. Cette localisation implique né
cessairement le recours à un cadre de référence.
Plusieurs travaux de la littérature sur la mise en œuvre des
cadres de référence permettent de considérer deux approches :
— une approche que nous appellerons « spatiale pure » car
elle s'intéresse aux réponses comportementales des sujets
mais ne fait pas directement appel au langage. Dans ce cas,
les auteurs parlent de référence égocentrée ou allocentrée ;
— une approche que nous appellerons « spatio-linguistique »
car elle s'intéresse à la compréhension et à la production
des marqueurs de l'espace. Les auteurs parlent alors de
référence déictique et non-déictique.
Ces deux approches se sont développées parallèlement, c
ependant elles partagent des ressemblances. Chacune a adopté
une description dichotomique en distinguant deux types de
référentiels (exocentré/égocentré, déictique/non déictique). De
plus, elles ont, chacune, souligné le rôle joué par certains fac
teurs. Pourtant, les points communs, les recoupements et les
différences entre elles n'ont pas toujours été clairement défi
nis. Si, pour assurer leur précision, les concepts doivent, dans
un premier temps, se limiter à un domaine particulier, leur r
egroupement et leur confrontation, dans une phase ultérieure,
ne peuvent être qu'enrichissants. C'est ce que nous allons ten
ter ici. Nous avons adopté une perspective génétique en consi
dérant que l'étude de la construction des cadres de référence
devrait faciliter notre propos.
Dans un premier temps, nous évoquerons quelques travaux de
la littérature, sans aucune prétention d'être exhaustif, afin de
rappeler ce qui caractérise chaque approche. Puis, nous cherche
rons à préciser l'existence et la nature des relations entre ces
deux approches. En particulier, nous nous interrogerons sur le
rôle du langage dans la construction des systèmes de référence.
APPROCHE « SPATIALE PURE »
Les auteurs distinguent deux catégories de référentiels.
D'un côté les référentiels appelés égocentrés, ou subjectifs, et
de l'autre côté, les référentiels appelés exocentrés, ou object
ifs, ou allocentrés ou bien encore géocentrés (Cf. Acredolo,
1981 ; Pick et Lockman, 1981 ; Lepecq, 1983). La localisation spatiale 405
Dans le premier cas, le sujet localise une cible dans l'e
space en référence à lui-même (le sujet se représente la cible
devant lui, ou de son côté gauche), dans le deuxième cas, le sujet
localise la cible en se référant à des indices extérieurs, context
e ou repère. Ce codage allocentré est alors indépendant de la
position du sujet (le sujet se représente la cible près de la fe
nêtre, ou devant le camion).
Selon la perspective génétique de Piaget (Piaget, 1937 ; Pia-
get et Inhelder, 1947), le codage égocentré est considéré comme
le plus précoce. Pour ces auteurs, il y aurait passage de l'égo-
centrisme à une référenciation objective. Cependant les résul
tats des travaux réalisés depuis plus de dix ans nous condui
sent à nuancer ce point de vue. En effet, le fait d'observer des
comportements égocentriques n'implique pas l'existence d'un
stade égocentrique (Presson et Somerville, 1985). Selon les théo
ries de traitement de l'information, le cadre de référence uti
lisé dans le codage spatial dépend des exigences de la tâche,
de la disponibilité des indices et de leur nombre (Acredolo
1979 ; Acredolo et Evans, 1980 ; Hatwell et Sayettat, 1991).
Nous essayerons d'abord de préciser à quel paramètre le
jeune enfant se réfère lors d'une tâche de localisation spatiale
(lui-même, le repère, l'environnement). Et ensuite nous nous
interrogerons sur le cadre de référence auquel renvoie ce
paramètre : égocentré ou allocentré.
Deux paradigmes ont permis d'évaluer le cadre de réfé
rence spatiale auquel le sujet a recours :
— la tâche d'apprentissage des lieux ;
— la de prise de perspective.
1. Apprentissage des lieux
Le sujet repère dans un dispositif la localisation d'un objet.
Cet objet est alors dissimulé. La tâche du sujet consiste à loca
liser l'objet, après une transformation qui renvoie soit à une
rotation du dispositif, soit à un déplacement du sujet.
Pour résoudre la tâche de localisation, le sujet peut se réfé
rer à lui-même, à l'objet repère, ou à des indices de l'environ
nement.
La référence au sujet lui-même pose un problème lié à
l'état statique ou dynamique du sujet. Piaget (1968), Pêcheux
(1980), Lepecq (1983) soulignent une ambiguïté en reconnais- 406 Isabelle Verjat
sant la présence de deux aspects dans l'égocentrisme. Lepecq
(1983) appelle le premier codage égocentrique car c'est un co
dage absolu. Il exclut toute décentration, il est sans correction
lors d'éventuels déplacements de la cible ou du sujet (« la cible
se trouve à ma droite, je la chercherai à ma droite, quel que
soit le déplacement »). Lepecq (1983) appelle l'autre égocentré
coordonné car si le sujet se considère toujours comme origine,
il tient cependant compte d'un éventuel déplacement. Ce
codage exige un repérage par rapport à soi et « une réactuali
sation » de ce après déplacement (« la cible se trouve
à ma gauche, si je fais une rotation de 180° je la chercherai à
ma droite »).
Dans le cas d'une référence centrée sur le sujet, les jeunes
enfants donnent-ils des réponses égocentriques ou des répon
ses égocentrees coordonnées ? La recherche de Lepecq (1983)
apporte une réponse. Il propose à des enfants de 4 à 6 ans de
repérer un bouton musical parmi 3 autres, tous identiques. Après
déplacement, yeux ouverts ou fermés, le sujet doit retrouver ce
bouton. Le dispositif est construit de telle façon que ni l'env
ironnement, ni les objets ne fournissent d'indices au sujet. Seul
un cadre de référence égocentré est disponible. Les résultats
montrent qu'à 4 ans, lors d'un déplacement yeux ouverts, les
enfants donnent des réponses correctes. Ils savent donc util
iser un cadre égocentré coordonné. Quant aux réponses pro
prement égocentriques, elles sont peu fréquentes.
La recherche d'Hatwell et Sayettat (1991) confirme ce
résultat, et apporte des informations sur une référence centrée
sur l'objet repère. Les auteurs travaillent auprès de sujets de 3
à 7 ans en situation visuelle et en situation haptique. Dans la
perception manuelle tactilo-kinesthésique, modalité sensorielle
de contact, les indices extérieurs sont pauvres, ce qui pourrait
conduire le sujet à un codage centré sur lui-même plus fr
équent que celui observé en situation visuelle.
Les auteurs présentent aux sujets une maison de poupée
avec un rideau de chaque côté. Une table rectangulaire ou
ovale est située dans la maison. L'enfant repère (en visuel ou
tactile) la localisation d'une poupée sur un côté de la table. La
poupée est alors enlevée, les rideaux sont abaissés et, dans
une condition le sujet se déplace de 180° autour du dispositif,
dans l'autre condition la table est tournée de 90°. La tâche du
sujet consiste à positionner la poupée exactement « comme
elle était avant ». La localisation spatiale 407
Dans le premier cas, (déplacement du sujet de 180° autour
du dispositif), deux principales réponses sont possibles :
— une réponse égocentrique ;
— une égocentrée coordonnée.
Les résultats montrent que les réponses égocentrées coor
données importantes déjà chez les jeunes augmentent avec
l'âge. Ainsi, même à 4 ans, et en situation haptique, les enfants
savent utiliser l'information spatiale sur leur déplacement.
Dans le deuxième cas (rotation de 90° de la table), deux prin
cipales réponses sont possibles :
— une qui conserve la position spatiale de la poupée. Mais,
dans ce cas, la poupée située sur le grand côté de la table
se retrouvera sur le petit côté et inversement.
— une qui conserve la position par rapport à la table. Dans ce
cas la position spatiale de la poupée dans la maison ne sera
pas conservée.
Les résultats montrent, en situation visuelle, que les enfants
de 3 et 4 ans conservent la position spatiale de la poupée dans
le dispositif, par contre à 5 ans ils conservent la position de la
poupée par rapport à la table. Cette dernière réponse est réfé
rée sans équivoque à l'objet repère (la table). Par contre,
lorsque la référence se fait par rapport à la position spatiale, il
y a ambiguïté : s'agit-il d'une centration sur le sujet lui-même
avec prise en compte du déplacement, ou s'agit-il d'une cen
tration sur les indices fournis par l'environnement (ex. rideaux
du dispositif) ? La situation expérimentale ne permet pas de
distinguer les deux sources d'informations.
Allen et Kirasic (1988) confirment la précocité de la locali
sation conservant la position spatiale par rapport à la localisa
tion par rapport au repère. Leur dispositif se compose de
4 seaux de couleurs différentes disposés en losange dans une
pièce. Les enfants de 3, 4, 5 et 6 ans doivent retrouver une
poupée cachée sous un des quatre seaux. Lorsque la poupée a
été localisée au premier essai, l'expérimentateur la cache à
nouveau en respectant une des trois règles suivantes :
— la poupée est cachée en fonction de la couleur du seau ;
— la est en de la position spatiale du
seau ;
— la poupée est cachée en fonction des déplacements à réali
ser pour atteindre le seau.
■'■%■* 408 Isabelle Verjat
L'analyse des réponses des sujets au cours du 2e essai per
met de connaître le cadre de référence spontanément utilisé
par l'enfant. À tous les âges, les sujets privilégient d'abord la
position spatiale. Comme précédemment, la position spatiale pré
sente une ambiguïté car elle ne distingue pas référence égocen-
trée coordonnée et référence à l'environnement (ex. le seau du
côté de la porte de la pièce).
L'analyse des réponses de tous les essais montrent que les
sujets de 3 et 4 ans ne sont pas capables de coder la localisa
tion de la poupée en fonction du déplacement. Par contre, ils
sont capables de se référer à la position spatiale du seau, ou à
sa couleur.
À 6 ans, les enfants parviennent à répondre avec une même
aisance aux trois types de codages (position du seau, couleur du
seau, déplacement).
Que conclure de ces données ?
La référence par rapport à la couleur du seau (Allen et
Kirasic, 1988) ou la forme de la table (Hatwell et Sayettat, 1991)
est incontestablement allocentrée. Les propriétés de l'objet re
père sont prises en compte pour trouver la cible. Les enfants
dès 3 ans en situation forcée (Allen et Kirasic, 1988) ou à 5 ans
en situation libre (Hatwell et Sayettat, 1991) sont tout à fait
capables de recourir à un cadre de référence allocentré.
La référence par rapport à soi (sans actualisation des dépla
cements) est une référence incontestablement égocentrique. Et
nous avons vu que ces réponses sont rares dans le répertoire
des enfants (Lepecq, 1983 ; Allen et Kirasic, 1988 ; Hatwell et Sa
yettat, 1991).
La référence par rapport à la position spatiale est précoce
et fréquente. Elle est pour le moins ambiguë. Elle peut être
centrée sur l'environnement, donc allocentrée (je choisis le
seau près de la porte), ou bien elle peut être centrée sur le su
jet. Dans ce cas, il s'agit d'une référence égocentrée coordon
née.
La simple dichotomie allocentré/égocentré ne permet pas
de rendre compte de la variabilité des données.
2. Prise de perspective
Une deuxième série de travaux utilise la tâche de prise de
perspective. L'expérience princeps est celle des « trois mon
tagnes » de Piaget. Face à une maquette de paysage, le sujet La localisation spatiale 409
doit se représenter l'aspect du paysage vu d'une autre position
que la sienne propre. Pour donner sa réponse le sujet choisit
parmi une série de photographies celle qui lui paraît corres
pondre à la perspective envisagée.
Cette tâche permet de poser deux questions :
— À partir de quand les enfants savent-ils adopter la perspect
ive de l'autre ?
— Quel est le cadre de référence mobilisé ?
Piaget et la majorité des auteurs qui ont repris ce dispositif
ont cherché à répondre surtout à la première question.
Rappelons que pour Piaget, la possibilité de pouvoir adopt
er le point de vue d'une autre personne atteste du dépasse
ment de l'égocentrisme, et marque le passage au stade opérat
oire concret. Ainsi, dans l'épreuve des « 3 montagnes », vers
5-7 ans, les sujets échouent à comprendre ce que l'autre voit,
ils font des erreurs égocentriques en choisissant la scène vue
de leur position effective.
De nombreux travaux, depuis une quinzaine d'années, ont
démenti cette conclusion (Cf. revue de question de Beaudichon
et Bideaud, 1979 ; Pêcheux, 1990). Plusieurs facteurs sont sus
ceptibles de réduire les erreurs égocentriques :
— Le nombre d'objets à prendre en considération dans la
scène visuelle. Les erreurs chutent quand le
sujet n'a à envisager qu'un seul objet (Huttenlocher et
Presson, 1979).
— L'élément qui subit la rotation, le sujet ou la cible. Si le sujet
doit imaginer qu'il se situe lui-même dans une autre posi
tion, les erreurs égocentriques sont plus nombreuses que si
c'est le dispositif qui subit la rotation, ou bien si le sujet se
déplace effectivement (Huttenlocher et Presson, 1973).
— La nature des dimensions spatiales. Les enfants maîtrisent
la dimension « devant-derrière » avant la dimension « droite-
gauche » (Coie, Costanzo et Farnill, 1973 ; Hoy, 1974 ; Min-
nigerode et Carey, 1974 ; Cox, 1978). Coie et al. (1973) pré
cisent que les véritables réponses égocentriques sont rares.
En fait, plusieurs auteurs se sont interrogés sur le statut de
ces réponses égocentriques. À côté de l'interprétation piagé-
tienne (l'enfant choisit son propre point de vue), une autre
interprétation a été proposée. Le sujet choisirait la meilleure
vue, la vue canonique, stéréotypique (Cf. Cox, 1991). Comme
pour l'expérience des « trois montagnes » il n'y a pas de vue 410 Isabelle Ver jot
stéréotypique les enfants adoptent leur propre point de vue
comme étant canonique. L'enfant ne serait pas prisonnier de
son propre point de vue, mais du point de vue idéal. Nous trou
vons une confirmation de cette hypothèse dans les tâches où
l'on demande au sujet de choisir l'image correspondant à son
propre point de vue. En effet, dans ce cas, à 3 et 5 ans (liben,
1978) et à 4 et 6 ans (Light et Nix, 1983) les enfants choisis
sent une photo sans masquage, dans laquelle tous les objets
sont apparents, même si de leur propre point de vue certains cachés. Ces résultats sont confirmés et précisés par Sa-
murçay (1986). Jusqu'à 6 ; 6 ans les enfants échouent à retrou
ver la photo correspondant à leur propre point de vue. Toutef
ois, quand un des deux objets qui composent le dispositif est
orienté (fauteuil) les erreurs sont moins élevées que lorsque
les deux objets ne sont pas orientés (table ronde et tabouret
rond).
Les erreurs égocentriques ne caractérisent pas les jeunes
enfants. Dans certaines situations, les enfants, dès 3 ; 6 ans, sa
vent adopter la perspective de l'autre. Puisque la véritable ré
ponse égocentrique est peu fréquente, à quel cadre spatial le sujet
se réfère-t-il pour résoudre la tâche, un cadre de référence égo-
centré coordonné, ou un cadre de référence allocentré ?
Presson (1980) envisage la possibilité d'un codage que l'on
peut qualifier à la fois d'allocentré et d'égocentré.
Il émet l'hypothèse d'un codage individuel des objets du
dispositif par rapport à des indices de l'environnement (mur,
fenêtre, etc.). C'est un codage allocentré. Le sujet ferait une erreur
égocentrique parce qu'il choisirait le dessin compatible avec
les indices extérieurs tels qu'il les perçoit au moment de l'i
nterrogation. Ainsi, la difficulté du sujet ne proviendrait pas du
codage allocentré, mais de la référence égocentrée pour situer
les indices de l'environnement. Pour tester cette hypothèse,
Presson (1980) propose deux situations, l'une classique (pro
che de la situation piagétienne), l'autre modifiée dans laquelle
les murs de carton sont escamotables. La pièce expérimentale
ainsi construite « tourne » à chaque essai pour montrer com
ment le champ spatial apparaîtrait à l'observateur. Les résultats
confirment l'hypothèse pour les rotations de 90° et 270°. En
effet, pour ces items, en situation modifiée, les réussites sont
élevées. Les sujets semblent recourir à un cadre de référence
extérieur. Chaque élément de la scène serait référé à un point
de repère appartenant à la pièce. Il semble donc que la prise La localisation spatiale 411
en compte d'un codage des objets par rapport aux indices
extérieurs soit possible si l'actualisation du codage égocentré
est facilitée.
En ce qui concerne la rotation de 180°, les erreurs restent
élevées. Les auteurs s'interrogent sur ce résultat et proposent
deux explications : 180° est la rotation la plus forte en degré ab
solu, elle est également la rotation qui inverse les axes devant/
derrière et droite/gauche.
La recherche de Presson (1980) montre que l'on peut recour
ir à la fois à un codage allocentré et égocentré dans une même
situation.
À nouveau ces travaux soulignent que la simple dichotomie
entre référentiels égocentré et allocentré n'est pas satisfai
sante.
APPROCHE « SPATIO-LINGUISTIQUE »
L'autre approche vient de la psycholinguistique. Pour loca
liser un objet dans l'espace le sujet peut avoir recours à un
marqueur linguistique.
La majorité des recherches que nous évoquerons concerne
la compréhension des marqueurs « devant, derrière ». Nous étu
dierons les cadres de référence susceptibles d'être mobilisés
lors de l'emploi de ces lexemes.
Une opposition a été proposée entre cadre non-déictique
(par rapport aux propriétés de l'objet repère : le piéton est « de
vant » le camion, signifiant que le piéton est du côté de la cabi
ne) et cadre déictique (par rapport au sujet : le piéton est « de
vant » le camion que le piéton est entre le sujet et le
camion, quelle que soit l'orientation du camion) (Cf. par ex.
Fillmore, 1975 ; Hill, 1982, 1991), (Cf. fig. 1).
Cette dichotomie est largement reprise par plusieurs au
teurs sous des termes différents. Lurçat (1976) oppose les re
pères objectifs aux repères subjectifs, Miller et Johnson-Laird
(1976) opposent système intrinsèque et système déictique, Bia-
lystok et Codd (1987) opposent interprétation intrinsèque et
interprétation extrinsèque.
Qu'est-ce qui conduit le sujet à recourir plutôt à un cadre
de référence qu'à l'autre ?
Plusieurs travaux ont mis en évidence des facteurs suscept
ibles de favoriser le recours à l'un ou l'autre cadre de référence.

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