De l’Utopia de More à la Scandza de Cassiodore-Jordanès - article ; n°2 ; vol.26, pg 306-327

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1971 - Volume 26 - Numéro 2 - Pages 306-327
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1971
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Louis Marin
2. De l’Utopia de More à la Scandza de Cassiodore-Jordanès
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 26e année, N. 2, 1971. pp. 306-327.
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Marin Louis. 2. De l’Utopia de More à la Scandza de Cassiodore-Jordanès. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 26e
année, N. 2, 1971. pp. 306-327.
doi : 10.3406/ahess.1971.422359
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1971_num_26_2_422359- De Г« Utopia» de More 2.
à la Scandza de Cassiodore-Jordanès
La lecture, qu'à notre tour, nous envisageons de faire de Y Histoire des Goths
est une lecture prévenue : prévenue par le commentaire, qu'on vient de lire, qui
apporte les thèmes essentiels de la recherche poursuivie, sinon en commun, du
moins par échos, rappels et échanges réciproques. Aussi plutôt que de dissimuler
dans le texte définitif, les moments de ce dialogue, avons-nous choisi, au contraire,
de les accentuer, afin de bien montrer que notre travail personnel fut, « après-
coup », effectué sur des effets textuels déjà élaborés, sur un document qui englo
bait déjà son propre commentaire. Mais n'en est-il pas toujours ainsi, quoique, par
oubli, soient souvent ignorées ces premières lectures, dont les autres ne peuvent
être que des re-lectures ?
Lectures
L'histoire des Goths de Jordanès pose, parmi d'autres, un problème d'appar
tenance ou de classification : à quel genre le rattacher ? Discours historique décri
vant — par compilation d'ouvrages romains ou grecs — les hauts faits de la nation
gothique, ou bien conte fabuleux, évocation des merveilles dont les Goths furent
les bénéficiaires : ce sont là les deux registres de lecture que propose Gilbert Dagron.
Mais il en est peut-être d'autres : mythe d'origine d'une communauté, utopie d'un
Goth romanisé qui situerait, dans un brumeux passé et sur une autre terre, la
source des vertus présentes d'une famille et d'une race, étalement dans l'histoire
d'une idéologie d'organisation sociale, etc. Ce problème de classification n'est
pas indifférent, car, consciemment ou inconsciemment, une décision classificatoire
se prononce dans tout acte de lecture, et en définit, peut-être à notre insu, le niveau,
c'est-à-dire un ordre d'interprétation et de compréhension par référence à un genre
et à un style. De ce point de vue, il n'est pas inutile de comparer les différentes
lectures possibles de ce texte : on peut n'y voir que pure marquetterie de citations
de deuxième ou de troisième main, intéressante dans la mesure où les textes de
référence ont disparu et notamment la monumentale Histoire des Goths en douze
volumes de Cassiodorus Senator, dont le texte de Jordanès est l'abrégé. On peut
aussi y chercher un « ton personnel, propre à l'auteur, qui colore toute cette
œuvre », et qui se révèle, en outre, à la qualité certaine des articulations des textes
empruntés.
On peut, enfin, comme le propose G. Dagron, décider de prendre l'œuvre comme
un tout, de faire de l'œuvre un texte, en se refusant à discerner en lui les divers apports
des auteurs utilisés et notamment de Cassiodore; décision méthodologique import
ante, car elle lui permet, de façon opératoire, de poser sur lui une double grille de
déchiffrement : historique, connue par ailleurs, qui lui donne un premier code grâce
auquel des événements consignés dans le texte sont réidentifiés, restitués dans le
continuum du temps historique; mais aussi grille de lecture, dite « structure uto-
pique », qui, gardant d'un bout à l'autre du texte sa cohérence, permet un déchif
frement complet, différent du premier, mais articulé à lui. « (Une bonne lecture)
doit être attentive à la liaison entre les deux langages que l'auteur a éprouvé le
besoin d'utiliser concurremment. » Mais cette « structure utopique » du conte qu'est
aussi V Histoire des Goths constitue-t-elle un langage de l'auteur et le commentaire
306 MORE ET CASSIODORE-JORDANÈS L. MARÍN
de G. Dagron n'est-il que l'attention à la liaison de deux langages ? En fait, ce qui
apparaît dans sa lecture est bien plutôt la mise à jour d'une langue, d'un code, que
l'auteur a « inconsciemment » utilisé pour crypter son récit : inconsciemment, car
il est bien évident que Jordanès possédait, dans sa situation historique et existent
ielle propre, de multiples motivations pour écrire, d'une certaine façon, Г Histoire des
Goths : conscientes, celles-ci constitueraient un de ces « modèles faits à la maison »,
dont parle Lévi-Strauss x, qui sont destinés à introduire une cohérence dans un
ensemble de faits ou d'événements qui n'en possèdent pas évidemment, mais qui
posent, au contraire, à l'individu qui les vit, des problèmes difficilement surmon-
tables : n'oublions pas que Jordanès, Goth et chrétien, vit dans une certaine mesure
la fin d'une histoire, celle de sa race. Mais il y a plus : ces modèles, nous le savons,
nous introduisent à des schemes organisateurs plus profonds, inconscients, dont
ils sont l'émergence empirique, structures qui ne sont perceptibles qu'à la lecture
attentive du chercheur. Or c'est bien une structure de ce genre que G. Dagron fait
apparaître dans le récit de Jordanès.
Celui-ci raconte l'histoire des Goths. Que cette histoire soit également, et pour
lui-même, et pour les raisons claires et obscures qui ont été dites, une geste des
Goths visant à les situer dans l'Empire, au moment même où il écrit, c'est-à-dire
à leur donner un statut d'intégration complexe, ce sont là les deux premiers
niveaux de lecture possibles: récit historique qui exige et permet à la fois une iden
tification de ses segments par rapport à tout le savoir historique déjà accumulé
sur cette période; geste fabuleuse qui dévoile des raisons et des motivations d'écri
ture, modèle destiné à résoudre un problème avec « les moyens du bord ». Mais
cette geste fabuleuse qui explique une situation (ou vise à l'expliquer) est elle-même
codée dans un chiffre que Jordanès utilise, mais qu'il ne possède pas, un chiffre
que seul le chercheur peut mettre à jour et qui constitue la structure profonde du
texte. Qu'il s'agisse d'une structure utopique est un autre problème; notons seul
ement qu'il y a là un troisième niveau qui n'est pas seulement un niveau de lecture
supplémentaire, mais qui, hiérarchiquement, se subordonne les deux autres : c'est
celui peut-être où s'effectue la liaison entre le langage du récit historique et celui
de la geste fabuleuse, celui d'une langue ou d'un code plus essentiel dont l'analyse
qui précède a jalonné les relations fondamentales : à l'articulation de la géographie
et de l'histoire, à travers le récit-conte de Jordanès, s'élabore une « métaphysique
de l'invasion », pensée comme l'accouchement d'un peuple par une terre, dans un
impensé qui est celui-là même du texte. On perçoit ce qui conduit G. Dagron à
parler d'une métaphysique de l'invasion, ou d'un traité de l'insularité : le sentiment
qu'à travers le texte et ses descriptions concrètes ou ses anecdotes, qu'à travers
l'événement, retranscrit ou traduit par Jordanès, s'indiquent des relations qui sont
d'un autre ordre; relations essentielles, qui fondent l'empiricité du récit-conte dans
un transcendantal inconscient dont Jordanès n'est que la voix : non plus les îles
ou les presqu'îles, mais l'insularité, non plus les débarquements, les razzias, les
conquêtes, mais « Pinvasionarité ».
Schemes idéologiques
Avant d'en venir aux remarques concernant cette structure profonde, peut-
1. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, pp. 308-309.
307 HISTOIRE ET UTOPIE
être faudrait-il s'interroger sur le modèle intermédiaire, proposé par Jordanès, qui
consiste à « transcrire en termes d'histoire, une situation politique complexe, pour
résoudre dans l'histoire, cette complexité du présent ». Il faut, croyons-nous, accorder
une égale attention aux modèles de surface et aux structures profondes dans la mesure
où, celles-ci n'étant a parte rei que les « transformations » de celles-là, les explications
proposées au niveau manifesté nous conduisent à repérer, au creux du texte, ses articu
lations immanentes. Sans examiner pour l'instant les contenus, que penser de ce type
de compréhension qui trouve dans l'histoire passée, le sens — c'est-à-dire l'explication
d'un présent inextricable ? Dans quelle mesure, et pour quelles raisons, l'histoire
est-elle perçue comme une source de sens ? D'une part, on peut penser que les évé
nements passés se succèdent irréversiblement dans les temps intermédiaires qui
nous précèdent, constituent un ordre d'apparition des éléments qui se trouvent
hic et nunc, dans la situation vécue, en position contradictoire. L'histoire est source
de sens dans la mesure où elle est le lieu d'éléments dont la contradic
tion est simultanément affrontée : Г ordre diachronique de leur émergence constitue
dès lors et obscurément, la raison (ratio) de leur coexistence dans une synchronie
difficile ou insoluble. Pour parler brièvement, l'étalement diachronique — et en
particulier dans un récit — d'une contradiction rencontrée en synchronie — et en dans un statut et une position politique — , est une espèce de résolution
différée de la contradiction : ainsi il se peut que l'appréhension d'une causalité his
torique déterminée dans des circonstances précises tienne lieu de compréhension
de ces circonstances, et dès lors /' 'explication est compréhension, pour recourir à ces
catégories si souvent opposées depuis Dilthey. Mais le recours à l'histoire peut
aussi revêtir un autre sens qui s'articule au premier sur des points qu'il faudrait
précisément déterminer : l'ordre diachronique d'apparition cesse d'être séquence
pure d'événements, succession ordonnée d'incidents et d'accidents selon l'avant
et l 'après, et liée causalement : il est en diachronie ce qu'est en synchronie un
scheme d'origine. Ce n'est plus l'étalement dans les temps intermédiaires qui est
ratio parce qu'il est ordre, c'est la présence, la coexistence à l'origine des éléments
en contradiction présente dans la situation vécue : rejet à de la contradic
tion présente qui y trouve dès lors sa résolution parce qu'il s'agit d'un autre temps,
d'un autre lieu, que le temps de l'histoire va étaler et que la situation présente va
répéter en en masquant les articulations. Le recours à l'histoire non plus comme
temps d'un récit, mais comme récitation d'une origine est simultanément explicatif
et interprétatif. Il est explicatif puisque le temps de l'histoire est conçu comme le
développement de l'origine; il est interprétatif puisque l'origine fournit les catégor
ies et les relations que le présent dissimule et brouille. La résolution différée de la
contradiction en quoi consisterait l'explication historique se conjuguerait ainsi à
une résolution originelle de la contradiction qui est la contradiction même, mais
portée à son plus haut degré, qualitativement autre, réaccordée parce qu'elle est
aussi bien à l'origine du temps que hors du temps. G. Dagron met justement en
valeur l'appréciation d'un descendant de Théodoric sur l'entreprise de Cassiodore
et de Jordanès : « il a fait de V origine des Goths une histoire romaine ». Comment
faire de l'origine une histoire, d'autant qu'origine et sont, en l'occurrence,
situées en des lieux « métaphysiquement » différents, barbarie et romanité ? Autre
ment dit, comment passer du mythe à l'histoire, sinon par l'idéologie, en faisant
du mythe d'origine simultanément une grille interprétative du présent qu'elle per
met de comprendre et une force efficace dans ce présent qu'elle explique. En opé
rant le recouvrement entre origine et histoire, mythe et récit, interprétation et expli
cation, le modèle conscient de nos auteurs, qui vise à expliquer et à justifier une
308 MORE ET CASSIODORE-JORDANÈS L MARIN
politique dans Г « objectivité », n'est autre qu'un modèle idéologique x, mais dont
le caractère idéologique n'apparaîtra avec précision et rigueur qu'une fois mise à
jour la structure profonde par laquelle l'histoire et la geste de la race gothique se
mêlent : modèle explicite conscient, mais dont le caractère systématique inconsc
ient — le trait idéologique — ne peut être saisi que par les articulations du mythe
et de l'histoire, à partir de lui.
Une expérience textuelle : Г « Utopia » de Thomas More
G. Dagron effectue cette désarticulation; mais, en la qualifiant d'utopique, il
la réfère à un type de textes difficiles à définir, dont on peut toutefois dire qu'ils ont
quelque chose à voir avec l'origine telle qu'un mythe peut l'exhiber, et avec le dis
cours politique — le discours qui justifie une politique par l'histoire — tel qu'un
récit peut le raconter. Aussi proposons-nous une expérience « textuelle » consistant
à surimposer au récit-conte de Jordanès, un discours qu'il faut bien considérer
comme utopique puisqu'il est le premier à porter ce nom : Y Utopia de Thomas
More. Il faut, certes, tenter de justifier méthodologiquement cette expérience qui,
à certains égards, notamment pour l'historien, peut paraître scandaleuse. Cepend
ant, ce sont les raisons mêmes du scandale historique qui donnent à notre expé
rience ses conditions de réussite. En effet, il est peu probable que Thomas More
ait eu connaissance du texte de Jordanès. Sans doute a-t-il pu lire certains des textes
que Cassiodore-Jordanès utilisent pour écrire YHistoire des Goths, Ptolémée,
Josèphe, Strabon, etc. et l'on pourrait considérer que Г Utopia et l'Histoire des
Goths s'alimentent à des sources communes. Cette remarque est de bon sens, mais
sa vérité résidera dans son déplacement vers des régions plus fondamentales, que
notre expérience a justement pour but de mettre à jour : elle consiste en ce que des
textes d'époque, d'auteur et de nature évidemment différents, révèlent à l'analyse
une même organisation, une structure homologue, comme si des obsessions semb
lables, un identique ressassement, des répétitions compulsives définissaient une
deuxième articulation — pour parler comme les linguistes — dont le sens de ces
textes relève. L'absence probable d'influence au sens où ce terme est employé dans
l'histoire littéraire, l'igorance de sources directes, l'étrangeté des textes mis en
présence, le décalage historique et culturel, toutes ces conditions scandaleuses du
rapprochement que nous tentons déterminent ainsi les de sa validité.
Parce que nous sommes certains que les textes ne sont pas comparables selon les
raisons de l'histoire littéraire, les résultats de la comparaison, même s'ils sont acquis
à titre d'hypothèse à suivre, recevront de leur indépendance, de leur isolement
réciproques, une garantie de communicabilité profonde, celle qui ne renvoie pas
aux faits, mais aux conséquences d'une théorie dans son application aux faits.
Puisque, aussi bien, nous savons que les faits n'existent jamais par eux-mêmes, mais
ne deviennent faits que construits par une théorie qui leur préexiste, qui les met en
1. Nous utilisons les termes idéologie ou idéologique dans le sens où les emploie Lévi-Strauss
dans Anthropologie structurale, p. 231 « Rien ne ressemble plus à la pensée mythique que l'idéolo
gie politique... Séquence d'événements passés, mais aussi scheme doué d'une efficacité permanente,
permettant d'interpréter la structure sociale de la France actuelle, les antagonismes qui s'y manif
estent et d'entrevoir les linéaments de l'évolution future ». Lévi-Strauss souligne l'ambiguïté de
cette définition, mais ce n'est pas celle de l'historique et de l 'an-historique qui nous importe :
l'ambiguïté dont nous visons l'étude est celle d'un scheme efficace, c'est-à-dire d'une force, qui
permet d'interpréter, qui est donc en même temps sens ou grille de sens; c'est la même ambiguïté
que rencontre Freud dans les énergies pulsionnelles et les significations qu'elles donnent à lire.
309 HISTOIRE ET UTOPIE
évidence et dont, en retour, ils sont la preuve. C'est donc seulement au terme de
l'opération que nous allons pratiquer sur ces textes, au vu des résultats enregistrés,
que l'on pourra sinon constater sa réussite, du moins envisager de tenter d'autres
expériences de même type dans des perspectives ou dans des domaines apparentés.
Toutefois, comme dans toute comparaison г, ce sont les différences qui nous inté
resseront le plus, parce que les petites variations, les transformations ou substitu
tions que nous pourrons enregistrer dans l'identité d'une même structure, consti
tuent seules, dans cette identité, l'ouverture d'un sens. C'est dans la mesure où le
même vibre en lui-même de la différence, que l'être s'ouvre à un discours qui n'est
plus incantation ou poème, mais discours de savoir : interprétation.
Tout comme G. Dagron qui nous propose une double lecture du texte de Cas-
siodore-Jordanès, on pourrait de même envisager, sans un excessif arbitraire, une
double lecture du texte de Г Utopia. Mais, alors que Jordanès articule dans un double
registre de discours, historique et fabuleux, le même objet (les Goths), pour More
il s'agira plutôt d'un unique (au moins en apparence) registre de discours articu
lant un double objet : l'Angleterre contemporaine d'une part, l'Amérique à peine
découverte et comme « hors temps », d'autre part. Même si nous en venons à recon
naître chez More, d'autres niveaux de discours et en particulier dans le Livre I
de Г Utopia, ou dans la conclusion du Livre II 2, il n'en reste pas moins qu'en ce qui
concerne Г Utopia elle-même, le discours se développe, dans son unicité comme
la narration descriptive d'un voyageur de retour d'un long voyage. En vérité, l'An
gleterre de Henri Vin et l'Amérique d'Amérigo Vespucci constituent bien deux
referents du discours utopique. Mais ces deux referents n'apparaissent comme tels
que dans la partie du Livre I écrite après le Livre П, comme si More découvrait
après coup, dans le récit de Raphaël Hythloday, le jeu référentiel qui lui permet
d'intégrer l'Angleterre contemporaine et le Nouveau Monde. Toutefois, l'Utopie
n'est ni l'une, ni l'autre : comme son nom l'indique, elle est de nulle part. Plus
précisément, l'Utopie, dans sa réalité « textuelle », marque l'écart interne, la diff
érence active à l'intérieur de la historique : entre l'Angleterre, terra cognita
(ô combien !) de More et l'Amérique, terra encore incognita, entre les misères et
les malheurs historiques du vieux continent analysés par l'historien, homme poli
tique, et les bonheurs paisibles des « naturels » du Nouveau Monde entrevus par
le voyageur ethnographe et géographe, nulle part, marquant en quelque sorte cet
entre-deux dans l'espace géographique et le moment historique : U-topia. Négati
vement l'une (l'Angleterre), positivement l'autre (Nouveau Monde), et cependant,
ni l'une, ni l'autre, elle est le terme neutre de la différence, qu'il n'est possible ni
1. Les indications « métaphysiques » qui suivent ne doivent pas nous masquer l'opposition
méthodologique entre comparatisme et analyse structurale : le comparatisme vise à la superposi
tion du « même », à l'établissement de ressemblances entre des phénomènes, des faits ou des textes
appartenant à des objets, des champs pu des domaines différents. L'analyse structurale est, en un
sens, un comparatisme au deuxième degré par lequel sont prises en considération les différences,
c'est-à-dire les relations et non plus les termes, et qui étudie les relations entre différences, soit des
différences de différences, ou encore les « écarts signifiants » dont un concept comme « utopie »
nomme l'articulation systématique.
2. On sait en effet que la description de l'île d'Utopia n'occupe que le Livre II de Г Utopie.
Le Livre I, qui ne contient que quelques indications sur l'île, données par Raphaël, est entièrement
consacré à des dialogues sur la situation politique, économique et sociale de l'Angleterre et de la
France contemporaines, avec quelques références à des pays imaginaires qui fonctionnent dans
le discours de More comme des modèles ad hoc construits spécialement pour étudier un problème
particulier. Les protagonistes de ses dialogues sont More lui-même et ses amis anversois, Raphaël,
le cardinal Morton, etc.
310 MORE ET CASSIODORE-JORDANÈS L. MARIN
d'inscrire sur une carte, ni de consigner dans une histoire : sa réalité est de l'ordre
du texte et c'est dans le texte imaginé par More, dans la fiction du récit de Raphaël,
donné comme le récit d'un porte-parole de personnage d'un texte dont More
fait lui-même partie comme un des interlocuteurs du dialogue, que l'Utopie sera
le point de contact entre lé négatif et le positif, entre les deux pôles de la réalité
historique. Par rapport à l'histoire et à la géographie, vis-à-vis de termes referents
qui présentent la réalité, l'Utopie est neutre comme leur double différence interne.
Mais comme texte et comme texte fictif qui en parle, l'Utopie les met en contact,
les réunit dans la fiction de sa complexité : annulation dans et par le texte de la
différence « objective » qu'exhibe la réalité historique. Or, une des façons d'assu
mer la différence et de la transcrire, de réaliser l'impossible maintien de la distance
dans le contact, c'est le voyage, première forme de l'ethnologie. L'Utopie est
d'abord un récit de voyage. Mais il est des récits de voyage qui ne sont point des
utopies, nous objectera-t-on. Il est vrai. Toutefois l'Utopie, récit de voyage, s'en
distingue par une minuscule marque, souvent inaperçue, signal que le texte porte
et qui indique que nous changeons de monde, que nous quittons un discours qui
parle du monde pour le monde du discours. Cette marque est un signe de décro
chement ou de coupure, l'évanouissement du voyageur qui s'éveille sur une côte
merveilleuse, un blanc dans le texte ou sur la carte qui espace le discours en réfé
rence du discours qui est à lui-même son propre objet, un bruit, au sens où ce terme
est employé dans la théorie de l'information, qui brouille la transmission du mes
sage qui localiserait en un point du monde le lieu dont on parle et dont l'unique
référentiel sera, dès lors, cette parole dite : sorte de césure qui rompt la continuité
qui est l'essence du voyage, continuité dans l'espace et dans le temps pour développer
un autre lieu, un autre temps : alibi en vue d'un non-lieu. Et il ne s'agit pas d'un
simple jeu verbal ou plutôt ce jeu verbal indique profondément le sens. Car ce décro
chement dans la continuité spatiale et temporelle du voyage, cette rupture plaident
l'innocence en vue du bonheur : Utopia-Eutopia, disait More \ II s'agit bien de
l'affranchissement d'une culpabilité, ou tout au moins d'une responsabilité, dans
un jeu de mots qui est un jeu de textes.
Ainsi aperçoit-on comment l'Utopie en son discours peut avoir un double objet,
par quel moment d'absence, par quel espacement, elle se met à distance définitive
de ce dont elle parle pour ne plus parler que d'elle-même. L'Utopie comme lieu
de voyage, c'est entre Angleterre et Amérique, entre Ancien et Nouveau Monde,
un mode de discours par lequel s'assure le contact entre les deux bords de la diffé
rence, comme entre les deux rives de l'Atlantique, tout en reportant la différence
à l'intérieur même du voyage qui, pourtant, devrait l'annuler. De cette coupure,
nous avons dans Г Utopie de More, un double témoignage dans l'énoncé et dans
renonciation : dans l'énoncé, puisque dès les premières pages du Livre II nous
allons assister à « la naissance » artificielle de l'île à partir du continent césure, coupé;
dans renonciation, puisqu'à un des interlocuteurs qui demande la situation géo
graphique de l'île, il est répondu par les précisions souhaitées, mais le message n'est
1. More a composé un poème latin qu'il attribue fictivement à Anemolius, poète utopien, neveu
de Raphaël Hythloday par sa sœur. La pointe de ce poème porte le jeu de mots que nous
évoquons : « Utopia priscis dicta, ob infrequentiam/Nunc civitatis aemula Platonicae/ Fortasse
victrix, (nam quod ilia litteris/Deliniavit, hoc ego una praestiti// Viris et opibus optimisque legi-
bus)/ Eutopia merito sum vocanda nomine. » Complete works of Sî Thomas More, vol. 4, edited
by Edward Sturtz, s.j. and J. H. Gexter, Yale Un. Press. 1965.
311 HISTOIRE ET UTOPIE
jamais reçu, couvert par la toux bruyante d'un serviteur : fait consigné, non dans
le texte, mais dans ses entours, par More 1.
Origine et Histoire
En un sens, Г Histoire des Goths de Jordanès, c'est l'histoire d'une longue errance
mystérieusement aimantée par ces pôles de romanité que sont Rome ou Ravenne,
finalisée par l'entrée en contact avec l'Empire : double discours, histoire et geste
d'un unique objet, disions-nous. La proposition n'est pas suffisamment précise.
Car il y a bien une double référence qui anime le voyage et lui donne son orienta
tion, son sens : d'un côté Scandza, l'île d'origine, de l'autre l'Empire et Ravenne,
le port d'ancrage, l'amarrage définitif dans l'histoire. Et il y a dans ce voyage des
coupures, des ruptures semblables à celles qui nous ont été signifiées chez More,
en particulier ce passage du Dniepr au cours duquel un pont se rompit et une partie
de la race gothique fut rejetée dans les dehors de l'histoire. Mais dans toutes ces
ressemblances encore imprécises, une différence structurale s'impose. Si le voyageur
arrive en Utopie, si l'île admirable s'inscrit en lui comme une nostalgie, si elle est
un lieu d'arrivée et de retour, Г « Utopie » gothique est un point de départ, un
lieu que l'on quitte, un archaïque souvenir que le chroniqueur seul retrouve pour
le poser comme origine. En revanche, c'est l'Empire qui oriente les divagations des
tribus du Nord, c'est en lui qu'il s'agit de trouver à la fois intégration et exaltation
nationale. De ce point de vue, le discours de More et celui de Cassiodore- Jordanès
sont exactement contraires, s'ils sont de structure semblable, leur sens est opposé,
leur orientation contradictoire, le point d'arrivée de l'une est le point de départ
de l'autre. Par cette différence, on pourrait considérer Г « Utopie » gothique comme
une utopie négative : seuls les lieux d'arrivée sont valorisés positivement, c'est-à-
dire la romanité et avec elle, l'histoire, le point de départ « utopique » en serait
donc le négatif. Mais plus profondément, ne pourrait-on trouver dans ce jeu du
positif et du négatif, du départ et de l'arrivée, une définition possible de l'histoire :
l'histoire comme utopie négative. Il ne s'agit point d'une définition catastrophique
de l'histoire. Mais le discours historique dans sa spécificité ne serait atteint que
par négation de l'utopie, se signifierait comme l'autre, l'envers de l'utopie. Et c'est
cette que toutes les utopies recueillent, dans leur nom même, puisqu'elles
se trouvent niées, avant même d'avoir été : elles sont le négatif pur dont le discours
historique est secrètement porteur. Il semble bien que se trouve là l'enseignement
de la contradiction du sens dans l'identité structurale des textes : le point d'arrivée
du voyage est l'autre de son point de départ, il en exhibe ostensiblement le négatif.
En fin de compte, le voyage n'est peut-être que la mise en scène de ce jeu, du même
et de l'autre, du positif et du négatif : il disjoint, en mettant aux deux bouts d'une
séquence temporelle irréversible ce qu'une même catégorie conjoint dans sa rela
tion synchronique, le temps étant une sorte d'illusion du parcours catégorial. Mais
enfin, dira-t-on, l'Empire ostrogothique d'Italie est un fait historique, ce que Y Utopia
1. Thomas More, op. cit., p. 22. Lettre de Peter Gilles à Jérôme Busleyden. « Nam quod de
insulae situ laborat Morus, ne id quidem omnino tacuit Raphaël, quanquam paucis admodum,
ac velut obiter attigit, velut hoc alii servans loco. Atque id sane nescio quomodo casus quidam
malus utrique nostrum invidit. Si quidem cum ea loqueretur Raphaël adierat Morum e famulis
quispiam, qui illi nescio quid diceret in aurem, ac mihi quidem tanto attentius auscultanti, comi-
tum quispiam, clarius, ob frigus opinor navigatione collectum, tussiens, dicenti voces aliquot
intercepit. »
312 MORE ET CASSIODORE-JORDANÈS L MARIN
de More n'est pas; mais Scandza et le roi Bérig qui franchit, avec ses trois bateaux,
le bras de mer, ne sont pas non plus des faits historiques; ils sont la négativité fic
tive de l'Empire positif, réel de Ravenne. Un même axe sémantique les relie, dont
l'axe temporel des successivités est une traduction possible. L'histoire est ici l'a
ccomplissement d'une origine et sa négation. C'est l'origine qui la porte et l'histoire
peut déployer progressivement sa positivité. Accomplissement comme réalisation
d'une force originelle, l'histoire ne peut s'interpréter qu'en référence — et c'est
cela le discours historique — comme répétition étalée diachroniquement du scheme
originel. Autrement dit, la négativité utopique est ce qui permet au discours histo
rique d'être positif, c'est-à-dire de parler du réel.
Mais il y a entre Y Utopia de More et Г Histoire des Goths de Jordanès une autre
différence fondamentale, qui est une nouvelle voie d'approche de l'opposition entre
discours utopique et discours historique. Dans l'un et l'autre texte, il s'agit de
voyages; voyage de Raphaël en Utopie qu'il raconte à More et à ses amis, et ce
voyage renvoie à un voyage primordial — celui d'Utopus et de son armée — qui
n'est qu'un moment de son récit; voyage des Goths de Scandza aux confins de l'Emp
ire à travers la Scythie, mais cette errance n'est dans le texte racontée par personne.
Elle se raconte elle-même : une voix anonyme débite le discours, les événements
surgissent les uns après les autres, à l'horizon de l'Empire et se disent dans leur
surgissement. A ce trait, on reconnaîtra le discours historique x. Au contraire, c'est
Raphaël, personnage de l'Utopie qui raconte son voyage en Utopie à More qui est
simultanément l'auteur du livre Y Utopia et un des personnages du dialogue. Il faut,
sans doute, affiner cette opposition qui vise un des points essentiels de la théorie
du discours, la position de parole de celui qui le tient : quel est son statut, son lieu
par rapport au discours qu'il articule ? D'où parle-t-il de ce qu'il a à dire ? Ainsi,
dans Y Utopia, on assiste à un recouvrement partiel du sujet de l'énoncé et du sujet
de renonciation, à des échanges de position à l'intérieur même du texte qui
évoquent le jeu des substitutions syntaxiques dans le fantasme. Il n'en est rien dans
YHistoire des Goths. Toutefois, on sait qu'il n'est pas de discours historique pur,
et Jordanès s'y indique à plusieurs reprises, non seulement dans la Préface, mais
dans le récit lui-même. Ainsi dans le premier chapitre seulement : « Nos ancêtres
pensaient, à ce que dit Orosius, que... Car c'est de cette île que la nation dont tu veux
connaître V origine sortit... Comment cela arriva et ce qui en résulta, c'est ce que
nous expliquerons... [etc.] » jusqu'à cette intervention décisive au chapitre L « Paria,
le père de mon père [Alano] Viîamuth, — c'est-à-dire mon grand 'père — fut le
secrétaire de ce Candac jusqu'à sa mort. Du fils de sa sœur Gunthigis, appelée
aussi Baza, Maître de l'Infanterie, qui était le fils d'Andag, lui-même fils d 'Anděla
qui appartenait à la race des Amales, je fus moi, Jordanès, le secrétaire, bien qu'avant
ma conversion, je fusse un homme sans instruction » (Getica, 266) 2.
Comme More, ou comme Raphaël en tant que porte-parole de More, Jordanès
apparaît en personne dans les discours qu'il tient. Mais il y apparaît de façon bien
différente et, dans une certaine mesure, opposée. Alors que Raphaël (ou More à
travers lui) établit le contact dans la différence utopique entre l'Ancien et le Nouv
eau Monde, rejoint les deux bords de la différence en la maintenant, grâce à la
1. Voir à ce sujet le texte de E. Benvéniste, dans Problèmes de linguistique générale, consacré
aux relations de temps dans le verbe français (pp. 237 sq.). Il prend comme exemple d'un des deux
systèmes distincts et compémentaires entre lesquels se distribuent les temps d'un verbe français,
un texte tiré de YHistoire grecque de Glotz : c'est renonciation historique, récit des événements
passés « qui exclut toute forme linguistique autobiographique ».
2. Voir à ce sujet le commentaire de Mierow, p. 36.
313 HISTOIRE ET UTOPIE
fiction utopique, ici ce n'est point un Romain — voire un romanisé — qui découv
rira le lieu d'origine des Goths, c'est un Goth qui se souvient de sa propre histoire,
de l'histoire de sa race et c'est cette histoire qui se raconte par sa voix. Ses inter
ventions dans l'histoire n'interviennent pas à proprement parler : ce sont de
modestes moments — mais des moments — de l'histoire qu'il raconte et qui est
la sienne, et celle des Goths dans la mesure où l'écrire, la dire, c'est justifier la poli
tique du royaume ostrogothique dont Cassiodore-Jordanès sont les sujets et les
fidèles serviteurs. Cette différence n'est pas mince; elle retentit sur l'ensemble du
discours. Si l'utopie se définit comme le contact avec l'autre dans le maintien de la
différence, il y faut un narrateur qui occupe une double position dans le « réel »
et dans le fictif, à la fois dans le texte et hors du texte, comme son auteur, pour ten
ter d'accomplir l'impossible médiation entre l'un et l'autre et dans leur opposition :
d'où cette « scène » utopique, où les narrateurs sont en représentation. En revanche
dans le récit de Jordanès, l'auteur apparaît bien comme un modeste protagoniste-
témoin, mais c'est qu'il est originaire de ce peuple dont il raconte l'histoire, histoire
qui n'est elle-même qu'une forme de justification de la politique dont il est le défens
eur. Intervention idéologique dans ce cas : l'histoire est reconstruite au bénéfice
d'une politique qui se trouve là non seulement justifiée, mais expliquée', interven
tion utopique dans l'autre : la contradiction n'est pas résolue, elle est maintenue
dans son envers fictif qui la surmonte par là même; attitude proche de la position
du « sujet » dans le fantasme; sorte d'accomplissement hallucinatoire de désir,
dans le discours.
Quittons dès lors, le niveau des positions de discours pour entrer dans l'énoncé
même ; on pourrait résumer le jeu des différences structurales de V énoncé de la façon
suivante :
Utopia Voyage d'un homme fictif du réel au fictif
Geticapeuple réel du fictif au réel
Ce jeu s'organise autour des catégories de réel/ fictif, et de homme/ société,
qui résument les deux moments que nous avons analysés jusqu'ici. La structure
dégagée va jouer autour de points privilégiés, ceux où, si l'on peut dire, les deux
voyages que sont V Utopia et Y Histoire des Goths se croisent. Notre analyse portera
plus directement sur ces points dont l'organisation constituerait, si leur inventaire
était tenté exhaustivement, la structure d'un lexique commun aux deux textes,
le système des différences liées des éléments du récit, par-delà son organisation
syntaxique.
Les îles
Le premier point de croisement des deux textes est Y île, présente dans l'un,
au départ du voyage des Goths qui leur fera rejoindre la romanité — et l'histoire —
dans l'autre, au départ du texte (tout au moins du Livre П à' Utopia), mais à l'arrivée
d'un « voyage » de conquête dont rien ne nous est dit, sinon que l'armée des enva
hisseurs était commandée par le héros fondateur, Utopus. Mais point de départ
ou point d'arrivée, c'est à partir de l'île que s'organise l'espace extérieur, lieu,
dans l'un et l'autre cas, de la conquête, de l'expansion ou de la colonisation; c'est la structure insulaire qu'apparaissent les relations primitives qui retentiront
sur toute Г « histoire » ultérieure, qu'elle soit récit ou description. D'où deux ques
tions : pourquoi l'île a-t-elle ce rôle privilégié dans les deux textes, et comment
joue-t-elle, dans l'un et l'autre, ce rôle ?
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