Des villes existent-elles en Orient dès l'époque néolithique ? - article ; n°4 ; vol.25, pg 1091-1101

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1970 - Volume 25 - Numéro 4 - Pages 1091-1101
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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Jean-Louis Huot
Des villes existent-elles en Orient dès l'époque néolithique ?
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 4, 1970. pp. 1091-1101.
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Huot Jean-Louis. Des villes existent-elles en Orient dès l'époque néolithique ?. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations.
25e année, N. 4, 1970. pp. 1091-1101.
doi : 10.3406/ahess.1970.422346
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1970_num_25_4_422346PROBLÈMES
Des villes existent-elles, en Orient
dès l'époque néolithique ?
communautés littérature bien néolithique le la Huyik. mode « Depuis révolution qu'ancienne, A de spécialisée V. cette : vie les G. villageoises urbaine deux de date, Childe, est l'Orient pose exemples encore K. » on ; le a Kenyon on pense problème marqué ancien1. communément exhume les plus qu'au revendiquait un On de connus désormais changement seuil l'existence n'avait adoptée du et pour IIIe les affaire, des de plus progressif, millénaire villes. *. Jéricho véritables Pourtant, cités antérieurement, Cette sont néolithique avant mais villes manière Jéricho depuis radical, Jésus-Christ, dès qu'à l'époque 1956, et précérade Çatal dans voir, des la
mique A, le nom de ville s. M. Wheeler allait encore plus loin, et parlait de « plus
ancienne ville connue » *. Récemment, les découvertes de Çatal Hûyûk amenaient
tear auteur, J. Mellaart, à baptiser ce site « la plus ancienne ville d'Anatolie » *.
On perçoit l'importance de ces affirmations : les spécialistes placent habituellement
Jéricho PPNA (Pre-pottery Neolithic A) vers le commencement du VIIIe millénaire
avant Jésus-Christ », et Çatal Hûyûk X-II entre 6500 et 5700 avant Jésus-Christ '.
H y a, certes, une course assez puérile vers le « earliest in the world » ; mais, au delà
de ce qui pourrait passer pour une déformation professionnelle, la question est
aujourd'hui clairement posée. Etes villes existent-elles, en Orient, dès l'époque
1. Came, 1951, p. 142.
2. SmstWNQ, 1961, p. 86 sq.
3. Kenyon, 1956» p. 184 : « Nous pouvons... affirmer que la population néolithique pré
céramique du professeur Garstang vivait, non pas dans on vilS âge, mais dam une vite, »
4. Wheeler, 1956, p. 135 : « Si l'on accepte ce titre, cette ville serait la plu ancienne de toutes
celles qui sont connues et leur serait antérieure de deux à trois millénaires... »
5. Mellaàrt, 196?, p. 227 : « .„ La vite la ptas ancienne d'Anatole et l'âne des pfas ancienne» du monde... »
6. Fbsxot, 1968, coi. 391.
7. Mujuukt, 1967, p. 53.
1091 PROBLÈMES
néolithique ? Peut-on parler de civilisations urbaines avant l'établissement des
premières dynasties historiques ? En un mot, faul-il admettre une nouvelle « révo
lution urbaine » bien antérieure à celle de Childe ? Les archéologues qui s'intéressent
à ces hautes périodes sont bien loin d'un accord. La plupart soulignent la faiblesse
des arguments avancés, qui sont presque toujours, en dernière analyse, d'ordre
plus « sentimental » que logique ; leur aspect péremptoire cache mal leur inconsis
tance l. Recueille-t-on un objet manifestement luxueux, on en déduit le caractère
urbain du site qui l'a fourni 2. Aussi la révolution urbaine néolithique est-elle fe
rmement contestée par de nombreux néolithiciens. Cette controverse n'est-elle qu'une
querelle de mots ? Les questions de terminologie recouvrent — souvent — des réali
tés substantielles.
Les arguments avancés portent, en général, ^sur trois points. En premier lieu,
les partisans de l'existence de villes dès l'époque néolithique accordent une atten
tion particulière à d'un rempart. Les fouilleurs, en effet, l'interprètent
quelquefois comme une marque du caractère urbain de l'ensemble qu'ils dégagent s.
Le rempart était d'ailleurs senti comme tel par les anciens : les textes bibliques
comprennent souvent la viËe comme une « ville fortifiée », ou comme une « cité
remparée », par opposition au village, dépourvu de mur d'enceinte 4. Certains néol
ithiciens utilisent souvent la présence d'un rempart dans le même esprit. Là encore,
Jéricho et Çatal Hiiyûk peuvent servir d'exemple. On connaît la fameuse tour du
premier de ces sites ; il n'est pas nécessaire de la décrire à nouveau. Elle est toujours
assimilée à un ouvrage défensif, donc à la preuve de l'existence d'un rempart, lui-
même considéré comme un critère du fait urbain. La faiblesse des conclusions qu'on
1. « Ici, il ne s'agit pas d'un village primitif, mais d'une large communauté... » (Kenyon, 1956,
p. 187 ) « D'emblée, le point de peuplement présentait clairement l'aspect d'une ville, et peut assu
rément être décrit comme tel. » (Wheeler, 1956, p. 135.) « De plus, n'étant pas un village, mais
une ville ou une cité, ses produits ont indiscutablement une allure urbaine. » (Mellaart, 1967,
p. 22.)
2. Mellaart, 1967, p. 22 : « Çatal Hiiyûk pouvait se permettre des produits aussi luxueux
que miroirs d'obsidienne, dagues de cérémonie, breloques de métal, tous objets auxquels la plu
part des villes contemporaines n'auraient pu prétendre. »
3. Vaux, 1966, a, p. 8-9 : « Nous devons souligner un trait particulier à cette époque (Pales
tine à l'Age du bronze). La période chalcoîithique était encore l'âge des villages ; il existait des
villages composés de huttes ou de gîtes creusés dans le sol, et il existait également des de maisons mieux construites, mais aucun de ces types d'agglomérations n'était
entouré d'une enceinte ; ils pouvaient couvrir une surface relativement importante, mais les habi
tations étaient éparpillées ; Ûs étaient généralemeat situés dans des vallées ou des plaines, mais fa habitants ne se souciaient pas de tirer parti des moyens de défense naturels. » « En contraste
frappant, les agglomérations de l'âge du bronze ancien étaient des cités... Les maisons ne tardèrent
pas à se grouper de manière compacte à l'intérieur d'un rempart. » Le Père de Vaux insiste, cependant,
ailleurs (Vaux, 1966, b, p. 7), sur le fait qu'un rempart ne constitue pas une agglomération en cité :
« La construction de la tour et du mur d'enceinte (...) suppose, semble-t-il, une communauté
organisée (.„). Mais pent-on pour autant parler d'une cité ? (...) Des maisons et un rempart ne
constituent pas en soi une cité. » La même objection est faite par H. de Contenson : « Même si
les « remparts » qui ont été signalés étaient réellement destinés à jouer un rôle défensif, ils ne suffi-
raieat pas par eux-mêmes à prouver le caractère urbain des niveaux inférieurs de ces sites. »
(Contobqn, 1965, p. 208.)
4. Cf. Lév. 2S.29 : % hômâh = ville remparée. Dt. 3.5 : «ârîm besarot faômâh = ville fortifiée
à rempart ; opposé à 'arai àapherazi = ville des campagnards (= ville non murée).
De même, Thucydide (L 5,1) défiait le village comme âû
1092 DES VILLES EN ORIENT A L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE? J.-L HUOT
tire de sod étude a été suffisamment relevée par des spécialistes pour qu'on s'inter
dise d'y revenir ici \ A Çatal Hûyûk, c'est encore une sorte de rempart qui est invo
quée à titre d'argument. Un chapitre du beau livre de J. Mellaart, intitulé « The
Town Plan » %, expose comment des maisons sans porte latérale, serrées les unes
contre les autres, entourent le site en une manière de front uni, excellente défense l'ennemi s. Mais quelle peut être la signification d'un rempart pour le pro
blème qui nous occupe ? Certes, une muraille présente, pour une cité, de grands
avantages : elle sépare, de façon visible et réele, son territoire de la campagne envi
ronnante. En Mésopotamie, l'édification de remparts s'est généralisée durant le
IIIe millénaire avant Jésus-Christ 4. Mais il ne suffit pas d'un mur d'enceinte poor
qu'on puisse parler de ville : le site de Tel es-Sawwan, sur la rive orientale du Tigre,
à proximité de Samarra, possède un fossé défensif 5. Ce village du VIe millénaire
avant Jésus-Christ est-il pour autant une viËe ? La cité égyptienne n'a pas toujours
connu le mur d'enceinte, elle en fut même souvent démunie 8. Les villes romaines
de l'époque du Haut Empire n'étaient pas fortifiées. A l'inverse, le site de Troie I-V
est pourvu d'une puissante fortification, souvent remaniée, soigneusement entre
tenue ; ce n'est pas une ville, mais une sorte de forteresse, une résidence seigneur
iale. On arrive bien vite à la conclusion qu'un village peut fort bien être fortifié,
et une ville ne l'être pas.
Certains archéologues préfèrent mettre l'accent sur des considérations purement
sociologiques. Dès la période néolithique, ils constatent l'existence d'un artisanat
« à plein temps » et en déduisent que l'agglomération est parvenue au stade urbain.
Cet argument est cependant de maniement difficile puisque partisans et adversaires
des « viËes néolithiques » s'en arment tour à tour... ' et, lors d'une controverse
célèbre au sujet de Jéricho, R. Braidwood s'est appuyé sur lui pour contester au
site le nom de vile *. L'existence d'un artisanat « à plein temps » à l'époque néo
lithique est indéniable. La nature luxueuse de certains objets recueillis sur des sites
néolithiques interdit d'y voir une production courante, domestique, et les auteurs
1. Cf. Hours, 1966, p. 22 : « L'aspect quasi théâtral de la seule tour qui ait été dégagée, énorme
construction de 8 mètres de haut perdoe au fond d'un trou, fait oublier, en général, que nous ne
savons rien d'autre sur la structure de cette étonnante vile.... » Voir surtout Perrot, 1968, col. 386
2. Mellaart, 1967» pp. 67-71.
3.1967, p. 68 ; cf. fig. 12, p. 62.
4. Voir en particuier Mumfoed, 1961, pp. 64-66.
5. Wailly, 1965, p. 19.
6. MtJMfORD, 1961, pp. 79-84.
7. Mellaart, 1967, pp. 225-226 : « La spécialisation à plein temps apparaît à l'évidence, et les
ateliers sont situés à un autre endroit de la colline. » Comparer, Contenson, 1968, p. 73 : « On
nous dit au chapitre XII que « la spécialisation à plein temps était évidente ». Cette affirmation
s'appuie sur un argument exposé au chapitre V, « Le Pian de la Vile » : « Sur l'aire fouillée...
on grand nombre de maisons et de temples avec lex» resserre ont été découverts, mais aucun
atelier ou bâtiment public. Sans doute y a-t-il lie» de croire que «iK-d devaient être situés
à ua antre endroit de la colline, et que le quartier situé sur la pente ouest était apparemment la
partie résidentielle, sinon même la partie réservée au clergé. » Nous sommes, quant à nous, pins
réservés quant à ces déductions, et Çatal Hflyûk — en l'état actuel des foaflles — noas apparaît,
non pas comme une vile stricto sensu, mais tout au plus comme ce qu'il est convenu d'appeler une
« agro-ville ».
8. Cf. Braidwood, 1957, p. 74 : « Mais quelles indications a-t-on, dans le milieu précéramique
et prémétaltique de Tell es-Sultan, de l'existence de ces technicieiis spécialistes à plein temps dont
parte Qiîtde ? »
1093 PROBLÊMES
de langue anglaise parlent de « full-time specialization ». J. Mellaart utilise plein
ement ce raisonnement en faveur de Çatal Hûyûk \ II est évident qu'un miroir d'ob
sidienne ne peut être fabriqué que par un spécialiste. Ces villages néolithiques pos
sèdent donc des artisans habiles capables de s'approvisonner en matière première
de luxe. C'est là qu'intervient, semble-t-il, une certaine confusion. La présence de
ces artisans suffit-elle à déterminer le caractère urbain de l'agglomération ? L'exis
tence dans tel village d'un maître artisan renommé ne traduit en rien une structure
sociale urbaine. La production d'objets de luxe, faits sur place, ne suffit pas à défi
nir l'agglomération comme une ville. Car ce n'est pas l'existence d'un artisan,
attestée par les objets de luxe recueillis, qui a de l'importance, mais le pourcentage
de tels artisans par rapport à la population totale de l'agglomération.
Enfin, les fouilleurs sont souvent impressionnés par la taille des sites qu'ils
dégagent et, en conséquence, par le nombre d'habitants. Ils refusent donc de les
tenir pour de simples villages. Ce critère numérique est toujours employé, considéré
comme l'argument le plus vigoureux, les autres ne venant qu'en renfort : il est uti
lisé en faveur de Jéricho *. On compare les villes orientales anciennes aux modernes,
en s'appuyant sur le nombre d'habitants 3. Ou bien l'on se contente d'affirmer que
telle « ville néolithique » est une viËe parce que sa superficie est étendue *. Taille
et densité de population sont d'ailleurs également évoquées pour les villes du
IIIe millénaire 5. L'emploi exclusif de ce critère conduit à des difficultés innomb
rables. A partir de combien d'habitants a-t-on affaire à une ville ? Les chiffres
adoptés par les services modernes de recensement varient d'un pays à l'autre, ce qui
est significatif. De plus et surtout, « il existe de nombreux cas de grosses agglomér
ations paysannes qui ne sont pas des villes : villages de 10 000 habitants du delta
tonkinois, villages de 3 (XX), 10 000, 30 000 habitants de Campanie, le record étant
celui des gros villages de colonisation de la plaine hongroise qui agglomèrent parfois
1. Mellaart, 1967, p. 22 : « La richesse des objets produits à Çatal Hûyûk est sans compar
aison possible avec aucun autre site néolithique. De plus, n'étant pas un village, mais une ville ou
une cité, ses produits ont indiscutablement une allure métropolitaine : Çatal Hûyûk pouvait s'oflrir
des objets de luxe tels que miroirs d'obsidienne, etc. »
2. Kenyon, 1956, p. 84 : « Nous pouvons, pour commencer, affirmer que la population néoli
thique précéramique dont parle le professeur Garstang ne vivait pas dans un village, mais dans une
viDe. Le professeur Garstang n'est tombé sur cette découverte que vers la fin de sa campagne, aussi
s'est-il contenté de repérer les vestiges caractéristiques dans un seul endroit, à l'extrémité nord-est
du tell. Avantagés par ce que ses découvertes nous avaient déjà révélé, nous avons pu poursuivre
dans le même sens et chercher à découvrir le même type d'habitat à un autre endroit, et de fait,
nous avons découvert que ce site s'étend sous les huit acres de surface de la cité de
l'Age du bronze — ce qui représente une surface assez considérable, compte tenu des standards
habituels de la Palestine, encore qu'on soit ici assez loin des proportions de certains grands sites
de Mésopotamie. Des précisions nous manquent encore sur l'agglomération néolithique pour défi
nir avec exactitude l'importance de la population. Nous pouvons du moins affirmer qu'une cité
orientale moderne de cette taille serait susceptible de compter quelque trois mflle âmes. »
3. Wheeler, 1956, p. 135 : « ... Aussi peuplées que bien des villes orientales modernes qui n'ont
pas subi l'influence occidentale. »
4. Cf. M. Wheeler, préface à Mellaârt, 1967, p. 9 : « Ainsi, vers te VII" millénaire avant Jésus-
Christ — qne 1e Carbone 14 nous indique comme étant l'époque des niveaux déjà fouillés — ce
foyer de peuplement représentait une agglomération d'une taile appreciable et méritait bien le nom
de viBe que lui a donné M. Mellaart »
5. Perrot, 1966, p. 161 : « En Palestine... nous entrons certainement, des le début du in* millé
naire avant Jésus-Qirist, dans une phase d'accélération culturelle et sociale tendant à l'urbanisation.
Qu'Os soient cm non entourés d'enceintes, on constate à ce moment l'apparition d'établissements
permanente de dânensions et de densité relativement importante. »
1094 DES VILLES EN ORSENT A L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE? J.-L. HUOT
70 000 ruraux, et où les débuts de l'industrialisation ne modifient qu'à peine aujour
d'hui la structure professionnelle. On sent donc que le chiflre de la population ne
suffit pas à faire une ville » 1. L'extension de la surface bâtie, l'augmentation du
chiffre de la population, ne sont pas l'indice d'un changement d'état décisif, qui seul
permettrait de distinguer une ville d'un village. Childe lui-même protestait contre
cette utilisation abusive du critère numérique 2. Certes, l'importance de l'agglomér
ation, même si l'on ne la chiffre pas, est à considérer. Mais ce n'est pas suffisant,
encore moins nécessaire. Une agglomération néolithique peut être constituée de
centaines de mètres carrés de maisons, elle n'est pas une ville pour autant. Inver
sement, on n'a jamais contesté ce titre aux établissements Israélites de l'Age du fer
dont les dimensions étaient pourtant peu spectaculaires : Megiddo couvrait 5,5 ha,
Samarie 8 ha, Tell el Fâr'ah 4 ha, Lachish 7,5 ha, etc. C'est pourquoi de nombreux
néolithiciens refusent d'attacher trop d'importance à ce critère 3. Cet argument pris
isolément ne suffit pas à définir une ville, dont la notion n'est pas simple. Mais,
combiné avec d'autres, il pourrait conférer à une agglomération un caractère urbain.
Qu'est-ce donc qu'une ville ? Les géographes, renonçant à proposer une défi
nition, préfèrent déterminer un certain nombre de critères du fait urbain. On s'ac
corde à appeler « ville » une agglomération durable 4 ; cela élimine dès l'abord
tout campement de nomades plus ou moins installé, organisé, tout habitat provi
soire, etc. Une telle proposition, nécessaire mais non suffisante, va de soi.
Au delà de cette évidence, on a vu l'impossibilité de ne se fier qu'à la taille de
l'agglomération, ou au chiffre de sa population. On peut songer à voir dans la ville
un espace habité volontairement aménagé pour la vie collective. L'archéologie peut
déceler ce souci d'urbanisme, et analyser les traces de cet aménagement de l'espace.
Est-ce le cas à l'époque néolithique ? A Jéricho, le fouiUeur reconnaît qu'aucune
trace d'urbanisme n'a été notée 5. A Çatal Hûyuk, le chapitre « The Town Plan »
du livre de J. Mellaart traite du plan des maisons, et de la proportion des « sanc
tuaires » par rapport aux habitations privées. Cela n'est pas de l'urbanisme au sens
précis du terme.
En contraste frappant, il est indéniable que les villes mésopotamiennes et syriennes
témoignent, dès la fin du IVe millénaire avant Jésus-Christ d'un tel souci. Un excel-
1. Derruau, 1963, p. 464.
2. Chilbe, 1957, p. 37 : « On ne saurait se limiter au seul critère des dimensions. En effet, cer
tains villages actuels d'Afrique, d'Asie du sud-est et d'Europe méditerranéenne, reconnus univer
sellement comme villages, sont, malgré cela, plus étendus et plus peuplés que la plupart des viles
sumériennes du M* millénaire avant Jésus-Christ. » Cette protestation est eUe-mêine maladroite,
car elle compare des situations non comparables.
3. Oqntïnson, 1965, p. 208 : « ... Il est difficile de donner le nom de villes aux arfomérations
précéramÉpes de Jéricho et de Ras-Shamra, les fouilles récentes semblant indiquar que ces habi
tats étaient sans donte assez étendus, mais dépourvus cependant de la structure organisée qui
caractérise ua centre urbain. »
4. Demwjau, 1963, p. 463 : « La vile est une affîtemération durable (le qualificatif est de F. Rat-
zel) par opposition avec Ses agglomérations temporaires comme ces marchés du haut Moyen Age
slave ou tes marchés actuels du Maghreb, qui rassemblent des tentes en pleine campagne un jour
par semaine. »
5. Kenygn, 1956, p. 185 : « Les pièces semblent avoir été groupées autour de cours centrâtes ;
néanmoins, la taille des maisons est telle qu'aucun plan jusqu'à présent n'a été suffisamment élu
cidé sur ce point ; on pourrait é^letnent considérer que les cours aient pn séparer les maisons
adjacente. Jusqu'à présent nous ne sommes pas non plus en mesure de décerner le tracé de rues
on de passages rdknt les diffirentes maisons. »
1095 PROBLÈMES
lent article de J.rSchmidt iadique'qu'une ville mésopotamienne possède une voirie,
qui évolue avec le temps1. Des rues sont tracées, s'amenuisent ou s'élargissent,
sont bouchées puis rouvertes, au gré des besoins. L'évolution du niveau XI A-B
de Tépé Gawra montre de quelle façon, dès 340Q-3300 avant Jésus-Christ, on orga
nise l'espace urbain, on trace des voies et des carrefours 2. L'exemple de Hama J 7-5
est encore plus frappant : à cause de l'augmentation du nombre des maisons, une
vaste rue orientée du nord au sud, large de 5 m (Hama J 7), est coupée, à la période
suivante, par un quartier d'habitations, et se transforme en impasse. On voit se des
siner de petites rues en zigzag qui n'ont guère plus de 1 m de large. Le niveau J 5
(environ 2200 avant Jésus-Christ) possède le plus dense réseau de constructions de
Hama : les rues serpentent et se rétrécissent encore. Devant cette dangereuse satu
ration, la ville du niveau suivant, Hama H, dégage de larges espaces collectifs 3 en
un retour spectaculaire à l'état antérieur. Si des maisons de type « agglutiné » (Hama)
permettent néanmoins un certain aménagement collectif, des habitations de type
« maison-cour » peuvent, bien davantage, être disposées suivant des règles d'urba
nisme très « modernes ». J. Schmidt le démontre facilement par l'exemple du quartier
du Merkès à Babylone i, particulièrement significatif à cet égard.
Allant plus loin, l'archéologue peut, dans certains cas, procéder à des
études de type encore plus géographique, en décelant une véritable organisation
de la voirie, une hiérarchisation des voies en rues principales et secondaires. A
Assut, J. Schmidt reconnaît un triple système : un boulevard circulaire, des artères
principales et un réseau de ruelles perpendiculaires 5. Des études de ce genre peuvent
être faites sur des sites beaucoup plus anciens : à Tell Asmar (époque dynastique,
archaïque et accadienne), on remarque un type semblable d'organisation de la
voirie, en rues principales, larges et rectilignes et rues secondaires, plus étroites,
perpendiculaires aux premières6. Ces agglomérations offrent, sans aucun doute,
un véritable aménagement de l'espace pour la vie collective, très décelable par la
fouille. Si ce trait, entre autres, contribue à définir une ville, les cités mésopotamiennes
d'époque historique présentent des traces indéniables de cet aménagement, et l'a
rchéologie peut en rendre compte. Il ne semble pas que ce soit le cas à l'époque
néolithique.
La ville peut surtout se définir sociologiquement comme une agglomération
dont une partie notable de la population vit d'activités non agricoles : « On en
vient donc à chercher une définition dans les activités propres aux habitants de la
ville, et qui sont justement des activités non agricoles. Encore faut-il prendre garde
qu'une ville peut compter une forte proportion de population agricole : c'est le cas
notamment de plus d'une agglomération méditerranéenne. Inversement, une usine,
une gare isolée, quoique leurs fonctions ne soient pas agricoles, ne peuvent mériter
h nom de ville, même si elles groupent quelques maisons. On en vient donc à une
définition qui combine une certaine taille et des activités non agricoles (...). Il serait
absurde de chercher à chiffrer la taille minima. Il est tout aussi difficile d'indiquer
1. Schmot, 1964.
2. Schmidt, 1964, fig. 2 a-1 b et p. 128.
3.1964, fig. 3, 4, 5 et pp. 131-132.
4. Schmûdt, 1964, ig. 7 et pp. 133-137.
5. Schmdt, 1964, fig. 12 et pp. 141-142.
6. Frankfort, 1934, ig. 1, p. 3.
1096 DES VILLES EN ORIENT A L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE? J.-L HUOT
à partir de quelle proportion de population non agricole une aggiomération devient
une ville. » 1
II n'en demeure pas moins qu'il y a ville quand une certaine proportion,
laissée volontairement imprécise, de la population, se livre à des activités non
agricoles. Autrement dit, si l'archéologie veut étudier l'importance de la présence
des artisans, elle doit quand même déterminer s'ils sont nombreux ou peu nombreux.
Ne peut-on, au moins, procéder à une grossière estimation en étudiant lss ateliers
de ces artisans, leur nombre et leur localisation? Ne sont-ils pas le signe tangible
de cette spécialisation artisanale, critère du fait urbain ? Childe écrivait dès 1936 :
« Au seuil du IIIe millénaire ... les objets les plus remarquables (qu'exhume l'archéo
logue) ne sont plus des instruments aratoires, des engins de chasse et autres pro
duits de l'industrie domestique, mais des ... articles fabriqués par (...) des spécial
istes. [L'attention des archéologues n'est plus attirée] par les huttes et les fermes,
mais par des tombes monumentales, des temples, des palais, et des ateliers. » * Ce
schéma est séduisant, mais la fouille permet-elle, en réalité, des observations de ce
genre ? Etes ateliers clairement reconnaissables existent, dès l'époque néolithique ;
on peut citer le cas assez net de ceux de Beidha 3. On a visiblement affaire à une
installation professionnelle « à plein temps », et non familiale. Mais, la plupart du
temps, et quelle que soit l'époque, il est très rare qu'on puisse désigner telle pièce
comme un atelier d'artisan. Cela pose un problème d'ordre général : l'archéologue
exhume des palais et des temples. Peut-il retrouver des ateliers ? L'aspect d'un souq
oriental moderne incite à la prudence : s'il est abandonné pour une raison quel
conque, les boutiques ne conserveront pas beaucoup d'installations in situ. L'artisan
oriental n'utilise que peu d'outils. Chaque boutique est semblable à sa voisine. La
situation était-eËe différente dans l'antiquité ? Dans un bâtiment d'époque acca-
dienne, à Tell Asmar, on a retrouvé un dépôt de lapicide 4 : quelques outils, quelques
objets inachevés ou finis, dans un vase. L'artisan ne dépend guère de son lieu de
travail. Peut-être même est-il itinérant, dans certains cas. Cela n'efface pas son
existence, mais rend aléatoire son repérage par la fouille. Pouvoir inscrire un atelier
d'artisan sur un relevé architectural est une bonne fortune qui n'arrive pas souvent.
Cependant, tous les artisans ne sont pas aussi légèrement équipés que le lapicide de
TeU Asmar. Le potier, par exemple, représente un cas privilégié. Son métier exige
d'importantes installations permanentes : cuves de décantation, tour, emplacement
de séchage, fours... Par ailleurs, les textes ne laissent aucun doute sur sa spécialisa
tion « à plein temps ». Il est souvent installé dans des quartiers écartés qui ont un
certain caractère « industriel » s. Archéologjquement parlant, retrouve-t-on, des
« quartiers de potiers ? » Beaucoup moins qu'on ne s'y attendrait, et la réponse
doit être fort nuancée. Les fouilles soviétiques d'Altin-Tépé (niveaux du bronze
moyen) ont mis au jour ua véritable quartier industriel de 2,5 ha, comprenant
plusieurs installations de potier, au point que l'ensemble du sondage fut appelé
la « colline des artisans » •. A Megiddo, les potiers s'établissent dans des grottes
1. Derkuau, 1963, p. 464.
2. Childe, 1951, p. 142.
3. Kmxmsm, 1966, pp. 24-25 et pi. MV-B.
4. Framœoiw, 1933, p. 47 et fig. 30.
5. Sur ces questions, vo» Baree», 1968, pp. 5-51.
6. Masson, 1968, p. 180.
1097 PROBLÈMES
abandonnées K Le potier de Tell el Fâr'ah (niveau du bronze ancien) se trouve en
revanche en pleine viËe, seul de son espèce a. Une estimation, par cette voie, du
pourcentage d'artisans par rapport à la population totale d'une agglomération est
donc très problématique. La découverte de véritables quartiers industriels n'est
pas courante. En de rares occasions, l'archéologue se risque à de telles interpréta
tions. On peut citer à ce propos le petit « centre industriel » du Northern Palace de
TeË Asmar 3. Les arguments avancés en sa faveur se réduisent à peu de choses.
Mais, si faibles soient-ils, ils attestent en un quartier donné la présence d'ouvriers
spécialisés. Es permettent de faire le départ entre les quartiers d'habitation et les
quartiers d'artisanat. D est difficile d'en dire autant de Jéricho ou de Çatal Hûyûk.
Contrairement à un village, une ville exerce une influence sur la région qui l'en
toure, par les relations d'échange qu'elle entretient avec elle. On peut, à l'aide des
textes, déterminer le rayonnement, politique ou culturel, de telle ville antique sur la
contrée avoisinante. Il est évidemment difficile, aux époques antérieures à l'écriture,
d'analyser ce genre de rapports. Peut-on recourir à la glyptique ? L'étude de cer
tains thèmes iconographiques, sites par sites, révélerait sans doute l'existence de
centres producteurs d'un type donné. La carte de localisation des mêmes représen
tations peut témoigner de l'influence cultureËe ou plutôt religieuse, de ce centre pro
ducteur.
L'archéologie peut beaucoup plus facilement rendre compte, en revanche, d'un
des caractères les plus importants du fait urbain : une ville reflète une structure
politique organisée. Cette proposition ne doit pas être entendue de façon trop tran
chée : l'existence d'un conseil municipal, qui est bien une structure politique, ne
distingue pas la viËe du viËage, car les deux en sont dotés. Mais la viËe est, en général,
le Heu de résidence de pouvoirs publics centralisés. Archéologiquement, cela devrait
se traduire par la présence de bâtiments publics importants. Sur un plan urbain,
on devrait pouvoir indiquer un « quartier de direction », groupant des bâtiments
publics, administratifs ou religieux, et des quartiers d'habitation, composés de
simples maisons privées. A l'époque néolithique, de teËes distinctions sont difficil
ement perceptibles, de l'aveu même des fouiËeurs. L'étude de Jéricho n'a fourni, à
ce sujet, aucune indication, puisque les quartiers administratifs et religieux sont
seulement « probables » *. A Çatal Hûyûk il faut admettre également que les bât
iments publics et les ateliers sont aiËeurs 5. Le quartier fouillé, en revanche, révèle
un nombre surprenant de « temples ». On en déduit son caractère résidentiel et
même « clérical », donc la nature « urbaine » de l'ensemble 8. Mais l'abondance
des « temples » par rapport au nombre des maisons n'invite-t-eËe pas à y voir des
sanctuaires privés, des chapeËes domestiques, plutôt qu'un « priestly quarter » ?
1. Got, 1938, p. 74 et fig. 85 et 88.
2. Vaux, 1955, p. 557 et fig. 8.
3. Dhûougaz, 1967, pp. 196-198.
4. Kenyon, 1956, p. 187 : « ... et probablement des bâtiments pubMcs et communaux. »
5. Mhaâart, 1967, p. 71 : « On a découvert dans la partie déjà fouillée, qui représente
1/2 ha environ — 1/30 à peine de la superficie totale du tel! — un grand nombre de maisons et
de temples... mais aucun atelier ou bâtiment public. D y a tout lieu de penser que ceux-ci étaient
situés à un autre endroit du teïi. »
6. Mellaart, 1967, p. 71 : « Le quartier situé sur la pente ouest était de toute évidence
un quartier résidentiel, sinon mène la partie de la cité réservée au clergé (« priestly »). D est à peine besoin de dire que Çatal HûyOk n'était pas on village. »
1098 DES VILLES EN ORIENT A L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE? J.-L HUOT
On peut penser que les « quartiers publics », qui consacreraient le statut de ville,
sont ailleurs. Cela ne veut pas dire qu'ils n'existent pas ; cela oblige à ne pas en tirer
argument tant qu'on ne les a pas dégagés.
Aux époques plus récentes, en revanche, les fouilles ont souvent permis de dres
ser des plans véritablement urbains. Us reflètent une structure politique organisée.
On peut remarquer à Khafajé1, au milieu du IIIe millénaire avant Jésus-Christ,
un très grand sanctuaire public, bordé d'habitations privées. Plus frappant encore,
le plan d'Ur, à l'époque d'Ur HI 2, au seuil du IIe millénaire, présente tous les él
éments d'un plan urbain : une zone sacrée, nettement séparée du reste de la ville, des
quartiers d'habitations privées, deux ports, des cimetières, un palais (?). En un
mot, on peut reconnaître un tissu architectural différencié, ce qui caractérise just
ement un centre urbain. H est bien difficile d'admettre que, dès l'époque néolithique,
l'archéologie exhume des agglomérations de même nature.
On sait qu'en Mésopotamie, les périodes naguère appelées Uruk et Djemdet
Nasr ont reçu, suivant les écoles, des désignations différentes 3. L'urbanisation
pourrait être d'une certaine utilité dans une terminologie mettant en relief des faits
de civilisation plutôt que des noms de sites-pilotes, toujours affectés d'une résonance
particulière. Ainsi, P. Amiet écrit : « ... il est certain que la civilisation de Mésopot
amie méridionale a revêtu sa primauté, avec une grande part de ses caractères
définitifs, à l'époque appelée « prédynastique » ou « proto-littéraire », mais qu'il
conviendrait peut-être mieux de désigner en se référant au facteur essentiel que fut
l'urbanisation survenue alors. » * Cette utilisation du terme risque d'être galvaudée
par une extension abusive du sens qu'on lui donne.
Si l'on cherche à préciser la date d'apparition, en Orient, de ce type de cohabi
tation qu'on appelle une ville, il faut s'entendre sur la signification de ce mot. Il
implique qu'un certain degré de développement économique et social est atteint,
et que les hommes instaurent entre eux des relations d'un type nouveau. A l'époque
néolithique, ce problème ne peut être étudié que par les méthodes archéologiques.
Et l'archéologue doit se borner, pour distinguer la ville du village, à employer des
critères morphologiques (disposition des maisons, des rues, des remparts...) et
économiques (attestation des métiers spécialisés...). Un mode de vie urbain appar
aît-il, à travers les vestiges archéologiques, dès l'époque néolithique ? Cela semble
bien contestable ; il n'est pas question de nier l'importance d'une agglomération
comme Çatal Hûyûk, dont le caractère extraordinaire n'a guère besoin d'être sou
ligné. Dans le contexte de l'époque, encore à découvrir pour l'essentiel, Çatal Hûyûk
est une agglomération importante. Mais faut-il employer le terme de « ville »? Il
serait indiqué d'appeler « préurbains » ces habitats où, pour la première fois, on
relève des traces d'une activité non rurale. Si l'on compare, à titre d'exemple, deux
sites orientaux, l'un néolithique et l'autre d'époque historique, oo ne peut s'empê
cher d'y voir deux réalités qui ne sont pas du même ordre : Mari, au début du
1. Dhxwoaz, 1967, pL L
2. WoatUîY, 1931, pi. XLVL
3. Bawusjst, 1968, p. 58, note 4.
4. Ambit, 1963, p. 59. Même terminologie en Palestine, cf. Anah.11963.
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