Description d'un objet - article ; n°1 ; vol.4, pg 379-389

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L'année psychologique - Année 1897 - Volume 4 - Numéro 1 - Pages 379-389
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1897
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Albert Leclère
Description d'un objet
In: L'année psychologique. 1897 vol. 4. pp. 379-389.
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Leclère Albert. Description d'un objet. In: L'année psychologique. 1897 vol. 4. pp. 379-389.
doi : 10.3406/psy.1897.2909
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1897_num_4_1_2909XXIV
DESCRIPTION D'UN OBJET
Expérience faite sur des jeunes filles.
Il est peut-êlre toujours trop tôt pour affirmer d'une
manière absolue en matière de faits, mais c'est surtout
quand il s'agit de « psychologie individuelle » que la prudence
et la réserve sont de rigueur. Aussi l'expérience dont nous
allons parler ne doit-elle pas être présentée comme ayant une
valeur générale; c'est une simple contribution. Nous avons
essayé de reproduire, en petit, une des tentatives faites pen
dant l'année 1896, au laboratoire de psychologie de la Sor
bonne, pour classer sinon les caractères, du moins les types
intellectuels. L'expérience ayant été très restreinte, nous ne
croyons pas opportun de comparer nos résultats à ceux obte
nus au laboratoire.
C'est aux cours secondaires de jeunes filles de Blois que nous
avons fait cette expérience de la « description d'un objet ».
Pour interpréter les résultats obtenus, il nous a semblé utile,
étant donné le contenu des copies recueillies, de distinguer
sept types principaux : description, observation *, imaginat
ion, réflexion morale, érudition, émotion pure et simple, émot
ion esthétique. On ne saurait, d'ailleurs, attribuer à ce mode
de classement une nécessité absolue. L'interprétation des
copies, d'autre part, est particulièrement délicate lorsqu'il
(1) II est parfois bien délicat de distinguer entre description et observat
ion ; pour interpréter les copies à ce point de vue, il nous a fallu souvent
réfléchir sur l'ensemble de la copie, examiner de très près les termes
employés et nous souvenir de ce que nous avaient appris les devoirs de ces
jeunes filles. Nous pourrions faire encore quelques remarques analogues,
mais le lecteur s'apercevra de la difficulté qu'il y a à classer de pareils
documents. MÉMOIRES ORIGINAUX 380
s'agit de jeunes filles prises à cette époque de leur existence
où rien en elles ne se dessine bien nettement, surtout si ces
jeunes filles, habituées à faire chaque semaine de nombreux
devoirs écrits, ont une sorte d'entraînement à écrire beaucoup
et vite des choses qu'elles sentent ou pensent peu.
L'objet présenté en vue de susciter quelques pensées immé
diatement notées était une montre d'or assez jolie, sans chaîne;
elle est restée sans cesse sous les yeux des jeunes filles. Voici
en quels termes on leur a demandé de se prêter à l'expérience :
« Mesdemoiselles, nous allons faire une expérience de psychol
ogie. Voyez cette montre; prenez une feuille de papier; écri
vez ce qui vous viendra à l'esprit pendant une douzaine de
minutes en regardant cette montre, et signez. Dites ce que vous
voudrez; décrivez-la ou ne la décrivez pas, à votre guise, mais
parlez d'elle ou à propos d'elle (c'était là le point le plus déli
cat à exprimer pour l'expérimentateur). Et surtout, faites
attention à ceci, que cette expérience n'est pas une composit
ion de style ou de morale ; les copies que vous remettrez ne
seront pas classées, votre amour-propre n'est nullement inté
ressé à ce que vous disiez bien de jolies choses. Ce que je veux,
c'est voir ce qui vous sera venu à l'esprit en regardant la
montre et, sous la forme qui vous sera venue à l'esprit de dire
ce que vous penserez. Je ne vous demande pas d'arriver à
trouver quelque chose que je voudrais voir exprimé par vous;
je vous demande seulement quelques lignes sincères, écrites
spontanément. »
Voici tout d'abord quels ont été les résultats de l'expérience.
30 jeunes filles de treize à dix-sept ans y ont pris part; la
majorité d'entre elles sont originaires de la région, appartien
nent aux classes moyennes de la société et leur culture est à
peu près uniquement celle qui dirige vers l'obtention des bre
vets: toutes circonstances à noter.
Deux de ces jeunes filles n'ont pas compris ce qui était
demandé ; l'une d'elles est intelligente et quelque peu logi
cienne ; l'autre est banale. Toutes deux ont parlé de quelque
chose ayant rapport à d'autres expériences dont je les avais
entretenues.
Aucune des 28 autres ne réunissait l'ensemble des caractères
énumérés plus haut.
Cinq c'est-à-dire 1/6 de ces jeunes filles réunissaient 4 de ces
7 caractères. 2 sur ces 5 combinaient : description, observation,
réflexion morale, émotion. — Voici ce qu'écrivit la première : A. LEOLÈRE. — DESCRIPTION D'üN OBJET 381
Une montre est un petit objet d'orfèvrerie qui sert à marquer le
temps. Cet objet est très intéressant à observer. En fixant les yeux
sur ce petit cadran sur lequel tournent les aiguilles (descr.), on peut
se livrera beaucoup de réflexions. Ces petites aiguilles, marquant les
heures inscrites sur le cadran, tournent avec un mouvement automat
ique continu (descr., observ.). Mais à mesure que ces aiguilles
tournent, le temps passe, et si on ne le passe pas à travailler, il est
perdu pour nous. Les aiguilles du cadran ne retournent jamais en
arrière, elles servent donc à marquer que le temps perdu ne se rat
trape jamais (réfl. mor.). En regardant une montre, on peut aussi
observer le travail. Que de délicatesse, que d'art il a fallu pour fabri
quer une montre ! Que de travail pour un si petit objet (observ.). En
la regardant, on pense aux pauvres ouvriers qui en ce moment peut-
être travaillent pour gagner le pain de leur famille en satisfaisant
nos désirs, pour nous procurer un petit objet si utile (émot.). Faisons
donc bien attention à une montre et surtout rappelons-nous que le
temps qu'elle marque ne se rattrape jamais (réfl. mor.).
Voici ce qu'écrivit la seconde. Ici plus de description et
d'observation :
Imaginez-vous un objet rond, assez épais, dont le dessus est en
verre, le reste en or ou argent ou en métal ; puis sous ce couvercle
en verre, deux aiguilles réunies toutes deux à une extrémité et indi
quant, de l'autre extrémité, certains chiffres soit romains, soit arabes,
disposés en rond, autour du pivot qui soutient les aiguilles, et vous
aurez ainsi une montre (descr.). Mais, qui n'a pas vu une montre ?
Ce pelit objet, si petit sans doute, mais si utile, qui fait un objet de
coquetterie pour une jeune fille et un objet d'utilité pour le travail
leur (observ.). Comme ces petites aiguilles marchent vite ! C'est un
vrai mouvement perpétuel qui marche toujours sans s'arrêter
(observ.). C'est l'image du temps qui passe vite sans qu'on ait seule
ment le temps de s'en apercevoir (ici un soupçon de réflexion morale
et même d'émotion, pour qui a lu fréquemment des devoirs de cette
jeune fille et peut, par suite, interpréter celte phrase autrement que
ne ferait quelqu'un qui ne la connaîtrait aucunement).
Une autre de ces 5 combinait : description, imagination,
réflexion morale, émotion esthétique:
La montre est un petit bijou en métal précieux (préoccupât, esth.),
or ou argent, et à l'intérieur duquel se trouvent des rouages très
compliqués qui servent à faire marcher deux aiguilles se mouvant
sur un cadran divisé en heures et en minutes (descr.). Ce joli bijou
ne sert pas seulement d'ornement ;il nous est très utile parce qu'il
nous rend compte du temps; il nous permet d'apprécier la durée des MÉMOIRES ORIGINAUX 382
heures, des jours et des années. Il nous change en joyeux chant la
voix grave des heures (imagin. avec émot. esth.) et sert aussi à nous
rappeler que chaque minute doit être employée à un travail et que
nous ne devons pas attendre la fin du jour pour faire ce qu'il faut
faire au commencement, de même qu'il ne faut pas attendre la vieil
lesse pour se préoccuper de bien faire (réflex. mor.).
Une autre combinait: description, observation, réflexion
morale, érudition:
Une montre, c'est un petit instrument qui marque les heures
(descr.). Il y a douze heures dans un jour (tendance au détail d'éru
dition) ; les chiffres sont ordinairement des chiffres romains. Les
enfants aiment beaucoup les montres à cause du tic tac du balancier
(observ.) ; ce petit bruit marque les secondes et les minutes. Il y a
des montres de bien des façons, en toute sorte de métal (observ.,
desur.). Pour marquer les heures il y a deux aiguilles, une grande
et une petite (descr.). Il est très utile d'avoir une montre pour con
naître le temps, car il ne faut pas le perdre. Or, avec l'heure on doit
s'arranger de manière à user tout son temps (reflex, mor.).
La dernière de cette catégorie de 5 combinait : observation,
réflexion morale, émotion et émotion esthétique :
Quel joli petit objet qu'une montre en or qui reluit aux rayons du
soleil ! (Émot. esth.). De quelle utilité elle est ! Comment ferions-nous
si nous n'avions pas de montre ? Qui nous indiquerait l'heure du tra
vail, du coucher, etc. ? Il est vrai qu'il y a bien le soleil qui en s'éle-
vant ou s'abaissant sur l'horizon nous indique à peu près les heures
de la journée, mais il faut y être habitué (obs.). Et la nuit, il n'y a
pas de soleil et l'heure nous est donnée par la montre (obs.). Tout le
temps on entend son tic tac qui a l'air de nous dire : travaille, tra
vaille, remplis ta journée et accomplis tes devoirs (réflex. mor.). La
montre est un bien petit objet, mais qui a coûté bien des peines,
bien des veilles à celui qui l'a inventée ; aussi honneur et merci à
celui qui l'a découverte, car il nous a rendu un grand service !
(Émot.)
Une réunissait 3 des 7 caractères : description, observation,
émotion :
La montre est un instrument qui sert à marquer les heures ; c'est
un cadran sur lequel sont deux aiguilles et des chiffres. Les aiguilles
sont mues par des ressorts qui se trouvent à l'intérieur d'une sorte
de boîte ronde en métal (descr.). Les aiguilles se posent successive-
(1) Voir la note précédente. LECLÈRE. — DESCRIPTION d'üN OBJET 383 A.
ment sur chaque chiffre par intervalles réguliers. Le temps que la
grande aiguille met à faire le tour du cadran en même que
la petite va d'un chiffre à un autre est une heure (descr. observ.). La
montre est, pour ainsi dire, un ami qui tient compagnie à l'homme et
le distrait (quelque sentiment ici). Elle lui indique ce qu'il doit faire :
qu'il doit manger ou dormir, etc. (observ.).
Six copies sont surtout descriptives, soit 1/5 dont 4 avec un
peu d'observation; exemple:
Une montre est un instrument qui indique l'heure. Fabriquée soit
en or, soit en argent, soit en nickel, elle se compose d'un boîtier dans
lequel de petites roues dentées s'engrènent et font mouvoir de petites
aiguilles sur un cadran présentant soixante divisions, chacune d'elles
représentant une minute (descr.). Afin que la poussière ou tout autre
objet n'empêche le mouvement des aiguilles, on place un morceau de
verre qui interdit toute communication avec l'intérieur (observ.).
Et 2 avec quelque réflexion morale; exemple :
La montre est un objet nous indiquant les heures ; elle peut être
faite en métal, en argent ou en or (descr.). Elle est beaucoup usitée
et rend service à tout le monde; elle nous montre combien de temps
on a pu perdre dans sa journée, tandis que nous aurions pu travailler
(réflex. mor.).
Qnatre copies sont purement descriptives ; description très
sèche. Donc 10 copies soit 1/3 dans lesquelles la
domine plus ou moins. Il n'est pas intéressant de les trans
crire ici.
Dans o copies, soit 1/6, le caractère observateur domine;
dans 2 de ces copies l'observation est en particulier psycholo
gique et s'accompagne, dans l'une, d'une réflexion morale.
Une montre est un objet que je regarde souvent (obser. subjective),
car elle me dit le temps que j'ai passé en classe et le temps qui me
reste à y passer. La montre, si on la remonte exactement peut ressem
bler à une faux qui fauche le temps et qui chaque jour nous enlève
un instant de notre existence (reflex, morale au moins intentionnel
lement) (imagin. insuffisamment caractérisée).
Et dans l'autre d'imagination :
Une montre a dû passer entre les mains de bien des hommes qui
ont pendant quelque temps concentré tous leurs efforts, toute leur
intelligence sur elle (observ.). Aussi on n'est pas seul avec une mont
re ; son tic tac nous tient compagnie (observ. psychol.). Lorsque 384 MÉMOIRES ORIGINAUX
j'entends, surtout la nuit, le bruit d'une montre, je pense à un village
de la Suisse, un intérieur... (imagin.).
Une de ces copies contient uniquement de l'observation
subjective :
La montre est un objet qui sert à marquer l'heure; je l'ai consultée
souvent lorsque j'avais hâte de partir, soit pour retourner chez mes
parents, soit pour faire une promenade ou me procurer un plai
sir plus attrayant que l'occupation que j'avais alors. Je me rappelle
également la joie que j'ai éprouvée lorsque j'ai reçu la mienne, j'en
étais heureuse et fière de la porter.
Dans les deux dernières copies de ce groupe (de 5), obser
vation plutôt objective, accompagnée de réflexion morale;
voici l'une d'elles :
Une montre sert à déterminer le temps, l'heure; les aiguilles tour
nent continuellement et jamais ne se rencontrent (observ. inexacte);
c'est comme la vie : le temps s'écoule et jamais le présent ne revient
sur le passé. Chaque minute écoulée est une de moins à notre exis
tence et plus il s'écoule de minutes, d'heures, de jours, plus nous
arrivons à la fin de notre vie (réflex. morale au moins intentionnelle
ment).
Un seul cas de pure réflexion morale :
La montre me représente un ami qui me guide et qui me marque
à chaque instant le temps qui est nécessaire pour faire quelque chose.
C'est un guide nécessaire à l'esprit.
Dans une seule copie l'émotion existe exclusivement, mais je
sais qu'elle est factice.
Dans 5 copies la réflexion morale domine, mais elle est à peu
près toujours très sèche. Dans ces 5 dernières copies, quelque
trace très effacée d'observation et un soupçon presque imperc
eptible d'émotion: aucune d'elles n'est intéressante à citer.
Mais, somme toute, il y a de la réflexion morale dans 15 copies,
et toutes les réflexions morales ressemblent à celles que con
tiennent les copies transcrites plus haut.
Voici maintenant quelles conclusions se dégagent des résul
tats ci-dessus exposés. Aucune copie ne dénote un esprit vra
iment complet; la complexité paraît augmenter ou tendre à
augmenter avec l'âge ; les intelligences moyennes présentent
une complexité plus grande que celles qui leur sont inférieures;
les intelligences qui dépassent un peu la moyenne offrent des A. LEGLÈRE. — DESCRIPTION D'UN OBJET 385
caractères plus nets, mais, en général, moins nombreux; on
sait d'autre part, que les intelligences supérieures offrent à la
fois souvent, des caractères très nets et plus ou moins nom
breux : il y aurait lieu d'étudier de tels rapports en examinant
de près des intelligences de tout degré : on pourrait vra
isemblablement établir des courbes assez fixes quoique assez
mouvementées. — Nous n'avons trouvé aucun type purement
observateur ni purement érudit: ceci n'a pas lieu de surprendre
outre mesure car lorsque l'esprit scientifique doit apparaître
chez la femme, ce n'est pas, sauf par exception1, à l'âge de ces
jeunes filles. A défaut de l'esprit scientifique, assez différent de
l'esprit d'érudition, on peut se contenter d'un esprit relativ
ement complet: 5 ou même 6 esprits relativement complets sur
30, soit 1/5, ce n'est pas une trop pauvre proportion. — Le
type descriptif dominait dans 1/3 des copies (il apparaît plus
ou moins dans 15, c'est-à-dire dans la moitié 2). Voilà qui est
très significatif : la description, c'est un peu l'asservissement
aux données des sens : quand elle devient la base et la préface
de la science, elle devient très analytique, pousse vers l'abstrac
tion et finit par se confondre avec l'observation, laquelle con
tient une part considérable de raisonnement. — Que l'obser
vation domine dans 1/6 des copies, apparaisse vraiment dans
2 et se montre encore quelque peu dans 5 autres, cela
semble indiquer que si la femme est en général moins apte que
l'homme à la science, c'est qu'on néglige de développer ses
aptitudes. Il est à remarquer pourtant que dans la plupart de
ces dernières copies l'observation n'est pas désintéressée : elle
paraît pressée d'aboutir soit à l'émotion , une émotion d'ailleurs
très relative, soit surtout à une réflexion morale. — Des
réflexions morales dans 17 copies (plus de la moitié) et
même si l'on y regarde de très près dans 22 (plus des 2/3) :
Ce chiffre, comme le précédent, est trop élevé pour avoir été
atteint par hasard; et nous ne croyons pas que l'élévation de
ce chiffre soit due sensiblement à ce fait que l'expérience était
dirigée par le professeur de morale. Mais la plupart de ces
réflexions morales flottent indécises entre la morale propre
ment dite et l'observation morale des purs psychologues, celle
où l'idée du devoir pur fait défaut ou se trouve très voilée :
(1) Le génie, chez elles, paraît plus précoce que le talent.
(2) Dans cette partie de notre travail nous tenons compte des traces très
effacées des différents traits du caractère intellectuel, ce que nous n'avons
pas fait, et cela pour plus de clarté, dans la partie qui précède.
l'année psychologique, iv. 25 MÉMOIRES ORIGINAUX 386
sur ce point, l'examen des copies ne permet pas un chiffrage
exact et précis. Au reste nous avons toujours remarqué que la
morale de l'intérêt, sous sa forme la plus puérile et la plus
banale, tend à dominer dans les paroles et les écrits des jeunes
filles, de celles du moins que nous avons pu étudier comme
professeur. La femme pratique aisément et comme d'instinct
la morale du sacrifice, mais elle a rarement l'idée du devoir
pur : ici, son caractère et le type intellectuel qu'elle réalise
s'opposent, et une telle opposition non seulement sur ce point
mais sur tous les autres, non seulement chez la femme mais
chez tout être humain, semble tout à fait normale, normale
autant que regrettable. M. Fouillée a bien étudié ceci en physio
logiste. L'opposition dont il est spécialement question ici
s'explique peut-être en partie par ce fait que les abstractions
répugnent à la nature intellectuelle de la majorité des femmes :
dans un nombre considérable de devoirs de morale remis par
des jeunes filles, nous avons trouvé une confusion complète
du fait avec le droit et le devoir : tantôt voulant dire ce que
l'on doit faire, elles parlent du devoir comme s'il était toujours
accompli et tirent le signe = entre ce qui doit être et ce qui
est ou sera; tantôt même à la question : que faut-il faire en
telle circonstance ? Elles répondent en exposant diverses viola
tions de la loi morale, elles présentent sans un mot de blâme
ces violations comme des faits normaux, qu'elles semblent
accepter alors qu'au fond il n'en n'est rien: dans ce cas elles
assimilent ce qui est ou sera à ce qui doit être. Elles abusent
de la « Sagesse des nations » et prennent volontiers des pro
verbes pour des préceptes et inversement. L'ignorance du mal,
chez un certain nombre explique peut être en partie ces étran-
getés, et leur innocence les fait amorales. — Ainsi donc la
description, l'observation non scientifique, quelquefois psycho
logique mais la plupart du temps banale, et la réflexion morale
sans grande élévation, ce troisième caractère plus encore que
le second et le second plus que le premier, dominent chez les
jeunes filles. — L'émotion, l'émotion esthétique, l'imagina
tion (laissons là l'érudition presque tout à fait absente) que
l'on s'accorde à considérer comme des formes très féminines
de l'activité mentale, ne se trouvent point, dans les copies
examinées, atteindre la proportion à laquelle on aurait pu
s'attendre. 5 copies seulement, soit 1/6 où il y a un peu d'émo
tion nettement caractérisée, 2 seulement où se trouve quelque
émotion (?) esthétique, 2 seulement où se montre un peud'ima- LECLÈRE. — DESCRIPTION D'UN OBJET 387 A.
gination, et dans toutes les autres copies absence complète de
ces caractères ou traces de ces caractères tellement indécises
qu'il vaut mieux n'en point parler, voilà qui va tout à fait
à l'encontre des préjugés reçus. Mais pourquoi donc se figure-
t-on que depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse, la femme est
toujours aussi femme et femme de la même façon? Elle ne
l'est peut-être de la façon dont les psychologues (les psycho
logues littérateurs surtout) aiment à se la représenter, qu'après
l'épanouissement qui a lieu vers la dix-huitième année. En
tout cas, elle est bien peu féminine au sens courant de cette
expression tant que dure, et elle dure longtemps, la crise de la
formation; ce qui ne veut point dire qu'elle soit alors semblab
le au jeune homme : tandis que celui-ci, au même âge, manif
este déjà très fortement, parfois, la personnalité qu'il aura
plus tard ou bien encore manifeste temporairement une ou
plusieurs personnalités accusées qu'il dépouillera bientôt, la
jeune fille est longtemps un être psychologiquement amorphe:
c'est là ce que démontrent les copies si peu caractérisées que
nous avons transcrites et dont l'effacement ou même la quasi-
nullité sont des plus significatives. — Au reste cet amorphisme
apparaît encore dans l'incohérence des phrases, et nous en
avons trouvé une nouvelle preuve dans l'impossibilité où nous
nous sommes trouvé de dire avec certitude quelles pouvaient être
les affinités des divers traits du caractère individuel les uns
pour les autres. Sans doute observation et description parais
sent assez connexes, celle-là s'accompagnant de celle-ci plus
souvent que celle-ci de celle-là, ce qui se conçoit aisément, maisla
réflexion morale paraît un trait assez indépendant de tous les
autres ; l'émotion et l'émotion esthétique ne s'appellent point,
n'impliquent point nécessairement (pas même la seconde) l'ima
gination. Cependant le lype descriptif est peut-être celui qui
peut exister isolément avec le plus de facilité; immédiatement
après viendrait le type réflexion morale, puis le type observat
eur, mais nous ne pouvons en dire davantage à ce sujet. II
nous faut bien voir, dans l'incohérence des traits du carac
tère intellectuel chez la jeune fille, une preuve d'amorphisme
puisqu'elle est moindre, à ce qu'il nous semble, chez le jeune
homme: chez tous deux elle doit être, vraisemblablement,
expliquée de préférence par l'indépendance relative des diver
ses activités cérébrales et par les connexions, souvent injusti
fiables aux yeux de la logique, de ces diverses activités : la
psychologie pure parait ici incapable de fournir des explications

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