De quelques usages du nombre en sociologie. Autour des travaux d'Alain Girard, de la formation et de l'insertion des jeunes - article ; n°2 ; vol.51, pg 285-301

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Population - Année 1996 - Volume 51 - Numéro 2 - Pages 285-301
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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José Rose
De quelques usages du nombre en sociologie. Autour des
travaux d'Alain Girard, de la formation et de l'insertion des
jeunes
In: Population, 51e année, n°2, 1996 pp. 285-301.
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Rose José. De quelques usages du nombre en sociologie. Autour des travaux d'Alain Girard, de la formation et de l'insertion
des jeunes. In: Population, 51e année, n°2, 1996 pp. 285-301.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1996_num_51_2_6152DE QUELQUES USAGES DU NOMBRE
EN SOCIOLOGIE
Autour des travaux d'Alain Girard,
de la formation et de l'insertion des jeunes
« ne A faut la meilleure demander statistique la et façon il ne faut (comme ou sous faire les du dire reste conditions que à ce la qu'elle moins où elle bonne) dit le et dit de il »
(F. SIMIAND, Statistique et expérience.
Remarques de méthode, p. 24)
Lire aujourd'hui les publications de Alain Girard du début des années
70, ne manque pas de surprendre"'. Voilà un auteur qui, tout à la fois, s'inscrit
dans la grande période des enquêtes quantitatives nationales, utilise pour la
première fois des enquêtes longitudinales, se situe sur des objets sociaux maj
eurs et au cœur de polémiques fameuses et s'interroge incidemment sur le
rôle des données chiffrées dans la production théorique. Il peut donc être un
excellent «prétexte» à examen de questions finalement communes à nombre
de chercheurs et toujours d'actualité.
L'idée de départ de cette communication consiste à lire ces publica
tions non pas en s 'intéressant aux résultats eux-mêmes mais en examinant
la façon dont ils se fondent quantitativement, en entrant un peu dans le
processus de production de données et de sens. Et ceci en confrontant les
positions de l'auteur d'une part à certains de nos travaux ou à ceux réalisés
par les sociologues de l'éducation et de la jeunesse, d'autre part à la tra
dition sociologique et aux réflexions méthodologiques et épistémologiques
portant sur ce sujet.
Naturellement, il ne s'agit pas d'examiner ici l'ensemble des ques
tions ayant trait aux rapports entre sociologie et statistique<2) rapports à la
fois inévitables et problématiques. Mais simplement de souligner certaines
"* Cette communication n'entend pas examiner l'abondante production d'Alain Girard,
mais seulement certains textes en rapport avec les thèmes de la Journée d'Étude, particulièrement
ceux concernant les «âges de la vie» et l'« enseignement». C'est pourquoi elle s'appuie quasi
exclusivement sur le recueil de textes Population et l'enseignement, publié en 1970 par l'I.N.E.D.
*2' Question qui a, par exemple, donné lieu à une Journée d'Études, Statistiques et
Sociologie, organisée en octobre 1982 à Paris par l'I.N.S.E.E. et la Société française de so
ciologie et dont il est rendu compte dans un numéro spécial à' Économie et Statistique, no
tamment dans l'article de F. de Singly.
Population, 2, 1996, 285-302 286 ALAIN GIRARD
questions méthodologiques et ceci sur un objet singulier, celui de la fo
rmation et de l'insertion. S'il est vrai que la sociologie est une «science
empirique», comment, en effet, ne pas s'interroger sur la production et
l'usage des chiffres. C'est d'ailleurs ce que nombre de sociologues ont fait
depuis longtemps : dès le milieu du 19e siècle dans les travaux de A. Quetelet,
puis au début du 20e dans ceux de E. Durkheim(3) lorsqu'il exprime son souci
de fonder la sociologie sur « les codes et les chiffres », de M. Halbwachs, de
F. Simiandi4; et plus tard chez nombre d'auteurs, tels M. Mauss(5) ou des au
teurs réunis plus récemment autour de l'I.N.S.E.E. comme A. Desrosières, L.
Boltanski et L. Thevenot.
La période actuelle nous semble propice au prolongement de cette
tradition. Et ceci pour des raisons à la fois pratiques, avec le développement
des outils statistiques les plus sophistiqués tels que les enquêtes longitu
dinales, théoriques, avec le foisonnement des réflexions sur la production
et l'usage social du chiffre(6) et politiques, avec la récente enquête lancée
par le gouvernement Balladur auprès des jeunes'7'.
La réflexion se fera en deux temps. On examinera d'abord les « données »
utilisées par A. Girard, ce qui permettra d'observer, au regard d'autres travaux
et réflexions, l'intérêt des grandes enquêtes, le poids de la demande sociale
et l'apport des enquêtes longitudinales. Puis on s'interrogera sur le sens ac
cordé à ces «données» toujours socialement construites, ce qui conduira à
évoquer des questions classiques chez les statisticiens et les sociologues : ana
lyse des variables et de leurs relations, homogénéité et partition, des populat
ions, généralisation des observations et concurrence d'interprétations, choix
(3' Voir les considérations de F. Héran sur « Statistique, sociologie et formes instituées :
un thème central dans l'œuvre de Durkheim» dans ce même numéro de Economie et Statis
tique.
(4) Lequel s'interroge en ces termes sur l'usage des abstractions statistiques : «ce qui
en fait nous égare bien souvent dans l'emploi des abstractions statistiques, ce n'est pas qu'elles
soient des abstractions, mais c'est qu'elles soient de mauvaises abstractions» (p. 30). Et plus
loin il suggère que ces abstractions « ne soient pas des résultats de comptages quelconques,
de combinaisons arbitraires entre des chiffres et des chiffres mais qu'elles respectent les ar
ticulations du réel».
(5) « Tout problème social est un problème statistique. La fréquence du fait, le nombre
des individus participants, la répétition au long du temps, l'importance absolue et relative
des actes et de leurs effets par rapport au reste de la vie, tout est mesurable et devrait être
compté», cité par F. Héran dans «Résistance à la statistique, résistance à la sociologie»,
communication à la Journée d'études Statistiques et sociologie.
(6) Foisonnement manifesté par la publication récente de textes majeurs comme celui
de A. Desrosières, « La politique des grands nombres, histoire de la raison statistique » ou
destinés à un plus large public comme le numéro de la revue Autrement (série Sciences en
société, n° 5, septembre 1992) intitulé La cité des chiffres ou l'illusion des statistiques.
{1) «Exemple même de ce qu'il ne faut pas faire en matière d'enquête», pour reprendre
les termes de Ch. Baudelot, P. Baudelot, P. Bourdieu et С Lévy dans Le Monde du 8 juillet
1994. De fait, cette enquête supporte des critiques majeures qui renvoient à des considérations
classiques et ne nous éloignent guère de l'objet de cette communication : absence de garantie
de représentativité et probables biais majeurs et incontrôlables ; incertitudes quant à la qualité
des réponses ; incapacité à rendre compte de phénomènes sociaux à partir d'opinions individuell
es ; référence implicite à des modèles sociaux non unanimes ; confusion entre opinions, idées
reçues et connaissance ; ambiguïté quant au rôle social du sociologue et de la sociologie, déjà
socialement moins « légitimes » que la statistique ; illusion d'équivalence entre chiffre et science...
Les premiers résultats publiés dans Le Monde du 24-25 septembre 1994 confirment largement
ces craintes. ALAIN GIRARD 287
de la démarche et de l'usage des données dans la production théorique.
L'ampleur du menu ainsi annoncé est telle qu'il s'agira simplement de «ré
ductions » en attendant peut-être, une production plus copieuse.
I. - A propos des chiffres...
Des grandes enquêtes Alain Girard utilise donc des grandes enquêtes na-
quantitatives tionales représentatives, essentiellement celles de
l'I.N.E.D. sur l'orientation et la sélection, réalisées
en 1953 sur les enfants d'âge scolaire puis en 1962 sur l'entrée en sixièmei8).
Ce faisant, il s'inscrit dans une tradition ancienne en France si l'on veut
bien se souvenir que l'Office du Travail lança dès 1893 une grande enquête
sur «les salaires et la durée du travail dans l'industrie française» puis di
verses enquêtes sur le coût de la vie et les budgets familiaux qui servirent
de point d'appui à des sociologues comme F. Simiand et M. Halbwachs. Tra
dition de la sociologie dans son ensemble qui s'inscrit dans la lignée de la
statistique sociale, initiée par A. Quetelet dès 1835 et qui trouvera régulière
ment des fidèles dans tous les domaines (on pense à la sociologie criminelle
ou religieuse) et qui connaîtra sa belle époque dans les années 50-60 avec
R. Boudon et les travaux de P. Lazarsfeld, J. Stoetzel et P.H. Chombart de
Lauwe, dans lesquels s'inscrit, d'une certaine manière, A. Girard. Tradition
qui reste aujourd'hui très vivace. Pour s'en tenir au champ de la formation
et de l'emploi, on peut signaler l'usage par les sociologues des grandes en
quêtes de l'I.N.S.E.E/9), du C.E.R.E.Q/10), des divers ministères, notamment
de l'Éducation Nationale et des instances européennes.
Mais tradition contestée de longue date, comme l'atteste la fameuse
diatribe de P.A. Sorokin (1959) contre la « quant ophrénie » des sciences
sociales, «manie de la quantification (... ) qui menace d'embourber
nombre d'enquêtes non quantitatives (... ) maladie qui se manifeste dans
tous les domaines de la sociologie» par un certain nombre d'indices
ayant trait aux études, publications, enseignements, crédits accordés et
qui fait que « le prestige du statisticien, du spécialiste du sondage de
l'opinion publique, du constructeur de modèles et de robots mathémat
iques, du numérologiste et du maniaque de la manipulation des nombres
est bien supérieur à celui des savants se consacrant à la recherche qua
litative» (pp. 132-133).
(8) Des précisions sur la nature de ces enquêtes sont apportées dans Population et
l'enseignement, notamment pp. 285-287 et pp. 368-370.
(9) Par exemple l'enquête Formation-Qualification-Profession qui a permis de nombreux
travaux sur la mobilité sociale ou, actuellement, l'enquête complémentaire «Jeunes» de l'en
quête Emploi, à laquelle nous sommes associés, et qui permettra d'éclairer les conditions
d'accès à l'emploi et à la vie des jeunes de 18 à 29 ans.
(10) Enquêtes d'insertion puis de cheminement qui ont renouvelé les approches de la
jeunesse et de l'accès à l'emploi. 288 ALAIN GIRARD
Deux questions principales se posent à ce propos. Sur le plan de la
méthode d'abord, on peut s'interroger sur l'intérêt respectif des monograp
hies et des enquêtes quantitatives. On connaît les arguments : d'un côté
le subjectivisme, le manque de rigueur, l'absence d'échantillonnage et de
vérification statistique; de l'autre la pauvreté des informations collectées,
la priorité accordée au quantifiable, l'illusion de la représentativité mathé
matique, le risque de biais systématique... C'est ce qui explique la position,
courante aujourd'hui, consistant à dire d'une part qu'il n'y a de réponse
méthodologique que circonstancielle et d'autre part que la combinaison des
outils est souvent très favorable, même si elle est délicate, et sans doute
nécessaire si l'on veut rendre compte de la complexité des phénomènes
sociaux00. C'est d'ailleurs ce que réalisent de nombreux chercheurs dans
le domaine de l'insertion professionnelle, lorsqu'ils tentent de combiner
données statistiques descriptives des trajectoires, données discursives de
récits de vie, globales et représentatives sur l'accès à l'emploi
et descriptions fines des conditions de travail, articulation entre tendances
générales et spécificités locales ou individuelles(12).
Sur le plan statistique, se pose ici le problème de la représentativité03'
puisque, faute de moyens, on travaille rarement sur des recensements exhaustifs.
Deux points sont à rappeler à ce propos. On sait d'abord que la représentativité
peut être définie soit a priori -par la méthode des sondages aléatoires qui,
seule, autorise l'application de la théorie probabiliste - ou, a posteriori, par un
contrôle d'équivalence de structure avec la population-mère selon quelques va
riables jugées importantes, hypothèse étant alors faite que la similitude au regard
de ces variables valide une représentativité plus générale. On connaît d'autre
part l'argument souvent avancé à rencontre des sondages, notamment depuis
l'article de P. Bourdieu « L'opinion publique n'existe pas »°4), selon lequel toutes
les opinions ne se valent pas : dès lors la pondération égale des individus, évi
dente en apparence, ne se justifie plus systématiquement05'.
(1" C'est l'idée que développe J.C1. Combessies, dans sa communication aux Journées
Statistiques et Sociologie, lorsqu'il appelle à combiner «approche comprehensive» et «abs
traction généralisante» et à utiliser toutes les données, qu'elles soient qualitatives ou quant
itatives, comme méthode à la fois de validation et d'invention. N'est-ce pas d'ailleurs ce
que faisait déjà P. Lazarsfeld dans Les chômeurs de Marienthal, lorsqu'il combinait bio
graphies, budgets-temps, inventaires, relevés, données statistiques : « nous cherchions à mettre
au point une méthode de représentation associant l'utilisation d'un matériel chiffré précis à
une observation participante » (p. 23).
C2) On pense par exemple aux travaux de D. Demazières, Le chômage en crise : la
négociation des identités des chômeurs de longue durée, P.U.L., 1992, à ceux de Ch. Nicole-
Drancourt (par exemple dans Le labyrinthe de l'insertion. La Documentation Française, 1991)
et de plusieurs chercheurs de notre équipe, tels J. Kaiser et A.Boulayoune, sur les dispositifs
destinés aux jeunes en difficulté.
(13* Dans le chapitre 7 de son livre La politique des grands nombres, intitulé «La
partie pour le tout: monographies ou sondages». A. Desrosières rappelle certaines étapes
de la discussion de ce problème classique.
(14) Paru dans Questions de sociologie, Minuit, 1984, pp. 222-235. Voir à ce propos,
le chapitre 14 de notre ouvrage Le hasard au quotidien.
(15) Cette difficulté de la représentativité est illustrée de façon exemplaire par l'enquête
conduite auprès des jeunes cet été. Le mode de diffusion des questionnaires, la pauvreté des
variables de contrôle ne permettent en effet pas de dire si l'échantillon de réponses, pourtant
élevé, est représentatif de la population juvénile. Bien au contraire, nombre d'indices (accès ALAIN GIRARD 289
Par ailleurs, il convient de s'interroger sur la nature des données uti
lisées. Dans ce domaine, A. Girard se contente de faire quelques réflexions
critiques, dès que cela s'impose, sur la qualité des données (il souligne,
par exemple, l'absence des données concernant l'enseignement privé et le
petit biais que cela peut occasionner, ou encore la fragilité de la classifi
cation des professions) et de suggérer un approfondissement des études
par affinement des variables. Par contre, il ne dit rien de la difficulté à
concilier les données disponibles avec l'objectif de la recherche c'est-à-dire
de la possibilité d'utiliser, selon la méthode dite de l'analyse secondaire,
des données pré-établies une logique qui n'est pas forcément celle
du chercheur. De même il ne s'interroge pas sur le délicat passage des
concepts aux variables puis aux indicateurs(16).
Une réponse La seconde caractéristique des travaux de A. Girard
à la demande sociale est qu'ils répondent à une «demande sociale», plus
ou moins explicite, ayant trait notamment à l'ana
lyse de l'inégalité sociale devant l'enseignement, des causes de l'échec scolaire et
de l'impact réel de la réforme du système scolaire de 1959. L'auteur part ainsi à
la recherche de «faits fondamentaux» susceptibles d'éclairer le débat social tels
que l'influence de l'âge sur la réussite scolaire ou l'importance du redoublement.
Parfois même, il réfrène une évidente «volonté réformiste »<l7).
On retrouve, là encore, une tradition de la sociologie, le contexte
institutionnel ayant souvent joué un grand rôle dans la construction des
objets de recherche, à la fois pour des raisons politiques, idéologiques et
économiques. On pense par exemple aux relations étroites entre responsab
les politiques, statisticiens et universitaires (notamment F. Simiand) au
moment de la guerre de 14, à l'importance du Commissariat au Plan dans
la définition des recherches après la seconde guerre mondiale et au poids,
essentiel aujourd'hui, de la politique contractuelle et des appels d'offres
des différents organismes dans l'orientation des programmes de recherche.
difficile aux questionnaires, difficultés de remplissage, résistance à l'initiative probablement
fortement liés à des variables telles que l'origine sociale ou le niveau de formation) laissent
préjuger d'un biais important. La première exploitation de la moitié des réponses confirme
d'ailleurs cela puisque l'on constate une forte sur-représentation des filles, des plus jeunes
et de certains niveaux de formation.
C6' Ces questions ont donné lieu à de nombreux débats, notamment lorsque certains
travaux interactionnistes ont voulu fonder leur démarche monographique sur le rejet de l'a
pproche quantitative. J.-M. Chapoulie (1984) rappelle, à ce propos, les arguments de Blumer :
dénonciation du «caractère illusoire de la standardisation» des questionnaires, «arbitraire
des catégories retenues comme variables », « incertitude de la relation entre comportements
en situations et réponses recueillies en situation d'enquête» (p. 591).
(17' «II n'appartient pas à l'observateur de proposer des remèdes ou de dicter des
choix. Mais les résultats de l'observation incitent à la réflexion. Ce n'est sans doute pas
sortir de l'objectivité que d'indiquer les directions dans lesquelles cette réflexion devrait s'en
gager pour éclairer l'action» {Population et l'enseignement, p. 441). Citation exemplaire,
qu'il faudrait commenter abondamment tant à propos de l'objectivité de la recherche que du
rôle social du chercheur et de sa capacité spécifique de conseil, d'expertise et de recommand
ations ALAIN GIRARD 290
Bien sûr, ce mouvement est positif car il permet de produire des don
nées fort utiles pour les chercheurs. Ainsi, pour s'en tenir à notre champ,
on peut penser que l'observation des indices d'allongement de la jeunesse,
visible dans les données collectées à mesure que la jeunesse devenait un
« problème social », a joué un rôle crucial dans la construction de la pro
blématique de O. Galland et la définition de cette «période moratoire»
affectant tout à la fois les calendriers d'accès à l'emploi, de mise en couple
et de décohabitation familiale. De même, la critique de la notion d'insertion
et notre problématique de l'organisation de la transition professionnelle
sont fondées sur l'analyse de données générées par la demande croissante
d'information sur les conditions d'accès à l'emploi des jeunes.
Et ce rapport étroit entre l'importance sociale du sujet, l'existence d'out
ils statistiques et la construction d'une problématique est resté une des ca
ractéristiques des recherches de notre équipe, qu'elles portent sur l'alternance,
les dispositifs d'aide à l'insertion ou l'évaluation des politiques publiques.
Ceci pose naturellement la question de l'autonomie du travail de recherche. Elle
était déjà signalée par A. Sauvy dans son commentaire sur l'usage des enquêtes lon
gitudinales par A. Girard, le terme trop long de celles-ci n'étant pas forcément conforme
à l'attente des décideurs et de l'opinion. C'est aussi ce que nous avons souligné à
plusieurs reprises. Par exemple dans l'article «Jeunes : de l'emploi aux modes de
vie; point de vue sur un champ de recherche», nous insistions sur le mouvement
de « structuration institutionnelle du champ de la recherche sur la jeunesse, très
ancienne en France» (p. 64) puisque le Commissariat Général au Plan et le
C.E.R.E.Q. ont fortement contribué, par les outils et les moyens mis à la disposition
des chercheurs, à la définition des thèmes, voire des problématiques, de recherche.
Preuve en est la convergence entre le postulat des premières enquêtes d'insertion, le
caractère individuel des modes de saisie et la généralisation d'une problématique fondée
sur l'adéquation formation-emploi. D'autre part, la conjoncture socio-économique joue
également un rôle déterminant dans la construction des objets par le biais d'un infl
échissement des préoccupations des acteurs sociaux. La façon dont ont évolué les thèmes
de recherche sur la jeunesse et l'insertion est là pour en témoigner' l8).
Pour autant les chercheurs disposent d'une marge de manœuvre plus
importante qu'on ne le dit parfois et surtout ils ne sont pas restés étrangers
à la construction même de ces outils(19). Ainsi les premières enquêtes d'in
sertion s'appuyaient sur des notions proposées par les chercheurs, comme celle
(18) «Ainsi l'explosion scolaire, puis le développement du chômage et l'aggravation
de sa sélectivité à rencontre des jeunes ensuite, vont déplacer les questionnements. On observe
un recul sensible, dès le début des années 70, des approches de type culturaliste, fortement
centrées sur le rapport au travail, les valeurs, la famille, au profit d'approches plus socio-
économiques de l'emploi et du chômage des jeunes. L'amplification des pratiques discrimi
natoires liée à l'accentuation des concurrences lors de l'embauche va contribuer à infléchir
les interprétations et les analyses en faisant ressortir le rôle des acteurs et de leurs stratégies »
(P. Bouffartigues, J.-Ch. Lagree, J. Rose, pp. 64-65).
(19' L'analyse des conditions sociales de production des outils et des données, réalisée ces
dernières années par plusieurs auteurs - on pense par exemple à A. Desrosières et L. Thévenot
à propos des catégories socioprofessionnelles - est, à cet égard, essentielle. Selon A. Caille, dans
La démission des clercs, «un des principaux facteurs de stérilisation de la pensée contemporaine
réside sans doute dans la logique de la commande administrative de la recherche» (p. 19). ALAIN GIRARD 29 1
d'emploi d'attente. De même, l'évolution des outils a été fortement déterminée
par celle des problématiques, comme on le verra à propos des enquêtes longi
tudinales. Et l'I.N.S.E.E. a récemment associé des chercheurs à la production
de son questionnaire sur les jeunes. Le travail de conceptualisation reste natu
rellement de la compétence du chercheur et relève d'une logique spécifique.
Mais parfois un simple changement de regard sur les données ouvre des pers
pectives théoriques tout en interrogeant la société. Un exemple est fourni au
jourd'hui par la discussion à propos du chômage des jeunes. L'observation des
chiffres montre en effet que le classement des pays est très différent (et la dis
persion bien moindre) si l'on rapporte le nombre de chômeurs non pas à la
population active (comme on le fait dans le calcul du taux de chômage) mais
à la totale (car jouent alors les différences de taux de scolarisation).
Seule une réflexion théorique peut dire s'il est plus pertinent d'examiner tel ou
tel de ces indicateurs, ce qui ne manquera pas de bouleverser les conditions du
débat social sur ce sujet.
Sur l'intérêt des données A.Girard a sans doute été l'un des pion-
longitudinalesi20> niers en la matière, par l'examen de «la
marche d'une promotion de 1962 à 1972 »,
résultat d'une «enquête longitudinale, peut-être seule de son genre dans le
monde »(21). Ce type d'enquête s'est beaucoup développé depuis et a été paré
de nombreuses qualitési22). Ce mouvement a affecté de nombreux domaines
et particulièrement celui de l'accès à l'emploi avec plusieurs enquêtes de ce
type sur le chômage, la précarité et l'insertion des jeunes(23). A cela on peut
avancer diverses explications : conviction croissante que les phénomènes so
ciaux ne prennent sens que dans la durée, demande sociale accrue en faveur
d'études de suivi de dispositifs, capacités statistiques nouvelles de traitement
de données temporelles, développement de la crise... En tout cas ces enquêtes
ont permis de produire des observations susceptibles de modifier fortement
l'analyse des phénomènes : impact variable de la spécialité de la formation
sur le taux de chômage à mesure que l'on s'éloigne de la sortie de l'école,
facteurs persistants d'hétérogénéité du chômage, rôle essentiel des straté
gies des acteurs sur le déroulement de leur vie.
Ces enquêtes ont une réelle légitimité théorique, notamment lorsqu'il
s'agit d'étudier l'insertion, puisque celle-ci est désormais considérée comme
(20) Ce point reprend les idées principales développées lors d'une communication au Réseau
Européen sur la transition des jeunes en 1993 et intitulée «De l'intérêt des approches longitudinales
dans l'analyse des transitions professionnelles» et publiée en 1994 par le C.E.D.E.F.O.P.
(2" «De la fin des études élémentaires à l'entrée dans la vie professionnelle ou à
l'université» in Population, p. 571.
(22) On en veut pour illustration les déclarations de Ch. Baudelot en faveur des don
nées de panel (dans le numéro spécial de janvier 1988 de la Revue Economique consacré
aux rapports entre Sociologie et Économie, p. 274) ou celles de C. paradeise et P. Tripier
pour la « sociologie génétique » (dans leur communication « Sociologie, génétique et utilisation
des données longitudinales » in l'Emploi, enjeux économiques et sociaux, colloque de Dourdan,
F. Maspéro, 1982).
(23) Voir, par exemple, les enquêtes longitudinales du C.E.R.E,Q., le panel de chô-
meursde l'A.N.P.E., le suivi des chômeurs de l'I.N.S.E.E. ou l'enquête complémentaire «Jeu
nes» de l'enquête Emploi. 292 ALAIN GIRARD
un processus inscrit dans le temps et qui assure aux individus des itinéraires
complexes et très diversifiés(24). Ainsi, seules les enquêtes longitudinales per
mettent de saisir l'enchaînement des situations, de repérer les partitions
tinentes et persistantes de la population, de déceler la transformation des
modèles d'insertion et les segmentations les plus significatives, de repérer
l'évolution des stratégies individuelles, de s'interroger sur le caractère pré
dictif des débuts de la vie active, sur le caractère plus ou moins prolongé
de la transition, sur la nature plus ou moins chronique et génératrice d'ex
clusion du chômage de longue durée. Seules elles permettent d'examiner
la pertinence des interprétations théoriques en terme de segmentation, de
file d'attente, de processus d'appel-rejet de la main-d'œuvre, d'adéquation
formation-emploi et, plus généralement, de mobilité et de dynamique d'en
semble du marché du travail.
Pour autant, l'utilisation de ces données n'est ni exclusive ni simple. Ainsi
R. Lenoir, toujours lors du colloque Statistiques et Sociologie, montre comment
les données transversales permettent également de saisir les rapports entre les
générations et le rôle du contexte social dans lequel se définissent les frontières
entre «jeunes» et «vieux». De même Ch. Baudelot souligne que «s' agissant
dans le cas de la jeunesse de décrire et d'expliquer les transformations d'un
processus, seules l'articulation d'une approche longitudinale et d'une analyse
synchronique sont de nature à fournir les informations nécessaires »(25) . Et d'au
tres auteurs ont mis en évidence les difficultés méthodologiques d'exploitation
de ces enquêtes : confrontation de temporalités différentes selon les domaines
considérés, choix méthodologiques quant à la durée de la période et au moment
de l'observation (enquête rétrospective ou panel?), procédures statistiques d'ana
lyse des données calendaires.
Pour finir, on pourrait s'interroger sur l'apport interprétatif de ces
enquêtes et se demander s'il est à la mesure des moyens mis en œuvre et
s'il ne risque pas d'imposer des modules d'interprétation discutables. Ainsi,
toujours dans le champ de l'insertion, on peut se demander si les enquêtes
longitudinales ont fait apparaître des variables interprétatives et des liaisons
véritablement nouvelles par rapport à celles fournies par les études trans
versales. De même, ces enquêtes risquent de raviver une approche indivi
dualiste des phénomènes d'insertion dont on connaît les limites. Ce n'est
donc pas le longitudinal en soi qui doit être critiqué ou loué mais son
usage. A cet égard une approche longitudinale des autres acteurs de la tran
sition professionnelle (pouvoirs publics, entreprises) serait sans doute au
jourd'hui d'un grand intérêt.
<24' «L'enquête longitudinale ou à défaut l'enquête rétrospective constituent des dé
marches méthodologiques plus directement adaptées à la problématique sociologique des âges
de la vie», O. Galland (1991) p. 105.
'25) «La jeunesse n'est plus ce qu'elle était: les difficultés d'une description», in
Revue Économique, n° 1, janvier 1988, p. 193. ALAIN GIRARD 293
П. - ...Et du sens qu'on leur donne
Lorsqu'il s'agit de donner du sens à ces données, on se heurte à des
problèmes statistiques, méthodologiques et épistémologiques classiques sur
lesquels il est possible de faire ici quelques brèves observations.
Variables explicatives Dans ses articles, A. Girard repère des
cí relations significatives blés signifiantes (par exemple il observe, dans
Population et l'enseignement (p. 437), que «la
première orientation a un caractère très contraignant») et les variables liées
ou latentes : « Si forte que soit l 'influence du milieu social, elle n 'agit pas en
tant que telle, mais seulement de manière médiate. Elle est associée en effet
étroitement aux facteurs déterminants de l'orientation: la réussite des élèves
en face de l'enseignement qui leur est donné, et l'âge auquel ils parviennent à
cette réussite aux différents niveaux scolaires. » (pp. 337, 440). De même, il
signale que les enquêtes longitudinales permettent de «suivre l'histoire d'une
génération » mais ne permettent pas de « saisir la situation globale à un moment
précis, les promotions successives mêlant une partie de leurs éléments, et l'his
toire des précédentes ou suivantes pouvant n'être pas exactement
la même» (p. 285). C'est annoncer là une question courante dans le champ de
la jeunesse puisque viennent s'entremêler les trois effets d'âge, de cohorte et
de période, les premiers concernant les changements connus par les individus
à mesure de leur vieillissement, les seconds renvoyant aux effets de génération
et les troisièmes au contexte historique d'observation. Et la nécessaire séparation
de ces effets ne peut exclusivement se résoudre en termes techniques car elle
suppose aussi des hypothèses théoriques.
Cette question de l'interprétation des liaisons entre variables est difficile à
résoudre et renvoie à de nombreux problèmes statistiques que l'on ne peut ici
que citer. Elle pose d'abord le problème des «différences significatives», souvent
négligé dans les commentaires de données issues d'échantillons alors qu'il est
parfaitement maîtrisé sur le plan statistique. En effet le test d'indépendance, dit
encore test du chi-deux, permet de séparer les situations dans lesquelles les dif
férences sont suffisamment faibles pour être imputables (probablement) aux in
évitables fluctuations d'échantillonnage et celles où leur ampleur incite à les
considérer comme révélatrices d'une absence d'indépendance entre les variables.
Ensuite, elle interroge sur l'usage de l'analyse multivariée et des for
mes les plus sophistiquées de la statistique descriptive (analyse factorielle,
classification automatique). Rigoureuses sur le plan statistique, puisqu'elles
fondent l'interprétation des proximités ou des oppositions de profils, elles
peuvent toutefois donner lieu à des divergences d'analyse et ne dispensent
pas d'une analyse théorique préalable et postérieure (à moins de considérer
comme pertinente une démarche ultra empiriste qui ne s'interroge ni sur

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