Dans la Sicile du XVIIIe siècle : pauvreté et disette - article ; n°2 ; vol.13, pg 265-276

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1958 - Volume 13 - Numéro 2 - Pages 265-276
12 pages
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Publié le : mercredi 1 janvier 1958
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Salvatore Francesco Romano
Dans la Sicile du XVIIIe siècle : pauvreté et disette
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 13e année, N. 2, 1958. pp. 265-276.
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Romano Salvatore Francesco. Dans la Sicile du XVIIIe siècle : pauvreté et disette. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 13e année, N. 2, 1958. pp. 265-276.
doi : 10.3406/ahess.1958.2733
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1958_num_13_2_2733LA SICILE DU XVIIP SIÈCLE : DANS
PAUVRETÉ ET DISETTE
Comme dans tant d'autres régions d'Europe 1, la Sicile comptait,
vers le milieu du xvine siècle, une grande quantité de paysans
sans travail, réduits à une condition désespérée, mendiant à travers l'île
au rythme des saisons et des hasards des récoltes, à l'occasion s'adonnant
au vol, au brigandage, ou gagnant la capitale — Palerme — à la recherche,
pour vivre, de quelques libéralités du gouvernement ou de riches parti
culiers.
A Palerme, la disette de blé de 1772, qu'accompagna une grave pénurie
de légumes et autres produits alimentaires, accentua encore l'habituel
spectacle. Durant ces mois, écrit Bianchini, « les pauvres accouraient de
partout à Palerme et étaient entretenus aux frais de la commune » 2.
Les voyageurs, en visite dans l'île, ne pouvaient pas n'être pas frappés
par « cette troupe de populace qui, après avoir épuisé les campagnes,
bouillonnait dans la ville » 8. Sortant du palais Pretorio de Palerme (sur
la droite et la gauche de la place), l'étranger ne pouvait éviter de jeter
un regard sur les bancs, ou bien, débouchant sur la place Vigliena, sur
les angles des quatre fontaines, où nombre de « basses gens » accroupis
au soleil ou étendus par terre mendiaient une obole ou une occupation
occasionnelle 4. Ailleurs aussi s'étalait la même misère : « II suffit de
se promener un soir d'été à la Marina, écrivait le directeur du Collège du
Bon-Pasteur, ou d'entrer dans une église lors des quatre heures, pour se
1. Sous Louis XV, on estimait à 28 ou 30 000 les mendiants de Paris (Ducbos,
Mémoires secrets sur ú règne de Louis XV, Paris, 1864, t. II, p. 193). — « Dans les
années où la récolte est médiocre et le prix du pain élevé, comme en 1725, les ouvriers
se révoltent... A Caen, à Lisieux, à Rouen, émeutes et pillages. Et l'armée des mend
iants s'accroît. On les enferme dans des hôpitaux, suivant la coutume ; mais n'ayant
pas de quoi les nourrir, les administrateurs les relâchent ; et la maréchaussée, pitoyable
à ces malheureux, refuse de les arrêter, si bien que le roi doit recruter des archers en
Suisse » (Philippe Sagnac, La formation de la Société française moderne, ,Paris, 1945,
t. II, p. 72). Cette situation du premier tiers du xviii6 siècle a beaucoup d'analogies
avec celle qui règne en Sicile. — Pour l'extension des disettes en Europe au xviii6 siècle,
voir : Kawan, Esodi e carestie in Europa, dans Atti dell 'Academia dei Lincei (1932),
p. 290-291, 293, 345. — Voir, pour le xvie siècle, les pages suggestives de F. Braudel,
Philippe II et la Méditerranée, éd. italienne, Turin, 1953, t. II, p. 873-878.
2. Ludovico Bianchini, Storia économico-civile di Sicilia, Palerme, 1841, 2 vol.,
t. II, p. 11.
3. Lettres sur la Sicile, p. 5-6. — Cf. J. H. Baktels, Briefe iiber Kalabrien und
Sicilien, Gôttingen, 1789-1792, vol. III, p. 579-580.
4. G. Pitre, La vita a Palermo cento e più anni fa, Florence, 1944, t. I, p. 21 et
suiv.
265 ANNALES
rendre compte du nombre de joyeux mendiants. г » Toute la ville est peu
ou prou encombrée « de ces misérables désœuvrés » chaque jour plus nomb
reux, bien que « le sage bras du gouvernement ait tant de fois cherché
à y porter remède » 2.
Les révoltes populaires, habituellement révoltes de la faim, prenaient
corps régulièrement dans cette couche sociale d'oisifs, de mendiants :
cette classe comprenait, selon le marquis de Villabianca, comme dans la
Rome antique, « la plèbe la plus vile et la plus hostile et la catégorie de
gens jugée inutile pour la République, mais bonne pour la guerre et très
utile pour faire des enfants et de la population » et qu'il appelait « l'Ordre
des prolétaires » 3.
En vérité, c'était là une masse assez hétérogène : ces malheureux et
mendiants qui venaient des campagnes à Palerme, étaient surtout des
paysans ruinés pour une raison ou pour une autre, des ouvriers agricoles
chassés des terres par suite de l'extension du fermage ; tous se rendaient
en ville à la recherche d'un emploi éventuel, d'un subside, d'un simple
secours de l'Etat. Nombreux étaient dans la seconde moitié du xvine siècle,
rapporte un contemporain, « les cultivateurs qui, tournant le dos aux
campagnes, entraient en ville pour grossir le nombre des domestiques »,
tandis que la plus grande partie « pour notre honte se laissent englober
dans la troupe dense des miséreux volontaires, souvent des vagabonds
oisifs » 4. Le vice-roi Caracciolo constatait une tendance à fuir ce qu'il
appelait la fatigue des travaux champêtres : « une grande partie des
agriculteurs se transformant en artisans, en domestiques, dont la vie est
moins dure et le travail mieux rétribué » 5.
Mais il s'agissait là des plus fortunés, de ceux qui réussissaient à se
faire engager comme ouvriers ou comme serviteurs dans quelque maison
patricienne ; le note le marquis Giarrizzo, la majorité allait
rejoindre les bandes misérables des mendiants. Leur sort était le sort
commun. Effectivement, avant même que Caracciolo, abolissant entre
1781 et 1784 la servitude de la glèbe, institue la catégorie juridique
1. Carlo Santacolomba, Ueducazione délia gioventù civile, Palerme, Rapetti,
1775, p. 371-873.
2. Carlo op. cit.
3. Villabianca, Diario, éd. Di Marzo, t. XI, p. 205-306. Disettes et révoltes
jalonnent l'histoire du Royaume de Naples aux siècles précédents. Pour la Sicile au
xvne siècle, voir : Carlo Guida. Le insurrezioni délia fame a Trapani nel secolo XVII,
Trapani, 1940.
4. D. Giarrizzo, Prospetto di saggi economici e politici sulla pubblica félicita délia
Sicilia, Palerme, 1788, p. 23.
5. D. Caracciolo, Riflessioni sulVeconomia e Vestrazione dei frumenti délia Sicilia
Jatte in occasione délia carestia del 1784-1785, Palerme, 1785, Ed. Custodi, Economisti
italiani, t. XL, Milan, 1805, p. 247.
266 DU XVIII* SIÈCLE SICILE
(comme Га observé Loncao г) des petits manœuvres « sans feu ni lieu »,
la généralisation du fermage les avait déjà en partie créés parmi les habi
tants de la campagne, mettant beaucoup d'entre eux dans la situation
de ne plus rien posséder, même pas la ressource d'un travail saisonnier.
Ecrasés par les lois coercitives sur le travail, soumis au payement d'impôts
abusifs, étouffés par l'accumulation des capitaux entre les mains des fer
miers, les petits cultivateurs qui avaient joui dans les siècles précédents
de conditions de vie supportables, voire de quelques moments de prospér
ité, se trouvaient maintenant réduits à une condition de misère extrême 2.
Un long et laborieux processus de transformation s'était établi peu
à peu dans les campagnes de l'île durant les siècles précédents. Déjà vers
le milieu du xvie siècle, les lois coercitives des communes sur le travail
agricole imposant l'augmentation de la durée du travail, empêchant la
hausse des salaires, étaient le signe d'une tendance, insuffisamment endi
guée par les pragmatiques de Charles Quint {De Baronibus, 1536) et de
Philippe II (1559) 3 : elle aboutissait à emprisonner les producteurs
indépendants dans un réseau de droits prohibitifs, concernant l'usage
des fours, des pâturages et des moulins, étouffer la production agricole
du cultivateur libre par la fixation de prix de vente des produits à des
taux favorisant l'accumulation des produits de la terre entre les mains
des propriétaires terriens 4.
D'aucuns ont cru voir, du moins pour une partie de la Sicile, l'origine
principale de la fortune de ces propriétaires terriens (qui scella la ruine
des petits cultivateurs) dans le développement de la masseria, forme de
fermage liée au développement général des rapports mercantiles et monét
aires entre le xvie et le xvine siècle. « La masseria suivit historiquement
l'emphytéose et naquit du système des fermages », a noté un spécialiste
1. E. Loncao, II lavoro e le classi rurali in Sicilia, Palerme, 1900, p. 77 et 87 ;
du même, Le origini del latifondo in Sicilia, Palerme, 1899. Il convient de souligner,
comme le fait précisément Loncao, qu'il s'agissait de la création juridique des ma
nœuvres, c'est-à-dire d'une condition négative destinée à « libérer » pratiquement le
travailleur agricole même de la possibilité de trouver un travail saisonnier ou une
occupation sporadique. En fait, l'acte juridique sanctionnait un état de choses établi
à la suite des rapports nouveaux introduits dans les relations entre propriétaires et
cultivateurs (entre autres, par l'intermédiaire du fermier qui afferme en grand et sous-
afferme à son gré) : transformation des petits fermiers en journaliers salariés, plus
généralement et plus simplement passage de ces cultivateurs et ouvriers agricoles à la
catégorie de « pauvres sans feu ni lieu », pour reprendre la formule de Marx (Le Capital,
livre I).
2. G. Verdibame, Le istituzioni sociali e politické di alcuni municipi délia Sicilia
orientale nel '500, '600 e '700, dans Archivio Storico per la Sicilia Orientale (1904).
3. Pragm. Regni Siciliae, Titre 70, pragm. 5, t. 61.
4. E. Loncao, II lavoro e le classi rurali in Sicilia, p. 45-17.
267 ANNALES
des contrats agraires de cette époque. La transformation économique
greffa sur l'institution emphytéotique moribonde un nouveau système
de production qui fut la masscria, conséquence de la diminution de la
production, de l'augmentation de la population, des difficultés accablant
les cultivateurs indépendants et les petits propriétaires libres 1. La masseria,
forme de fermage de fonds rustiques moyennant le payement d'un droit
annuel généralement peu élevé, en nature ou en argent, avait d'abord
encouragé les fermiers à améliorer les cultures de terres éloignées que les
seigneurs avaient laissées en friche. Masseria et emphytéose, avec leurs
versements de droits peu élevés, spécialement sur les terres ecclésias
tiques, avaient favorisé l'augmentation des spéculations agricoles et
pastorales (gabelles) et assuré la fortune des receveurs de gabelles que
favorisèrent également plus tard la dévaluation de l'argent et le renché
rissement des produits agricoles. Dans cette situation, tandis que les
fermiers s'enrichissaient, la propriété féodale traversait une crise. Et
par ailleurs, la hausse du salaire du travailleur agricole ne compensait
pas le renchérissement des produits nécessaires à l'alimentation de la
main-d'œuvre. Lorsque plus tard, au xvne siècle notamment, certains
liens féodaux tombèrent et que les salaires diminuèrent à la suite des
oscillations monétaires sur le prix des produits agricoles, également en
baisse, les contrats de fermage ne se renouvelèrent plus : « de là surgit
et s'accentua la question du paupérisme des classes rurales et la lutte
de classes en Sicile entre paysans et fermiers, entre ces derniers et les
grands propriétaires terriens » 2.
C'est par ces voies, et d'autres, que le petit cultivateur indépendant
alla vers sa ruine. Et s'il n'est pas établi qu'à la suite de cette évolution
le nombre des paysans obligés de travailler en tant que salariés sur les
terres d'autrui se soit accru, il reste certain qu'aidée par l'usurpation
commise par nobles et bourgeois des droits et usages dont ils avaient
jadis joui plus largement sur les terres communales et domaniales, elle
a mené de larges couches de petits cultivateurs et travailleurs agricoles
à l'indigence, la misère et la mendicité. Les lois coercitives et les usages
exploitant à l'extrême l'ouvrier agricole aggravaient encore sa triste
condition ; pour lui s'ouvrait, souvent inévitable sinon préférable, la
porte de sortie du vagabondage et de la mendicité.
Ne jouissant plus de tous ces droits que l'Etat féodal accordait cepen
dant aux paysans sur les terres communales et domaniales, le travailleur
agricole sicilien qui, à la fin du xvme siècle n'était déjà plus — et depuis
un certain temps — un serf de la glèbe, restait néanmoins uniquement
1. G. Verdirame, Disciplina del lavoro agricole in alcuni municipi délia Sicilia
nei'500, '600 e '700, dans Archixňo Storico per la Sicilia Orientale (1918), p. 170 et suiv.
2. G. art. cité, p. 172. — E. Loncao, II lavoro e le classi rurali in
Sicilia, p. 45 et suiv. — G. Ricca Salerno, La questione agraria in Sicilia, dans
Nuova Aniologia, 15 févr. 1895.
268 DU XVIII* SIÈCLE SICILE
et irrémédiablement un misérable dans le sens le plus absolu du terme * :
il forme une classe de pauvres « permanents », qui ne sont même pas occa
sionnellement salariés, vivent grâce à la nourriture que leur fournissent
l'Eglise et les communautés locales auprès desquelles existe, au
xvine siècle, la « colonne frumentaire » destinée à les nourrir dans les
périodes les plus dures.
C'était la masse de ces malheureux qui alimentait le flot périodique
des pauvres et des mendiants se dirigeant de la campagne vers la ville :
spectacle qui n'est certes pas propre à la Sicile 2.
En face de cette foule encombrante d'indigents et de mendiants qui
remplissaient la capitale, l'attitude du gouvernement oscillait habituell
ement entre une certaine sympathie charitable et l'ordre draconien de les
remettre le plus rapidement possible à la merci des seigneurs et des
fermiers. Le vice-roi Fogliani, à l'occasion de la disette de 1764, et le vice-
roi Caramanico, en 1793, prirent la même mesure, obligeant tous les
1. Le fait de ne pas avoir tenu compte de cette phase caractéristique delà vie sociale
des campagnes siciliennes, explique la contradiction entre l'affirmation de E. Pontieri
(II tramonto del baronaggio siciliano, Florence, 1943, p. 68) qui voit les fermes passer
des fermiers aux journaliers vivant « du maigre produit de leur travail », et l'obser
vation de R. Romeo (II Risorgimento in Sicilia, Bari, 1950, p. 29) disant que « le
nombre de ceux qui passèrent de l'état de petits fermiers à celui de journaliers ne devait
pas être très important ». Romeo, considérant l'augmentation des sous-fermiers dans
la période suivante, d'après les Mémoires de P. Balsamo (confirmée par N. Palmieri,
Saggio sulle cause e rimedi délie angustie attuali [1826] dans Opere, Palerme, 1883,
p. 139), y voit pour les campagnes siciliennes un signe de développement différent
dans les rapports entre propriétaires et cultivateurs de la seconde moitié du xviii6 siècle.
En réalité, ces sous-fermiers de troisième main sont ces paysans grâce à qui, à la fin
du XVIIIe siècle et dans les premières décades du xixe, « la terre était misérablement
égratignée par de méchantes charrues que tiraient des mules boiteuses, voire des ânes > ;
« misérables, écrivait Palmieri (op. cit., p. 139), ils cessèrent d'être utiles comme
ouvriers et devinrent dangereux comme agriculteurs » ; ces sous-fermiers étaient en
fait recrutés parmi la troupe de miséreux campagnards qui s'était formée précédemment,
ou du moins les groupes qui avaient à peine réussi à échapper à la mendicité
en conservant une mule boiteuse ou un âne ; de toute façon, ils en provenaient d'une
manière ou d'une autre. La misère dans laquelle de larges couches étaient tombées,
ou la crainte d'y tomber, poussait ces cultivateurs à se soumettre à un travail pénible
sous des conditions abusives par lesquelles, disait Palmieri, le cultivateur vivait en
fait continuellement en dette avec son patron, qui lui fournissait les « secours », ou
obligé de le voler. Mais dans les conditions d'appauvrissement général, c'était une
ressource différente, et préférable à la pure misère et à la mendicité.
2. Parmi les maux du siècle que Gaetano Filangieri énumère dans sa Scienza
délia Legislazione (1788) ne manque pas la constatation, se référant évidemment à
Naples, que « de nombreux êtres qui pourraient cultiver la terre et multiplier le chiffre
de ses productions, fuient persécutés par la misère dans les villes pour y mendier un
pain qu'ils pourraient eux-mêmes fournir aux autres ou pour vendre leur oisiveté à
un riche plus oiseux qu'eux » (Scienza délia Legislazione, éd. Villari, Florence, 1864,
t. I, p. 248).
269 ANNALES
pauvres et les mendiants arrivés dans la capitale à retourner au plus
vite dans les terres domaniales ou dans les communautés (universita)
d'où ils venaient. De leur côté, parmi les classes privilégiées, n'étaient
pas rares ceux qui adoptaient une attitude sévère à l'égard de « ce nombre
prodigieux de gueux qui, accourant de tout le royaume vers la capitale,
erraient à travers les rues, troublant la tranquillité des habitants par leurs
importunités, les détournant de leurs occupations domestiques et de
affaires » *.
Et le marquis Giarrizzo, qui trouvait honteux que les campagnes
demeurassent désertes, proposait tout bonnement de ne pas laisser en
paix cette minorité qui avait réussi à obtenir un emploi en ville, suggérant
au gouvernement de rendre pénible « par des interdictions et des licenci
ements la vie de ces manœuvres », c'est-à-dire de ces journaliers agricoles
qui avaient trouvé du travail soit comme domestiques auprès de quelque
seigneur, soit dans un autre métier 2.
Cependant les événements de 1764 révélèrent de façon dramatique
d'autres aspects des conditions sociales qui régnaient dans l'île au
xvme siècle et de la manière dont se développaient certains rapports
mercantiles dans les campagnes.
Si, selon certains chroniqueurs, presque tout ce qui arriva dans les
années 1763-1764 dériva d'une grave disette — et ViJlabianca, calculant
qu'il manquait 300 000 saumées de froment pour couvrir le ravitaillement
de l'île, put affirmer que « la récolte de 1763 avait été mauvaise, voire
désastreuse » 8 — quelques historiens hésitaient à identifier à une véritable
disette les faits qui se produisirent alors. Tout d'abord, comme l'écrivait
Bianchini, il y a le fait qu'à peine le blé étranger introduit en Sicile, la
saumée qui avait atteint le prix de 7 onces 10 tari, descendit brusquement
à 2 onces : « cette disette avait été exagérée » par ceux qui y trouvaient
leur intérêt, remarque l'historien de l'économie sicilienne de cette époque 4.
C'était en fait une manœuvre classique de spéculation, réalisée parfois
même sur la « colonne frumentaire », cette somme d'argent déposée
auprès de l'administration municipale, dont l'emploi était réservé exclu-
1. G. E. Di Blasi, Storia di Sicilia, Païenne, 1864, t. III, p. 430. — Pitre, op.
cit., t. II, p. 270-272.
2. D. Giarrizzo, loc. cit. Le passage de l'ouvrier agricole à l'état de serviteur de
maison, revêt à la même époque un relief et un caractère particuliers en Russie, où,
sous Catherine II, le service d'une maison seigneuriale occupait environ 300 per
sonnes ; la moitié de la population paysanne était réduite à cette forme de servage do
mestique. Sur cette catégorie spéciale de dvorovie, voir : B. D. Grkkov, Kresťiane na
Rusi, Moscou, 1946 ; — V. Tapie, La question paysanne en Russie aux XVIIe et
XVIIIe siècles (Communication au Xe Congrès international des Sciences historiques,
t. VII, p. 291-292).
3. Villabianca, Diatio, t. XI, à cette date.
4. L. Bianchini, op. cit., t. II, p. 224. Voir une comparaison utile pour la période
de disette de 1763 : A. de Crescenzio, La carestia del 1763 nel Regno di Napoli, dans
Archivio Storico Salernitano, t. III (1935), p. 23-31, qui indique, d'après la relation
d'un notaire de San Gregorio Magno, les prix des denrées durant la disette.
270 DU XVIII* SIÈCLE SICILE
sivement à la nourriture des besogneux en cas de disette : car même dans
ce secteur, note Bianchini, « parfois, pour avoir la possibilité de la dépens
er et d'en retirer des bénéfices illicites, on simulait les disettes » x.
Les manœuvres de spéculations sur le blé, mises en œuvre non seu
lement en Sicile, mais aussi dans les Etats du Saint-Siège, à Naples et
dans le Piémont, étaient organisées de la manière que voici : « L'expor
tation des céréales était interdite sous prétexte que les entrepôts n'en
contenaient pas suffisamment en cas de disette. Dès que, à la suite de
cette interdiction d'exportation, les prix avaient baissé, ceux qui avaient
promulgué les ordonnances et leurs favoris (qui jouissaient de beaucoup
de crédit), ou les marchands qui concluaient l'affaire avec eux (et en
partageaient le bénéfice), accaparaient à bon marché des céréales, puis
les exportaient grâce à des licences dans des régions où les prix étaient
hauts. 2 » A Palerme, les « courtiers » qui servaient d'intermédiaires
entre les marchands, les nobles et les fonctionnaires dans les « fraudes,
les duperies et les faillites qui se produisent de jour en jour au mépris
de la bonne foi, écrit Caracciolo, et beaucoup de familles, surtout de
l'aristocratie, sont mêlées à ce jeu » 3, se réunissaient en un lieu dit
« Madonna del Cassero » près de la rue principale du côté de la Marina et
y faisaient leurs négociations « à la manière d'une bourse ». Les spécula
tions sur le commerce du blé étaient pratiquées dans la seconde moitié
du xvine siècle parmi les nobles et les fonctionnaires, souvent au moyen
de transactions feintes dans le but d'abaisser le prix du blé pour en favo
riser l'accumulation. « De sorte que circulent dans la place plus d'un
million de saumées, écrit Caracciolo, alors qu'en réalité on n'a pas vendu
ou acheté le tiers ou le quart de ce million aérien. Par ces négociations
feintes, on en vient à annoncer plus que le besoin réel en blé, si bien qu'il
augmente et renchérit sans juste motif. 4 »
En 1763, la médiocrité de la récolte n'eût certes pas produit les incon
vénients qui en résultèrent si l'on avait réussi, rapporte une relation
contemporaine, à « faire sortir le blé des cachettes des avares » 5. Les
1. L. Bianchini, op. cit., t. II, p. 226.
2. I. M. Kulischek, Storia economica del Medioevo e deWEtà moderna, trad, ital.,
Florence, 1055, t. II, p. 394.
8. Archivio di Stato, Palerme, Real Segreteria, busta 3080, 4 août 1785.
4. Akchivio di Stato, Naples, Giunta di Sicilia, f° 648, 8 sept. 1785. La disette
de 1785, sous le règne du vice-roi Caracciolo, fut également partiellement causée par
les manœuvres de spéculation sur l'exportation du commerce du blé, puisque le prési
dent du royaume, Sanseverino, concéda en l'absence du vice-roi la liberté d'exportat
ion. A ce sujet, voir : F. Bkancato, II Caracciolo e suo tentative di riforme in Sicilia,
Palerme, 1946, p. 198-208, et, du même, II commercio dei grani neV700 in
dans Archivio Storico Sicilianio, 1947, p. 25.
5. Memoria, ossia Relazione délia Carestia dei grani accaduta nel Regno di Sicilia
Vanno 1763-1764 (Bibl. comm. de Palerme, rns. Q.q.h. 177). C'est la relation inédite
d'un député à l'Ospedale Grande, Férudit Gabriello Lancellotto Castello, prince de
Torremuzza. Voir : D. Scina, Prospetto délia storia letteraria di Sicilia nel Secolo XVIII,
Païenne, 1827, t. III, p. 234.
271 ANNALES
mesures du gouvernement — qui voulut fixer le prix du blé pour en freiner
l'augmentation et qui créa une commission chargée d'inspecter les dépôts
de blé et d'en solliciter la mise en vente — produisaient l'effet contraire
à celui qui avait été prévu. Les propriétaires de blé, « se flattant avec
raison que le blé monterait à un prix exorbitant durant l'hiver et au prin
temps, s'efforçaient plus que jamais de le cacher et imaginaient mille
moyens pour le conserver à l'abri, en dépit de tant de sévères injonctions
et de menaçantes sanctions » x. De sorte que la mission des commissaires
demeura sans effet. Et l'on commença dès lors à redouter (ce qui se pro
duisit réellement l'hiver suivant ) l'afflux à Païenne d'un grand nombre
de pauvres de toutes les régions de l'intérieur, « l'expérience démontrant
en semblables cas, dit la relation, que les mendiants se trouvant dépourvus
dans leur propre patrie des secours charitables qui leur auraient permis
de résister à la faim, ils accourent toujours dans les grandes villes et plus
spécialement dans la capitale où ils pensent trouver plus facilement auprès
des personnes nobles, riches et policées, l'aide qu'ils ne rencontrent pas
dans les petites communautés » a.
Il s'écoula en effet peu de temps avant qu'un grand nombre de cam
pagnards dénués de tout s'abattît sur Palerme durant l'hiver 1763 :
pauvres, mendiants, gens affamés venant de toutes les parties de l'inté
rieur de l'île, « ne trouvant aucun moyen de subvenir dans leur pays,
accouraient en foule dans la capitale où ils espéraient pouvoir se rassasier »,
raconte Di Blasi qui en fut témoin 3. Ces malheureux étaient si nombreux
que l'Hospice des Pauvres (Albergo dei Poveri) ne suffit pas à les accueillir
et, le gouvernement ne voulant pas les laisser errer à travers la ville, ils
furent enfermés de force dans des entrepôts du Sénat situés près de l'église
du Spasimo à Kalsa, aménagés tant bien que mal en vue de leur héber
gement 4. Parmi ces indigents entassés sûr peu d'espace, nourris d'un
simple potage, dormant sans couverture sur des bat-flanc, éclata bien
rapidement une épidémie de « fièvres malignes » qui gagna aussi une partie
des personnes chargées du contrôle et du soin de cet hospice improvisé 5.
Aussi le vice-roi Fogliani décida-t-il le 27 mars 1764 de les expulser
en masse de la ville. Les régnicoles, c'est-à-dire ceux qui provenaient de
l'intérieur de l'île et qui se trouvaient en majorité, devaient être renvoyés
« respectivement à leurs seigneurs et à leurs communautés ». L'opération
fut exécutée par la force le 29 mars au moyen de patrouilles de soldats
qui accompagnèrent ces malheureux et ces infirmes hors des murs, les
1. Ibidem, f° 2 v°.
2.f° 4 v<».
8. G. E. ш Blasi, Storia di Sicilia, cit., p. 430.
4. Il y avait 1 200 pauvres logés à la Kalsa et plus de 500 à l'hospice dee pauvre*
(G. E. di Blasi, op. cit., p. 431).
5. Mernoria, ossia Relazione délia Carestia..., p. 25. — Sur la fondation de Г « albergo
dei Poveri » : G. Gulino, La Sicilia e Carlo di Borbone, Palerme, 1940, p. 36-37.
272 DU XVIII* SIÈCLE SICILE
abandonnant à leur sort. L'accueil que leur firent les seigneurs ne dut
pas être encourageant, puisque, note notre scrupuleux chroniqueur, ces
pauvres malades « rentrèrent presque tous dans la ville qui s'en trouva
submergée en peu de temps ; beaucoup d'entre eux, malades, venaient
pour être recueillis à l'Ospedale Grande » г.
Cependant, bien plus que l'épidémie — qui s'étendit pourtant très
rapidement à d'autres parties de l'île — ce fut la faim qui fit mourir
cette année-là un grand nombre de Siciliens. Selon la relation détaillée
que nous avons citée, « dans beaucoup d'endroits, les gens mouraient en
masse soit faute de pain, soit par suite des maux causés par la disette ;
car le peu de blé que les avares faisaient circuler au fur et à mesure
était vendu à des prix exorbitants » 3. L'épidémie et la mortalité ne
diminuèrent que lorsqu'on commença « à faire du pain dans les fours
publics avec le blé de la nouvelle récolte », car le blé qu'avait fourni
auparavant le marchand génois Ambrogio Gazzini, arrivé le 29 mars,
était « de qualité infecte » et malsain, comme le rapporte un contem
porain 4.
Si Di Blasi écrivait quarante ans plus tard que « la mortalité n'avait
pas été aussi forte que l'avaient dit, avec exagération, les gazettes »,
il calculait néanmoins que plus de 30 000 personnes avaient certainement
succombé en Sicile cette année-là б ; et puisque — tout en n'accordant
à ce chiffre qu'une valeur approximative — le recensement fait en 1770
par Fogliano évaluait la population de l'île tout entière à 1 176 000 habi
tants environ, le nombre des décès correspondrait à près de 2,5 % de
l'ensemble de la population e.
1. Memoria, ossia Rekizione délia CaresHa..., f° 18.
2. Dettaglio délia penuria del 1764 per la città di Messina (Bibl. comm. de Palerme,
Q.q.E. 48 n° 6). Memoria ossia Relazione délia Carestia..., f° 23.
3. Memoria, ossia Relazione délia Carestia..., f° 25. Le spectacle de la mort causée
par la faim en périodes de disette est devenu presque conventionnel par sa répéti
tion : « pour subvenir à leurs jours, les pauvres se nourrissaient en beaucoup d'endroits
d'herbe, de feuilles, de viande et de sang d'animaux » (Bibl. comm. de Palerme, ms. sur
la disette de 1784-1785, Q.q.d. 106, f° 143-144). Il est décrit par des poètes ; ainsi Meli
écrivait-il lors de la disette de 1793 : « L'erbi cchiu vili e inutili — li radici nocivi —
eu l'animali spartinu — l'omini appena vivi. » Et à Palerme même il voyait : « Mmezzu
li strati pubblici — lu passaggeru abbucca — eu facci smunta e pallida — eu роса
d'erba in bucca » (G. Meli, Poesie, Ode à S. E. Francesco ď Aquino, principe di Cara-
minico). — Au sujet de la mortalité durant la disette de 1793, voir : D'Angelo, Giornale
(manuscrit ; Bibl. comm. de Palerme, p. 45-46), et pour la disette de 1785, voir : Bban-
cato, op. cit., p. 198-208).
4. Memoria, ossia Relazione délia Carestia..., f° 25 ; Villabianca, Diario, op. cit.
5. G. E. di Blasi, Storia di Sicilia, t. III, p. 433.
6. D. E. di op. cit., p. 483. Lors de la pénurie qui éclata dans plusieurs pays
en 1770, 150 000 personnes moururent en Saxe, 180 000 en Bohême, selon les rense
ignements donnés par Kawan, art. cit., p. 293-345.
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Annales (13e année, avril-juin 1958, n° 2) б

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