Déficit visuel persistant chez les aveugles-nés opérés. Données cliniques et expérimentales - article ; n°1 ; vol.75, pg 169-195

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L'année psychologique - Année 1975 - Volume 75 - Numéro 1 - Pages 169-195
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1975
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M. Jeannerod
Déficit visuel persistant chez les aveugles-nés opérés. Données
cliniques et expérimentales
In: L'année psychologique. 1975 vol. 75, n°1. pp. 169-195.
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Jeannerod M. Déficit visuel persistant chez les aveugles-nés opérés. Données cliniques et expérimentales. In: L'année
psychologique. 1975 vol. 75, n°1. pp. 169-195.
doi : 10.3406/psy.1975.28087
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1975_num_75_1_28087Année psychol.
1975, 75, 169-196
REVUES CRITIQUES
DÉFICIT VISUEL PERSISTANT
CHEZ LES AVEUGLES-NÉS OPÉRÉS
DONNÉES CLINIQUES ET EXPÉRIMENTALES
par Marc Jeannerod
Laboratoire de Neuropsychologie expérimentale
I.N.S.E.R.M. U 94l
Le problème de la vision des aveugles-nés opérés, si débattu au cours
des deux siècles précédents, a sans doute cessé de passionner les clini
ciens, et les philosophes l'ont ramené à ses justes proportions. Pour le
neuro-psychologue, cependant, ce problème a constitué l'une des pre
mières approches « expérimentales » du rôle respectif de l'inné et de
l'acquis dans le développement des capacités perceptives. Le regain
actuel d'intérêt pour cette discussion nous a paru justifier la relecture
de certaines observations classiques de restitution de la vue à des
aveugles-nés, et de comparer les descriptions cliniques avec les données
de l'expérimentation animale, qui se sont accumulées depuis. Cette
confrontation nous permettra d'envisager un modèle « physiologique »
de l'évolution post-opératoire de la vision chez de tels sujets2.
OBSERVATIONS CLINIQUES
ÉTAT PRÉ-OPÉRATOIRE
Aucune des sept observations rapportées ici n'est inconnue : toutes
sont citées dans l'ouvrage classique de Von Senden (1932). L'anamnèse
1. 16, avenue du Doyen-Lépine, 69500 Bron, France.
2. Nous remercions le Pr H. Hecaen, ainsi que les Dr8 G. C. Lairy (Paris),
A. Tzavaras (Paris), et M. Bourron-Madignier (Lyon), qui ont bien voulu
relire le manuscrit de ce travail, et nous prodiguer leurs conseils. 170 REVUES CRITIQUES
des différents sujets est résumée dans le tableau I. Il s'agit de cécité
congénitale par cataracte bilatérale dans 6 cas sur 7 (1, 2, 4, 5, 6, 7).
Dans le cas 3, la cécité fut provoquée par une ophtalmie purulente à
l'âge de « quelques jours » qui détruisit totalement l'œil droit, et laissa
persister sur l'œil gauche un leucome central adhérent, obstruant tota
lement la pupille.
Tableau I
Age
au moment
de
vation Sexe l'opération Etiologie Références
1 F 22 ans Cataracte congénitale Janin, 1772
bilatérale
16 — F 2 Gayet, 1884
complète bilatérale
22 — 3 F Ophtalmie purulente à Dor, 1886
l'âge de quelques jours
O.D. : atrophieetperte
totale. O.G. : leucome
central de la cornée
5 4 M Cataracte congénitale Vurpas et Eggli, 1896
bilatérale
4,5 — M 5
8 — 6 M Cataracte congénitale 1913 Moreau,
bilatérale Chavanis,
Leprince, 1915
Rubin, 1927
20 — 7 M Cataracte congénitale Dufour, 1876
bilatérale
Tous ces sujets présentent une vision « résiduelle », qui leur permet
de faire la distinction entre jour et nuit. Certains jouent parfois, avec
leurs mains, à provoquer des ombres mobiles devant leurs yeux (4, 6, 7).
Deux sujets présentent une bonne projection spatiale d'une source
lumineuse (3, 6) et six peuvent reconnaître les couleurs vives sous un
fort éclairement (1, 2, 3, 4, 5, 7). Aucune discrimination de formes n'est
possible, pour les sujets 1, 2, 4, 5, 6, 7. Le sujet 3 pouvait compter les
arbres sur une promenade, ce qui n'implique pas qu'elle distinguait leur
forme, mais n'exclut pas non plus qu'elle pouvait percevoir l'ombre
verticale de leurs troncs. Enfin, on note un nystagmus dans au moins
cinq cas (2, 4, 5, 6, 7), mais aucune des autres lésions fréquemment
associées à la cataracte congénitale n'est signalée.
Le niveau intellectuel des sujets est important à considérer, car de
lui dépendra, pour une part, la valeur des réponses données aux questions
des observateurs, et peut-être aussi le degré de la récupération fonction- M. JEANNEROD 171
nelle. Seul le sujet de l'observation 3 présentait un réel degré d'instruct
ion. Elevée chez les sœurs, cette fille de 22 ans savait lire en braille,
jouer de l'orgue, et connaissait par le toucher tous les caractères de
l'alphabet ordinaire. Les autres sujets étaient certes capables de parler
correctement, mais leur éducation avait été délaissée. L'un était « intel
ligent » (6), deux, au moins, étaient « bornés », les autres étaient souvent
« distraits », « instables », voire même « capricieux ». Ce déficit, en appa
rence important, semble devoir être mis sur le compte exclusif du défaut
d'éducation. En effet, Hatwell (1966) ne trouve pas de différence entre
le niveau de performance verbal d'enfants aveugles-nés et d'enfants
normaux scolarisés. Un retard de l'ordre de deux à trois ans n'appar
aîtrait chez les aveugles-nés que dans le développement des représen
tations spatiales, et de certaines opérations logiques (classification,
sériation, conservation, etc.). Ce résultat est même contesté par Cromer
(1973) qui ne retrouve aucune différence entre enfants aveugles-nés et
enfants normaux, à condition que ces derniers soient examinés les yeux
bandés.
Les capacités tactiles des sujets n'ont pas été testées systématique
ment avant l'intervention, bien que tous les observateurs s'accordent
sur la rapidité de l'exploration des objets, et sur la finesse de la discr
imination obtenue par cette modalité sensorielle. Il ne semble pas, cepen
dant, qu'aucun des sujets ait été capable, par la voie tactile, d'acquérir
de véritables notions « spatiales ». Dans la seule observation qui fasse
explicitement mention de ce problème (2), on trouve que la malade
n'avait pas la notion de grandeur « même limitée à ce que le toucher
aurait pu lui faire comprendre ». Le geste (écarter les deux index)
servait chez cette malade à indiquer la dimension d'un livre, aussi bien
que la taille d'une personne. Ce fait semble confirmer l'idée classique
que les aveugles-nés n'ont pas de « sens spatial ». Il est difficile d'ailleurs,
de mettre sur le même plan la notion de dimension, que peuvent fournir
les informations tactiles, et celle de distance, qui appartient en propre
à la sphère visuelle. Tout au plus, les rares informations à proprement
parler visuelles dont disposent ces sujets (projection spatiale d'une source
lumineuse, intensité des couleurs en fonction de la distance, passage d'un
objet entre les yeux et une source lumineuse), pourront-elles être exploi
tées comme indices pertinents d'une organisation spatiale de leur nou
veau monde visuel.
CONSTATATIONS POST-OPÉRATOIRES IMMÉDIATES
La « levée du bandeau » a d'abord été un événement. Les auteurs
convoquaient autour de leur malade des savants et des philosophes. Tel
Janin, en 1772. Mais ce n'est plus le cas pour les autres observations.
Bien que l'émotion soit encore grande, on pressent que rien ne se passera.
On retrouve partout la même constatation : le sujet ne voit rien, ne 172 REVUES CRITIQUES
reconnaît aucun objet, reste dans une attitude de « sortie de prison ».
Tout au plus est-il ébloui par la lumière, sensation au demeurant non
douloureuse, contrairement à ce qu'on pensait (Janin, Moreau).
Les seules réponses obtenues dans les deux premiers jours concernent
l'intensité lumineuse. Les sujets 1 et 2 sont « effrayés » par la flamme
d'une bougie. Le sujet 3 voit « des bâtons blancs » (les doigts de la main).
Le sujet 7 voit « quelque chose de clair » (la main). Le mouvement (en
général, le déplacement de la main de l'observateur) n'est pas détecté.
Cet échec des premiers jours, décevant bien que prévisible, est
rapporté également dans l'ensemble de la littérature, et en particulier
dans les observations les plus récentes (voir plus loin). L'absence de
« résultat » de l'intervention chirurgicale avant plusieurs semaines
entraîne souvent une dépression réactionnelle (Von Senden, 1960 ;
Gregory et Wallace, 1963 ; Ackroyd et al., 1974). Ce fait n'est cependant
pas mentionné dans les observations rapportées ici.
L'explication qui prévaut dans ces observations, est que de tels
sujets doivent « apprendre à voir ». <» La vision n'est d'aucune utilité
pour qui n'a jamais vu » (Vurpas et Eggli), c'est une vision « ignorante »
(Moreau). Nous vous proposons donc de suivre leur évolution sous
deux aspects principaux : la perception des formes et le comportement
visuo-moteur.
PERCEPTION DES FORMES
La perception des formes est sans doute en partie conditionnée par
l'acuité visuelle. On serait donc tenté de rapporter les difficultés éprou
vées par pratiquement tous nos sujets dans la perception des formes, à
un déficit de l'acuité. Cette hypothèse serait justifiée pour plusieurs
raisons : d'une part, l'extraction bilatérale de la cataracte provoque une
aphakie, qui ne peut être qu'incomplètement corrigée ; d'autre part, la
plupart des sujets présentent un nystagmus important, qui retentit sur
l'acuité visuelle post-opératoire (Guillaumat et Girard, 1954). De fait,
cette hypothèse est évoquée par les observateurs pour expliquer le
résultat fonctionnel décevant. Les vérifications ophtalmoscopiques (effe
ctuées dans les cas 2, 3, 6, 7, et qui montrent l'intégrité des milieux
intra-oculaires et de la rétine), la correction par des verres de + 3
à + 8D, la réduction chirurgicale du strabisme et du nystagmus (6)
vont dans ce sens. On est frappé cependant par la possibilité, pour cer
tains sujets, de discriminer des détails très fins. Le sujet 6 peut voir les
étoiles, la nuit. Le sujet 7 peut voir les chiffres du cadran d'une montre,
sous la forme de petits bâtons noirs. Le déficit de l'acuité n'explique
donc pas de manière suffisante le déficit de la perception des formes.
La lenteur de l'acquisition de capacités perceptives pour les formes
est un fait remarquable dans la plupart des observations. Le sujet 3,
cependant, fait exception, puisqu'elle parvint en quelques jours à M. JEANNEROD 173
reconnaître visuellement un grand nombre d'objets, et même à lire. Dès
le premier jour, ce sujet était capable de compter les doigts d'une main,
qu'elle assimilait à de « petits bâtons blancs ». Le second jour, elle
reconnaissait la main et les doigts de l'observateur, et pouvait décrire
des objets tels qu'une clef ou un couteau, sans toutefois les nommer. Le
quatrième jour, elle décrivait et nommait une carafe, une clef, un verre,
un parapluie, un livre. Le dixième jour, enfin, elle pouvait lire des mots
simples sur une affiche. Cette observation diffère cliniquement des autres
par plusieurs aspects : 1) il s'agissait d'un leucome néo-natal, et non d'une
cataracte congénitale. Ce fait sera discuté plus loin ; 2) la vision rési
duelle était plus importante chez ce sujet que chez les autres. La malade
pouvait « utiliser » certains indices visuels (ombres des arbres, etc.) ;
3) le degré d'éducation et de « motivation » était sans doute très élevé.
Son évolution n'en est pas moins surprenante, et c'est précisément la
rapidité avec laquelle le sujet a acquis une « vision utile », qui a engagé
Dor à rapporter son observation.
Dans les autres cas que nous rapportons, comme dans la plupart des
cas de la littérature, l'éducation de la vue s'effectue avec une « désespé
rante lenteur ». Ce terme est également de Dor qui, avant le succès de
l'observation 3, avait opéré quatre autres cas, dont l'évolution avait été
défavorable. Un de ses malades au moins, quatre ans après l'interven
tion, se trouvait encore dans une institution pour aveugles1. Dans nos
observations, les opérés gardent longtemps vis-à-vis des objets un
comportement d'aveugle, persistant à utiliser le seul mode d'identifi
cation tactile. Un certain nombre de questions « classiques » continuent
de préoccuper les observateurs :
1) Les objets sont-ils vus à distance du corps, et distincts du sujet ?
Cette question avait été soulevée par Cheselden (voir Von Senden, 1960,
pp. 219-245) dont le malade avait l'impression que les objets touchaient
ses yeux. La malade de Janin (1) voyait les objets « comme étant placés
dans un certain éloignement », et les autres sujets, apparemment pas
interrogés sur ce point, se sont toujours comportés avec les objets « à
distance ».
2) Le monde visuel de l'aveugle-né opéré est-il « organisé » ou « chao
tique » ? Grafé (1892) estimait que les sujets opérés ne peuvent localiser
leurs sensations visuelles, et qu'ils voient « des couleurs », comme on
sent des odeurs. Cette affirmation semble contredite par les présentes
observations. Les sujets voient assez rapidement « quelque chose » se
détacher sur un fond plus flou. Les couleurs leur sont sans doute d'une
grande utilité, dès le début (sauf pour le sujet 6, voir plus loin) pour
individualiser un item et réaliser la discrimination figure/fond.
1. Voir aussi les cas de cataracte congénitale bilatérale mentionnés par
Redslob (in discussion de Guillaumat et Girard, 1954). Devant l'absence
de résultat fonctionnel, la rééducation de ces deux filles de 20 ans fut aban
donnée quelques années après l'opération. 174 REVUES CRITIQUES
3) La troisième question, sans doute la plus intéressante, est la
fameuse question de Molyneux (voir Diderot, 1749). Aucun des sept
sujets n'a été capable d'identifier visuellement un objet connu tactile-
ment. Tentée à de multiples reprises, par tous les observateurs, l'expé
rience a toujours été négative. Le sujet 7 était pourtant capable de
former un « cercle » et un « carré » avec ses doigts, mais ce n'est qu'en
associant les deux modalités visuelle et tactile qu'il peut en quelques
heures devenir capable de distinguer le cercle du carré, au seul moyen
de sa vue1.
ÉVOLUTION DE LA PERCEPTION DES FORMES
Les étapes de l'apprentissage des données visuelles concernant les
formes sont particulièrement bien décrites dans les observations 6 et 7.
Au cours du premier mois, le sujet 7 devient capable d'identifier
visuellement quelques objets, et en particulier de distinguer des figu
rines en carton rondes ou carrées (10 cm x 10 cm). Cette identification
avait été rendue possible par un « renforcement » tactile, comme nous
l'avons vu. A la même période, cependant, il était incapable de dire
lequel, de deux rectangles, était le plus grand ou le plus petit. Il pouvait
seulement dire qu'ils étaient « inégaux ». Le sujet 6, par contre, n'est
pas capable d'identifier les objets au cours du premier mois. La présen
tation de tests ou d'objets usuels provoque invariablement des réponses
rapportées à V intensité lumineuse : « C'est une lumière, ça brille. » Les
autres sujets, à l'exception du sujet 3 dont nous avons déjà décrit
l'évolution rapide, présentent la même lenteur à apprendre à voir.
Au cours du deuxième mois, le sujet 7 parvient à à ident
ifier de nombreux objets usuels, ainsi que le mobilier, vu à distance
(lit, table, chaise). Les objets qu'il voit pour la première fois ne sont pas
identifiés, mais correctement décrits. Exemple : une grappe de raisins :
« C'est foncé, c'est bleu, ça brille, ça n'est pas lisse, il y a des boules et
des creux. » De telles réponses traduisent non seulement une acuité
correcte, mais surtout l'acquisition de (ou l'accession à) un ensemble
d' « opérations » utilisables pour la perception des formes. Le sujet 6,
dont les progrès sont moins rapides franchit cependant, à ce moment,
une étape capitale, celle de l'identification des couleurs. Un grand nombre
d'objets sont alors « identifiés » grâce à leur couleur. Exemple : « C'est
blanc, et c'est rouge, c'est ma serviette. » « C'est jaune, c'est une orange. »
II en est de même pour les formes géométriques, pour lesquelles on ne
1. Chez des sujets normaux, la discrimination inter-modalitaire de
formes simples apparaît dès avant l'âge de 1 an, c'est-à-dire à un stade
préverbal (Bryant et al., 1972). Chez les aveugles-nés, il ne s'agit pas d'un
déficit de ce processus inter-modalitaire, mais plus simplement d'un déficit
de la reconnaissance des formes. La question de Molyneux est donc un faux
problème. JEANNEROD 175 M.
peut dissocier le rôle du renforcement tactile, de celui de la couleur. Par
exemple : une boîte : « Elle est jaune, et je vois des coins ; elle est carrée. »
Le sujet identifie un cercle de la même manière : « C'est rond, il n'y a
pas de coins. » Un cercle bleu dessiné sur une face d'un cube donne lieu
cependant à une erreur significative : « C'est une boîte bleue, elle est
ronde. »
C'est également à partir de cette époque que sont obtenues des
réponses concernant les relations inter- figur aies. En fait, le sujet 1, dès
les premiers jours semble-t-il, avait été capable de déterminer la position
respective de deux feuilles de papier de couleur différente (dessus,
dessous). Janin fait remarquer que les relations entre les masses colorées
n'étaient pas vues inversées, contrairement à ce à quoi il s'attendait.
Deux mois après l'intervention, le sujet 6 peut déterminer qu'un objet
se trouve à droite ou à gauche d'un autre, ou qu'un objet se trouve
devant ou derrière un autre. Les sujets 6 et 7 peuvent déterminer la
position relative de deux objets dans le plan sagittal. Pour le sujet 6,
par exemple, avait été construit un petit appareil permettant de placer
des disques colorés (4 cm de diamètre) à des distances variables par
rapport au plan du regard : l'enfant pouvait dire sans erreur quel était
le plus proche, ou le plus éloigné, ou si deux disques étaient ou non
placés à distance égale. Le sujet 7 avait aussi de bonnes performances
dans un test semblable. Il était en outre capable d'apprécier la distance
d'un objet par rapport à lui, lorsqu'il en connaissait la taille absolue.
Au cours du troisième mois, le sujet 6 continue de progresser dans la
reconnaissance des formes et des objets. Il peut, par exemple, dire le
nom d'une fleur vue à 3 mètres (marguerite). La discrimination des
objets ne semble cependant pas encore indépendante de la couleur. Par
exemple, un jouet (cheval de bois) : « C'est blanc, noir, vert, rouge...,
c'est un cheval. » Moreau en déduit que « la forme des objets dérive de
l'assemblage de taches colorées, et (que) leur contour n'est autre que la
ligne idéale de démarcation séparant une zone colorée d'une ». Le
volume est également pris en considération, avec même une phase
remarquable où tous les objets sont rapportés à des « boîtes ». Exemple,
une poire : « C'est une boîte, ronde..., c'est une poire. » Une casquette :
« C'est une boîte, voilà le dedans, voilà le dehors..., c'est une casquette. »
L'évaluation par le sujet 6 de la taille d'un objet visuel (en écartant
les mains) donne lieu à des erreurs considérables. Les dimensions sont
surestimées environ 6 fois dans le sens horizontal, et 3 à 4 fois dans le
sens vertical. Ces erreurs diminueront par la suite, mais la tendance à la
surestimation persistera.
Au cours du quatrième mois, un apprentissage de la lecture est tenté
chez le sujet 6, à l'aide de lettres capitales dessinées en noir sur des
rectangles blancs (6x8 cm), puis avec des lettres en bois découpé
(3 cm) reconnaissables à la palpation. Ce n'est que vers le cinquième
mois que quelques lettres pourront être identifiées ou retrouvées dans 176 REVUES CRITIQUES
une situation à choix multiple. Il semble que le fait d'associer la lettre
à un mot (b : bonbon, 1 : lard, etc.) favorise l'apprentissage. La lecture
de mots, ou de phrases n'a jamais été possible, en ce sens que des asso
ciations phonétiques ont pu être réalisées, mais sans pour autant donner
accès au sens de la phrase.
Les observations de Moreau et de Chavanis se sont prolongées sur le
sujet 6 pendant quinze mois au cours de la première hospitalisation. A la
sortie de l'hôpital, le bilan de la perception des formes est le suivant : le
sujet est capable de reconnaître des objets usuels, des formes géomét
riques, en utilisant par priorité l'identification par les couleurs. Les
lettres de l'alphabet sont identifiées, mais la lecture est impossible. Les
observateurs insistent en outre sur la « fatigabilité » visuelle du sujet et
sur 1' « oubli à mesure » de ses nouvelles acquisitions visuelles (voir
aussi Von Senden).
Le même sujet peut ensuite être réexaminé à deux reprises (respe
ctivement, deux ans et dix ans après sa sortie de l'hôpital), par les mêmes
observateurs.
Deux ans après, le sujet est réexaminé dans son milieu familial. Il ne
peut reconnaître son médecin, avec qui il a pourtant vécu pendant
quinze mois. Il ne peut identifier un cube, ni en désigner un angle, mais
peut identifier des cercles colorés. Les objets usuels sont identifiés :
brosse, ciseaux, pipe, montre, pièces de monnaie. Le sujet ne peut
reconnaître des photographies d'animaux, ni des cartes à jouer, ni aucune
des lettres de l'alphabet.
Dix ans après, soit à l'âge de 19 ans (Rubin, 1927), le sujet est hospit
alisé de nouveau, pour un bilan de ses capacités visuelles. L'impression
générale est celle d'une perte massive de la capacité de discrimination,
par rapport aux résultats obtenus au cours de la première année post
opératoire. Seuls sont identifiés quelques objets usuels : verre, fourchette,
cuiller. Les objets circulaires, même placés à une distance de quelques
mètres provoquent la réponse « c'est rond », sans que l'objet (orange,
balle, etc.) soit pour autant reconnu. Les formes carrées ne sont pas
reconnues. Les couleurs sont correctement nommées, et la réponse par
la couleur est le plus souvent la seule obtenue dans une tâche d'identi
fication d'objet (lettres, cartes à jouer, formes géométriques). Enfin, le
sujet ne peut reconnaître aucun visage, même ceux de ses frères et
sœurs, qu'il voit quotidiennement.
PERCEPTION DES COULEURS
Gomme nous l'avons vu, tous les sujets, à l'exception du sujet 6,
avaient une perception des couleurs avant l'intervention. Après l'inte
rvention, les sujets 2, 3, 4 et 5 semblent reconnaître les couleurs sans
difficultés. Les 1 et 7 reconnaissent facilement les « primi
tives » (rouge, bleu, vert, jaune), mais ne semblent pas capables de M. JEANNEROD 177
discriminer des nuances mixtes, comme le gris, le marron. Ces couleurs
sont rapportées aux couleurs « primitives ». Le sujet 6, enfin, apprend
à reconnaître les couleurs vives vers le deuxième mois seulement. Avant
cette date, le « blanc » et le « noir » constituaient les seuls éléments de
réponse à des questions concernant les couleurs. L'apprentissage fut
obtenu à l'aide d'échevaux de Holmgren et de cartons colorés (15x15 cm) .
La première couleur reconnue est le rouge ; puis en trois jours, le bleu,
le jaune ; enfin, en une semaine, le sujet devient capable d'identifier
aussi les nuances, comme le rose et le vert clair. Toutefois, le jaune et
le vert clair sont souvent confondus. Il faut noter que la perception des
couleurs chez ce sujet fut testée avec beaucoup de soin : en particulier,
des cartons noirs et blancs étaient présentés en même temps que les tests
colorés, de manière à éliminer des réponses rapportées au flux lumineux
total émis par des couleurs plus ou moins claires ou foncées. La même
procédure a été suivie dans les observations récentes de Banissoni et
Ponzo (1968) et de Ackroyd et al. (1974).
Gomme nous l'avons déjà fait remarquer, les couleurs ont certaine
ment constitué, chez le sujet 6, un élément « structurant » du monde
visuel. C'est après avoir réalisé cet apprentissage que le sujet put pro
gresser dans la reconnaissance des formes. Déjà en 1772, Janin écrivait :
« Puisqu'on n'a pas besoin du toucher pour distinguer les couleurs les
unes des autres, il s'ensuit que les limites des couleurs suffiront à la
longue pour discerner (par la vue) la figure ou le contour des objets. »
Le même rôle structurant de la couleur est reconnu par Weill et Pfersdorf
(1935) dans l'évolution de leur malade, opérée à 15 ans d'une cataracte
congénitale : « L'identification des contours a lieu à condition que la
couleur coopère ; sans cette coopération, c'est-à-dire quand l'enfant est
en présence d'un dessin sans teintes ni couleurs, l'identification ne se
fait pas. »
COORDINATION VISUO-MOTRICE
Le comportement visuo-moteur semble absent de la phase post
opératoire immédiate, où le sujet ne parait pas incité à explorer son
nouvel environnement. Son développement sera cependant beaucoup
plus rapide et plus complet que celui de la perception des formes.
La perception de la profondeur est absente au début. Les distances,
comme le fait remarquer Janin, ne sont pas des choses visibles, c'est-à-
dire ne sont pas des objets propres et immédiats de la vue (voir aussi
Dennis, 1934). « Nous ne les sentons qu'à la longue et par expérience. »
Le test utilisé par tous les observateurs pour apprécier la perception
de la distance chez leurs sujets, est le geste de préhension de la main,
ce qui fait intervenir l'imprécision du en lui-même (voir plus bas).
Il apparaît clairement, cependant, que pour tous les sujets, les objets
ou les obstacles sont situés « opérationnellement » à distance de bras

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