Démographie et aide au Tiers Monde. II. Calcul du déficit au cours de la période 1960-1980. - article ; n°3 ; vol.24, pg 501-540

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Population - Année 1969 - Volume 24 - Numéro 3 - Pages 501-540
Depuis longtemps, les économistes et les démographes se préoccupent des rapports entre l'accroissement de la population et le développement économique. Depuis une vingtaine d'années, les recherches se sont portées particulièrement sur les pays peu développés, à croissance démographique rapide. Dans le n° 3 1968 de Population, M. Léon Tabah a donné une première étude sur la question, en construisant des modèles faisant intervenir les diverses données. Il poursuit ici l'étude en appliquant les modèles et décrivant les enseignements qui en résultent.
40 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1969
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Léon Tabah
Démographie et aide au Tiers Monde. II. Calcul du déficit au
cours de la période 1960-1980.
In: Population, 24e année, n°3, 1969 pp. 501-540.
Résumé
Depuis longtemps, les économistes et les démographes se préoccupent des rapports entre l'accroissement de la population et le
développement économique. Depuis une vingtaine d'années, les recherches se sont portées particulièrement sur les pays peu
développés, à croissance démographique rapide. Dans le n° 3 1968 de Population, M. Léon Tabah a donné une première étude
sur la question, en construisant des modèles faisant intervenir les diverses données. Il poursuit ici l'étude en appliquant les
modèles et décrivant les enseignements qui en résultent.
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Tabah Léon. Démographie et aide au Tiers Monde. II. Calcul du déficit au cours de la période 1960-1980. In: Population, 24e
année, n°3, 1969 pp. 501-540.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1969_num_24_3_13933DÉMOGRAPHIE
ET AIDE AU TIERS MONDE
II. Calcul du déficit
au cours de la période 1960-1980
Depuis longtemps, les économistes et les démographes se
préoccupent des rapports entre l'accroissement de la population et
le développement économique. Depuis une vingtaine d'années,
les recherches se sont portées particulièrement sur les pays peu
développés, à croissance démographique rapide.
Dans le n° 3 1968 de Population, M. Léon Tabah a
donné une première étude sur la question, en construisant des
modèles faisant intervenir les diverses données.
Il poursuit ici l'étude en appliquant les modèles et décrivant les
enseignements qui en résultent.
Dans un précédent article (1), différents modèles globaux de croissance,
adaptés au problème de l'aide aux pays sous-développés, ont été proposés,
permettant d'inclure la variable démographique, sous forme du taux de crois
sance de la population, dans des calculs perspectifs comprenant d'autres
variables de type économique (coefficient de capital, accroissement de la
consommation par tête, taux des investissements, structure des investiss
ements par secteur), ou sociologique (comportement du point de vue de l'épar
gne). Toutes ces variables se trouvent placées dans des systèmes dont le fonc
tionnement détermine ce que nous avons appelé le « déficit » du Tiers Monde.
Ces modèles répondent à deux objectifs : rendre intelligibles certains faits
d'observation — par exemple, la compatibilité du taux de croissance de la
population avec les autres variables — et, d'autre part, évaluer les change
ments qui, apportés à l'une des variables, par exemple le taux d'accroissement
de la population, entraînent, pour le futur, des modifications du déficit,
c'est-à-dire de la dépendance du Tiers Monde à l'égard des pays industriels.
Ces modèles se proposent d'apporter ainsi une contribution au difficile pro
blème de l'estimation de l'effet probable de diverses quantités d'aide sur le
développement ou, inversement, des quantités d'aide permettant d'obtenir
une série de résultats différents, éclairant les choix politiques.
M L. Tabah. « Démographie et aide au Tiers Monde. I. Les modèles ». Population, XXIII,
1968, n° 3 (mars-avril), p. 509-534. 502 DÉMOGRAPHIE ET AIDE AU TIERS MONDE
Nous ne prétendons pas, bien entendu, avec ces modèles, qu'il soit possible
au Tiers Monde de se mettre en mesure d'augmenter durablement son produit
national simplement au moyen de capitaux nouveaux, négligeant les chan
gements nécessaires vers des attitudes moins traditionnelles. Le développe
ment ne se nourrit pas seulement de capitaux, mais aussi d'éléments immat
ériels qu'il faut renoncer à quantifier. Tomber toutefois dans l'excès inverse,
comme on tend de plus en plus à le faire, est tout aussi critiquable et cache sou
vent l'idée d'éluder le problème de l'aide au Tiers Monde. Si ce n'est pas
seulement le manque de capitaux qui étouffe le développement, on ne saurait
pour autant en nier la nécessité.
Nous reprenons ici les modèles théoriques exposés dans le premier article,
en les appliquant aux perspectives démographiques des Nations Unies.
Taux d'accroissement démographique Reprenons le modèle dans lequel
variable. le taux d'accroissement de la
tion est variable. Le déficit est
évalué par la formule (16) du premier article :
Ro est le revenu national au temps initial ;
Pi la population au temps t;
<p le taux d'accroissement de la consommation par tête, que l'on se donne
comme objectif à atteindre, et que l'on suppose indépendant du temps ;
X le taux d'intérêt national des investissements, inverse du classique coeffi
cient marginal de capital, supposé constant ;
e le taux d'épargne intérieure, supposé constant;
pt le taux d'accroissement annuel de la population;
Fi, enfin, représente ce que nous avons appelé le « déficit extérieur ». Il
mesure, à chaque instant t, l'insuffisance du revenu national pour satisfaire
certains objectifs, ici le taux d'accroissement de la consommation par tête,
compte tenu de conditions démographiques exprimées par Pt et par pt, de
conditions économiques caractérisées par X, et de comportements de la popul
ation du point de vue de l'épargne, indiqués par le coefficient e. On peut
encore dire que ¥t mesure l'insuffisance de l'épargne, car l'on voit imméd
iatement, dans la formule, que si le taux d'épargne parvenait à atteindre
?■ A pt le déficit s'annulerait. Ce déficit apparaîtrait dans tous les pays,
même les plus développés, si l'on se donnait pour objectif un taux d'accroi
ssement de la consommation par tête plus élevé qu'il n'est en fait, sans que se
modifient la productivité des facteurs de production et les habitudes d'épar
gne. DÉMOGRAPHIE ET AIDE AU TIERS MONDE 503
Avant de discuter les hypothèses adoptées dans l'application de la formule,
indiquons que l'on a donné deux valeurs à e (0,05 et 0,07), ainsi qu'à X (0,3
et 0,4) et à cp (0 et 0,02), ce qui fait au total 8 variantes de projection par pays,
ou groupe de pays. Pour Pf, on a pris les valeurs des projections démographi
ques dites « moyennes » construites par les Nations Unies en 1960, 1965, 1970,
1975 et 1980. Pour ç>t on a calculé les taux d'accroissement de chaque période
quinquennale dans ces projections.
Discussion des hypothèses.
1. Définition du sous-développement en termes de revenus nationaux.
Nous avons retenu un ensemble de 90 pays, dont le revenu national par
tête était, en 1960, inférieur à 500 dollars. La liste de ces pays figure au ta
bleau I (i).
Ces pays ont tous, sauf ceux situés en Europe, un taux brut de reproduct
ion supérieur à 2, avec une moyenne de l'ordre de 2,8, alors que pour les pays
développés le taux moyen est 1,3. Cet indice fournit, entre pays peu évolués
et pays industrialisés, des différences aussi tranchées que le revenu par tête,
de sorte que le meilleur critère distinctif pourrait être la croissance démogra
phique et la fécondité.
Cependant, une telle expression tendrait à identifier le sous-développement
avec l'état démographique, alors que l'obstacle de la population, bien qu'in
déniable, est cependant loin d'être le seul, comme nous nous proposons de
le montrer dans ces deux articles.
Les revenus nationaux sont toujours difficiles à calculer, plus encore
lorsqu'il s'agit de pays sous-développés, et les estimations sur lesquelles nous
nous sommes fondés divergent pour un même pays, de façon parfois très
marquée. Aussi, nous avons essayé de situer la plupart des pays à l'intérieur
d'un intervalle de 50 dollars, qui comprend le plus souvent les diverses est
imations qui le concernent.
Dans ce calcul, comme d'ailleurs dans ceux qui suivent, nous avons pris le
chiffre moyen de chaque intervalle. En multipliant ce chiffre par la populat
ion, on obtient une estimation grossière du revenu national. Pour prendre
un exemple, le revenu par tête de l'Inde est estimé, en 1960, entre 50 et
100 dollars. On a retenu, dans les calculs, 75 dollars ce qui, pour une
population de 432,8 millions conduit à un revenu national de 32,46 milliards
de dollars.
(1' Bien des observations pourraient être faites à propos de ce tableau. Le Venezuela, par
exemple, a été inclus dans la liste, bien que le revenu national par tête y soit estimé en 1961
à plus de 600 dollars. L'économie dualiste de ce pays, fondée sur le pétrole, favorise le secteur
« moderne », tourné vers l'extérieur, sans influencer nettement le secteur « traditionnel », de
loin le plus important, et dont les caractéristiques sont incontestablement celles des pays sous-
développés. 504 DÉMOGRAPHIE ET AIDE AU TIERS MONDE
Tableau I. — Revenus nationaux bruts, revenus nationaux par tête,
POPULATIONS VERS 1960 ET PERSPECTIVES DES NATIONS UNIES
POUR LA PÉRIODE 1960-1980
Revenu Perspectives démographiques Revenu par tête ation
vers vers national 1960 1960
en brut en 1965 1970 1975 1980 dollars millions
Ro Po P. Pi. P» Pie
(2) (3) (4) (5) (6) (7)
Algérie 150-200 1 925 11,0 12,6 14,5 16,8 19,5
Ethiopie 50-100 1 500 20,0 21,8 26,3 23,8 29,0
400-450 1,2 Lybie 510 1,3 1,5 1,7 1,9
Maroc 150-200 2 030 11,6 13,6 16,0 18,9 22,4
Soudan 50-100 885 11,8 13,2 14,9 16,9 19,3
Tunisie 150-200 735 4,2 4,6 5,1 5,8 6,5
République Arabe Unie 100-150 3 250 26,0 29,9 34,5 40,2 46,8
Somalie 50-100 150 2,0 2,2 2,4 2,7 2,9
Afrique septentrionale 121 10 985 87,8 99,2 112,7 129,3 148,3
Angola 50-100 345 4,9 5,2 4,6 5,6 6,0
Burundi et Ruanda 390 5,2 5,8 6,3 7,0 7,7
Cameroun 50-100 307 4,1 4,3 4,6 5,0 5,4
République Centrafricaine.. . . 100 120 1,2 1,3 1,4 1,5 1,6
2,9 3,1 3,4 Tchad 100 270 2,7 3,8
Congo (Brazzaville) 100-150 112 0,9 0,9 0,9 1,0 1,1 (Leopold ville) 100 1 410 14,1 15,3 16,7 18,7 21,5
Côte d'Ivoire 3,6 3,9 4,4 150-200 400 3,2 5,0
2,1 2,3 2,0 Dahomey 100 190 1,9 3,0
0,5 Gabon 100 40 0,4 0,5 0,5 0,5
Ghana 150-200 1 190 6,8 7,8 9,1 10,5 12,3
Guinée 3,1 3,4 3,8 4,3 50-100 232 5,0
Kenya 9,2 10,3 11,8 607 8,1 13,6
Libéria 1,0 1,1 100-125 125 1,0 1,2 1,2
15 051 PopulMadagascar 100-150 675 5,4 5,8 6,2 6,8 7,6
Malawi 50-100 262 4,0 4,0 5,3 6,1 3,5
Zambie 3,7 4,2 4,9 5,7 100-150 400 3,2
Rhodesie du Sud 4,.'! 5,0 150-200 630 3,6 0,0 7,1
4,5 5,0 Mali 50-100 307 4,1 5,6 6,4
Ile Maurice 200-250 157 0,7 0,7 0,8 1,0 1,1
Mauritanie 100-150 87 0,7 0,7 0,8 0,9 0,7
Mozambique 7,0 7,6 8,3 9,0 50-100 487 6,5
3,1 3,5 Niger 210 2,8 4,0 4,5
Nigeria 50-100 3 750 50,0 58,0 67,5 78,5 91,0
Sénégal 150-200 542 3,1 3,3 3,0 4,0 4,4
Sierra Leone 50-100 187 2,5 2,7 3,0 3,3 3,7
10,2 11,3 12,6 14,1 Tanzanie 690 9,2
1,6 Togo 50-100 105 1.4 1,8 2,0 2,3
Uganda 502 6,7 7,4 8,1 9,0 10,0
Haute Volta 50-100 322 4,7 5,1 5.6 6,3 4,3
Afrique Tropicale et du Sud . . . 91 165,0 184,7 207,2 235,3 267,9 DÉMOGRAPHIE ET AIDE AU TIERS MONDE 505
Tableau I (suite)
Revenu Perspectives démographiques' Revenu par tête ation
vers vers national 1960 1960
en brut en 1980 1965 1970 1975 millions dollars
Ro Po Ro P. P.o Pio P.,
Po (2) (3) (5) (7) (4) (6)
0,8 Arabie Saoudite 150-200 1 085 6,2 7,5 8,4 9,4
Chypre 450-500 270 0,6 0,6 0,6 0,6 0,7
150-200 3 535 20,2 22,0 25,4 28,9 33,1 Iran
1 575 7,0 8,2 9,7 11,5 13,8 Irak 200-250
1,7 Jordanie 150-200 297 2,0 2,8 3,4 2Д
Liban 300-350 585 1,8 2,1 2,4 2,7 3,1
150-200 822 4,7 5,5 0,5 7,7 9,3 Syrie
0 255 27,8 48,5 Turquie 200-250 31,8 36,5 42,3
337 4,5 Yémen 50-100 4,9 5,5 6,1 6,9
Asie du Sud-Ouest 198 14 761 74,5 84,5 96,6 111,0 128,2
Afghanistan 50-100 1 080 14,4 15.9 17,6 19,6 22,1 52 0,7 0,7 0,8 0,9 1,0 Bouthan
100-150 1 237 9,9 11,5 13,4 15,6 18,3 Ceylan
32 460 432,8 483,5 Inde 50-100 541,4 601,4 661,5
Népal 690 9,2 10,1 11,2 12,5 14,1
50-100 6 945 92,6 105,5 120,6 136,8 153,6 Pakistan
Asie Centrale et du Sud 75 42 464 559,6 627,2 705,0 786,8 870,6
50-100 1 672 22,3 24,7 27,6 31,0 35,0 Birmanie 420 5,6 6,4 7,3 8,5 9,8 Cambodge
100 3 470 34,7 39,8 52,0 Corée 45,6 58,8
100 9 400 94,3 105,5 118,3 133,5 152,8 Indonésie
50-100 135 1,8 2,0 2,2 2,5 2,9 Laos
100-150 3 425 27,4 32,3 38,4 46,1 55,8 Philippines
26,4 41,7 47,7 Thaïlande 150-200 3 300 31,1 36,3
Viet-Nam 100 3 000 30,5 34,4 38,5 42,4 46,4
11 375 Popul102 24 822 243,0 276,2 314,2 357,7 409,0 Asie du Sud-Est
200-250 697 3,1 3,8 4,4 5,0 5,5 Hong-Kong
100-150 1 325 10,6 12,2 13,8 15,4 17,2 Formose
148 2 022 13,7 16,0 18,2 20,4 22,7 Asie de l'Est
400-450 3 527 8,3 8,6 8,9 9,2 9,5 Grèce
Portugal 200-250 1 980 8,8 9,1 9,3 9,5 9,8
300-350 9 847 30,3 31,7 33,1 34,5 36,0 Espagne 5 980 18,4 19,5 20,7 21,7 22,8 Yougoslavie
324 21 334 65,8 68,9 72,0 74,9 78,1 Europe
300-350 390 1,2 1/4 1,7 Costa-Rica 2,0 2,4
Cuba 400-450 3 563 6,8 7,5 8,3 9,1 10,0
République dominicaine 200-250 675 3,0 3,6 4,3 5,1 6,2 855 3,8 4,3 5,0 5,9 6,9 Guatemala
50-100 307 4,1 Haïti 4,6 5,3 6,0 6,9
315 1,8 2,2 Honduras 150-200 2,6 3,0 3,7
Jamaïque 400-450 680 1,6 1,7 1,8 2,0 2,0
Mexique 300-350 35,0 41,5 49,3 58,8 70,6 506 DÉMOGRAPHIE ET AIDE AU TIERS MONDE
Tableau I -~^ (Suite et fin)
Revenu Perspectives démographiques Revenu par tête ation
vers vers national i960 1960
en brut en (2) Popul 1965 1970 1975 1980 dollars millions
Ro Ro Po Pi. P» P..
Po (3) (4) (6) (7) (5)
1,7 Nicaragua 200-250 315 1,4 2,0 2,8
Panama 350-400 412 1,1 1,2 1,5 2,0
El Salvador 200-250 540 2,4 2,9 3,3 3,9 4,6
500-550 420 0,8 1,0 1,1 1,3 Trinité et Tobago 1,5
315 19 847 63,0 73,6 86,2 101,2 119,6 Amérique Centrale
Argentine 500-550 11 025 21,0 22,8 24,8 26,8 29,0
Bolivie 50-100 277 3,7 4,1 4,7 5,3 6,0
81,5 93,9 108,0 Brésil 200-250 15 862 70,5 123,7
Chili 350-400 2 850 7,6 8,6 9,8 11,0 12,4
Colombie 250-300 4 262 15,5 17,8 20,5 23,8 27,7
Guyane anglaise 165 0,6 0,7 0,8 0,9 1,0
Equateur 150-200 770 4,4 5,0 5,8 6,8 8,0
2,0 Paraguay 100-150 212 1,7 2,2 2,6 3,0
Pérou 200-250 2 295 10,2 11,6 13,3 15,2 17,5
450-500 1 187 2,5 2,6 2,8 3,0 3,0 Uruguay
Venezuela 600 4 440 7,4 8,8 10,4 12,5 14,9
299 43 345 145,1 165,5 189,0 215,9 246,2 Amérique du Sud
Ensemble du Tiers
Monde 137 194 311 1417,5 1595,8 1801,1 2 032,5 2 290,6
Une part importante du Tiers Monde est écartée de l'étude : la Chine,
dont la population est estimée entre 640 et 675 millions en 1960, et qui repré
sente donc à elle seule près de la moitié de la population retenue ici. Les
données économiques et démographiques sur ce pays sont plus incertaines
que pour bien d'autres pays sous-développés. De plus, du point de vue de
l'aide au Tiers Monde, la Chine semble plus figurer dans le groupe des parties
« versantes » que dans celui des parties « prenantes ».
Le revenu total de ces 90 pays, en 1960, était de 194,6 milliards de dollars
et le moyen par tête de 137 dollars. A la même date, la population était
estimée à 1.417,5 millions, soit 47,2 % de la population mondiale, évaluée à
2 990 millions. Actuellement, la population des 90 pays doit être proche de
1 700 millions, sur un total de l'ordre de 3 500 millions.
La saisissante modicité du revenu par tête a fait l'objet de nombreux comm
entaires. Avec les États-Unis, les revenus par tête diffèrent dans la propor
tion de 1 à plus de 20. La différence avec les pays du Marché Commun, bien que
moins marquée, n'en reste pas moins frappante : de 1 à 8 ou 9. Dans les pays ET AIDE AU TIERS MONDE 507 DÉMOGRAPHIE
industriels de l'O.C.D.E., le taux de croissance du revenu par tête, prévu
pour les prochaines années, est de 3,3 %, soit environ 70 dollars par an, alors
que, dans le Tiers Monde, cette croissance est de l'ordre de 3 dollars environ,
soit plus de 20 fois inférieure. La du revenu, en une seule année,
d'un habitant des pays riches dépasse la moitié du revenu total d'un habitant
des pays sous-développés.
Le revenu de l'ensemble des pays industriels non socialistes (Europe de
l'Ouest, États-Unis, Canada, Japon, Océanie, Afrique du Sud) était, en 1960,
de 898 milliards de dollars, contre 194 pour les 90 pays sous-développés.
Aussi, un transfert de 1 % du premier groupe vers le second représente près
de 9 milliards de dollars par an en moyenne, vers les années 1960 et 4,6 %
du revenu du second groupe. Si le transfert passait à 2 %, il représenterait
environ 9,2 % du revenu national des 90 pays. Dans l'hypothèse où cette
somme serait entièrement consacrée aux investissements, ceux-ci augmenter
aient de 60 % environ (les investissements dans le Tiers Monde vers 1960
étaient de l'ordre de 30 milliards de dollars).
Tous ces chiffres sont très voisins de ceux calculés par J.P. Delahaut et
E. S. Kirschen ^\ (123 dollars, en moyenne, pour 1957), ainsi que de ceux
de P. N. Rosenstein-Rodan ^2\ (140 dollars en 1961 pour une population de
1 381 millions). P. G. Hoffmann estime à 100 dollars le revenu moyen de 100
pays sous-développés, dont la population totale atteint 1 250 millions en
1960 (3). Le GATT calcule 123 dollars par tête, en 1960, pour une population
de 1 217 millions (4). Les Nations Unies, enfin, dans le fameux rapport dit
des « cinq experts », le premier à tenter ce type de calcul, avaient adopté pour
1949 un revenu par tête de 63 dollars, pour une population de 1 527 millions,
qui incluait la Chine continentale ^K
Toutes ces estimations, faites au taux de change, sont nettement infé
rieures à celles que donnerait le calcul en termes réels, car les taux de change
sont plus le reflet des prix des biens et des services qui font l'objet des tran
sactions internationales, et sont parfois artificiellement fixés, que des biens
et des services qui forment l'essentiel des revenus nationaux. Les conversions
des revenus nationaux en termes réels, sont délicates. J.P. Delahaut et E.S.
Kirschen ont relevé de 123 dollars par tête à 212 dollars en termes réels le
revenu moyen de 124 pays du Tiers Monde non communiste. La correction
est moins importante pour les pays industiels, mais de sens opposé de sorte
que l'écart de 1 à 10 entre pays sous-développés et pays industrialisés, selon
t1' J.P. Delahaut et E.S. Kirschen. « Les revenus nationaux du monde non communiste ».
Cahiers Économiques de Bruxelles, n° 10, avril 1961, 145-175.
(2) P.N. Rosenstein-Rodan. «International Aid for Under- developped Countries», Review
of Economies and Statistics, Cambridge (Mass.), XLIII, n° 2, 107-138.
(3> P.G. Hoffmann. «One Hundred Countries. One and One quater Billion People»,
Washington, Judd et Detweiler, 1960, 1 vol., 208 p.
'4) Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT). « Le commerce inter
national en 1959 », Genève, 1960, 1 vol., 208 p.
(5) Nations Unies. « Measures for the Economie Development of Under- developped Count
ries », New York, U.N., 1961, 1 vol., 108 p. 508 DÉMOGRAPHIE ET AIDE AU TIERS MONDE
les statistiques courantes, ne serait plus que de 1 à 6 en termes réels. Si une
correction de cette nature était retenue, le poids de l'aide au Tiers Monde se
trouverait fortement accru, en apparence.
2. Les perspectives démographiques.
Les démographiques des Nations Unies ^ comportent trois
variantes dites « fortes », « moyennes » et « faibles », selon les hypothèses sur
la baisse de la fécondité. Cette baisse est, dans les trois cas, de 50 % en 30 ans,
donc très rapide ; mais, dans la variante « forte », le déclin est tardif, alors
qu'il est immédiat ou très proche du point de départ, dans la variante « fai
ble ». Rappelons qu'en Europe la baisse de la natalité, une fois commencée,
s'est poursuivie de façon presque ininterrompue jusqu'aux environs de 18-20
pour mille. En moins de 50 ans, les taux ont diminué presque partout d'au
moins 50 %. La natalité étant, dans le Tiers Monde, plus élevée qu'elle ne
l'était en Europe au début de la « révolution démographique », une diminution
de moitié l'amènerait à des niveaux encore très supérieurs à ceux des pays
européens au moment où ceux-ci ont abordé la dernière phase de la révolution.
Une seule hypothèse de baisse de la mortalité a été retenue : l'espérance
de vie à la naissance augmente de 6 mois par an, et, pour de nombreux pays,
la mortalité en 1980 n'apparaît pas supérieure à celle de pays
européens d'aujourd'hui.
Les projections sont conduites par bonds de 5 ans, sur la période 1960-
1980, sans que soient données les structures par âge.
Tous nos calculs sont fondés sur l'hypothèse « moyenne ».
Selon ces perspectives, la population des 90 pays passerait de 1 417 mil
lions en 1960 à 2 291 millions en 1980, soit une augmentation de 61,5 % en
20 ans, malgré la baisse de la fécondité. Une telle croissance est inédite dans
l'histoire. Au cours de la même période de 20 ans, la population de l'ensemble
du Tiers Monde, donc y compris la Chine et quelques autres pays que nous
n'avons pas inclus ici, passerait de 2 136 millions à 3 227 millions, et la popul
ation mondiale de 2 990 à 4 269 millions. Lorsque les perspectives sont pous
sées jusqu'en l'an 2000, la population du Tiers Monde atteint un total de
4 699 millions et la population mondiale 5 965 millions. Avec la variante
« forte », les chiffres seraient, bien entendu, plus élevés : 5 451 millions et
6 828 millions respectivement.
Au cours de la période 1960-1964, le taux annuel d'accroissement des
90 pays aurait été de 2,38 %. Ce taux varierait peu dans l'avenir puisqu'il
s'établirait à 2,36 % au cours de la période 1975-1979, après une légère remont
ée à 2,42 % entre 1965 et 1974 (tableau II). Il ne faut donc pas s'attendre,
dans l'ensemble, à un relâchement, comme d'ailleurs à une accentuation, du
frein démographique. Il est certes possible que la politique de limitation des
t1' Nations Unies. « Les perspectives d'avenir de la population mondiale évaluées en 1963 »,
New York, O.N.U., 1966, 168 p. (Études démographiques n° 41). .
DÉMOGRAPHIE ET AIDE AU TIERS MONDE 509
naissances permette de diminuer les taux de fécondité plus que dans les hypo
thèses moyennes, qui en tiennent déjà largement compte, mais il serait
surprenant que ces perspectives en soient bouleversées d'ici à 1980. L'aléa
ne commence réellement qu'au-delà de cette date, hors du cadre de
cette étude. Retenons donc la rigidité du facteur démographique, au cours
des 20 prochaines années.
Tableau II. — Taux d'accroissement démographique (en %)
POUR LES PÉRIODES QUINQUENNALES
PRÉVUES PAR LES PERSPECTIVES «MOYENNES» DES NATIONS UNIES
DANS LES DIFFÉRENTES RÉGIONS,
ET SELON LES TRANCHES DE REVENU PAR TÊTE
(En dollars)
Régions ou revenus par tête 1960-19C4 1965-1969 1970-1974 1975-1979
Afrique septentrionale 2,44 2,55 2,75 2,74 tropicale et du sud. 2,2C 2,30 2,54 2,60
2,32 Total de l'Afrique. . 2,39 2,62 2,65
2,52 Asie du sud-ouest 2.G8 2,78 2,88
Asie centrale et du sud . 2,29 2,34 2,20 2,02
Asie du sud-est 2,00 2,58 2,60 2,69
2.58 2,28 Asie de l'est 2,14
2,40 Total de l'Asie. 2,44 2,36 2,29
3,11 3,1 G Amérique centrale 3,21 3,34
2,63 2,66 2,6G du sud 2,63
Total de l'Amérique. 2,78 2,81 2,83 2,86
Europe . 0,92 0,88 0,79 0,84
2,31 2,35 50-100 dollars. 2,29 2,21
2,68 2,94 101-200 2,73 2,82
201-300 dollars . 2,73 2,75 2,80 2,77
301 et plus 2,00 2,09 2,11 2,21
Total. . 2,38 2,42 2,42 2,36
Une observation : les pays les plus pauvres ne sont pas ceux dont la crois
sance démographique est la plus rapide, bien au contraire (tableau II). Le
taux d'accroissement est, en effet, de 2,31 % en 1960-1964 dans les pays dont le
revenu par tête est inférieur à 100 dollars, contre 2,68 % pour ceux le par tête est compris entre 101 et 200 dollars, et 2,73 % pour ceux dont
le revenu par tête est compris entre 201 et 300 dollars. Cela s'explique ais
ément : les pays les plus pauvres sont aussi ceux dont les progrès sanitaires
sont les plus lents, tandis que les autres se situent dans la phase de la révolu
tion démographique caractérisée par un très grand décalage — et sans doute
même proche du point maximal — entre les courbes de la natalité et de la
mortalité. Dans le premier cas, on trouve surtout des pays africains, et, dans
le second, des pays de l'Amérique centrale et tropicale.
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