Croissance et caractéristiques des grandes villes du Sud-Est asiatique : foyers du nouveau culte - article ; n°31 ; vol.8, pg 567-604

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Tiers-Monde - Année 1967 - Volume 8 - Numéro 31 - Pages 567-604
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Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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T. G. McGee
Croissance et caractéristiques des grandes villes du Sud-Est
asiatique : foyers du nouveau culte
In: Tiers-Monde. 1967, tome 8 n°31. pp. 567-604.
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McGee T. G. Croissance et caractéristiques des grandes villes du Sud-Est asiatique : foyers du nouveau culte. In: Tiers-
Monde. 1967, tome 8 n°31. pp. 567-604.
doi : 10.3406/tiers.1967.2370
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1967_num_8_31_2370CROISSANCE ET CARACTÉRISTIQUES
DES GRANDES VILLES
DU SUD-EST ASIATIQUE :
FOYERS DU NOUVEAU CULTE (I)
par T. G. McGee*
I. Introduction. — Les villes du Sud-Est asiatique
et le Tiers Monde (2)
De 1950 à i960, la population urbaine du globe (3) a plus que doublé,
passant de 313 à 655 millions (4). Jamais, même au début de la période de
croissance résultant de la révolution industrielle de l'Europe du Nord-Ouest,
la population urbaine mondiale n'avait connu un accroissement aussi rapide.
Certes, des taux de croissance aussi élevés avaient été constatés pour quelques
villes, mais non pour toutes. La principale raison de cette « explosion » urbaine
est la montée en flèche de la population des villes des pays sous-développés
où vivent plus des deux tiers de l'humanité. Dès lors un accroissement, même
très léger, de la population de leurs villes, peut faire faire au total de la popu-
* Chargé de cours de géographie urbaine à l'Université Victoria de Wellington.
(1) L'auteur remercie les éditions G. Bell & Fils de l'avoir autorisé à incorporer certains
passages de son livre La ville du Sud-TLst asiatique : étude des principales cités du Sud-Est
asiatique, 1967.
(2) La définition du Tiers Monde admise dans cette étude est celle proposée par Buchanan
(1964) dans son article Profiles of the Third World ; elle englobe les sociétés communistes
de Chine, de Cuba et du Nord Viêt-nam. Pour une définition différente voir Worsley (1964),
The Third World, pp. ix-x, et Buchanan (1966).
(3) Une définition inter-culturelle précise de la zone urbaine n'a pas encore été trouvée.
Dans cette étude, sauf indication contraire, on entend par « population urbaine » la popul
ation d'une « agglomération urbaine » (urban place) , comptant plus de 100 000 habitants.
(4) Ces chiffres reposent sur les données contenues dans le tableau 2 : « World Population
and World Urban Population 1 800-1 960 » de l'essai intitulé Historical Aspects of Urban
ization, par Lampard, p. 524, de l'ouvrage : Philip M. Hauser et Leo Schnore (éd.),
The Study of Urbanisation, New York, John Wiley & Sons Inc., 1965 ; et dans le tableau 1 :
« World Population by Regions, 1 920-1 960 by decade », p. 6 du Rapport du Départe
ment des Affaires sociales et économiques des Nations Unies, Report on the World Social
Situation, 1963. G. McGEE T.
lation urbaine mondiale un bond d'une amplitude sans commune mesure
avec celle enregistrée au moment des plus grandes poussées antérieures.
Quelques chiffres permettront de se rendre mieux compte de la rapidité de
la croissance des villes du Tiers Monde dans la période d'après-guerre :
Caracas est passé de 350000 âmes en 1941 à 1 500000 en 1963, Manille de
1,3 million en 1948 à 2,1 millions en i960, le grand Bombay de 2,8 millions
en 195 1 à 4,1 millions en 1961. Des accroissements de cet ordre ne sont pas
exceptionnels : on pourrait en trouver de comparables dans presque tous les
pays du Tiers Monde. En fait, sur les 342 millions dont s'est augmentée la
population urbaine du globe au cours de la dernière décade, 200 millions sont
le fait des villes du Tiers Monde. Ces chiffres apparaissent fantastiques compar
és à ceux de la période initiale de la « révolution urbaine » mondiale (1 800-1 850)
au cours de laquelle le total de la population citadine augmenta
de 9,9 millions (1), dont 7,3 millions pour les villes de l'Europe occidentale.
Pourtant cette augmentation de 7 millions en cinquante ans, soit à peine
3,5 % de l'augmentation de la population urbaine du Tiers Monde en dix
ans, a eu, pour la transformation des sociétés européennes, des conséquences
beaucoup plus importantes que les 200 millions dont s'est augmentée en dix
ans la population du Tiers Monde.
Cet accroissement de 7 millions de citadins en Europe occidentale a marqué
en effet le début de la vraie révolution urbaine qui a provoqué un changement
décisif dans les structures sociales de l'Europe du Nord-Ouest, de l'Amérique
du Nord et des colonies de peuplement blanc d'Australie et de Nouvelle-
Zélande. Ce changement se produisit d'abord en Grande-Bretagne où les
villes en expansion absorbèrent progressivement une fraction de plus en plus
large de la population totale (dépassant finalement de beaucoup les 50 %)
pour donner naissance vers 1900 à une « société urbanisée » (2). Il s'étendit
bientôt après aux autres nations de l'Europe septentrionale, aux États-Unis,
au Canada, à l'Australie et à la Nouvelle-Zélande. Ce changement de type
de société était en somme fort compréhensible. Les innovations technolo
giques ayant provoqué la croissance de l'industrie, du commerce et des services,
utilisaient la terre non comme fournisseur des principaux moyens de produc
tion mais pour y trouver les emplacements nécessaires, réduisant ainsi au min
imum les conflits d'espace inévitablement impliqués dans toute division du
travail. La révolution industrielle a, tout à la fois, amené une concentration
croissante de la population dans les villes et introduit des améliorations tech-
(1) Voir tableau 4 : « Share of World's Large City (100 000 and over), Population by
Major Continental Region », dans Philip M. Hauser (éd.), Urbanisation in Asia and the Far
East, Calcutta, U.N.E.S.C.O., Tensions and Technology Series, 1957, p. 58.
(2) Par sociétés urbanisées, on entend les pays dont la majorité de la population (plus
de 50 %) habite les villes petites ou grandes. Voir Kingsley Davis, The Urbanization of
the Human Population, in Scientific American, sept. 1965, vol. 213, n° 3, pp. 41-53.
568 DES GRANDES VILLES DU SUD-EST ASIATIQUE CROISSANCE
niques qui, par augmentation de la productivité agricole, ont permis un exode
rural vers les cités industrielles. En Europe occidentale, comme dans les autres
sociétés capitalistes, le processus d'urbanisation a été ainsi nettement lié au
développement de l'économie et en particulier à celui de l'industrialisation.
La vraie révolution urbaine des nations industrialisées, transformant les
sociétés rurales en sociétés urbaines, les pays métropolitains en pays de métrop
oles, a donc donné naissance aux sociétés urbanisées. Dès lors la forme prédo
minante de l'habitat dans les nations industrialisées devint la ville et de plus
en plus la « ville géante », tentaculaire, absorbant les campagnes, remplaçant
les traditionnels problèmes ruraux par de nouveaux problèmes de transport,
de logement, en un mot créant un nouveau mode de vie. Reste à savoir si
l'actuelle croissance des villes du Tiers Monde amènera une transformation
de leurs sociétés comme Га fait jadis la « vraie révolution urbaine ». Davis (i)
a montré que dans la quarantaine de pays sous-développés pour lesquels il
existe des données portant sur les dernières décades, le pourcentage moyen
d'augmentation de la population urbaine a été de 20 % alors que pour seize
pays industrialisés il a atteint seulement 1 5 % au plus fort de leur urbanisation.
Davis va même plus loin en soutenant qu'en dépit de l'élévation prononcée
actuelle du taux d'urbanisation dans les pays sous-développés, les conditions
démographiques très différentes prévalant dans ces régions empêcheront la
formation de sociétés urbanisées. A son avis, la cause principale en est l'accroi
ssement naturel de la population des villes de l'actuel Tiers Monde, plus élevé
que celui antérieurement atteint par les villes des pays industrialisés lorsqu'elles
en étaient à la même phase de croissance. Ce point de vue est contraire à
l'opinion générale selon laquelle la croissance des villes du Tiers Monde est
due principalement aux déplacements de la population des campagnes vers
les villes. Cependant, suivant Davis, il y a toute raison de croire que, dans la
plupart des pays du Tiers Monde, ces déplacements, en dépit de leur import
ance, ne font que combler la différence entre les taux normaux d'accroissement
de population des villes et ceux des campagnes. Ceci implique que la croissance
urbaine dans le monde non industrialisé devient « de plus en plus indépen
dante du développement économique et donc des migrations de la campagne
vers les villes » (2). Les conséquences d'une telle situation pourraient bien être
graves car, à quelques exceptions près (Argentine, Japon), la pression démog
raphique ne cessera d'augmenter dans les campagnes, et quant aux villes,
dont la population croît naturellement déjà très vite, elles ne pourront absor
ber la moindre fraction de l'exode rural. Ainsi, les pays du Tiers Monde
entrent pour la plupart dans une phase de pseudo-urbanisation durant laquelle
(1) Davis (1965), op. cit., pp. 41 à 53.
(2) Id., op. cit., p. 52.
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36 T. G. McGEE
la croissance rapide des villes ne saurait être regardée comme un indicateur de
développement économique.
Outre cette croissance démographique sans précédent, d'autres facteurs
ont contribué à amener les pays non industrialisés à cette phase actuelle de
pseudo-urbanisation.
Les structures économiques de la plupart des pays du Tiers Monde ont
été héritées du colonialisme, caractérisé par une spécialisation excessive dans
la production des matières premières nécessaires aux industries des puissances
métropolitaines. L'économie des pays du Tiers Monde reste, en dépit de
l'indépendance acquise, étroitement liée aux puissances industrielles et continue
d'en dépendre dangereusement. Cet état de fait constitue un obstacle majeur
au développement industriel absolument nécessaire pour que les villes du
Tiers Monde puissent procurer à leurs habitants un plus grand nombre
d'emplois. Malgré les grandes facilités résultant des progrès réalisés au
xxe siècle, aussi bien en technologie qu'en matière de transports et de commun
ications, les pays du Tiers Monde doivent pénétrer un marché mondial
toujours dominé par les nations industrialisées et qu'ils ne peuvent donc
contrôler (i). En général, les villes du Tiers Monde continuent de fonctionner
économiquement comme un « lien » entre puissances industrialisées et sources
de matières premières, un « centre de transit » plus étroitement associé avec les
sociétés urbanisées du monde industrialisé qu'avec les campagnes du Tiers
Monde.
L'échec de l'industrialisation restreint l'emploi dans les villes d'où, à la fois,
chômage et sous-emploi. Si l'on veut éviter à une grande partie de la popul
ation urbaine de sombrer dans la misère, il est indispensable d'offrir un
nombre d'emplois beaucoup plus élevé que la normale. Ainsi, le secteur
tertiaire des villes croît bien au-delà du nécessaire. Les employés travaillent
plus longtemps pour un moindre salaire. La « pauvreté généralisée » (shared
poverty) devient la dominante de la ville (2). Marchands ambulants, conduct
eurs de cyclo-pousse, boutiquiers, employés de bureau, petits fonctionnaires
prolifèrent dans les villes du Tiers Monde.
Malgré l'insuffisance des offres d'emploi, la population continue de
croître tant pour des causes naturelles que du fait de l'exode rural. La pauvreté
de la majeure partie des citadins s'accentue en conséquence. L'échec des
réformes agraires dans la plupart des pays du Tiers Monde entraîne dans les
campagnes une misère non moindre que celle des villes. Ceci, ajouté à la
pression démographique croissante, pousse vers les villes déjà surpeuplées
(1) Pour plus de détails, se reporter à Léonard Reissman, The Urban Process : Cities
in Industrial Societies, Glencoe (111.), The Free Press, 1964, pp. 165-166.
(2) Voir le chapitre de W. F. Wertheim, The Urban Characteristics of Indonesia, in
East-West Parallels Sociological Approaches to Modern Asia, The Hague, Bandung, W. Van
Hoeve Ltd, 1964, pp. 165, 181.
57° DES GRANDES VILLES DU SUD-EST ASIATIQUE CROISSANCE
un flot continu de ruraux. La croissance des villes se poursuit donc en l'absence
de toute industrialisation et non pas à cause de l'industrialisation comme ce fut
le cas dans les pays occidentaux.
Le rôle important joué par les villes du Tiers Monde en tant que centres
principaux des changements politiques et sociaux que les nouvelles élites
politiques nationales essaient d'introduire dans leurs pays respectifs est un
motif d'attraction supplémentaire. Actuellement les pays du Tiers Monde
traversent pour la plupart une crise de nationalisme aigu propagé par les élites
politiques établies dans les villes en vue de s'assurer le loyalisme des popul
ations. Les classes moyennes émergeant dans les villes sont grandement
responsables de cette poussée de nationalisme car non seulement « ce nationa
lisme fournit à ces classes un puissant motif social plausible à l'appui de leur
demande de changement » (i), mais il contribue également à renforcer les
systèmes politiques et sociaux qui cherchent à étendre leur emprise sur le
pays. Il est donc compréhensible que de tels groupes s'efforcent de transformer
leurs sociétés suivant les idéologies et les valeurs occidentales. En général,
les chefs de ces mouvements nationalistes ont été élevés et instruits dans les
villes coloniales de l'époque ; à des degrés divers ils ont adopté les modes
occidentalisés de vie et de pensée de leurs anciens maîtres coloniaux (2).
Le nationalisme des pays du Tiers Monde est donc un phénomène essentiell
ement urbain.
La ville devient le centre des enseignements où se forment les cadres du
nouveau nationalisme, le siège des institutions gouvernementales, le foyer
de la vie politique, culturelle et sociale. Mais cette concentration des énergies
politiques des nations neuves n'est pas sans danger pour les gouvernements de
plus en plus dépendants des classes moyennes urbaines, des industriels, des
marchands — tandis que leur impuissance à résoudre les grands problèmes
économiques leur aliène les populations rurales. Comme le soutient de Briey :
« il s'ensuit donc que la légitimité de leur prétention au pouvoir demeure
douteuse. Peu sûrs de leur emprise sur les masses et ne pouvant compter sur
le soutien effectif et stable de la population rurale, les gouvernants sont tentés
de recourir à l'autoritarisme avec l'appui de leur parti ou de l'armée » (3).
Les villes du Tiers Monde commencent à ressembler aux « villes saintes »
de l'ère préindustrielle, mais avec la différence que maintenant le nationalisme
a remplacé le « Dieu-Roi ».
(1) Reissman, op. cit., p. 189.
(2) Voir S. N. Êisenstadt, Sociological Aspects of Political Development in Under
developed Countries, in Economie Development and Cultural Change, vol. V, n° 3, avril 1957,
pp. 289-307, pp. 294-295 pour plus de détails. Voir également R. Emerson, Representative
Government in Southeast Asia, Cambridge (Mass.), 1955.
(3) Pierre de Briey, Urbanization and Under-Development, p. 4, in Civilisations
(Bruxelles), vol. XV, n° 1, pp. 2-14. T. G. McGEE
Une preuve évidente de la croissance rapide des villes du Tiers Monde
est leur aspect extérieur.
Les villes ont poussé si vite que les gouvernements nouveaux ont été
incapables de résoudre le problème du logement. Les habitants sont obligés
de s'entasser dans de véritables « bidonvilles », dont les misérables « cases »
faites de bric et de broc se serrent sur la moindre parcelle de terrain vague à
l'intérieur ou aux abords de la cité. Ces « zones » forment un contraste frappant
avec les luxueux quartiers résidentiels des nouvelles élites dont les voitures
neuves sillonnent les larges avenues modernes, contraste frappant entre l'opu
lence d'une faible minorité et la pauvreté de la très grande majorité. La rapide
augmentation de population a aussi posé des problèmes insurmontables aux
services municipaux dont la plupart ne sont plus normalement assurés. Les
appels au sens civique et à l'esprit de communauté sont restés sans effet et
la « misère généralisée » a fini par engendrer l'anarchie.
Il en résulte que les villes du Tiers Monde sont en fin de compte des
conglomérats de millions d'individus vivant dans des conditions que Claude
Lévi-Strauss décrit ainsi : « La corruption, la promiscuité, le désordre, les
contacts physiques ; les détritus, les ordures, les excréments, la boue; la
pourriture, le fumier, les excréments, les déjections, la purulence, la suppu
ration — tout ce contre quoi nous défend une vie urbaine organisée, tout ce
dont nous nous garantissons, tout ce dont nous nous protégeons à grand
prix — tous les sous-produits de la cohabitation, dont rien ici n'arrête la
prolifération, constituent l'environnement naturel dont la ville doit s'accom
moder si elle veut continuer à croître et à grandir » (i).
Si l'analyse ci-dessus est exacte, il est permis de penser que cette période
de « pseudo-urbanisation » pourrait bien entraîner des conséquences désas
treuses pour la stabilité politique et sociale de la plupart des pays du Tiers
Monde. Dans ce cas il faudrait cependant admettre, en postulat, que le déve
loppement économique du Tiers Monde implique la transformation de la
vie rurale en vie urbaine, c'est-à-dire en fait la création de sociétés urbanisées.
Comme le souligne Hoselitz, il se pourrait qu'une plus grande densité de la
population rurale dans le Tiers Monde, en particulier en Asie, crée le besoin
d'une colossale expansion de l'emploi dans les secteurs autres que ceux de
l'agriculture pour que la population rurale puisse être vraiment absorbée
par le secteur urbain ; mais il se pourrait aussi que dans les conditions actuelles
l'indispensable industrialisation centralisée ne puisse être réalisée (2). Il semb
lerait donc que dans la plupart des cas, les populations agricoles du Tiers
Monde constitueront toujours une fraction très importante de la population
(1) Claude Lévi-Strauss, Crowds, in New Left Review, n° 15, May- June 1962, pp. 3-6.
(2) Voit Bert F. Hoselitz, Population Pressure, Industrialization and Social Mobility,
pp. 11 5-1 37 de l'ouvrage, Sociological Aspects of Economie Growth, Glencoe (Ш.), i960.
572 CROISSANCE DES GRANDES VILLES DU SUD-EST ASIATIQUE
globale ; et que l'introduction d'un système d'industries décentralisées sera
nécessaire pour utiliser les excédents de main-d'œuvre rurale. Ceci pourrait
ne pas entraîner obligatoirement un transfert massif de population. A cet
égard, les progrès actuels de la Chine ont une importance considérable pour
les autres pays du Tiers Monde (i). Mais, dans l'immédiat, les élites politiques
fixées dans les villes semblent, en général, entraînées dans une spirale descen
dante qu'elles ont elles-mêmes mise en mouvement. Les villes où elles résident
paraissent offrir un avenir plein de promesses. Elles sont les centres des inno
vations, des activités intellectuelles, politiques et administratives ; elles recè
lent une main-d'œuvre abondante qui pourrait être mobilisée au bénéfice
de l'industrie. L'apparente opulence des villes fait miroiter un brillant avenir
pour le pays entier. Il n'est donc pas surprenant que les villes du Tiers Monde
tiennent une place prépondérante dans l'esprit des élites gouvernementales.
Cependant, la grande majorité de la population (plus de 70 % dans la plupart
des cas) reste rurale et continue à augmenter rapidement tandis que les progrès
du secteur rural sont freinés par l'absence de réformes agraires et l'incapac
ité d'accroître la production agricole. De plus en plus, les campagnes consom
ment tout ce qu'elles produisent et l'alimentation des villes doit être assurée
par des importations d'un volume sans cesse croissant. Il en résulte un épuise
ment des ressources financières qui auraient dû être utilisées pour le dévelop
pement économique. En fait, les villes du Tiers Monde continuent à vivre
grâce à des injections massives d'aide étrangère sous forme de produits al
imentaires ou autres, comme c'est le cas pour Saïgon et les villes de l'Inde.
Mais ces villes restent en proie à une inflation économique qui ne fait qu'ac
croître les problèmes. Il semble que la disproportion grandissante entre le
développement des villes et celui des campagnes pourrait accroître la misère
des masses rurales au point de les amener à recourir à des solutions radicales.
Aujourd'hui, les villes du Tiers Monde sont celles de « l'espoir », car leurs
habitants croient encore leur pays capable d'un redressement économique
pouvant amener la parité avec les nations industrialisées du reste du monde.
Mais il y a tout lieu de penser qu'à moins de pouvoir réaliser un développe
ment économique rationnel dans les deux domaines de l'urbanisation et de
l'industrialisation, conjugué avec des améliorations marquées dans le secteur
agricole (comme ce fût le cas au Japon et dans certains pays socialistes), les
cités de l'espoir deviendront celles du désespoir. Et entre le désespoir et le
recours à la violence il n'y a qu'un pas.
Pour savoir si le tableau de la pseudo-urbanisation, tel qu'il vient d'être
brossé à grands traits, est fidèle ou non, il convient de se rapporter aux données
de croissance urbaine recueillies pour certains pays et régions du Tiers Monde.
(1) Voir Hsueh Mu-Chiao, Su Hsing and Lin Tse-Li, The Socialist Transformation of the
National Economy in China, Pékin, Foreign Languages Press, i960.
573 G. McGEE T.
Pour une étude de ce genre, la région du Sud-Est asiatique paraît la meilleure.
En effet, bien que la population urbaine du Sud-Est asiatique ne représente
qu'un faible pourcentage de la population globale du Tiers Monde (20 millions
sur 334 millions) et ne puisse donc en donner une représentation exacte,
on y trouve des types très divers et des formes très variées d'adaptation poli
tique et économique allant de la société socialiste du Nord Viêt-nam à la
société capitaliste des Philippines, exemples valables de la complexité des
problèmes posés par les autres villes et pays du Tiers Monde (1).
Comme beaucoup, les villes de l'Asie du Sud-Est ont une longue et riche
histoire, remontant au Ier siècle de l'ère chrétienne. Ces villes ont rempli
des rôles nombreux et variés, aussi bien politiques que religieux ou commerc
iaux. Il a fallu attendre le xixe siècle pour qu'elles soient égalées ou dépassées
en importance politique ou démographique par les ports, maritimes ou fluviaux,
créés par les puissances coloniales occidentales dans le dessein de mettre ces
régions sous leur entier contrôle politique et commercial. Ces ports ont été
les instruments de la domination coloniale; ils ont aussi joué le rôle de centres
administratifs et de transit où se sont implantées les principales industries de
transformation. Mais leur rôle économique principal a toujours été celui de
centres de ramassage et d'expédition des matières premières et de distribution
des importations, ce qui leur a donné dans la hiérarchie urbaine une impor
tance prédominante qui persiste encore de nos jours.
Les pays du Sud-Est asiatique partagent aussi un héritage colonial commun
au point de vue niveaux économiques et systèmes d'urbanisation. Ainsi,
sur le continent, la Birmanie et l'Indochine, développées en tant que pays
producteurs du riz nécessaire aux autres pays tropicaux colonisés, restent
caractérisées par un niveau de développement économique beaucoup plus bas
que celui des autres territoires et, par conséquent, par un degré plus
bas d'urbanisation. Dans les régions insulaires le développement colonial a
été orienté surtout en vue de l'exploitation des minerais et des produits agri
coles destinés aux métropoles ; les villes y ont été créées en plus grand nombre,
d'où un niveau d'urbanisation plus élevé. Mais dans le Sud-Est asiatique,
malgré les différences de niveau d'urbanisation, la caractéristique principale
des structures urbaines reste la dualité : d'une part, une très grande ville
unique — Singapour, Rangoon, Manille — et, d'autre part, un nombre plus
ou moins grand de villes plus petites.
En définitive, les villes du Sud-Est asiatique continuent à jouer le rôle
important de centre des changements politiques et sociaux où les élites poli-
(1) Les modèles et les caractéristiques générales des villes du Sud-Est asiatique ont été
étudiés très en détail dans deux articles, l'un de D. W. Fryer, intitulé The « Million City »
in Southeast Asia, in Geographical Review, oct. 1953, pp. 473-494, l'autre de N. S. Ginsburg,
The Great City in Southeast Asia, in American Journal of Sociology, vol. 60, n° 5, mars 1955,
pp. 455-462.
574 DES GRANDES VILLES DU SUD-EST ASIATIQUE CROISSANCE
tiques sont confrontées avec le problème de développer économiquement un
État politiquement instable.
En dépit de ces ressemblances évidentes avec les structures urbaines
d'autres pays du monde non industrialisés, l'urbanisation du Sud-Est asia
tique présente certaines caractéristiques qui lui sont propres. Aussi surprenant
que cela puisse paraître, l'Asie du Sud-Est est l'une des régions les moins
urbanisées du Tiers Monde. En i960, 9,1 % seulement de la population
vivait dans des villes de plus de 100 000 habitants (1). A l'exception de
l'Afrique et peut-être de la Chine, le Sud-Est asiatique a le niveau le plus bas
d'urbanisation en dépit du fait qu'on y trouve l'un des plus forts pourcentages
de population urbaine concentrée dans les très grandes villes. Ainsi par rapport
au total de la population vivant dans des villes de plus de 20 000 âmes, le
pourcentage de la concentrée dans les grandes villes dépassant
100 000 habitants est : 70 % pour la Thaïlande, 73 % pour les Philippines
et plus de 60 % pour la Malaisie et à Singapour. Il n'y a donc rien d'étonnant
à ce que les « grandes villes » dominent les structures urbaines du Sud-Est
asiatique. En Birmanie, Thaïlande, Cambodge, Sud Viêt-nam, Philippines,
si l'on classe les villes par nombre d'habitants, on constate que la première
en importance a une population au moins cinq fois plus forte que celle de la
seconde. La prédominance de la « grande ville » est moins marquée, d'une
part, en Malaisie en raison du plus haut niveau de développement économique
et, d'autre part, en Indonésie du fait de sa superficie et de sa diversité régionale
plus grandes. Néanmoins, la prédominance de la grande ville est indiscuta
blement l'aspect le plus important de la structure urbaine, d'autant plus que
les caractéristiques de Djakarta, Singapour, Rangoon, Manille, Saigon-Cholon
peuvent être considérées comme valables pour l'ensemble de l'Asie du Sud-
Est étant donné la proportion considérable de la population urbaine globale
qu'elles abritent.
A l'exception de Bangkok, toutes ces villes ont été fondées par les puis
sances coloniales sur des sites qui n'avaient autrefois que peu d'importance
pour les indigènes. Leur croissance tient essentiellement au rôle qu'elles ont
joué comme centres du commerce, des communications et de l'administration.
Jusqu'à aujourd'hui, comme le remarque Fisher (2), elles ont conservé une
suprématie incontestée. Elles comptent parmi les villes les plus cosmopolites
du monde. Leurs populations sont des plus hétérogènes : Chinois, Indiens,
membres de nombreuses et diverses tribus indigènes, y ont des modes de vie
différents au point de vue économique, culturel et de l'habitat, formant ce
(1) Ces estimations sont fondées sur le tableau 7 du United Nations Demographic Yearbook,
i960, pp. 306-327, et sur le tableau 3 de l'ouvrage précité de Lampard, p. 548.
(2) Charles A. Fisher, Southeast Asia : A Social, Economie and Political Geography, London,
1964, p. 187.
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