Cyrano de Bergerac, miroir (déformant) des connaissances et des idées démographiques du XVIIe siècle - article ; n°1 ; vol.53, pg 13-28

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Population - Année 1998 - Volume 53 - Numéro 1 - Pages 13-28
Vilquin (Éric).- Cyrano de Bergerac, miroir (déformant) des connaissances et des idées démographiques du XVIIe siècle Cyrano de Bergerac (le vrai), libertin érudit du milieu du XVIIe siècle, a émaillé ses romans utopiques - voyages imaginaires dans la Lune et le Soleil - de remarques et d'anecdotes portant sur la vie et la mort, les hommes et les femmes, le sexe et la fécondité et d'autres thèmes qui suscitent l'attention du démographe. Mais, contrairement à ce qui a pu être fait pour d'autres utopistes, toute tentative de donner une cohérence au rassemblement de ces éléments disparates pour en faire, a posteriori, la « doctrine démographique de Cyrano » est vouée à l'échec. Ce libre-penseur truculent misait plus sur la provocation que sur la cohérence. Cependant, tout comme on peut découvrir, dans ses machines fantastiques et dans ses théories cocasses, une ingénieuse vulgarisation des sciences de son temps, on peut aussi interpréter maints détails de son œuvre comme autant de témoignages, caricaturaux mais précis, sur les connaissances et les attitudes de l'époque en matière de procréation, d'eugénisme, de santé, de longévité et même d'éthique démographique.
Vilquin (Éric).- Cyrano de Bergerac as a (distorting) mirror of knowledge and ideas about population in the seventeenth century Cyrano de Bergerac (the real as opposed to the dramatic character) was a free-thinking author of the mid-seventeenth century, whose Utopian tales — imaginary journeys to the moon and sun — contain numerous comments and anecdotes about life and death, men and women, sexuality and fertility, and other themes of interest to the demographer. Unlike what has been done for other Utopian authors, however, any attempt to identify a consistency in these disparate elements in order to outline « the demographic doctrine of Cyrano » would be pointless. This provocative free-thinker was more concerned to shock than to present a consistent analysis. Nonetheless, just as his fantastical machines and wild theories represent a skillful vulgarization of the science of his day, so many details in his output can be viewed as caricatural yet accurate indicators of the knowledge and attitudes of the period concerning reproduction, eugenics, health, longevity, and even demographic ethics.
Vilquin (Éric).- Cyrano de Bergerac, espejo (déformante) de los conocimientos y per- cepciones demográficas del siglo XVII Cyrano de Bergerac (el verdadero), libertino erudito de mediados del siglo XVII, sal- picó sus novelas utópicas -viajes imaginarios a la luna y al sol- de comentarios y anécdotas sobre la vida y la muerte, los hombres y las mujeres, el sexo y la fecundidad y otros temas que llaman la atención del demógrafo. No obstante, en contraste con otros utópicos, todo in- tento de imaginar la « doctrina démográfica de Cyrano » esta condenado al fracaso. Este li- bre-pensador truculento ponía más énfasis en la provocación que en la coherencia. Sus máquinas fantásticas y sus teorías cómicas pueden verse como una vulgarización ingeniosa de las ciencias de su época; no obstante, muchos detalles de su obra pueden interpretarse como testimonios, caricaturescos pero precisos, de los conocimientos y actitudes de la época en materia de procreación, eugenismo, salud, longevidad e incluso de ética démográfica.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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Éric Vilquin
Cyrano de Bergerac, miroir (déformant) des connaissances et
des idées démographiques du XVIIe siècle
In: Population, 53e année, n°1-2, 1998 pp. 13-28.
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Vilquin Éric. Cyrano de Bergerac, miroir (déformant) des connaissances et des idées démographiques du XVIIe siècle. In:
Population, 53e année, n°1-2, 1998 pp. 13-28.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1998_num_53_1_6843Résumé
Vilquin (Éric).- Cyrano de Bergerac, miroir (déformant) des connaissances et des idées
démographiques du XVIIe siècle Cyrano de Bergerac (le vrai), libertin érudit du milieu du XVIIe siècle, a
émaillé ses romans utopiques - voyages imaginaires dans la Lune et le Soleil - de remarques et
d'anecdotes portant sur la vie et la mort, les hommes et les femmes, le sexe et la fécondité et d'autres
thèmes qui suscitent l'attention du démographe. Mais, contrairement à ce qui a pu être fait pour
utopistes, toute tentative de donner une cohérence au rassemblement de ces éléments disparates pour
en faire, a posteriori, la « doctrine démographique de Cyrano » est vouée à l'échec. Ce libre-penseur
truculent misait plus sur la provocation que sur la cohérence. Cependant, tout comme on peut
découvrir, dans ses machines fantastiques et dans ses théories cocasses, une ingénieuse vulgarisation
des sciences de son temps, on peut aussi interpréter maints détails de son œuvre comme autant de
témoignages, caricaturaux mais précis, sur les connaissances et les attitudes de l'époque en matière de
procréation, d'eugénisme, de santé, de longévité et même d'éthique démographique.
Abstract
Vilquin (Éric).- Cyrano de Bergerac as a (distorting) mirror of knowledge and ideas about population in
the seventeenth century Cyrano de Bergerac (the real as opposed to the dramatic character) was a
free-thinking author of the mid-seventeenth century, whose Utopian tales — imaginary journeys to the
moon and sun — contain numerous comments and anecdotes about life and death, men and women,
sexuality and fertility, and other themes of interest to the demographer. Unlike what has been done for
other Utopian authors, however, any attempt to identify a consistency in these disparate elements in
order to outline « the demographic doctrine of Cyrano » would be pointless. This provocative free-
thinker was more concerned to shock than to present a consistent analysis. Nonetheless, just as his
fantastical machines and wild theories represent a skillful vulgarization of the science of his day, so
many details in his output can be viewed as caricatural yet accurate indicators of the knowledge and
attitudes of the period concerning reproduction, eugenics, health, longevity, and even demographic
ethics.
Resumen
Vilquin (Éric).- Cyrano de Bergerac, espejo (déformante) de los conocimientos y per- cepciones
demográficas del siglo XVII Cyrano de Bergerac (el verdadero), libertino erudito de mediados del siglo
XVII, sal- picó sus novelas utópicas -viajes imaginarios a la luna y al sol- de comentarios y anécdotas
sobre la vida y la muerte, los hombres y las mujeres, el sexo y la fecundidad y otros temas que llaman
la atención del demógrafo. No obstante, en contraste con otros utópicos, todo in- tento de imaginar la «
doctrina démográfica de Cyrano » esta condenado al fracaso. Este li- bre-pensador truculento ponía
más énfasis en la provocación que en la coherencia. Sus máquinas fantásticas y sus teorías cómicas
pueden verse como una vulgarización ingeniosa de las ciencias de su época; no obstante, muchos
detalles de su obra pueden interpretarse como testimonios, caricaturescos pero precisos, de los
conocimientos y actitudes de la época en materia de procreación, eugenismo, salud, longevidad e
incluso de ética démográfica.CYRANO DE BERGERAC,
miroir (déformant) des connaissances
et des idées démographiques du XVIIe siècle
Eric VILQUIN*
Le centième anniversaire de la publication du Cyrano d'Edmond Rostand
peut servir de prétexte à une redécouverte de son lointain modèle. Le vrai
Cyrano ne ressemble guère à son double moderne : il ne présente pas plus
au moral qu'au physique les particularités qu'on lui attribue depuis un siècle;
seul, peut-être, son style a résisté à l'épreuve du temps.
Cyrano était un libertin érudit. On a appelé ainsi une poignée d'es
prits forts, cultivés et rebelles, dont les écrits ont à la fois choqué et en
chanté la haute société française du XVIIe siècle. Ennemis enragés de ce
que nous appellerions aujourd'hui la «pensée unique», ils ont érigé en
contestation philosophique et politique un libertinage qui n'était que sno
bisme provocateur chez la plupart des jeunes nobles désœuvrés. Une des
principales cibles de leurs pamphlets fut l'Église catholique, qui prétendait
régner seule sur les idées et les comportements, et soumettait à sa censure
la philosophie, la morale et la science. Les plus radicaux furent François
de La Mothe Le Vayer fils, Pierre Gassendi, Gabriel Naudé et Savinien
de Cyrano de Bergerac, mais on peut rattacher à ce courant bien des auteurs
à la réputation moins sulfureuse, comme Molière ou Jean de La Fontaine.
Leur mouvement n'était ni coordonné ni homogène; louvoyant entre leurs
convictions profondes et les persécutions dont ils étaient l'objet, ils ont
parfois été amenés à déguiser leurs thèses matérialistes, déistes ou athées
sous des artifices littéraires faussement naïfs : utopies, voyages imaginair
es, style «burlesque».
Cyrano de Bergerac est certainement le plus inclassable de ces liber
tins érudits. On serait bien en peine -lui aussi, peut-être!- de dire s'il
croit en Dieu ou non. Esprit indomptable et bouillonnant, il se soucie moins
de construire un système philosophique cohérent que de combattre par
n'importe quel moyen toute entrave à la liberté de l'esprit. La liberté est,
* Institut de démographie, Université catholique de Louvain, Belgique.
Population, 1-2, 1998, 13-28 14 É. VILQUIN
pour lui, le seul absolu0' ; ériger en absolu une autre valeur, fût-ce la vérité
ou la raison, ouvre nécessairement la voie à des tyrannies multiformes. Si
on a voulu en faire un précurseur de la science-fiction («le Jules Verne
du XVIIe siècle»), c'est peut-être en partie pour faire oublier qu'il est avant
tout un militant de la libre pensée.
Tout comme ses positions philosophiques, politiques et même scien
tifiques, les idées démographiques de Cyrano sont très peu structurées. Il
ne faut pas chercher dans ses écrits les éléments d'une doctrine démograp
hique, à laquelle il n'a sans doute jamais songé sérieusement. Contraire
ment à ses prédécesseurs immédiats Thomas More et Tommaso Campanella,
qui, à l'instar de Platon, avaient élaboré avec méthode une société utopique
complète et cohérente, Cyrano butine, se moque, se contredit, et ne fait
même pas semblant de croire à ce qu'il écrit. Mais, au-delà de leur caractère
exotique, souvent cocasse et parfois poétique, ses allusions à la population
et aux facteurs de la dynamique démographique constituent des témoignag
es, caricaturaux mais précis, des connaissances et des croyances de l'épo
que en la matière.
I. - Le personnage
La courte vie de Savinien de Cyrano(2) (1619-1655) fut à peine moins
burlesque que les romans qu'il nous a laissés. Jeune homme intelligent et
cultivé, mais aussi foncièrement anticonformiste et bagarreur, il fut tour à
tour collégien frondeur, courageux soldat (blessé à deux reprises), pamp
hlétaire virulent, brillant dramaturge et romancier truculent. Sa vie, mou
vementée s'il en fut, reste assez mal connue, car son ami Le Bret a mis
autant d'imagination à enjoliver sa biographie que de pudibonderie à édul-
corer ses œuvres. C'est presque toujours le manque d'argent qui détermina
les revirements de sa carrière. En 1653, son héritage épuisé, il se résolut
à s'attacher à un riche protecteur, mais il n'en profita pas longtemps, puis
qu'il mourut en juillet 1655 des suites conjuguées d'un banal accident et
d'une ancienne syphilis.
Cyrano empoignait sa plume comme une épée. En philosophie, en po
litique et en science, il mit toujours plus de conviction à attaquer qu'à dé
fendre. Cultivant volontiers l'ambiguïté, il n'hésitait pas trop devant
l'opportunisme, enfourchant tantôt une thèse et tantôt la thèse opposée, selon
les besoins conjoncturels des combats qu'il menait. Sans prétendre cerner tout
à fait sa personnalité, on peut considérer qu'il ne croyait à rien sinon - sur
"'La liberté, l'amour et l'amitié sont bien les seules valeurs qu'il ne tournera jamais
en dérision. Dans l'une des nombreuses sociétés qu'a forgées son imagination, les habitants se
saluent en disant : « Ayme-moy, Sage, puisque je t'ayme » et se quittent en disant : « Songez à
librement vivre ».
(2) II se fit appeler Cyrano de Bergerac à peu près à l'époque où son père revendit
les minuscules fiefs roturiers de Mauvières et de Bergerac (proches de Chevreuse, en Île-de-
France -et non en Gascogne) qu'un aïeul avait acquis jadis. CYRANO DE BERGERAC 1 5
le moment du moins- à la fausseté des erreurs qu'il pourfendait. Auteur de
mazarinades d'une rare férocité{3), il commit également une Lettre contre les
frondeurs (1654) où il se révèle bassement courtisan(4). Quand était-il sincère?
Le fut-il jamais? Évolution intellectuelle? Versatilité? Disons qu'il ne faut
presque jamais prendre ce qu'il dit pour ce qu'il pense... C'est vrai de ses
thèses démographiques comme du reste : elles ne sont pas intéressantes en
tant que doctrine charpentée, mais en tant que catalogue des arguments en
sens divers qui avaient cours dans les débats philosophico-scientifiques de
l'époque.
Outre deux pièces de théâtre et un nombre mal déterminé de poèmes,
lettres et pamphlets divers, Cyrano a laissé deux romans burlesques, rédigés
vers la fin des années 1640, qu'il songeait sans doute à réunir sous un
titre commun : L'Autre Monde. Malheureusement pour le puriste, Y Histoire
comique contenant les Estais et Empires de la Lune et Y Histoire comique
des Estais et Empires du Soleil furent publiés après sa mort prématurée,
par un ami trop bien intentionné qui en supprima ou édulcora maint pas
sage ; de plus, les manuscrits conservés diffèrent des premières éditions et
ne sont pas autographes(5). La pensée personnelle de Cyrano n'en est que
plus insaisissable, et on est donc définitivement réduit à ne chercher sous
sa plume que les reflets, déformés mais véridiques, des croyances popul
aires et des débats intellectuels de son temps.
Le trait le plus stable de sa philosophie est le relativisme, pour ne
pas dire le scepticisme universel. Symptomatique est le passage de ses Es-
tats et Empires de la Lune où apparaît «le grand œuvre des philosophes,
qu'un des plus forts esprits du Soleil a composé» (L., p. 176-177) : il s'agit
d'un livre où se trouve exposée la preuve que tout est vrai et que les
contraires ne sont pas incompatibles. Voilà peut-être un des rares moments
de sincérité de Cyrano. Il rêve en effet de pouvoir tenir toutes les positions,
jongler avec tous les arguments, sans devoir se soumettre à la logique et
à la raison. Proclamer ainsi que «tout est vrai» est évidemment sa manière,
paradoxale comme toujours, d'affirmer que rien n'est absolument vrai. Il
a retenu, en la teintant d'ironie, l'attitude pédagogique de Gassendi (dont
il avait suivi les cours), qui consistait, par prudence politique plus que par
(3) Si la paternité des pamphlets attribués à Cyrano est rarement établie avec certitude,
il est impensable qu'il n'ait pris aucune part à cette flambée de libelles inaugurée par Scarron.
On y rencontre la plupart de ses amis et de ses ennemis (ce sont souvent les mêmes).
D'ailleurs, le genre lui va comme un gant.
(4) Champion du retournement de veste, il traîne Mazarin dans la boue par les calomnies
les plus ignobles en 1649 (« Priape est chez vous à tout vent... », Le Ministre d'État flambé),
et le flatte avec une égale bassesse quatre ou cinq, ans plus tard (« la gloire de ce royaume
ne sauroit monter plus haut puisqu'elle est en Son Eminence... », Lettre contre les Frondeurs,
1654).
(5) Après plusieurs rééditions plus ou moins défectueuses aux XIXe et XXe siècles,
Madeleine Alcover a donné, en 1977, une magistrale édition critique de la première partie
(L'Autre Monde ou Les Estais et Empires de la Lune, Paris, Honoré Champion) que j'adopte
ici comme texte de référence ; pour Les Etats et Empires du Soleil, je m'appuie sur l'édition
due à Frédéric Lachèvre (Paris, Garnier, 1932), qui y consacra de longues et méticuleuses
recherches. Pour y faire référence sous forme abrégée, je désignerai ici le premier texte par
le symbole L. et le second par le symbole S. 16 É. VILQUIN
souci d'objectivité, à exposer des théories concurrentes avec leurs atouts
et leurs faiblesses, sans montrer sa préférence pour l'une d'elles.
Sa seule conviction politique semble être l'opportunisme. On lui doit
bien une grandiloquente apologie de la monarchie05', mais elle fait partie
de sa Lettre contre les Frondeurs, chef-d'œuvre d'hypocrisie courtisane,
dont pas un mot n'est sincère. Dans ses mondes imaginaires, il n'accorde
pas beaucoup d'attention à la forme du gouvernement et à l'exercice du
pouvoir, et il emploie indifféremment les termes royaume et république.
L'esprit scientifique poursuit au XVIIe siècle la grande révolution
qu'il a amorcée à la Renaissance, et Cyrano, qui s'est forgé une culture
vaste et solide en astronomie, en physique et en maint autre domaine, mult
iplie les occasions d'exposer, parfois sous forme imagée et ironique, les
théories nouvelles encore mal acceptées par la pensée officielle. Sans se
départir de son scepticisme, il démontre allègrement que les théories tr
aditionnelles, malgré l'écrasante autorité avec laquelle on les impose, ne
sont pas moins fragiles et discutables que celles de leurs téméraires dé
tracteurs. Cependant, il penche manifestement plus pour la science expé
rimentale que pour l'infaillibilité des Anciens ou de la Bible(7). En toile
de fond, il estime que la structure de l'univers est raisonnable, que la nature
est sage et que le Créateur s'est laissé guider par le bon sens (sauf peut-être
en ce qui concerne l'homme...).
Divers exégètes ont identifié les sources d'inspiration de Cyrano. El
les sont nombreuses et il les sollicite beaucoup. Il a abondamment puisé
dans le genre, déjà ancien, des voyages imaginaires ; plusieurs épisodes de
ses aventures paraphrasent celles de ses devanciers. Il a également voulu
laisser dans ses livres la trace de ses nombreuses lectures scientifiques et
philosophiques, et il n'est pas rare de le voir consacrer plusieurs pages
successives à l'explication et à l'illustration d'une théorie physique ou mé
taphysique. Quoique apôtre de la science expérimentale, il a une façon
extrêmement déconcertante de mêler le merveilleux et l'absurde à ses «dé
monstrations», si bien qu'elles perdent toute force de persuasion. Il recourt
fréquemment au raisonnement par analogie, sans pour autant lui accorder
beaucoup de crédit(8). Il semble vouloir vulgariser mais sans se fatiguer à
convaincre. Ce qui le séduit dans une théorie dont il se fait l'écho, c'est
moins la vérité que la virtuosité du raisonnement; d'où, sans doute, sa
<6> « Comme le gouvernement du Royaume céleste est monarchique, celui de la Terre
le doit être aussi. La Sainte Écriture fait foi que Dieu n'a jamais ordonné un seul État po
pulaire, et quelques rabbins assurent que le péché des Anges fut d'avoir fait dessein de se
mettre en république. (...) Je soutiens que le gouvernement populaire est le pire fléau dont
Dieu afflige un État quand il le veut châtier. » {Lettre contre les Frondeurs, 1654).
<7) Les habitants du Soleil élaborent leurs sciences en voyageant et en observant.
W Par exemple, à l'occasion d'un discours sur la place et la fonction du Soleil dans l'univers,
Cyrano développe une thèse séduisante sur la structure commune à tous les « mondes », macro-
cosmes ou microcosmes : l'élément le plus essentiel d'un système, pour sa conservation et
sa reproduction, en occupe toujours le centre, il nourrit les éléments périphériques et en abrite
les germes (L., p. 15). Donc, pour la même raison que les parties génitales sont au centre
du corps humain et que le pépin est au centre de la pomme, le Soleil est au centre de l'univers.
CQFD ! ? CYRANO DE BERGERAC 1 7
facilité à présenter avec le même enthousiasme des thèses opposées. En dé
finitive, il lui importe surtout de proclamer la liberté individuelle d'adhésion
à des idées qui s'écartent des dogmes de l'État, de l'Université ou de l'Église.
Le problème de la vérité est secondaire, et il ne l'aborde pratiquement pas.
Ainsi, quand il énumère les raisons de penser que la Terre tourne autour du
Soleil, ou que la création n'a pas eu besoin de créateur, il milite pour la
liberté d'y croire sans être jeté en prison ; s'il se montre parfois plus favorable
à une thèse qu'à une autre, ce n'est pas au point de chercher à en persuader
ses lecteurs. En ce qui concerne la population et la démographie, nous verrons
donc Cyrano décrire, avec force détails truculents, des comportements, des
théorèmes, des valeurs et des normes qui proviennent de ses observations ou
de ses lectures, mais qui ne constituent aucunement une doctrine homogène
et cohérente qui serait la sienne.
II. -Les «voyages comiques» de Cyrano
Pour vérifier que la Lune est un «monde» au même titre que la
Terre(9), Cyrano, qui est lui-même le héros de ses romans(10), décide d'y
aller voir. C'est ainsi que commencent ses «voyages comiques» inters
idéraux. Après une escale au Canada, il visitera la Lune puis le Soleil. Il
n'a aucun plan de voyage, mais se laisse pousser par le hasard et guider
par les nombreux personnages qu'il rencontre. Le romancier ne semble pas
non plus avoir de plan ou d'objectif. Les péripéties se succèdent sans le
moindre fil conducteur; si certaines servent de prétexte à des développe
ments philosophiques, bien d'autres ne sont que des enjolivements burles
ques apparemment gratuits.
Beaucoup d'autres utopistes ont situé leur société dans un ailleurs
absolu, soit pour pouvoir ignorer totalement la terrestre existante
(More, Campanella), soit pour la critiquer radicalement (Montesquieu, Volt
aire). Chez Cyrano, cet éloignement est surtout le moyen d'une prise de
liberté complète pour le philosophe. L' Autre Monde n'est pas censé être
parfait, idéal, il ne se présente ni comme un modèle neuf ni comme une
proposition de réforme. C'est simplement le lieu le plus commode pour
les inventions les plus folles, pour la poésie surréaliste et, le cas échéant,
pour la contestation des hiérarchies terrestres et la négation de toutes les
vérités. Cyrano n'aura entrepris le voyage vers la Lune et le Soleil que
pour se libérer des chaînes de la rationalité et de la bienséance et pour
jeter à pleines mains le doute sur les orgueilleuses certitudes des Terriens.
(9) Giordano Bruno fut envoyé au bûcher pour avoir affirmé, entre autres, la pluralité
des mondes.
(10) II se baptisera Dyrcona (anagramme de d[e] Cyrano) quand il se rendra dans le
Soleil. É. VILQUIN 18
III. - Population et démographie
dans les «autres mondes»
L'homme, l'humanité, Le concept moderne de population est presque
la population absent de l'horizon intellectuel de Cyrano, qui
se penche beaucoup plus sur l'homme que sur
l'humanité. Selon les besoins du moment, il assimile ou oppose l'un à
l'autre le Terrien et l'habitant de la Lune ou du Soleil. Sa manière de
considérer comme un tout le monde vivant, genre humain inclus, est pour
le moins audacieuse; d'ailleurs, elle fera encore scandale un siècle et demi
plus tard sous la plume de Malthus et de Darwin.
L'homme est fondamentalement un animal. C'est par pur orgueil qu'il
se considère comme le sommet de la création matérielle, et qu'il renvoie
dans un monde prétendument spirituel les êtres plus parfaits que lui. Cet
orgueil est le seul trait qui le distingue vraiment des autres êtres vivants.
Les sages habitants du Soleil disent à Cyrano : « Nous sommes des animaux
comme vous» (S., p. 186). L'homme, aveuglé par sa vanité, est bête, mé
chant, nuisible : « un homme parmi les vivants est une peste dont on devroit
purger tout État bien policé» (S., p. 199). Cyrano appelle l'humanité «une
douzaine de glorieux coquins» (L., p. 21)(ll).
Les habitants de la Lune sont des humanoïdes très grands, qui mar
chent à quatre pattes et qui prennent Cyrano pour un petit animal. Mais
le destin de celui-ci est pris en charge par un être supérieur appelé «le
démon de Socrate»(l2); c'est lui qui aurait infusé la sagesse aux maîtres
de la Rose-Croix, à Faust et à plusieurs autres personnages que Cyrano a
connus et qu'il admire manifestement : Campanella, La Mothe Le Vayer,
Gassendi et surtout Tristan L'Hermite (L., p. 66-68). Pour le démon de
Socrate, un des premiers axiomes de la sagesse est que la plupart des hom
mes ne sont que des bêtes ! (L., p. 69). Citoyen du Soleil, il est le seul
personnage des deux romans à évoquer l'effectif de la population :
«quelquefois nostre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue
vie de ses habitans, et qu'il est presque exempt de guerres et de maladies ;
de temps en temps nos magistrats envoyent des colonies dans les mondes
d'autour.» (L., p. 69)
Le Soleil serait donc exposé au surpeuplement parce que la mortalité
y est moindre que sur la Terre. Le remède au surpeuplement est l'émigrat
ion, politique déjà préconisée par Platon(13).
("' Glorieux signifie ici prétentieux.
(12) Cyrano nomme démons, sans aucune connotation péjorative, des sortes d'anges ou
d'âmes, qui constituent tantôt une espèce d'humanité supérieure, tantôt une sélection d'hom
mes qui ont mérité une certaine forme de survie après leur mort. Mais ce sont des êtres
matériels et non spirituels, car il n'y a rien dans l'univers qui ne soit matériel.
<13> Cf. É. Vilquin, « La doctrine démographique de Platon », European Demographic
Information Bulletin, 1982, n° 1, p. 16. CYRANO DE BERGERAC 1 9
Les hommes et les femmes Remarquons d'abord qu'il y a très peu
de femmes dans l'univers cyranien, ou
du moins qu'il n'en parle que rarement, et presque toujours à propos de
sexualité et de fécondité. S'il reconnaît à l'occasion l'injustice du statut
que la société réserve à la femme, il ne s'appesantit guère sur le sujet, et
ne se prive pas de lui fournir même quelques justifications. Par exemple,
l'inégalité naturelle des sexes est expliquée d'une manière cocasse. Le Pa
radis terrestre étant, malgré son nom, situé sur la Lune, nos premiers pa
rents ont dû migrer vers la Terre. Doté de pouvoirs que nous avons perdus,
Adam a pu passer d'une planète à l'autre par la seule force de son ima
gination et de son désir; mais Eve,
«que l'infirmité de son sexe rendoit plus foible et moins chaude, n'auroit pas
eu sans doute l'imaginative asses vigoureuse pour vaincre par la contention
de sa volonté le poids de la matière»,
et c'est à l'attraction quasi magnétique de son mari qu'elle doit de pouvoir
le suivre sur la Terre (L., p. 39).
Le mariage ne suscite guère de réflexions chez Cyrano -qui ne s'est
sans doute jamais marié lui-même. La seule fois qu'il en traite explicite
ment, il prône une copieuse polygamie, mais la soumet à la condition qu'il
y ait de l'amour entre les conjoints (S., p. 258).
Santé, mortalité, longévité La loi solarienne ordonne de craindre la
mort, car «qui ne craint pas de perdre la
vie est capable de l'ôter à tout le monde» ! (S., p. 260).
Par dérision, mais aussi pour relativiser dans un exemple frappant la
validité des raisonnements des moralistes de tout poil, Cyrano renverse les
justifications traditionnelles de l'interdiction de tuer son prochain: «Le
péché de massacrer un homme n'est pas si grand, par ce qu'un jour il
revivra, que de coupper un chou et luy oster la vie, à luy qui n'en a point
d'autre à espérer» (L, p. 147).
Le démon de Socrate et ses semblables solariens ont vocation à vivre
des siècles, mais ils sont obligés d'habiter un corps humain qui, lui, vieillit
et vit beaucoup moins longtemps ; quand le est vieux, le démon le
quitte pour investir celui d'un homme plus jeune qui vient de mourir (ceci
serait donc censé se passer sur Terre). C'est ainsi que les Solariens vivent
quatre mille ans, voire huit mille :
«la vie des animaux [c'est-à-dire les habitants] du Soleil est fort longue,
ils ne finissent que de mort naturelle qui n'arrive qu'au bout de sept à
huit mille ans, quand, pour les continus excès d'esprit où leur tempérament
de feu les incline, l'ordre de la matière se brouille» (S., p. 251).
En matière de population, le démon de Socrate oppose la qualité à
la quantité :
«Quoy que nous [les Solariens] ne mourions qu'après quatre mille ans et
vous [les Terriens] après un demy siècle, apprenés que, tout de mesme
qu'il n'y a pas [...] tant de plantes que de cailloux, ny tant d'insectes que
de plantes, ny tant d'animaux que d'insectes, ny tant d'hommes que d'ani- É. VILQUIN 20
maux, qu'ainsy il n'y doibt pas avoir tant de démons que d'hommes, à
cause des difficultéz qui se rencontrent à la génération d'un composé si
parfaict» (L, p. 71).
On remarquera au passage que Cyrano évalue à une cinquantaine
d'années la durée moyenne de la vie humaine sur Terre.
Les Lunariens ne se nourrissant que du fumet des aliments, leur santé
est bien meilleure que celle des Terriens, car «la nourriture n'engendre
presque point d'excrémens, qui sont l'origine de quasi touttes les maladies»
(L., p. 83). D'ailleurs, le régime alimentaire de chacun est prescrit par des
«phisionomes», sortes de médecins-diététiciens fonctionnaires (L., p. 149).
Sans entrer dans les détails, Cyrano attribue généralement une grande im
portance à l'hygiène alimentaire pour la constitution et la santé des êtres
vivants : « on avoit trouvé deux hommes sauvages plus petits que les autres
à cause des mauvaises nourritures que la solitude [c'est-à-dire la disette]
nous avoit fourni» (L, p. 108). Il a encore d'autres idées très modernes sur
la santé : «la force de l'imagination est capable de combattre touttes les ma
ladies» (L., p. 195); ce serait d'ailleurs une explication de la longévité des
premiers hommes. Celle-ci, également attribuée à la consommation du fruit
de l'Arbre de Vie, était transmissible de génération en génération, mais cette
propriété «s'éteignit dans les eaux du déluge» (L, p. 53). Cyrano n'ignore
pas l'effet placebo : on est plus sûrement guéri par un médecin en qui on a
confiance, même s'il est ignorant (L, p. 196).
Croyant (mais sous réserves, comme toujours) que l'esprit et l'âme
invisibles sont aussi matériels que le corps visible, Cyrano se préoccupe
attentivement de ce qui leur advient après la mort. Il a plusieurs théories
entre lesquelles le choix reste ouvert. Cependant, il privilégie l'idée que
la mort opère une redistribution aléatoire des atomes dans la nature, thèse
qui trouve son application la plus achevée dans la «belle mort» : la plus
belle mort, réservée aux philosophes âgés irréprochables, est le suicide so
lennel, immédiatement suivi d'une sorte de recyclage de son corps et de
son esprit par le biais de l'anthropophagie et de la copulation. Le philo
sophe se poignarde, ses amis se gorgent de son sang,
« enfin, toutte la troupe repue, on introduit à chacun au bout de quatre à
cinq heures une fille de seize ou dix-sept ans, et pendant trois ou
jours qu'ils sont à gouster les délices de l'amour, ils ne sont nourris que
de la chair du mort qu'on leur faict manger toutte crue, affin que si de
ces enbrassemens il peut naistre quelque chose, ils soient comme assurés
que c'est leur amy qui survit» (L., p. 183-184).
Sexe et reproduction
Les mœurs sexuelles des habitants de la Lune sont très libérales.
«Ce n'est pas qu'en ce pays l'impudicité soit un crime; au contraire, hors
les coupables convaincus, tout homme a pouvoir sur toutte femme, et une
femme tout de mesme pourroit appeler un homme en justice qui l'auroit
refusée» (L, p. 121).

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