Culture et pouvoir des femmes : essai d'historiographie - article ; n°2 ; vol.41, pg 271-293

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1986 - Volume 41 - Numéro 2 - Pages 271-293
Women's Power and Culture. C. Dauphin, A. Farge...
The history of women has been mode to sway between various systems of exclusion, tolerance and, actually, one that renders things commonplace. By highlighting this course, the necessary connection between this field of study and the rest of historical research may be questioned in a new light.
The idea of a woman's culture sprang front the success of the history of culture and representations; women's exploits and experience are now studied in their own right. The efficacy of such a notion and the great amount of works based on it mask the deadlocks that arise when exploiting it. Reconstituting women 's discourse and specific skills is not enough. It must be grasped how a woman's culture may be built up within a system of uneven, conflicting and contradictory relationships; the political side of the question should also be part of the reflexion on male-female, and the usual divisions between social power and political power ought to be reconsidered.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
Lecture(s) : 167
Nombre de pages : 24
Voir plus Voir moins

Michèle Perrot
Arlette Farge
Cécile Dauphin
Madame Christiane Klapisch-
Zuber
Madame Rose-Marie Lagrave
Geneviève Fraisse
Pauline Schmitt-Pantel
Yannick Ripa
Pierrette Pézerat
Danièle Voldman
Culture et pouvoir des femmes : essai d'historiographie
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41e année, N. 2, 1986. pp. 271-293.
Abstract
Women's Power and Culture. C. Dauphin, A. Farge...
The history of women has been mode to sway between various systems of exclusion, tolerance and, actually, one that renders
things commonplace. By highlighting this course, the necessary connection between this field of study and the rest of historical
research may be questioned in a new light.
The idea of a woman's culture sprang front the success of the history of culture and representations; women's exploits and
experience are now studied in their own right. The efficacy of such a notion and the great amount of works based on it mask the
deadlocks that arise when exploiting it. Reconstituting women 's discourse and specific skills is not enough. It must be grasped
how a woman's culture may be built up within a system of uneven, conflicting and contradictory relationships; the political side of
the question should also be part of the reflexion on male-female, and the usual divisions between social power and political
power ought to be reconsidered.
Citer ce document / Cite this document :
Perrot Michèle, Farge Arlette, Dauphin Cécile, Klapisch-Zuber Christiane, Lagrave Rose-Marie, Fraisse Geneviève, Schmitt-
Pantel Pauline, Ripa Yannick, Pézerat Pierrette, Voldman Danièle. Culture et pouvoir des femmes : essai d'historiographie. In:
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41e année, N. 2, 1986. pp. 271-293.
doi : 10.3406/ahess.1986.283275
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1986_num_41_2_283275HISTOIRE DES FEMMES
CULTURE ET POUVOIR DES FEMMES
ESSAI HISTORIOGRAPHIE*
Les traversées du désert et les formes existence actuelles de histoire
des femmes rendent compte de fa on explicite de sa place dans la discipline
historique elles éclairent en partie le choix des objets présent histoire se
donne et sa fa on particulière de les traiter Depuis dix ans des déplacements
importants se sont opérés dans la fa on identifier et analyser les objets his
toriques intérieur de ce large mouvement sur lequel ce jour peu de
réflexions ont été menées histoire des femmes été ballottée entre des sys
tèmes très variés exclusion de tolérance et présent de banalisation dont il
semble important de rendre compte Les mettre en évidence répond un double
objectif rester critique égard des formulations mêmes de histoire des
femmes questionner autrement la nécessaire relation entre ce champ études
et ensemble de la recherche historique est un projet ambitieux et nous
connaissons la difficulté le mettre en uvre il est toujours plus facile de
poser des questions que de les résoudre Mais histoire est pas seulement pro
duction de savoir elle est aussi interrogation Les questions elle suscite et
on lui pose sont aussi lieu spécifique de recherche espace de réflexion il
Cet article est le résultat une recherche interdisciplinaire menée depuis plusieurs années sur
les problématiques du masculin/féminin dans un séminaire qui est tenu au Centre de Recherches
Historiques Ont participé son élaboration Cécile DAUPHIN CRH-CNRS Ariette FARGE
CRH-CNRS Geneviève FRAISSE Philo-CNRS Christiane KLAPISCH-ZUBER CRH-EHESS
Rosé-Marie LAGRAVE Sociologie-EHESS Michelle PERROT Histoire-Paris VII Pierrette
ZERAT CRH-EHESS Yannick RIPA Histoire-INRP Pauline SCHMITT-PANTEL Histoire-
Paris VII Daniele VOLDMAN IHTP-CNRS
Annales ESC mars-avril 1986 no pp 271-293
271 HISTOIRE DES FEMMES
nous paraît urgent de soumettre une discussion ouverte Choisir pour cela les
Annales ne relève pas du hasard pas même une volonté de marquer un terri
toire dans une revue qui sans ignorer histoire des femmes ne lui pas fait
emblée la part belle1 Il agit plutôt de poser ouvertement des questions des
modes analyse des rôles sexuels que la revue souvent présentés et de inter
roger sur les fa ons dont une certaine historiographie récente pu approprier
le champ étude du masculin et du féminin
En quelques mots rappelons un parcours que tous ont pas suivi dans ces
circonvolutions Fondée au départ sur un constat de négation et oubli his
toire des femmes prend son élan en 1970 adossée explosion du féminisme et
articulant avec essor de anthropologie et de histoire des mentalités
comme avec acquis de histoire sociale et les nouvelles recherches une
mémoire populaire Période clé où les militantes des mouvements féministes
font histoire des femmes avant les historiennes elles-mêmes impulsion
donnée les universités ouvrent des groupes de recherches créent des unités de
valeur encouragent travaux et thèmes Deux pôles de réflexion structurent
cette effervescence intellectuelle faire surgir les femmes au ur une his
toire peu soucieuse de la différenciation sexuelle démontrer oppression
exploitation et la domination Dans ce contexte particulier où idéologie et
identification sont constitutifs de objet étudié histoire des femmes est un
additif histoire générale un en-plus Dans leurs thèses il arrive que les
hommes écrivent ce chapitre supplémentaire obole symbolique laissée un
féminisme qui les envahit Féminisme mais non histoire du féminisme la
confusion reste savamment entretenue alors il faut clairement distinguer
parce que ce sont deux objets en soi histoire des femmes et histoire du fémi
nisme une est-elle la sous-partie de autre partie une partie déjà difficile
faire reconnaître par la discipline historique Ou bien articulation est-elle
pas plus complexe dans la mesure où le féminisme historique excède par son
interrogation histoire des femmes De toute manière dans les faits histoire
des femmes reste majoritairement travail de femmes toléré ou marginalisé
mais sans prise directe sur la discipline
partir du moment où se forme de fa on plus organisée voire plus mas
sive un champ de recherches nouveau une partie des historiennes sent le
danger grave un isolât intellectuel ne pouvant conduire des études par
trop tautologiques elles veulent solliciter toute la discipline Pour cela elles
sont obligées affiner leurs concepts et de porter un regard critique sur ce
elles ont produit est heure dés débuts de bilan de la constitution de
groupes critiques2 de la mise en place avec aide des pouvoirs publics un col
loque3 de la création au CNRS une Action Thématique Programmée spéci
fique4 Cette reconnaissance officielle de la question femmes redouble
pour certaines les interrogations elles formulent depuis un certain temps sur
le maniement de leurs concepts elle réactive leur crainte que histoire des
femmes par ses faiblesses ne parvienne pas être un fer de lance de la dis
cipline historique ni même une écharde posée son talon Résumons briève
ment ces faiblesses
la prédilection toujours sensible pour étude du corps de la sexualité de la
maternité de la physiologie féminine et des professions proches une
nature féminine
272 CULTURE ET POUVOIR DES FEMMES
la dialectique toujours utilisée de la domination et de oppression qui ne
sort guère de énoncé tautologique dès lors on essaie pas analyser par
quelles médiations spécifiques dans le temps et dans espace cette domination
exerce
une inflation de étude des discours normatifs qui prend mal en compte les
pratiques sociales et les modes de résistance ces discours et qui induit parfois
une sorte autofascination pour le malheur
une méconnaissance de histoire du féminisme et de son articulation avec
histoire politique et sociale
un manque de réflexion méthodologique et surtout théorique
Parallèlement ces incertitudes histoire elle-même change de visage selon
des inflexions qui ne sont pas toutes perceptibles au moment où elles survien
nent Mettons part la notable irruption masculine en ethnologie et en his
toire dans la recherche sur la différenciation des rôles sexuels les travaux de
Godelier et de Duby sont ce titre emblématiques une prise de cons
cience générale5 Cette prise de conscience se fait en suivant une tendance
commune la recherche historique histoire des mentalités et la mise au jour
objets neufs tels que la sexualité la criminalité la mort alimentation la
déviance ne semblent plus guère de mise Ces rôles si prisés naguère sont moins
attirants hui parfois abandonnés alors que les problèmes abordés
sont en fait loin être résolus autres grands thèmes dont le risque est de
niveler la lecture des rapports sociaux ont émergé la peur le péché les rela
tions entre vie privée et vie publique Dans ce parcours un champ de recherches
neuf est appelé se développer histoire des représentations sociales et cultu
relles dans une moindre part celle des représentations politiques est dans ce
cadre trouvé place une nouvelle notion celle de culture féminine où
gestes et pratiques sont analysés en tant que tels
Sans aucun doute le succès de histoire culturelle et de celle des représenta
tions apport croissant des démarches ethnologique et anthropologique ont
permis aux études sur les rôles sexuels de prendre un autre visage Visage
scruter autant plus attentivement il tend imposer et il est de surcroît
cautionné par un courant historiographique novateur et brillant Cherchant
décrire les rôles féminins on en est arrivé déchiffrer un certain nombre de
pratiques spécifiques qui par un jeu de compensations interférences ou de
significations symboliques finissent par dessiner les traits une culture fémi
nine sans laquelle le sens social serait défait6 Dans une même perspective le
jeu des oppositions symboliques entre masculin et féminin toujours mouvant
et aux significations différentes selon époques et motifs est aussi une fa on de
montrer que les rôles sexuels se sont fortement construits pour lutter contre
toute forme indifférenciation sexuelle considérée comme mortelle pour les
sociétés il ne agit pas de mettre systématiquement en doute une telle problé
matique il faut toutefois en souligner les limites et les effets pervers et pro
poser une réflexion méthodologique cherchant en dégager les acquis et les
impasses
273 HISTOIRE DES FEMMES
Avoir du pouvoir
approche culturelle des sexes
II est juste de dire que appartenance un ou autre sexe différencie des
attitudes des croyances et des codes dans une société donnée juste aussi de
remarquer que cela différencie les sociétés entre elles grâce ce paramètre de
nouveaux champs de recherches aux acquis stimulants ont été ouverts Il semble
intéressant en souligner deux identification objets de lieux et de con
duites féminines inflexion du couple domination masculine/oppression
féminine qui était auparavant sous-jacent toute étude sur les rôles sexuels
Nommer identifier mesurer la présence des femmes dans des lieux des ins
tances des rôles qui leur sont propres apparaît comme une étape nécessaire un
juste retour des choses Sont ainsi mises en lumière les catégories du masculin et
du féminin ici étouffées sous un neutralisme sexuel ne profitant au
monde masculin Après avoir repéré par exemple des modes de sociabilité
masculine tels que les abbayes de jeunesse les conscrits les cafés et cabarets les
chambrettes ou la partie de chasse il est légitime étudier la sociabilité fémi
nine suivant ce même critère de non-mixité Cela donne de fructueuses études
sur le lavoir le four le marché et la maison et quelques aper us sur ces lieux
féminins peu ou prou liés des tâches de production alors que les lieux mascu
lins ont pour la plupart partie liée avec les loisirs. De même travaille-t-on
autour des temps forts de la vie en prenant pour objets la naissance le mariage
ou même la mort On pense ici au travail ethnologique Verdier7 qui
déchiffre dans leur cohérence sociale et symbolique les gestes de la couturière
de la laveuse et de la cuisinière On saisit le lien sorte de fil Ariane qui tisse
la cohérence des discours des gestes des techniques et des rôles exercent les
femmes dans un village bourguignon Au ur de la culture féminine se trou
vent les pouvoirs singuliers de leur corps énoncés comme une série interdits
et de rapports privilégiés avec le temps
De fa on parallèle les travaux Agnès Fine sur le trousseau féminin mon
trent clairement les processus identification de la femme aux objets qui le
composent8 Dans une perspective un peu différente ouvrage récent de
Geli se construit autour des rites entourant la naissance du xve siècle au
xixe siècle ce qui permet inventorier une infinité de gestes individuels et col
lectifs chargés de conduire la vie et écarter la menace de la mort Dans cette
reconnaissance des lieux et des conduites féminines ne sont pas oubliées les
études concernant la vie conventuelle ou existence associations féminines10
Par ailleurs certains travaux souffraient une problématique la fois res
treinte et restrictive où la seule dialectique de la domination et de oppression
occupait le terrain sans que soit jamais accordé attention des systèmes de
variations fréquents et complexes ou des formes de pouvoir exclusivement
féminin Les relations entre les sexes ne peuvent se résumer par une seule expli
cation invariante et universelle la suprématie masculine est oublier
nombre de composantes que dégagent de fa on pertinente les études dites cul
turelles En effet si les femmes ont leur version du sens social si elles ont
274 CULTURE ET POUVOIR DES FEMMES
usage de pratiques destinées aider la communauté entière passer de la vie
la mort il devient évident elles possèdent du pouvoir dont analyse
doit réorienter le débat général ouvrir de nouvelles grilles de lecture partir
de là acquiert une chance de construire des études libres de toute gangue tau-
tologique paralysante et capables de rendre compte de ensemble mouvant des
réalités
Prenons exemple de ouvrage de Martine Segalen11 consacré la société
rurale du xixe siècle auteur marque nettement la fa on dont autorité mas
culine et les pouvoirs féminins sont les deux vecteurs qui structurent la fois la
vie sexuelle le travail espace les relations du couple avec la communauté et
qui inscrivent aussi bien dans les rituels que dans les représentations Par ail
leurs Annette Weiner reprenant un dossier que on peut dire archetypal les
Iles Trobriands et retournant sur des terrains connus12 observe de fa on neuve
échange objets traditionnels appartenant aux femmes feuilles de bananiers
lors des cérémonies de deuil Elle remet en cause interprétation de la circula
tion des richesses apportée par les anthropologues qui avaient précédée et elle
découvre un autre système explication sociale fondé cette fois sur des rôles
féminins ici passés sous silence parce que non entrevus auparavant Cette
focalisation récente sur des pouvoirs féminins représente un acquis évident
Ainsi inventaire du domaine privé auquel nous avaient habitué les érudits et
historiens du xixe siècle enrichit une lecture en termes de pouvoir et une
analyse de la confrontation réelle et symbolique entre la vie privée et la vie
publique
Toutefois cette mise en avant des pouvoirs féminins comporte le danger de
glisser sur des pentes trop faciles ou vers des usages idéologiques quelque peu
fallacieux apercevoir en termes de culture les femmes possèdent des pou
voirs peut faire entrer dans une perspective irénique juxtaposant des cultures
la fois plurielles et complémentaires en oubliant que la relation entre les sexes
est aussi marquée au coin de la violence et de inégalitarisme Un effort de
rigueur théorique éviterait que naissent de nouveaux stéréotypes cachés sous de
modernes formulations
Impasses
Utilisé dans nombre études rurales13 le thème de la complémentarité
fonctionne si bien il impose image définitive une partition des espaces
des temps des gestes quotidiens des rituels entre hommes et femmes et pré
sente un mode équilibré où rôles et tâches ne sont ni antagonistes ni
concurrents la vie sociale semble organisée autour de deux pôles apparemment
équivalents autorité masculine un côté les pouvoirs féminins de autre
Même il est parfois montré que la division sexuelle des tâches est pas fixe et
que organisent des zones intersection et échange qui bousculent opposi
tion entre travail domestique féminin et travail de production masculin la
notion de complémentarité comporte bien des ambiguïtés Ainsi les tâches
domestiques ne sont jamais mixtes les gestes autour de eau du feu et de la
préparation des aliments sont gestes féminins que les hommes ne peuvent entre
prendre sans dévalorisation Matériellement et symboliquement les hommes ne
275 DES FEMMES HISTOIRE
cherchent ailleurs pas conquérir ce domaine inverse il arrive que des
tâches habituellement masculines nécessitent intervention féminine pour être
achevées ou accomplies Dans ce cas les femmes en tirent aucun surcroît de
prestige la qualité féminine abolissant dans inné de la nature toute valeur
de qualification acquise par un apprentissage processus on retrouve
oeuvre dans toutes les classifications du travail contemporaines En somme
les femmes ne sont pas déqualifiées elles ne sont jamais qualifiées
Si la complémentarité rend effectivement compte une réalité où associa
tion de la femme et de homme avère nécessaire elle gomme le fait que la dis
tribution des tâches possède malgré tout un pôle positif et un pôle négatif et
contient en elle un système de valeur hiérarchique Rôles complémentaires peut-
être mais subordonnés un autre Au minimum le concept de complémen
tarité aurait dû intégrer la distinction faite dès 1970 par Lucienne Roubin14
entre complémentarité de subordination et complémentarité émulation Si
on prend par exemple le cas de agriculture la division technique du travail
entre hommes et femmes les hommes labourent sèment les femmes récoltent
désherbent peut être analysée en termes de si on en reste au
seul niveau technologique Mais dès lors que la société paysanne code et valo
rise différemment cette complémentarité technique labourer-semer sont
des travaux nobles désherber-récolter des travaux subalternes La complé
mentarité devient un principe de hiérarchisation des rôles et on bien affaire
une complémentarité de subordination ou opposition complémentaire
qui ne gomme pas les divergences et convergences intérêts les inégalités de
droits les rapports contradictoires entre homme et femme au sein du couple15
Ces recherches et bien autres suggèrent de prendre désormais en compte non
seulement la division technique des tâches mais les valeurs et symboles qui leur
sont attachés
autres exemples peuvent illustrer ce schéma si le trousseau est une
longue histoire de mère fille si la cuisson du sang du cochon est aussi essen
tielle que le coup de couteau porté la bête personne ne peut nier il existe
une différence hiérarchique entre pratiques masculine et féminine Différence
qui peut aussi contenir une certaine forme de violence tuer le cochon en serait
le symbole assurément Tandis que la cuisson du sang représente le creux et
accueil elle est aussi un geste qui ne peut que succéder au premier et de
sens que dans la dépendance de son initiative et de sa puissance
De même dans le livre déjà cité de Geli au-delà de inventaire érudit
des rites et coutumes quotidiens entourant la naissance se dégage pour le lec
teur une impression de grande violence insu même de auteur Celui-ci ne la
prend pas en charge et semble ne pas la percevoir dans son intensité mais
ouvrage montre comment la femme en couches se trouve régie par le travail
elle doit mener sur elle-même et contre les éléments naturels et surnaturels
pour parvenir coûte que coûte une naissance réussie Elle semble écrasée de
préceptes qui tout instant cherchent la mettre en accord optimal avec le
cosmos pour le succès de son uvre et elle se trouve confrontée la peur lanci
nante de ne point parvenir Elle doit se livrer une activité incessante pour
que Dieu et la nature ne la trahissent pas La situation décrite par auteur
mais il aurait fallu pouvoir étudier les transgressions et les indifférences elle
suscite simultanément) donne lire un état de déséquilibre permanent auquel
276 CULTURE ET POUVOIR DES FEMMES
la femme doit remédier une bataille elle mène le plus souvent seule pour
être point en déficit Pas de complémentarité possible ce niveau mais
une peur et une violence structurant rites et comportements féminins dont il
est peu rendu compte
idée très rassurante de complémentarité pour effet éloigner le spectre
de la contestation et de digérer par avance cette menace pour en point lire les
modalités et les traits spécifiques Dans cette perspective qui tolère inversion
sans que soient retouchés les termes qui la fondent la douceur et irénisme sont
rois et étude du masculin/féminin immobilise en un silence profond sur ses
possibilités de tension et de conflit de rivalité ou de prises de pouvoir succes
sives Une certaine histoire des mentalités peut évidence faciliter ce genre
attitudes partir une définition culturelle des espaces masculin et féminin
édifierait un équilibre réel et symbolique entre deux mondes où seraient
exclues confrontations et violences Dès lors les enjeux sociaux compensation
consentement et opposition par exemple se trouvent émoussés par le besoin
constant que les deux positions symboliques et pratiques auraient une de
autre au sein un système de valeurs équivalent Ainsi formulée la réalité
heurtée et contrastée du quotidien se trouve masquée et on glisse de la notion
île différence des sexes imposition une structure binaire de la société qui en
exclut acuité La perspective est tentante mais réductrice
Le déplacement de la problématique vers la reconnaissance une culture
féminine est effectué dans le sillage de recherches qui privilégiaient les
moments de histoire où cette culture était encore en place et pouvait
observer Son terrain élection la société rurale est décrit sans guère de réfé
rences au contexte historique aux changements cruciaux du xixe siècle ou du
premier xxe siècle chemin de fer service postal école suffrage
universel migrations guerres urbanisation ou aux facteurs de mutation
interne tels que les innovations techniques ou le coût de la terre Une société
immobile en équilibre a-historique émerge de ces analyses qui laissent une
étrange impression atemporalité Tous mettent en valeur une culture en train
de disparaître
Les faits historiques que cette histoire enchaîne purgés de événement
comme du conflit tirent leur sens de la répétition des gestes des rites des
dires qui amène dégager des invariants voire des universaux pour caracté
riser la relation entre les sexes En se posant sur une société villageoise comme
figée le regard des chercheurs choisit de ne prendre en compte que les maté
riaux relevant un discours mythologique Ecrits des folkloristes représenta
tions littéraires ou plastiques discours normatifs voire proverbes posent tous
un problème de statut Ils mettent en scène la culture paysanne sans laisser
entendre ni permettre de dater la parole paysanne Discours qui confond inno
cence et nature sexualité animale et humaine gaillardise et soumission de la
femme. On ne interroge guère sur origine de ces stéréotypes sur la manière
dont ils sont véhiculés sur leur spécificité dans le cadre de la société paysanne
du xixe siècle Nourrie de expérience ethnologique cette vision de la culture
paysanne et des rapports masculin/féminin qui jouent préfère décrire des
structures immobiles plutôt que des temps mouvants évolution de confron
tation de remise en question
Au mieux histoire des relations entre sexes inscrit ainsi dans une histoire
2T HISTOIRE DES FEMMES
de longue durée Les rares tentatives pour distinguer entre un temps long et un
temps court semblent faire fausse route Dans la conclusion de son article sur le
trousseau pyrénéen Agnès Fine propose deux niveaux analyse pour histoire
des relations entre les sexes Les conditions politiques économiques sociales de
la place des femmes dans une société donnée relèveraient de la chronologie pré
cise disons du temps court la symbolique sexuelle la fa on dont les deux
sexes pensent leurs relations appartiendraient elles au temps long elles
seraient du domaine de la permanence plus que du changement Cette distinc
tion est pas sans faille
La dialectique du temps long et du temps court familière aux historiens de
ces deux dernières décennies concerne le plus souvent des objets distincts Dans
ce cas précis elle se dessine au contraire intérieur un même champ les
relations entre les sexes Comment dès lors articuler une symbolique des
sexes forte inertie avec une pratique de la division des sexes sujette au
changement En bonne logique la logique une théorie des représentations
qui souligne les rapports de imaginaire avec les structures sociales et politi
ques quelle que soit la complexité de ces rapports une telle relation est pas
pensable Ou rien ne bouge ni la place des femmes ni la pensée sur la division
des sexes ou tout change un point de vue de méthode établir cette diffé
rence entre un temps réel soumis histoire et un temps des mentalités plus ou
moins hors de histoire est pas vraiment satisfaisant La distinction entre
deux niveaux analyse reste toute formelle et est insertion de la
culture féminine dans le temps long de histoire qui reste privilégiée
Même de ce point de vue pourtant éclairage reste insuffisant Prenons
hypothèse de cette insertion au sérieux Appliquons-lui les réflexions critiques
de Michel Vovelle qui en analyse tous les risques16 On remarquera aussitôt que
tous les chantiers qui selon lui relèvent légitimement une histoire de la longue
durée histoire de la famille de amour du couple de enfant sont pré
cisément ceux qui mettent en jeu le plus quotidiennement la différence des
sexes or ils ne la traitent pas comme sujet Autrement dit notre réticence
vis-à-vis de cette problématique de la longue durée vient une constatation
aucune des études histoire anthropologique sur des thèmes touchant la dif
férence des sexes aucune des études portant plus précisément sur les femmes
réussi en installant dans la longue durée poser différemment et histori
quement la question des rapports entre les sexes
Penser autrement la culture féminine
II ne agit plus seulement de reconstituer des discours et des savoirs spécifi
ques aux femmes ni même de leur attribuer des pouvoirs oubliés Il faut main
tenant comprendre comment une culture féminine se construit intérieur un
système de rapports inégalitaires comment elle en masque les failles réactive
les conflits jalonne temps et espaces comment enfin elle pense ses particula
rités et ses rapports avec la société globale Deux recherches notre sens exem
plaires nous aideront
Dans une étude sur les bourgeoises du Nord de la France au xixe siècle
Bonnie Smith analyse comment exclues après 1860 de la gestion des affaires
laquelle elles avaient été jusque-là associées ces femmes ont dû modifier pro-
278 CULTURE ET POUVOIR DES FEMMES
fondement leur rôle dans la société17 Il leur faut désormais administrer leur
maisonnée composée une nombreuse famille et de domesticité En consé
quence elles construisent une nouvelle représentation elles-mêmes en parti
culier dans le monde romanesque dont empare leur entourage social Elles
sont également amenées fonder leurs valeurs propres souvent en opposition
avec idéologie masculine de époque aussi prônent-elles par exemple la foi
contre la raison la charité contre le capitalisme le matriarcat domestique la gestion économique la haute conscience morale contre argent
Le malheur des femmes fait-il le bonheur des hommes est la question
que se pose Marie-Elisabeth Handmann propos un petit village grec des
années I96018 Elle montre comment antagonisme des sexes est constitutif de
chaque identité sans créer pour autant la solidarité de sexe notamment chez les
femmes Le confinement et isolement dans la maison ne leur laissent que la
ruse pour survivre la violence des hommes Dans une société économiquement
close enfermée dans la rigidité des codes sociaux et culturels on voit fonc
tionner de manière circulaire le double ressort du malheur humain la négation
de toute liberté pour les femmes et le contrôle sexuel permanent auquel elles
sont soumises sont le creuset des frustrations masculines Ainsi exprime sou
vent dans la violence une virilité qui ne peut se vivre dans échange elle
obéit au devoir de domination Dès lors se perpétue une identité féminine
réduite au statut obligatoirement malheureux mais obligatoire quand même
épouse et de mère conforme au modèle unique La transgression se paie de
exclusion ou une violence parfois mortelle
Voilà deux époques deux sociétés deux cultures et deux approches de
histoire des femmes dont on peut tirer des enseignements Il est abord néces
saire assumer héritage de la double acception du mot culture Dans usage
classique celle-ci évoque les facultés intellectuelles et les productions de
esprit acception anthropologique en revanche renvoie un ensemble de
significations qui énoncent dans les discours ou les conduites apparemment
les moins culturelles modèles hérités enracinés dans les symboles et dans
toutes les formes expression qui permettent aux individus de communiquer
de perpétuer et de développer leur savoir et leurs attitudes sur la vie19 Dans les
études sur les femmes le glissement de acception classique vers une approche
culturaliste est une fa on implicite de tourner une difficulté en refusant de
situer les femmes du côté des productions intellectuelles on évite analyser les
mécanismes exclusion et surtout de penser les différences de sexe au même
niveau abstraction théorique que la parenté le politique et économique 20
Alors. il reste les plages désertées des gestes des techniques des fa ons de
dire et de faire Valoriser les gestes de la vie quotidienne ne permet pas de
comprendre par quels mécanismes des champs spécifiques un ou autre
sexe se sont constitués et comment se sont opérées des disqualifications quand
un motif culturel passait de un autre Il importe plutôt identifier la
manière dont imbriquent les différentes figures culturelles dès lors savoir
il faut appeler féminin ce qui est créé par les femmes ou bien ce qui leur
est destiné devient un faux problème
Dans étude du village grec la pertinence de la démarche de M.-E Hand
mann est claire elle analyse les mécanismes par lesquels les catégories de pen
sées fondamentales peuvent devenir des schemes intériorisés la domination
279

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.