De l'appréhension des significations implicites : les syllogismes tronqués - article ; n°3 ; vol.93, pg 345-378

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L'année psychologique - Année 1993 - Volume 93 - Numéro 3 - Pages 345-378
Summary : Understanding implicit meanings : Incomplete syllogisms.
Various linguistic and psycholinguistic studies have been realized concerning processes activated by subjects in order to grasp informations not explicitly contained in statements. These processes seem to be based on the search of coherence.
We examine here how connectives can remove ambiguity. Our hypothesis is that these processes do not only depend on argumentative coherence of propositions but also on the subjects' knowledge. Connective instructions can reinforce, or on the contrary obscure, this coherence.
Two experiments on the processing of isolated complex sentences (incomplete syllogisms without major premiss) are presented here. These incomplete syllogisms were presented varying the connective between minor premiss and conclusion and the argumentative orientation of these two propositions (which could be co-orientated or anti-orientated).
Results show that both argumentative coherence and connective instructions interfer. However one may prevail over the other, it depends on item coherence.
Thus we show that when items are coherent, subjects use an « automatic data processing » and they do not take into account connective instructions. On the contrary, when items are not coherent, subjects try to find a plausible statement. Two strategies are applied, subjects take into account connective instructions and re-establish coherence or they ignore these instructions. It depends on connective strength.
The Frenck connective « Mais » (« but ») can thus be interpreted in two different ways : when items are not coherent (when the two propositions are co-orientated), it can express either a rejection of the universe proposed in the first proposition or a justification/explanation of the universe proposed.
Contrary, the French connective « Cependant » (« however ») has greater strength, so that it is always interpreted as introducing an opposition, even if the two propositions are co-orientated.
Key-words : inference, implicit meaning, connectives, language comprehension, coherence.
Résumé
De nombreuses études, tant en linguistique qu'en psycholinguistique, ont porté sur les mécanismes inférentiels mis en œuvre par les sujets afin de mettre au jour des informations non contenues explicitement dans des énoncés. Il semble que cette recherche se fonde sur la cohérence interne des énoncés.
Nous analysons le rôle joué par les connecteurs dans la mise en œuvre de ces mécanismes. Nous faisons l'hypothèse que ces processus reposent non seulement sur la cohérence argumentative des propositions mais également sur les savoirs activés par les sujets. Les instructions du connecteur venant renforcer (ou au contraire déstabiliser) cette cohérence. Deux expérimentations relatives au traitement de phrases complexes (correspondant à des syllogismes incomplets dans lesquels on a supprimé la prémisse majeure) sont présentées ici. Ces syllogismes incomplets ont été testés en faisant varier le connecteur reliant la prémisse mineure et la conclusion et l'orientation argumentative de ces deux propositions (qui pouvaient être coorientées ou anti-orientées).
Les résultats mettent en évidence le fait que les deux facteurs (cohérence argumentative et instructions du connecteur) sont pris en compte. Toutefois, l'un peut être privilégié aux dépens de l'autre, cela dépend de la cohérence des énoncés.
Nous avons ainsi pu montrer que lorsque les items sont cohérents, les sujets appliquent un traitement automatique, ce qui les conduit à privilégier le contenu des énoncés et à négliger les instructions véhiculées par le joncteur. Par contre, lorsque les items sont non cohérents, on assiste à deux phénomènes différents qui sont dus à une recherche de plausibilité. Soit le sujet privilégie le contenu et ignore les instructions du joncteur, soit il prend en compte ces instructions et rétablit la cohérence en imaginant un contexte explicatif. Le choix de l'une ou l'autre de ces stratégies dépend de la force du connecteur.
Un énoncé contenant le connecteur « mais » peut ainsi recevoir deux lectures différentes : quand les items sont cohérents (c'est-à-dire lorsque les deux propositions sont anti-orientées) il peut exprimer un rejet de l'univers proposé au départ, par contre lorsque les items sont non cohérents (propositions co-orientées) il peut exprimer l'introduction d'une justification/explication de cet univers. A l'opposé, le connecteur « Pourtant » impose des contraintes interprétatives plus fortes, il est ainsi toujours interprété comme introduisant une opposition et ce même, si les contenus des deux propositions qu'il relie sont co-orientées.
Mots clefs : inférence, signification implicite, connecteurs, compréhension du langage, cohérence.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Edith Sales-Wuillemin
De l'appréhension des significations implicites : les syllogismes
tronqués
In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°3. pp. 345-378.
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Sales-Wuillemin Edith. De l'appréhension des significations implicites : les syllogismes tronqués. In: L'année psychologique.
1993 vol. 93, n°3. pp. 345-378.
doi : 10.3406/psy.1993.28700
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1993_num_93_3_28700Abstract
Summary : Understanding implicit meanings : Incomplete syllogisms.
Various linguistic and psycholinguistic studies have been realized concerning processes activated by
subjects in order to grasp informations not explicitly contained in statements. These seem to
be based on the search of coherence.
We examine here how connectives can remove ambiguity. Our hypothesis is that these processes do
not only depend on argumentative coherence of propositions but also on the subjects' knowledge.
Connective instructions can reinforce, or on the contrary obscure, this coherence.
Two experiments on the processing of isolated complex sentences (incomplete syllogisms without major
premiss) are presented here. These incomplete syllogisms were presented varying the connective
between minor premiss and conclusion and the argumentative orientation of these two propositions
(which could be co-orientated or anti-orientated).
Results show that both argumentative coherence and connective instructions interfer. However one may
prevail over the other, it depends on item coherence.
Thus we show that when items are coherent, subjects use an « automatic data processing » and they
do not take into account connective instructions. On the contrary, when items are not coherent, subjects
try to find a plausible statement. Two strategies are applied, subjects take into account connective
instructions and re-establish coherence or they ignore these instructions. It depends on
strength.
The Frenck connective « Mais » (« but ») can thus be interpreted in two different ways : when items are
not coherent (when the two propositions are co-orientated), it can express either a rejection of the
universe proposed in the first proposition or a justification/explanation of the universe proposed.
Contrary, the French connective « Cependant » (« however ») has greater strength, so that it is always
interpreted as introducing an opposition, even if the two propositions are co-orientated.
Key-words : inference, implicit meaning, connectives, language comprehension, coherence.
Résumé
De nombreuses études, tant en linguistique qu'en psycholinguistique, ont porté sur les mécanismes
inférentiels mis en œuvre par les sujets afin de mettre au jour des informations non contenues
explicitement dans des énoncés. Il semble que cette recherche se fonde sur la cohérence interne des
énoncés.
Nous analysons le rôle joué par les connecteurs dans la mise en œuvre de ces mécanismes. Nous
faisons l'hypothèse que ces processus reposent non seulement sur la cohérence argumentative des
propositions mais également sur les savoirs activés par les sujets. Les instructions du connecteur
venant renforcer (ou au contraire déstabiliser) cette cohérence. Deux expérimentations relatives au
traitement de phrases complexes (correspondant à des syllogismes incomplets dans lesquels on a
supprimé la prémisse majeure) sont présentées ici. Ces ont été testés en
faisant varier le connecteur reliant la prémisse mineure et la conclusion et l'orientation argumentative de
ces deux propositions (qui pouvaient être coorientées ou anti-orientées).
Les résultats mettent en évidence le fait que les deux facteurs (cohérence argumentative et instructions
du connecteur) sont pris en compte. Toutefois, l'un peut être privilégié aux dépens de l'autre, cela
dépend de la cohérence des énoncés.
Nous avons ainsi pu montrer que lorsque les items sont cohérents, les sujets appliquent un traitement
automatique, ce qui les conduit à privilégier le contenu des énoncés et à négliger les instructions
véhiculées par le joncteur. Par contre, lorsque les items sont non cohérents, on assiste à deux
phénomènes différents qui sont dus à une recherche de plausibilité. Soit le sujet privilégie le contenu et
ignore les instructions du joncteur, soit il prend en compte ces instructions et rétablit la cohérence en
imaginant un contexte explicatif. Le choix de l'une ou l'autre de ces stratégies dépend de la force du
connecteur.
Un énoncé contenant le connecteur « mais » peut ainsi recevoir deux lectures différentes : quand les
items sont cohérents (c'est-à-dire lorsque les deux propositions sont anti-orientées) il peut exprimer un
rejet de l'univers proposé au départ, par contre lorsque les items sont non cohérents (propositions co-
orientées) il peut exprimer l'introduction d'une justification/explication de cet univers. A l'opposé, leconnecteur « Pourtant » impose des contraintes interprétatives plus fortes, il est ainsi toujours interprété
comme introduisant une opposition et ce même, si les contenus des deux propositions qu'il relie sont
co-orientées.
Mots clefs : inférence, signification implicite, connecteurs, compréhension du langage, cohérence.L'Année psychologique, 1993, 93, 345-378
MÉMOIRES ORIGINAUX
Groupe de Recherche sur la parole
Université Paris VIII1
DE L'APPRÉHENSION DES SIGNIFICATIONS IMPLICITES :
LES SYLLOGISMES TRONQUÉS
par Edith Sales-Wuillemin2
SUMMARY : Understanding implicit meanings : Incomplete syllogisms.
Various linguistic and psycholinguistic studies have been realized
concerning processes activated by subjects in order to grasp informations
not explicitly contained in statements. These processes seem to be based on
the search of coherence.
We examine here how connectives can remove ambiguity . Our hypot
hesis is that these processes do not only depend on argumentative coherence
of propositions but also on the subjects' knowledge. Connective instructions
can reinforce, or on the contrary obscure, this coherence.
Two experiments on the processing of isolated complex sentences (incomp
lete syllogisms without major premiss) are presented here. These incompwere presented varying the connective between minor
premiss and conclusion and the argumentative orientation of these two
propositions (which could be co-orientated or anti- orientated) .
Results show that both argumentative coherence and connective instruc
tions interfer. However one may prevail over the other, it depends on item
coherence.
Thus we show that when items are coherent, subjects use an « automatic
data processing » and they do not take into account connective instructions.
On the contrary, when items are not coherent, subjects try to find a plausible
statement. Two strategies are applied, subjects take into account connective
1. ufr 7 (ppcs), 2, rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis Cedex 02.
2. Nous tenons à remercier E. Friemel, maître de conférences à l'Univers
ité de Paris VIII, pour les conseils qu'il nous a donnés en ce qui concerne
les traitements statistiques. 346 Edith Sales-Wuillemin
instructions and re-establish coherence or they ignore these instructions. It
depends on connective strength.
The French « Mais » f« but ») can thus be interpreted in
two different ways : when items are not coherent (when the two propositions
are co-orientated) , it can express either a rejection of the universe proposed
in the first proposition or a justification/explanation of the universe
proposed.
Contrary, the French connective « Cependant » (« however ») has greater
strength, so that it is always interpreted as introducing an opposition, even
if the two propositions are co-orientated.
Key-words : inference, implicit meaning, connectives, language com
prehension, coherence.
INTRODUCTION
1. Objet
Dans cet article, nous analyserons la façon dont les sujets
mettent au jour des significations implicites véhiculées par des
enthymèmes (syllogismes incomplets). Les enthytèmes renvoient
à une catégorie d'implicite, les « lacunes dans l'enchaînement des
énoncés », qui se présente sous la forme d'une suite de proposi
tions laissée incomplète et qui est généralement utilisée de façon
stratégique. En effet, elle permet au locuteur d'exprimer un point
de vue ou un état de fait sans porter la responsabilité de son dire,
du fait même qu'il laisse à l'interlocuteur le soin de compléter
l'enchaînement.
Nous nous intéressons dans ce contexte au rôle joué par des
marques spécifiques, les joncteurs3, dans la mise au jour des implic
ites. Il semble en effet que la fonction de ces morphèmes ne
se limite pas à l'articulation des propositions, ils jouent égal
ement un rôle dans la régulation des mécanismes inférentiels.
Après avoir introduit dans un premier temps quelques recher
ches qui portent sur le fonctionnement des enthymèmes, nous
analyserons le rôle des joncteurs dans l'activation des inferences.
3. Nous utilisons le terme « joncteur » de préférence à celui de « connec
teur » parce qu'il concrétise mieux, à notre sens, le rôle joué par ces mor
phèmes, à savoir marquer une relation de cohésion entre les propositions et
donc, au-delà, d'assurer la cohérence des énoncés. Ce terme est emprunté à
Ghiglione, Matalon et Bacri (1985). Les significations implicites 347
Nous présenterons dans un deuxième temps deux expérimentat
ions. La première nous permettra de mesurer l'acceptation glo
bale d'inférences tirées à partir d'enthymèmes dans lesquels on a
fait varier le joncteur, la deuxième nous conduira à rendre compte
des inferences réalisées (« spontanément ») par les sujets à partir
de ces enthymèmes.
2. Cadre théorique
Notons tout d'abord que l'implicite relatif aux enthymèmes a
été décrit entre autres par Ducrot (1972), et Kerbrat-Orecchioni
(1986). Ici le locuteur laisse inexprimée soit l'une des prémisses
(la majeure ou la mineure), soit la conclusion : à charge pour
l'interlocuteur de reconstituer l'énoncé afin de rétablir la cohé
rence interne de celui-ci.
Pour décrire cet implicite, Ducrot (op. cit., p. 7) propose un
exemple dans lequel la prémisse majeure est supprimée : « X. est
venu me voir, il a donc des ennuis. » Ici l'interlocuteur doit néces
sairement, selon Ducrot, inférer : « X. ne vient me voir que lors
qu'il a des ennuis. » L'analyse de Ducrot introduit donc un raiso
nnement inductif qui se fonde sur la prémisse mineure et la conclus
ion. Cependant, le mécanisme inférentiel aboutit, dans cet
exemple, à une forme « distordue » (la prémisse majeure ayant la
forme d'une biconditionnelle (ou tout du moins celle d'une
converse) et non, comme c'est le cas dans la forme canonique, celle
d'une implication).
Kerbrat-Orecchioni (op. cit., p. 166-167) déclinera quant à
elle cette recomposition du syllogisme en donnant une série
d'exemples dans lesquels :
1) la prémisse mineure reste implicite (e.g. « C'est parce que
je t'aime, que tu m'aimes quand même. Tu m'aimes pour
mon amour, donc tu m'aimeras toujours », où l'interlocuteur
infère : « Or, je t'aimerai toujours ») ;
2) la conclusion reste implicite (e.g. « En ton absence je me suis
aperçue d'une chose. J'aime les hommes de mon âge. Toi tu
auras bientôt cinquante ans », où l'interlocuteur infère : « Donc
je ne t'aime pas ») ;
3) la prémisse majeure et la conclusion restent implicites (e.g.
A. — « Voulez-vous un verre de Martini ? » B. — « Je suis
musulman », où l'interlocuteur infère : « Quand on est musul
man, on ne boit pas d'alcool », « donc B ne prendra pas d'alcool »); 348 Edith Sales-Wuillemin
4) la prémisse mineure et la conclusion restent implicites (« La
vie est trop courte pour s'habiller triste » où l'interlocuteur
infère : « Or porter des Newman c'est s'habiller "pas triste" »,
« Donc il faut porter des »).
Toutefois, comme le souligne Kerbrat-Orecchioni, cette caté
gorie d'implicite ne renferme pas uniquement des syllogismes
incomplets. En effet, elle repose plus généralement sur les rela
tions de cohérence entre les différentes propositions explicites.
Les énoncés concernés peuvent ainsi se présenter sous la forme de
deux propositions reliées par un joncteur comme dans « P mais Q ».
Ici la proposition qui permet de relier P et Q n'est pas donnée
explicitement, bien qu'elle soit à la base de l'enchaînement.
Ainsi l'énoncé : « II avait vu Jeanne, mais il persistait néan
moins à vouloir l'épouser », nécessite pour être compris l'élabo
ration d'une proposition intermédiaire qui pourrait être : « Or
elle n'était guère épousable. » Ce type d'implicite repose donc
selon l'auteur4 sur l'utilisation du joncteur « mais » (ou de ses
équivalents) qui permet de générer la proposition implicite.
Au terme de cette première analyse, différentes remarques
doivent être faites. Elles concernent d'une part la nature des
compétences mises en jeu pour découvrir l'implicite et d'autre
part le rôle des joncteurs.
Concernant le premier point, on notera que les exemples cités
ont des niveaux de complexité différents. En effet, alors que dans
les deux premiers enthymémes (décrits respectivement par Ducrot
et Kerbrat-Orecchioni) la mise au jour de l'implicite ne repose
finalement que sur le contenu des énoncés et sur les compétences
logiques du sujet interprétant, dans les autres enthymémes, l'infé-
rence se fonde également (à des degrés différents) sur un ensemble
de savoirs (compétences encyclopédiques), sur le contexte ainsi
que sur l'application de règles conversationnelles. On pourrait
ainsi, à partir des mêmes énoncés, imaginer d'autres contextes,
c'est-à-dire faire appel à d'autres schémas (au sens de Minsky,
1975) ou scripts (Schänk et Abelson, 1977) et aboutir à des
conclusions très différentes.
Pour décrire ces implicites, on ne peut donc se fonder unique-
4. On pourrait ajouter à cela le fait que le connecteur « mais » n'est pas
le seul responsable du déclenchement de l'implicite, entrent également ici
en ligne de compte : 1) le verbe « persister » qui véhicule l'idée de « s'obstiner
malgré tout » ; et 2) la conjonction « néanmoins » qui joue ici un rôle de ren
forçateur des instructions données pas le « mais ». significations implicites 349 Les
ment sur la dynamique du syllogisme, il est également nécessaire
de faire appel aux savoirs du sujet interprétant, qui est « invité »
à évoquer ou à rechercher en mémoire un contexte qui lui per
mette de rétablir la proposition implicite et donc la cohérence de
l'énoncé. Dans ce processus, les joncteurs jouent un rôle fonda
mental, car ils déclenchent et régulent le mécanisme inférentiel.
Plus précisément, les joncteurs ont une fonctionnalité qui
s'exerce à deux niveaux complémentaires : outre le fait qu'ils
coordonnent des énoncés, ils permettent également :
1) de signaler l'existence d'une proposition implicite ;
2) de marquer l'orientation argumentative de la (ou des) pro
position^) manquante(s) (l'orientation argumentative de cette
dernière étant directement liée à la nature du joncteur utilisé
ainsi qu'à l'orientation des propositions
explicites).
Afin d'analyser plus avant la fonction des joncteurs nous
envisagerons deux types de recherches qui se situent, d'une
part, dans le champ pragmatique et conversationnel et, d'autre le cadre de la psycholinguistique. Les premières met
tent l'accent sur les instructions procédurales véhiculées par les
joncteurs, les secondes se focalisent sur le rôle joué par ces mar
ques dans les activités de compréhension et de mémorisation de
textes ou d'énoncés8.
2.1. L'étude des connecteurs pragmatiques
Les analyses pragmatiques vont être marquées par une évo
lution. En effet, on note que si au départ on a cherché à établir
des catégories homogènes à partir de la fonction des joncteurs6,
5. Nous ne prétendons pas ici à une exhaustivité concernant (l'abon
dante) littérature pragmalinguistique, conversationnelle ou psycholinguis
tique ayant trait aux joncteurs. Le lecteur pourra se reporter notamment
aux ouvrages de Jayez (1988), Roulet, Auchlin, Moeschler, Rubattel et
Schelling (1987), et Caron (1983), ainsi qu'aux articles de Moeschler (1989),
Moeschler, Reboul, Luscher et Jayez (1991), Luscher (1989) pour les aspects
pragmatiques ou de Kail et Weissenborn (1984) pour ce qui concerne leur
acquisition.
6. Les « connecteurs pragmatiques » sont classés (cf. de Spengler, 1980)
en différentes catégories, compte tenu de leur fonction. On distingue, entre
autres, les qui marquent la concession (mais, pourtant, bien
que...), ceux qui marquent l'opposition (en revanche, par contre...), ceux qui
introduisent une justification/explication (car, parce que, puisque...), ou une
conclusion (donc, aussi...), etc. 350 Edith Sales-Wuillemin
on s'est rapidement aperçu de la difficulté à mettre au jour des
propriétés spécifiques et invariables concernant les éléments de
chaque catégorie. En effet, ces catégories n'étaient pas exclusives,
certains joncteurs étant plurifonctionnels cela revenait à les
classer dans l'une ou l'autre de ces catégories en fonction de leur
contexte d'apparition. Dès lors, les auteurs ont cherché à rendre
compte de la polysémie des joncteurs en mettant en évidence
les instructions qu'ils véhiculent et ce en établissant des « schémas
procéduraux » pour chacun d'eux (cf. Moeschler et al., 1991, op. cit.)
et en introduisant la notion de force de connexion (cf. Luscher,
1989). Les relations entre les différents joncteurs sont donc ana
lysées en termes de « proximité » et non plus seulement en faisant
référence à des catégories. Dans ce contexte, l'éventail d'ins
tructions véhiculé par un joncteur commande (avec plus ou
moins de contraintes) le type d'inférences que l'allocutaire doit
réaliser.
C'est ainsi qu'on s'accorde à dire, à la suite des travaux de
Ducrot (1980), Ducrot et al. (1980), et de Anscombre et Ducrot
(1977, 1983), que le joncteur « mais » possède une polysémie
naturelle, car il a des contraintes interprétatives qui varient en
fonction de l'orientation argumentative des propositions qu'il relie.
Ces deux auteurs (op. cit., 1977) ont ainsi pu montrer que ce
joncteur peut avoir deux emplois différents :
— Le premier correspond à une réfutation directe. Dans ce
cas, le « mais » peut être remplacé par « au contraire » comme
dans :
(1) « II n'est pas Français mais Allemand ».
— Le second correspond à un emploi argumentatif (opposition
indirecte) : le « mais » reliant les deux propositions p et q permet :
1) de marquer une orientation de p vers une conclusion possible (r)
et une orientation de q vers une opposée (non-
r);
2) d'attribuer à q une force argumentative supérieure à celle
de p. Ainsi par exemple l'énoncé :
(2) « II est intelligent mais il ne travaille pas »
où la conclusion r tirée à partir de la proposition p peut être :
« II faut l'engager », mais où q oriente argumentativement vers
la conclusion opporée, non-r : « II ne faut pas l'engager. » significations implicites 351 Les
Dans cette deuxième forme d'emploi du « mais » les proposi
tions p et q ne s'opposent pas directement mais par l'intermédiaire
de leurs conclusions respectives. On remarque que le joncteur
« mais » peut être ici remplacé par « en revanche » ou par « par
contre ».
Un cas particulier d'opposition plus directe peut toutefois
se présenter : il existe des énoncés dans lesquels la conclusion r
que l'on peut tirer de p correspond à la négation de q.
e.g. (3) « II est républicain mais honnête »,
où p oriente vers la conclusion r : « II n'est pas honnête. »
Ce cas se démarque des utilisations décrites ci-dessus de par
le fait que l'on peut expliciter le « mais » par « pourtant », « cepen
dant » ou « néanmoins ». Ainsi, le joncteur « mais » possède une
polysémie que n'a pas, par exemple, le « pourtant » qui est un
oppositif direct (cf. à ce sujet Jayez, 1981, p. 185).
Luscher (1988) précisera cette analyse en distinguant d'une
part les « mais » (qu'il classe dans les « connecteurs pragmatiques »)
qui relient des arguments anti-orientés (les deux propositions
s'opposant directement ou par l'intermédiaire de leurs conclusions
respectives, comme dans les exemples (2) et (3)), et d'autre part
les « mais » (qu'il classe dans les « opérateurs sémantiques ») qui
relient des arguments co-orientés (l'argument q allant dans le
même sens que la conclusion que l'on peut tirer de p comme dans
« il n'est pas pair mais impair » ou dans (1)).
De la même manière, si nous examinons les conjonctions cau
sales « car », « parce que » et « puisque », on note (notamment à la
suite des travaux de Ducrot (1972, 1983). Anscombre et Ducrot
(1983), et de Barbault, Ducrot, Dufour, Espagnon, Israel et
Manesse (1975)) que le « parce que » a un statut particulier. En
effet, il introduit « à partir de deux idées P et Q qu'il relie une
idée nouvelle, à savoir l'idée d'une relation de causalité entre P
et Q ». « Car » et « puisque » sont utilisés au contraire pour « accomp
lir un acte de parole (acte de justification, d'inférence) : ils
marquent que le locuteur effectue, à l'occasion et au moyen de
ces idées, une activité de parole particulière » (p. 254).
De Fornel (1989) met quant à lui en évidence une utilisation
particulière du « parce que » qui ne respecte pas la relation causale
décrite traditionnellement. Il s'agit d'un « parce que » de consé
quence qui fonctionne comme un « donc ». Le connecteur « puis
que » permet quant à lui : 1) d'introduire un argument qui vient

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