De l'idéologie - article ; n°3 ; vol.27, pg 641-664

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1972 - Volume 27 - Numéro 3 - Pages 641-664
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1972
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Jean Baechler
De l'idéologie
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 3, 1972. pp. 641-664.
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Baechler Jean. De l'idéologie. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 3, 1972. pp. 641-664.
doi : 10.3406/ahess.1972.422528
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1972_num_27_3_422528ET COMBATS DÉBATS
De l'idéologie '
l'école servir C'est de dont concept) sans il se doute réclame, les l'un plus le des insidieux sens mots en (je varie des dis sciences du mot, tout car au sociales, je tout. ne Pour sais car selon le encore monde l'auteur s'il soviépeut et
tique, le mot est parfaitement neutre et désigne toute formation intellectuelle,
bonne ou mauvaise, vraie ou fausse. Pour le petit monde intellectuel parisien,
« idéologie » est une manière d'onomatopée, par quoi l'on fait savoir que l'on
n'est pas d'accord avec son interlocuteur : est idéologique toute proposition ou
toute attitude de l'adversaire. Dans le petit nombre qui prétend en faire un usage
technique, les uns s'en servent pour désigner des énoncés, dont il semble qu'ils
ne soient ni scientifiques, ni religieux, ni littéraires; les autres les appliquent à des
systèmes intellectuels contemporains spécifiques, caractérisés par une logique
crispée et fermée et des visées socio-politiques : il y a un usage universel et un
usage localisé.
Il existe, parmi toutes les formations intellectuelles possibles, certaines qui
ont leurs traits spécifiques et que l'on peut nommer « idéologies », pour éviter de
forger un vocable nouveau. A condition de prendre certaines précautions liées
à une saine méthode, il est entendu que toute définition est légitime, à condition
de répondre à son objet. Je peux décider d'appeler idéologie la manière de penser
d'un énergumène portant mèche sur le front et moustache sous le nez : cela me
permettra d'analyser les écrits, les discours et les propos de Hitler, mais m'interdira
de traiter de l'idéologie en tant que telle. De même Martin Malia entend 2 par
idéologie le système intellectuel qui se forme à partir du moment où l'on prend
une éthique pour une science; définition parfaitement efficace pour étudier
l'intelligentsia russe, mais qui laisse entendre qu'avant les années 1860 il n'y
1. Le texte que l'on va lire est issu d'un exposé fait dans le cadre du séminaire de M. Ray
mond ARON, au Centre européen de Sociologie historique. J'ai donc profité des critiques et
suggestions qui m'y ont été faites. Cela dit, et selon la formule d'usage, je me tiens responsable
de tout ce que j'avance ici.
2. Dans un exposé donné dans le même séminaire.
641 DEBATS ET COMBATS
avait pas d'idéologie, sinon embryonnaire. Bref, j'incline à admettre que toute
définition applicable à un secteur de l'activité humaine doit être suffisamment
générale pour désigner des faits perceptibles dans toutes les sociétés connues 3.
Mais, simultanément, une définition de ce type doit être spécifique, c'est-à-dire
qu'elle doit permettre l'identification de différences par rapport à des phéno
mènes analogues4.
Par conséquent, je retiens une définition à la fois générale et spécifique de
l'idéologie, et j'appellerai idéologique toute proposition ou tout ensemble de
propositions, plus ou moins cohérentes et systématisées, permettant de porter
des jugements de valeur sur un ordre social (ou secteur quelconque de l'ordre
social), de guider l'action et de définir les amis et les ennemis. En un mot, l'idéolo
gie m'apparaît par essence polémique et politique.
Sur ce fondement arbitraire et raisonnable, l'enquête peut s'orienter dans
trois directions :
— Qu'est-ce que l'idéologie, sa nature et ses qualités?
— Quelles sont les principales variables qui ont quelque rapport avec l'appar
ition et le développement des idéologies?
— Y a-t-il une modernité idéologique, c'est-à-dire, y a-t-il des traits inédits
du monde contemporain qui affectent de manière inédite les formations idéolo
giques?
/. Nature de l'idéologie
Ce que l'idéologie n'est pas.
L'idéologie n'est ni un sentiment, ni une passion, mais un énoncé, c'est-à-dire
un ensemble de mots et de phrases ordonnés par l'entendement. Quelle sorte de
réalité spécifique visent ces énoncés? Pour le savoir, il faut commencer par
distinguer les différents types d'énoncés possibles, qui ont quelque rapport avec
la définition adoptée de l'idéologie. J'en vois cinq.
1. Les us et coutumes (mores), à savoir l'ensemble des propositions
sub- ou inconscientes (mais aisément formulables), qui permettent aux individus
d'une société donnée de parcourir leur destinée et d'interpréter leur condition.
On y incluera les proverbes, la sagesse des nations, ce qui se fait et ne se fait pas,
l'ensemble des propositions qui permettent de se retourner dans la sphère de la
production, des relations sociales; bref, la part d'entendement qui entre dans la
vie quotidienne 5. L'analyse linguistique et structuraliste nous a habitués à
rechercher de quelles paires d'oppositions pertinentes ces propositions sont
passibles; en l'occurrence, il s'agit du licite et de l'illicite, du raisonnable et du
déraisonnable.
Les us et coutumes ne forment jamais système, mais un ensemble de lam
beaux de systèmes. Ils ne sont pas non plus l'objet d'un choix de la part des
3. On ne saurait retenir une définition de la guerre qui ne vaudrait que pour les conflits armés
depuis Napoléon, ni de l'économie qui ne s'appliquerait qu'aux activités issues de la mutation
industrielle.
4. La guerre ne sera pas n'importe quel conflit, mais un conflit entre unités politiques sou
veraines.
5. Que la saisie précise de ces faits soit fort difficile et demande un long détour, en témoigne
l'œuvre d'Alfred SCHÙTZ, en particulier Der sinnafte Aufbau der sozialen Welt (1932).
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sociétaires : cela fait partie de l'héritage transmis de génération en génération,
avec des modifications imperceptibles, et s'intègre à la nature des choses.
2. La morale ne se distingue pas nettement des propositions précédentes
(le licite et l'illicite, le Bien et le Mal sont ses catégories de référence), sinon
par un plus haut degré d'explicitation, d'élaboration et de cohérence. Une autre
différence tient au fait qu'une morale peut faire l'objet d'un choix délibéré de la
part d'un individu et devenir un art de vie, alors que les us et coutumes sont
donnés et collectifs.
3. La mythologie, par quoi j'entends l'ensemble des histoires qui racontent
les origines d'un groupe humain, fondent ses institutions, répondent aux questions
essentielles qui se posent aux hommes, et où ils projettent leurs angoisses et
leurs espoirs. Dans les sociétés complexes et « désenchantées », on en rencontre
des formes atténuées : les contes, les légendes, le savoir commun en histoire
(ainsi, pour les Français, l'histoire mythologique, où Clovis, Charlemagne,
Saint Louis, Jeanne d'Arc, Henri IV et la Révolution sont les acteurs principaux
d'une geste qui a peu à voir avec les faits).
4. La religion, qui regroupe l'ensemble des propositions qui ont trait au
sacré et font référence à un ou plusieurs principes transcendants. Il existe toute
une gamme de formulations possibles, jusqu'à l'explicitation rationnelle d'un
message transcendant, que l'on appelle la théologie.
Ce sont des types d'énoncés, qui peuvent passer d'une catégorie à une autre
ou, mieux, d'un statut à un autre. Les glissements les plus fréquents et les plus
courants me paraissent être :
— de la religion vers les us et coutumes, lorsqu'une religion imprègne sans
partage un groupe social. La distinction s'établira en fonction du degré de raff
inement et d'authenticité (c'est-à-dire de conformité au message originel), ce qui
débouche sur le partage, habituel en histoire des religions, entre la piété populaire
et la piété élitiste,
— des us et coutumes vers la morale, dès lors que des pratiques tradition
nelles sont choisies consciemment comme principe de vie. C'est la voie choisie
par Descartes dans le Discours de la Méthode, quand il décide de prendre pro
visoirement et l'attente d'un examen rationnel, les traditions de ses pères
comme morale personnelle,
— de la mythologie vers la religion, lorsqu'un message religieux s'appuie
sur une histoire sacrée.
Tous ces énoncés de propositions s'opposent en bloc aux propositions
scientifiques.
5. La science, par quoi j'entends toute proposition rationnelle appliquée
à un secteur limité de la nature et des activités humaines. Elle se fonde sur l'oppos
ition vrai-faux, vérifiable-falsifiable. Des propositions de ce genre se rencontrent
en n'importe quelle société, au moins à l'état embryonnaire. En particulier, dans le
domaine technique (chasse, pêche, agriculture, etc.), les procédés peuvent être
décrits en termes « scientifiques », en ce sens qu'ils sont efficaces ou non, plus
ou moins efficaces selon le but recherché. On peut admettre que des propositions
« scientifiques » se rencontrent en tous domaines et pas seulement dans les
sciences en tant que secteur spécifique de l'activité intellectuelle. Pour prendre
quelques exemples :
— en peinture, les principes de la perspective peuvent être dits scientifiques
en ce sens qu'ils fixent des procédés d'exécution idoines à la fin poursuivie, à
savoir la représentation de l'espace,
643 DEBATS ET COMBATS
— le dialogue célèbre entre les Athéniens et les Méliens (Thucydide V, 85-1 1 3)
est un enchaînement de propositions scientifiques, vérifiables ou falsifiables, en
illustration d'un cas simple de la théorie des jeux : lorsqu'un des protagonistes,
dans un conflit, bénéficie d'une supériorité telle qu'il est assuré de gagner, le
plus faible doit-il s'avouer vaincu sans combattre ou tenter, malgré tout, le sort
des armes ? Pour les Athéniens, la réponse rationnelle est l'acceptation anticipée
de la défaite ; d'après les Méliens, toutes les données de la question ne sont pas
connues, de telle sorte que l'issue reste indéterminée, tant que le combat n'aura
pas fait la décision,
— l'affirmation — qui constitue la thèse implicite et explicite de Thucydide —
que toute unité politique tend à projeter vers l'extérieur sa puissance intérieure,
est une proposition scientifique, en ce sens que l'affirmation doit pouvoir être
infirmée ou confirmée par l'expérience historique, et que les exceptions, dans un
sens ou dans l'autre, doivent pouvoir recevoir une explication satisfaisante,
— les décisions économiques sont des propositions scientifiques, car leurs
conséquences permettent de vérifier leur bien-fondé, dans la mesure où elles
concourent ou non au but poursuivi.
Le statut de très nombreuses propositions demeure ambigu. Ainsi, dans le
domaine du droit, si les principes ultimes sont arbitraires et échappent à la
justification scientifique, par contre les applications des principes à des cas
peuvent et doivent être rationnels, c'est-à-dire conformes aux principes. Dans
la même ligne, l'évolution d'un droit conformément aux principes et en fonction
des besoins nouveaux du développement social, peut être dite scientifique : en
ce sens, il n'y a pas d'obstacles à parler d'une science du droit. La situation est
analogue en politique. Si les fins poursuivies sont arbitraires et échappent à la
justification scientifique, les moyens mobilisés doivent être conformes à la fin
poursuivie. En ce sens, l'on peut parler de politiques justes ou fausses. Un exemple
parfait de politique « non -scientifique » : la politique extérieure française entre
les deux guerres, fondée simultanément sur une diplomatie à implications str
atégiques offensives (la Petite Entente et l'Alliance russe), et une stratégie défen
sive (Ligne Maginot et absence de sélectivité dans les mesures de mobilisation).
L'idéologie est un parasite.
De toutes les propositions possibles, certaines portent sur une réalité définie
qui est I ordre social. Ces propositions peuvent être classées en trois catégories :
— celles qui fixent et justifient la répartition et la finalité du pouvoir ;
—qui déterminent et justifient la répartition des richesses et du pres
tige ;
— celles qui précisent et justifient la nature des institutions, en prenant ce
dernier mot dans son sens le plus large de modalité selon laquelle les hommes
règlent leurs activités. En ce sens, toute société a des institutions politiques,
religieuses, économiques, sexuelles, vestimentaires, artistiques...
J'appelle idéologie l'ensemble de ces propositions spécifiques. Le premier
caractère de l'idéologie est donc sa fonction justificatrice d'un certain ordre social,
soit existant, soit passé, soit futur, soit utopique. C'est-à-dire que, du fait même
qu'il y a toujours plusieurs façons d'instituer et de répartir le pouvoir, les richesses
et le prestige, il y a nécessairement, à tout moment, coexistence entre une ou des
idéologies conservatrices et une ou des idéologies révolutionnaires. Elles coexistent
et se définissent l'une par l'autre; bien plus, c'est parce qu'il y a conflit et diver-
644 DE L'IDÉOLOGIE J. BAECHLER
gence sur l'ordre social qu'il y a production idéologique, j'y reviendrai dans un
instant.
Or, et ce point est décisif, il n'existe pas de proposition idéologique en tant
que telle : n'importe quelle proposition dans les cinq types distingués préc
édemment, peut servir à un usage idéologique, à partir du moment où elle sert à
justifier ou à contester un ordre : la coutume, la morale, la mythologie, mais
surtout la religion et la science peuvent être utilisées idéologiquement à des fins
partisanes. Mais, inversement, l'idéologie ne peut se nourrir que d'elles : elle
résulte d'un processus parasitaire.
L'idéologie est donc l'usage d'une proposition quelconque en vue d'une fin
politique; sa fonction fondamentale est polémique, elle sert à faire le partage
entre les amis et les ennemis. Cela a deux conséquences importantes pour la
nature de l'idéologie :
—vise nécessairement l'absolu et repose sur des principes qui
échappent à la négociation et au compromis. En effet, du fait même que les
principes essentiels de l'ordre social (c'est-à-dire, pour me répéter une dernière
fois, la répartition du pouvoir, des richesses et du prestige et les institutions)
sont arbitraires, ils ne peuvent qu'être posés, et justifiés par les passions. Aucune
argumentation décisive ne permet de se prononcer rationnellement pour le pluri-
ou l'uni- partisme, pour l'appropritation privée, étatique ou collective des moyens
de production. Il suit que toute idéologie peut se durcir et devenir totalitaire,
pour peu que les circonstances le permettent et qu'elle soit portée par des per
sonnalités idoines;
— une idéologie n'est ni vraie ni fausse, elle est simple affirmation.
L'idéologie naît à la manière d'un processus hérétique : elle choisit (hérésie
veut dire choix), parmi toutes les propositions possibles, une ou plusieurs pro
positions prises comme postulats et utilisées comme fondement ultime. Or une
hérésie n'est telle que par rapport à une orthodoxie, je veux dire que les idéolo
gies, dans une société donnée, sont étroitement tributaires des formations ment
ales qui dominent dans cette société : les idéologies dépendent des supports
non-idéologiques, dont elles sont les parasites. Il suit que les idéologies d'une
société chrétienne, par exemple, ne peuvent pas être les mêmes que celles technico-scientifique.
Cela dit, certains thèmes, à la fois simples et fondamentaux, perdurent à travers
les siècles et les sociétés, car ils sont liés à la dialectique de l'ordre et de l'anti-
ordre. Sans prétendre être exhaustif, je citerai :
— le thème de la liberté, probablement le plus ancien et le plus universel ;
— celui de У égalité ;
— celui de la tradition, de la continuité, de la légalité;
—du mouvement, de la nouveauté, de l'adaptation à des conditions
nouvelles;
— celui d'une histoire exemplaire qui rend compte du passé, du présent et
de l'avenir 6.
6. Une inscription de Lagash (vers 2400 av. J.-C.) rapporte que le roi Uruk-Agina a éliminé
l'oppression que les prêtres faisaient peser sur le peuple, qu'il a rétabli la liberté et les anciennes
institutions. L'inscription concerne probablement une révolution menée contre une classe sacer
dotale, au nom d'une ancienne organisation communautaire. La plupart des thèmes indiqués
s'y retrouvent aisément. D'après Erwin H О LZ LE, Idee und Ideologie, Bonn u. Miinchen, Francké
Verlag, 1969, p. 203.
645 DEBATS ET COMBATS
Ces thèmes peuvent être considérés comme des principes idéologiques
élémentaires, qui recevront des développements, des déguisements et des trans
figurations variables suivant les possibilités que leur offre le support non-idéolo
gique. Ainsi, on retrouve sans peine dans le taoïsme, le cynisme et l'anarchisme
un noyau commun, qui consiste à définir la liberté comme l'état où se trouvait
l'humanité avant qu'elle n'entrât en société; la manière dont ce thème commun
aux trois courants est traité est à mettre en relation avec l'ambiance intellectuelle
et mentale où ils baignent respectivement. L'on comprend que, s'il n'y a pas de
société sans idéologie, il peut y avoir des sociétés qui favorisent la prolifération
idéologique, alors que d'autres la maintiendront à un niveau très bas.
L'idéologie est un parasite nécessaire.
De ce qui précède, on peut tirer deux propositions générales :
— dans une société où règne un consensus sans faille sur les partages
(du pouvoir, des richesses et du prestige) et sur les institutions, on ne peut parler
d'idéologie, mais de mœurs, de morale, de religion, de mythologie et de science;
— dès qu'il y a politique, c'est-à-dire conflit entre plusieurs interprétations
de l'ordre social (même si le conflit porte sur un aspect localisé et infime de cet
ordre), il ne peut pas ne pas y avoir idéologie (c'est-à-dire usage idéologique
de propositions quelconques), car l'action politique vise des fins qui échappent
à la justification scientifique.
Il en découle que toutes les sociétés historiques connues produisent un
minimum d'idéologie, car toutes connaissent les conflits politiques. Il suit aussi
que, à l'intérieur d'une société, nul ne peut échapper à l'idéologie, car tout un
chacun est amené, par la force des choses, à prendre position, ce qu'il ne peut
faire sans participer peu ou prou à la production idéologique.
Un point fait problème. Comment se fait-il que les conflits fondamentaux
qui divisent les hommes, et qui pourraient s'exprimer partout en quelques mots
(par exemple : partage des terres, égalité des droits, indissolubilité du mariage
ou droit au divorce, etc.), sont d'ordinaire enveloppés dans des discours proli
férants, d'une diversité égale à celle des formations intellectuelles ambiantes?
Les idéologues — c'est-à-dire tout le monde à quelque degré — perçoivent les
problèmes et les solutions possibles à travers les propositions et les systèmes
intellectuels qui informent leur entendement. Ils ne peuvent donc pas ne pas les
utiliser pour exprimer leurs points de vue respectifs. Dans une société d'impré
gnation chrétienne, les conflits idéologiques ne peuvent se présenter que dans
des formulations liées à la doctrine chrétienne, de même que les conflits dans les
pays socialistes sont enrobés dans un jargon marxiste-léniniste. Ce parallélisme
tient précisément à la nature parasitaire de l'idéologie : il n'y a pas d'idéologie
pure, il n'y a que des idéologies incarnées.
Il convient de signaler qu'un secteur au moins des relations sociales se fonde
nécessairement sur la distinction des amis et des ennemis : celui des relations
intersociétaires ou internationales. La perception de l'Autre en tant que
646 DE L'IDÉOLOGIE J. BAECHLER
différent se fait à travers un voile idéologique, au moins très grossier 7.
La prolifération idéologique.
Si l'idéologie a une fonction polémique et politique, elle est aussi, en tant que
discours cohérent, affaire de l'entendement. Cela fait que les propositions idéolo
giques peuvent devenir l'objet d'une élaboration purement intellectuelle, où la
référence à l'action n'est qu'indirecte. L'analyse des mécanismes internes de la
production idéologique n'est pas l'objet du présent article. Il suffira d'indiquer
quelques traits. Le point de départ est constitué par le choix initial (la liberté,
l'égalité, l'indépendance, la puissance...) et sa justification. Ainsi naît une manière
de théologie, caractérisée par :
— l'ancrage à un principe indémontrable et irréfutable (par exemple la vision
de la Révolution comme une catastrophe bénéfique) ;
— la construction de propositions cohérentes à partir de ce principe (la
lutte des classes ou l'approfondissement des contradictions du système, par
exemple) ;
— l'introduction d'hypothèses supplémentaires, non contradictoires avec
les précédentes, pour résoudre les difficultés (ainsi la théorie de l'impérialisme,
version Hobson-Hilferding-Lénine, qui explique les retards de la révolution en
Occident par les bénéfices tirés de l'expansion coloniale) ;
— l'ouverture du système, en évolution constante, même s'il vise la totalité :
le système est à chaque moment fini et prêt à intégrer des données nouvelles.
Cela fait évidemment penser à la théologie. De fait, une idéologie aussi
développée et cohérente que le marxisme-léninisme n'est qu'une théologie à
prétentions scientifiques. Il n'est nul besoin de supposer une corruption ou un
dévoiement de l'entendement pour expliquer l'apparition de ces formations
théologiques : l'entendement, ici comme ailleurs, fait son travail, il distingue et
il combine en respectant un certain nombre de règles formelles. C'est pourquoi,
il n'y a aucune différence de nature ni même de degré entre une construction
idéologique et telle construction scientifique provisoire, destinée à cacher sous
des mots les ignorances du moment 8. C'est, bien entendu, le provisoire qui fait
la différence, car, en science, les propositions « théologiques » sont destinées,
tôt ou tard, à être remplacées par des vérifiables et falsifiables; en
idéologie, elles resteront à jamais « théologiques ».
7. Dans Race et Histoire (Ed. Gonthier, p. 21), Claude LÉVI-SRAUSS rapporte : « L'human
ité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point
qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent d'un nom qui signifie les
« hommes » (ou parfois — dirons-nous avec plus de discrétion — les « bons », les « excellents »,
les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas
des vertus — ou même de la nature — humaines, mais sont tout au plus composés de « mauv
ais », de « méchants », de « singes de terre » ou ď « œufs de pou ». On va souvent jusqu'à priver
l'étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un « fantôme » ou une « apparition ».
8. Le livre de François JACOB : La logique du Vivant. Gallimard, 1970, constitue un réper
toire inépuisable d'exemples pour illustrer cette affirmation. Un exemple, pris presque au hasard :
« Pendant tout le XVIIIe siècle, et tant que les êtres vivants s'appréhendent comme des combi
naisons d'éléments visibles, la préformation et la préexistence constituent la seule solution pos
sible au problème de la génération (...). La production d'un être reste donc le résultat d'un projet
dont ni la conception, ni la réalisation ne peuvent être séparées de la création du monde. C'est
l'ordre visible des êtres qui se maintient par filiation. La continuité des formes vivantes dans
l'espace et dans le temps exige la continuité de ces formes à travers les processus mêmes de la
génération. Comment d'un œuf pourrait naître une poule, sinon par la préface dans l'œuf de
ce qui caractérise une poule, c'est-à-dire une certaine structure visible ? » (p. 74).
647 DÉBATS ET COMBATS
A quoi tiennent les différences dans la richesse et la prolifération des forma
tions idéologiques? Car il y a des différences sensibles entre Athènes sous Péri-
clès et le XXe siècle par exemple. Je pense que ces différences tiennent à la combi
naison de trois variables :
1 . La présence d'un corps de spécialistes, que j'appelle les intellectuels 9.
Ils sont, en principe, voués aux propositions scientifiques, à commencer dans le
domaine juridique et administratif. En effet, dès qu'apparaît un pouvoir étatique,
apparaît le besoin d'une correspondance pour transmettre les ordres, d'une
comptabilité pour enregistrer les dépenses et les recettes, d'archives pour assurer
la continuité, et d'experts pour rédiger et faire appliquer les lois; bref il faut des
gens sachant lire et écrire et capables de mener des raisonnements abstraits. Or,
il m'apparaît que les intellectuels ne peuvent pas ne pas verser dans l'idéologie,
pour au moins trois mobiles :
— ils tendent universellement à dépasser le cadre de leur compétence pour
construire des systèmes totaux 10. Ce faisant, ils peuvent se livrer à des spécula
tions purement gratuites et innocentes, qui constituent une excellente prépa
ration à la production idéologique;
— il est probable que la spécialisation intellectuelle a quelque chose d'i
nconfortable et d'insatisfaisant, car la recherche est, par nature, sans fin et bute
non pas tant sur des mystères que sur des problèmes emboîtés les uns dans les
autres : en résoudre un, c'est simultanément, en poser au moins un autre. S'y
consacrer entièrement suppose un peu de génie et beaucoup de modestie. Ces
vertus étant rares, la plupart trouvent un dérivatif à se mêler des affaires de la
cité;
— enfin, si les intellectuels détiennent le savoir, ils bénéficient rarement du
prestige, et encore plus rarement du pouvoir et des richesses. Ils peuvent diff
icilement ne pas nourrir quelque ressentiment, qu'ils exhalent sous forme de
projets de refonte de i'ordre du monde.
2. Les ressources du support non-idéologique pour la ratiocination idéolo
gique. Les différences peuvent être énormes. J'y reviendrai incessamment, mais
indiquons de suite que le christianisme, contrairement à l'Islam ou au judaïsme
par exemple, permet des variations presque infinies : c'est pourquoi les idéologies
de l'aire chrétienne sont d'une prodigieuse diversité et complexité. Au contraire,
les Grecs, qui travaillaient à partir d'une mythologie très pauvre et d'une science
embryonnaire, semblent avoir mené leurs combats politiques avec un minimum
de voilement idéologique : les intérêts, les passions et les ambitions s'expriment
avec une crudité saisissante u. La constitution et le développement, à partir du
9. Je sais pertinemment que l'apparition des intellectuels, définis comme un groupe qui
fait profession (c'est-à-dire tire sa subsistance) de ses activités intellectuelles, date du XIe-
XIIe siècles, en Occident. Avec des exceptions notables, comme les sophistes grecs et chinois,
qui sont des intellectuels ainsi définis. Pour mon compte, je ne vois pas de raison de ne pas
appeler intellectuel tout homme qui se spécialise dans les activités intellectuelles, que ce soit
par loisir ou pour gagner sa vie. Comme illustration de la première thèse, voir J. LE GOFF : Les
Intellectuels au Moyen Age, Paris, Le Seuil, 1957.
10. On pourrait ici, rappeler la distinction kantienne entre l'entendement et la raison, et
rappeler comment la raison en vient nécessairement à se poser des questions illégitimes, c'est-
à-dire qu'elle ne peut résoudre.
1 1 . J'écris « semblent », car il faut tenir compte de la pente rationalisatrice de notre principale
source, Thucydide. Dans ses pages célèbres sur les guerres civiles dans les cités grecques, débu
tées à Corcyre, le caractère rudimentaire de l'idéologie apparaît clairement : « A l'origine de
648 DE L'IDEOLOGIE J. BAECHLER
XVIIe siècle, de la science occidentale, ont offert aux idéologues un nouveau
support. Non que les diverses sciences se prêtent aussi aisément à un usage
idéologique. La loi de la gravitation universelle est incomparablement moins
utilisable que la théorie de l'évolution et de la sélection naturelle. Quant aux
sciences sociales, en particulier celles que l'on partage indûment en histoire et en
sociologie, le danger idéologique y est à son comble. Cela tient au fait qu'elles
se donnent un objet — les hommes et les sociétés — qui constitue une totalité,
alors que l'entendement ne peut saisir rigoureusement que des isolats. Le décalage
est comblé, si l'on n'y prend garde, par des propositions portant sur des réalités
insaisissables : la destinée humaine, la fin de l'Histoire ou la finalité des sociétés.
Par conséquent, dès qu'une histoire et une sociologie se veulent générales, elles
ne peuvent guère éviter un infléchissement idéologique.
3. L'ampleur des problèmes embrassés. Selon que l'idéologie vise un secteur
restreint de la condition humaine ou l'envisage dans son entier, la quantité et la
complexité des problèmes posés varie, ainsi que l'ampleur de la construction
idéologique. Le nudisme s'oppose au socialisme, la pauvreté évangélique au
césaro- papisme, le libéralisme au fascisme. Plus le projet visé est englobant,
plus l'idéologie tendra à former système, car il faut résoudre une multitude de
problèmes à partir d'un point de vue unique : il y a ainsi des idéologies faibles
et bloquées, et des idéologies fortes et ouvertes.
//. La genèse des idéologies
Je voudrais dégager à grands traits les variables qui déterminent l'émergence
et le développement des idéologies. Des indications données dans la première
partie, il ressort que ces variables sont triples :
— les luttes politiques, car la demande d'idéologie est directement tributaire
des conflits et des polémiques politiques;
— le support non-idéologique, car les conflits et les polémiques sont perçus
et exprimés à partir des types de propositions dominants dans une société à un
moment donné. Pour poursuivre l'image économique, on dira que ce support
constitue l'offre;
— les acteurs idéologiques, car il faut des hommes de chair et de sang pour
servir d'intermédiaires.
tous ces maux, il y avait l'appétit du pouvoir qu'inspirent la cupidité et l'ambition personnelle.
De là l'acharnement que les factions mettaient à combattre. Les chefs des partis dans les cités
adoptaient de séduisants mots d'ordre, égalité politique de tous les citoyens d'un côté, gouver
nement sage et modéré par les meilleurs de l'autre. (C'est moi qui souligne.) L'État, qu'ils pré
tendaient servir, était pour eux l'enjeu de ces luttes. Tous les moyens leur étaient bons pour
triompher de leurs adversaires et ils ne reculaient pas devant les pires forfaits. Quand il s'agis
sait de se venger, ils allaient plus loin encore, accumulant les crimes sans se laisser arrêter par le
souci de la justice et du bien public et sans autre règle que leur caprice. Frappant leurs ennemis
par des condamnations injustes ou usurpant le pouvoir par la force, ils étaient prêts à tout pour
assouvir leurs besoins du moment. Ni les uns ni les autres ne s'embarrassaient de scrupules,
mais on prisait davantage les hommes qui savaient mener à bien des entreprises détestables en
les couvrant avec de grands mots. (C'est moi qui souligne.) Quant aux citoyens d'opinions
modérées, ils tombaient sous les coups des deux partis, soit parce qu'ils refusaient de combattre
avec eux, soit parce que l'idée qu'ils pourraient survivre excitait l'envie. » {Guerre du Pélopo-
nèse. III, 82.)
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