Développement du langage et retard mental : une revue critique de la littérature en langue anglaise - article ; n°2 ; vol.75, pg 513-547

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L'année psychologique - Année 1975 - Volume 75 - Numéro 2 - Pages 513-547
Résumé
L'article passe en revue les études en langue anglaise publiées dans les vingt dernières années, sur les aspects phonologiques, morphologiques, lexicaux, syntaxiques et de communication du développement linguistique des retardés mentaux. Dans chaque section, les données pertinentes sont analysées et discutées, la nécessité de recherches nouvelles ou complémentaires est suggérée, leur nature définie. La dernière partie du travail fait le point sur quelques thèmes fréquents dans la littérature.
Summary
The paper reviews the studies published in English during the last twenty years on the phonological, morphological, lexical, syntactical and communicative aspects of linguistic development in the mentally retarded child. In each section, the relevant data are analysed and discussed, the necessity of new or complementary research is suggested, their nature is defined. The last part of the paper discusses some of the most recurrent themes in the literature in this domain.
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1975
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J. A. Rondal
Développement du langage et retard mental : une revue critique
de la littérature en langue anglaise
In: L'année psychologique. 1975 vol. 75, n°2. pp. 513-547.
Résumé
L'article passe en revue les études en langue anglaise publiées dans les vingt dernières années, sur les aspects phonologiques,
morphologiques, lexicaux, syntaxiques et de communication du développement linguistique des retardés mentaux. Dans chaque
section, les données pertinentes sont analysées et discutées, la nécessité de recherches nouvelles ou complémentaires est
suggérée, leur nature définie. La dernière partie du travail fait le point sur quelques thèmes fréquents dans la littérature.
Abstract
Summary
The paper reviews the studies published in English during the last twenty years on the phonological, morphological, lexical,
syntactical and communicative aspects of linguistic development in the mentally retarded child. In each section, the relevant data
are analysed and discussed, the necessity of new or complementary research is suggested, their nature is defined. The last part
of the paper discusses some of the most recurrent themes in the literature in this domain.
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Rondal J. A. Développement du langage et retard mental : une revue critique de la littérature en langue anglaise. In: L'année
psychologique. 1975 vol. 75, n°2. pp. 513-547.
doi : 10.3406/psy.1975.28111
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1975_num_75_2_28111Année psychol.
1975, 75, 513-547
DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE ET RETARD MENTAL
UNE REVUE CRITIQUE
DE LA LITTÉRATURE EN LANGUE ANGLAISE
par Jean A. Rondal1
Université de Liège, Belgique
University of Minnesota, Etats-Unis
SU M M AB Y
The paper reviews the studies published in English during the last
twenty years on the phonological, morphological, lexical, syntactical and
communicative aspects of linguistic development in the mentally retarded
child. In each section, the relevant data are analysed and discussed, the
necessity of new or complementary research is suggested, their nature is
defined. The last part of the paper discusses some of the most recurrent
themes in the literature in this domain.
Comme le montre la figure 1, le nombre de publications en langue
anglaise sur le sujet « Langage et retard mental » a considérablement
augmenté dans les dernières années. Ce phénomène est attribuable,
d'une part, au récent et notable regain d'intérêt pour le problème du
retard mental et, d'autre part, aux profondes modifications qui ont
marqué et continuent de marquer la linguistique et la psycholinguistique.
Le but de ce travail est de proposer au lecteur francophone une revue
critique des études publiées en langue anglaise, dans les vingt dernières
années, sur le problème du développement du langage chez le retardé
mental. On a classé les données selon les différents aspects du dévelop
pement phonologique, morphologique, lexical, syntaxique et de commun
ication. Cette revue constitue la première partie de l'article. Elle est
suivie d'une mise au point sur deux problèmes importants : celui de
l'opposition retard-déficit (delay versus defect) dans la conceptualisation
1. Aspirant au F.N.R.S., Belgique. Adresse : Laboratoire de Psychologie
expérimentale de l'Université de Liège, 32, boulevard de la Constitution,
4000 Liège, Belgique.
Le Pr M. Richelle a bien voulu lire le manuscrit et proposer plusieurs
améliorations du texte. Qu'il trouve ici l'expression de notre gratitude. 514 REVUES CRITIQUES
600 _
500
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S 200
100
1900-1954 1958 1962 1986 1970 1974
Fig. 1. — Courbe cumulative du nombre total de publications en langue
anglaise sur le sujet « Langage et retard mental » depuis 1900. (D'après
la bibliographie de Peins, 1969, et le complément à cette bibliographie par
Rondal, en préparation.)
des différences entre le développement des normaux et celui des retardés ;
et celui de l'hypothèse d'une période critique dans le développement
d'un premier langage, et ses implications pour les retardés mentaux.
DÉVELOPPEMENT PHONOLOGIQUE
L'acquisition du système des sons de la langue par le retardé mental
a été étudiée de façon très complète dans ses aspects quantitatifs. De
nombreuses études se sont donné pour but de définir les retards et
carences de ce développement dans la population pathologique, consi
dérée globalement ou dans certains de ses sous-groupes. D'excellentes
revues de cette littérature ont été publiées par Schneiderman (1955),
Goertzen (1957), Spradlin (1963), Webb et Kinde (1967), Zisk et Bialer
(1967), Keane (1972). D'après Spradlin, de 72 à 92 % de retardés modérés
et profonds ont des troubles de la parole dans ses aspects phonétiques
et phonologiques, contre seulement 8,26 % parmi les retardés légers,
tandis qu'environ 5 % de la population normale présentent des troubles
correspondants. Ces données suggèrent une forte relation, dans la popu
lation retardée, entre problèmes dans le développement phonétique et J. A. RONDAL 515
phonologique et âge mental. Une telle relation a été également mise
en évidence dans la population normale, mais uniquement jusqu'à 7 ans
d'âge, par Schneiderman (1955).
Parmi les troubles fréquents chez les retardés mentaux figurent les
difficultés articulatoires, vocales et le bégaiement. Les difficultés arti-
culatoires semblent être les plus répandues (Spradlin, 1963 ; Keane,
1972). Si les aspects quantitatifs du développement phonologique des
retardés mentaux ont été fréquemment mesurés, la question de l'étio-
logie de ces difficultés n'a pas été étudiée systématiquement. Une
explication souvent avancée, encore que probablement incomplète à elle
seule, concerne les insuffisances auditives souvent rapportées comme
caractéristiques des sujets retardés, particulièrement des retardés
modérés, profonds et sévères. Selon les études et les critères utilisés,
entre 13 et 56,7 % de cas d'acuité auditive insuffisante ont été rapportés
chez les retardés contre 5 à 8 % dans la population normale (Birch et
Matthews, 1951 ; Schlanger, 1953 ; Johnson et Farrel, 1954 ; Foale et
Patterson, 1954 ; Bradley, Evans et Worthington, 1955 ; Schlanger et
Gottsleben, 1957 ; Kodman, Powers, Weller et Phillip, 1956 ; Kodman,
1958 ; Rigrodsky, Prunty et Glovsky, 1961 ; Lloyd et Reid, 1965 ;
Glovsky, 1966 ; Fulton et Lloyd, 1968). Une remarque cependant est
nécessaire. Ces études ont été menées en audiométrie tonale, c'est-à-dire
dans des conditions où il est difficile de s'assurer que les facteurs d'atten
tion et de compréhension de la situation de test jouent de la même façon
pour les normaux et les retardés. Glovsky (1966) rapporte que le compor
tement auditif de certains retardés mentaux est hautement variable.
Nonobstant, Kodman (1958) maintient que même des techniques plus
raffinées de test auditif démontreraient une incidence des pertes audi
tives quatre à cinq fois aussi importante chez les retardés mentaux que
chez les normaux.
Le développement phonologique des enfants atteints du syndrome
de Down (mongoliens) appelle quelques commentaires. Ce type d'enfants
présente une incidence des troubles articulatoires, vocaux et de bégaie
ment (surtout toniques) supérieure au reste de la population retardée
(Keane, 1972 ; Zisk et Bialer, 1967). Les raisons en restent obscures,
cependant. Lenneberg (1967) fait état d'un curieux manque de moti
vation pour la prononciation correcte chez les enfants de ce type. Zisk
et Bialer (1972) retiennent comme facteurs prédisposant les mongoliens
à des difficultés articulatoires : les malformations des structures orales
et associées de même que certains problèmes anatomo-physiologiques
(position du larynx, physiologie spinale et abdominale) qui déterminent
des anomalies respiratoires et, partant, vocales. Le problème auditif
doit être considéré également, bien que les données dont on dispose ne
permettent pas d'établir si l'incidence des difficultés auditives est plus
élevée chez les mongoliens que dans le reste de la population retardée.
Glovsky (1966) fait état d'environ 70 % de perte auditive dans un groupe REVUES CRITIQUES 516
de sujets atteints du syndrome de Down et âgés de 12 à 52 ans. Ces
données suggèrent une incidence de déficits auditifs plus élevée chez
les mongoliens que dans le reste de la population retardée. Cependant,
elles ont été mises en doute par Fulton et Lloyd (1968) qui trouvèrent
39,2 % de déficits auditifs dans une de sujets mongoliens
entre 7 et 22 ans, et conclurent, sur cette base, que l'incidence des pro
blèmes auditifs ne diffère pas sensiblement chez ces sujets par rapport
aux autres retardés mentaux. Les deux études firent usage à peu près
du même critère pour définir la perte auditive (une perte d'au moins
20 dB couvrant au moins deux fréquences dans la zone de la parole
— 1 000 à 4 000 Hz — dans l'étude de Glovsky contre une perte de
26 dB dans les mêmes conditions dans l'étude de Fulton et Lloyd), mais
la population testée par Glovsky se trouvait être notablement plus âgée
que celle de Fulton et Lloyd (âge chronologique moyen 30;9 ans dans
le premier cas contre 15,3 ans dans le second cas). Glovsky n'effectua
aucun contrôle pour dépister un début possible de détérioration physio
logique chez ses sujets. Or une détérioration incidente pourrait expliquer
la différence entre ses résultats et ceux de Fulton et Lloyd. Il n'est
donc pas possible actuellement de se prononcer sur l'hypothèse d'une
carence auditive plus marquée chez les mongoliens que chez les autres
retardés.
Plusieurs études ont fait état d'une haute incidence d'hypotonie
généralisée chez des sujets atteints du syndrome de Down (entre 66
et 97,7 % des sujets de ce type en seraient atteints) (Cummins, Taley
et Platov, 1950 ; Levinson, Friedman et Stamps, 1955 ; Benda, 1956 ;
Wagner, 1962 ; Mclntyre et Dutch, 1964). Sur cette base, on a émis
l'hypothèse que les mongoliens souffriraient d'un feedback kinesthésique
diminué, ce qui, secondairement, déterminerait ou aggraverait leurs
problèmes articulatoires (O'Connor et Hermelin, 1963). Une autre possi
bilité est indiquée par Cromer (1973 b) qui note avec Crome et Stern
(1967) que les mongoliens ont un cervelet anormalement petit et suggère,
au su du rôle du cervelet dans le contrôle de la motricité, que la grande
fréquence des troubles articulatoires chez ces sujets peut s'expliquer
par un déficit marqué dans l'organisation de la motricité fine. D'autres
variables peuvent être considérées, qui ne sont pas nécessairement
restreintes à l'explication des problèmes articulatoires des mongoliens.
Il se pourrait, par exemple, que les retardés mentaux présentent en
moyenne plus de problèmes articulatoires que les sujets normaux parce
qu'ils n'utilisent pas la même série de règles dans la réalisation et la
combinaison des sons. Nous employons le mot « règle » dans le sens
qu'il prend en psycholinguistique contemporaine (Slobin, 1965). Il est
possible qu'il se trouve, entre normaux et retardés, une différence dans
le type et/ou dans le nombre de règles phonologiques utilisées. Une
recherche dans cette direction a été entreprise par Dodd (sous presse,
cité par Cromer, 1973 b). Comparant des enfants normaux et mongo- J. A. RONDAL 517
liens, pour lesquels les âges mentaux (compris entre 2;3 et 4;9 ans) et
les statuts économiques ont été égalisés, Dodd trouve que 23 règles
phonologiques inférées des données en provenance des enfants normaux
suffisent à rendre compte de leurs erreurs (omissions et substitutions de
phonèmes). Les enfants mongoliens utilisent également les mêmes
règles pour l'essentiel mais ils le font de façon beaucoup plus inconsis
tante que les normaux et, à la différence de ceux-ci, un large pourcentage
de leurs erreurs ne peut être expliqué par référence aux règles phonolo
giques des normaux. Dodd ne suggère cependant aucune explication pour
rendre compte des différences observées entre les deux groupes d'enfants.
Une question importante concernant le développement phonologique
des retardés modérés et profonds est de savoir si certains des problèmes
de langage qui leur sont caractéristiques peuvent résulter secondaire
ment, en tout ou en partie, de leurs problèmes articulatoires (Webb
et Kinde, 1967 ; Mittler et Rutter, 1972). Une mauvaise articulation
empêche probablement ces enfants d'être bien compris par leurs pairs
normaux et autres non familiers, ce qui peut entraîner un rejet partiel
ou total de ces sujets en dehors du processus normal de la communic
ation verbale, avec les conséquences les plus défavorables pour la
suite du développement linguistique. A notre connaissance, il n'existe
aucune étude publiée sur les relations entre développement articulatoire
et développement linguistique chez le retardé mental. Quelques données
existent pour l'enfant normal. Williams, McFarland et Little (1937)
trouvèrent une relation réelle mais de modeste amplitude chez des
enfants d'âge préscolaire, entre qualité de l'articulation et des mesures
du développement linguistique telles que longueur et complexité des
phrases et emploi correct des mots. La relation s'estompe après 6 ans
d'âge cependant (Davis, 1937 ; Yedinack, 1949 ; Schneiderman, 1955),
ce qui n'est guère surprenant puisqu'on considère que le développement
articulatoire est achevé chez l'enfant normal entre 5 et 8 ans (Travis,
1957). Il serait intéressant d'en savoir plus long à ce sujet en ce qui
concerne le retardé mental.
En résumé, tandis qu'on est relativement bien documenté sur l'inc
idence de différents types de troubles sur le développement phonétique
et phonologique des retardés mentaux, on est toujours dans l'ignorance
à peu près complète des raisons spécifiques pour lesquelles il en est ainsi,
et des conséquences que ce type de troubles peut avoir pour la suite du
développement linguistique.
DÉVELOPPEMENT MORPHOLOGIQUE GRAMMATICAL
On dispose de certaines données selon lesquelles, en situation natur
elle (c'est-à-dire pour de jeunes enfants dont on suit le développement
au sein de la famille), l'essentiel du système morphologique grammatical
de la langue anglaise (c'est-à-dire les inflexions obligatoires pour marquer
A. PSYCHOL. 75 17 518 REVUES CRITIQUES
le progressif, le pluriel, la possession, la troisième personne du singul
ier, etc.) est acquis aux environs de 4 ans d'âge chez l'enfant normal
de la classe sociale moyenne (Brown, 1973). D'autres études, expéri
mentales et ayant recours à des mots artificiels et vides de sens, selon
la méthode de Berko (1958), fournissent, pour le stade de l'acquisition
des morphèmes grammaticaux, des âges plus avancés : jusqu'à 6, 7 ou
8 ans selon les formes considérées. Il n'y a pas de contradiction majeure
entre les deux séries de données car les investigations qui y conduisent
ne sont pas entièrement comparables. On verra Brown (1973, pp. 282-293)
pour une comparaison des deux types d'études et une discussion détaillée
de leurs résultats. Pour notre propos, il suffira de noter, premièrement,
que le test de Berko utilise principalement des mots artificiels et vides
de sens et, secondairement, que ce test exploite une situation standardisée
à partir de laquelle est estimée la connaissance qu'a l'enfant du système
morphologique grammatical. En fait, il s'agit surtout d'une épreuve de
généralisation des règles morphologiques à un matériel jamais rencontré
jusque-là. Il est donc raisonnable de supposer, comme le fait Brown,
que les décalages observés entre ses données et celles des études ayant
utilisé la technique de Berko reflètent surtout des différences de méthode
et de complexité du matériel verbal utilisé.
Jordan (1963) fut l'un des premiers à remarquer l'intéressante possi
bilité offerte par le développement morphologique grammatical pour
chercher à savoir si les retardés mentaux accèdent à l'usage de règles
ou reste limités à des stéréotypes dans la pratique de la langue. Plusieurs
études furent effectuées en ce sens (Lovell et Bradbury, 1967 ; Spradlin
et McLean, 1967 ; résumé par Yoder et Miller, 1972 ; Newfield et
Schlanger, 1968 ; Bradbury et Lunzer, 1972 ; Ogland, 1972). Toutes ces
études utilisèrent le test de Berko, soit dans sa forme originale, soit en
version adaptée, avec des retardés mentaux éducables d'âges chrono
logiques compris entre 6;9 et 15 ans et dont les quotients intellectuels
s'étalaient entre 44 et 76 points. Les groupes contrôles étaient constitués
d'enfants normaux d'âges mentaux correspondants (sauf dans l'étude
de Lovell et Bradbury où il n'y avait pas de contrôle). Les données
peuvent être résumées de la façon suivante : les retardés mentaux
répondent au test d'une façon grossièrement semblable aux normaux.
L'ordre de difficulté semble être le même pour les deux groupes de
sujets, les allomorphèmes les plus réguliers et les plus communs étant
acquis les premiers. De même que pour les normaux il y a un décalage
entre le moment où les retardés maîtrisent l'inflexion des mots familiers
et des mots artificiels. Cependant, d'importantes différences existent
entre normaux et retardés dans l'aptitude à généraliser les inflexions
des mots familiers aux mots artificiels. L'âge mental semble être un
facteur plus significatif que l'âge chronologique pour rendre compte
de la différence entre normaux et retardés, mais il n'explique pas tout.
Ogland (1972) remarque que le déficit des retardés mentaux par rapport J. A. RONDAL 519
aux normaux dépasse ce qu'on pourrait attendre sur la base de l'âge
mental. Newfleld et Schlanger (1968) procédèrent à une analyse covariée
de leurs résultats de façon à égaliser le groupe des retardés et le groupe
des normaux quant à l'âge mental. Leur analyse révèle des différences
significatives entre les deux groupes quant à l'inflexion des noms et
des verbes, à la fois pour les mots familiers et artificiels (ils utilisèrent
27 mots familiers contre 3 dans le test de Berko). Les plus grandes diff
icultés pour les retardés mentaux semblent se trouver dans les inflexions
verbales.
Il est clair que d'autres variables que l'âge mental interviennent
dans l'explication des différences entre normaux et retardés. Ceci est
confirmé par une étude de Wiig, Semmel et Crouse (1973) qui, utilisant
le test de Berko, trouvèrent un déficit au niveau morphologique chez
des enfants normalement intelligents, mais dont l'histoire individuelle
comportait des difficultés obstétricales et néo-natales. Il en est de même
chez des enfants qui présentent des « difficultés d'apprentissage »
(learning disabled children) qui, par définition, sont considérés comme
étant d'un niveau intellectuel correspondant à la moyenne de la popul
ation (Clement, 1966). Il faut donc se demander quels sont les facteurs,
autres que l'âge mental, qui sont susceptibles de rendre compte des
différences observées entre normaux et retardés au test de Berko.
Newfield et Schlanger étudièrent une population de sujets retardés
vivant en institution et furent ainsi conduits à se demander dans quelle
mesure la vie en institution n'était pas susceptible d'expliquer les diff
érences observées entre ces sujets et les normaux. Il ne semble pas qu'il
s'agisse d'une variable décisive cependant, puisque les études de Lovell
et Bradbury, Bradbury et Lunzer, et Ogland eurent comme sujets des
retardés mentaux éducables en provenance de classes spéciales en régime
d'externat. D'autres variables, comme la situation de test elle-même et
l'histoire des sujets, peuvent contribuer à expliquer les scores inférieurs
des retardés comparés à des normaux de même âge mental. Il n'est pas
certain, par exemple, que les retardés abordent la situation de test et
comprennent la tâche de la même façon que leurs pairs normaux. De
même, il est possible que, lorsqu'ils sont confrontés à une tâche non
familière, les retardés ne fassent pas spontanément usage des connais
sances préalablement acquises de la même façon que les normaux, sauf
s'ils sont très explicitement instruits et entraînés à procéder de la sorte
(on verra Milgram, 1973, pour un point de vue semblable en ce qui
concerne la médiation verbale dans la solution de problèmes chez le
retardé mental). Bartel (1970) soumit 18 retardés mentaux à un entra
înement systématique pendant 6 semaines sur le test de Berko. Elle
souligne dans ses résultats que les retardés légers et modérés peuvent
parfaitement être entraînés à généraliser l'usage des inflexions à des
formes linguistiques nouvelles et artificielles. Il se peut aussi que le test
de Berko ne soit pas entièrement adapté à l'étude du développement 520 REVUES CRITIQUES
morphologique grammatical de l'enfant retardé mental. C'est la conclu
sion de Dever (1972) au terme d'une étude comparée des performances
de 30 retardés légers et modérés au test de Berko avec des données
provenant de l'enregistrement du langage spontané de ces mêmes enfants
en situation de jeu. D'après Dever, il n'est pas possible de prédire quoi
que ce soit de la performance spontanée des enfants à partir du test.
Lorsqu'un enfant répond correctement au test, on peut considérer qu'il
a accumulé certaines connaissances sur le système d'inflexions de la
langue, même s'il n'utilise pas l'inflexion appropriée chaque fois qu'il
devrait le faire dans le contexte de son langage spontané. Mais la réc
iproque n'est pas vraie : on ne peut rien conclure si l'enfant ne répond
pas correctement au test. Il s'ensuit que le test de Berko ne peut être
considéré, en soi, comme suffisant à estimer la connaissance qu'ont du
système morphologique les enfants retardés mentaux. L'étude de Dever
est intéressante en ce qu'elle met en lumière la nécessité d'examiner le
développement du langage, particulièrement chez le retardé mental,
en situation naturelle et fonctionnelle. Les situations expérimentales du
type du test de Berko sont intéressantes à exploiter dans la mesure où
elles peuvent être rapportées et comparées aux productions spontanées
de l'enfant. A défaut de quoi, elles sont relativement vides de sens et
comportent de grands risques d'erreurs dans la mesure où ce qu'on
obtient peut être davantage le reflet de l'adaptation de l'enfant à la
situation de test que de sa connaissance du système linguistique en un
aspect donné. Des études longitudinales dans le genre de celle de Brown
et associés sont nécessaires de toute urgence. En effet, le peu que nous
savons du développement linguistique du retardé mental provient
d'études comparatives et transversales.
En résumé, les retardés mentaux présentent un retard important
dans le développement du système morphologique grammatical si on
les compare à leurs pairs d'intelligence normale. Il semble que le décalage
par rapport aux normaux excède ce qu'on peut attendre sur la base
de l'âge mental, ce qui suggère que d'autres variables interviennent dans
l'explication de ce décalage, variables dont rien ou presque n'est connu
actuellement. Il faut remarquer, cependant, que les données disponibles
proviennent de recherches qui ont utilisé le test de Berko. Or, on a
récemment émis de sérieux doutes quant à la validité de ce test considéré
en soi, c'est-à-dire en l'absence d'autres données et notamment de
données provenant des productions spontanées de l'enfant, pour l'inves
tigation du développement morphologique grammatical chez le retardé.
DÉVELOPPEMENT LEXICAL
De nombreux travaux ont été consacrés au développement du
vocabulaire chez le retardé mental. On peut les ranger en trois catégories J. A. RONDAL 521
selon qu'ils se sont intéressés plus particulièrement aux aspects quantit
atifs, qualitatifs ou à l'organisation grammaticale du développement
lexical.
ASPECTS QUANTITATIFS DU DÉVELOPPEMENT LEXICAL
Des différences très significatives dans le nombre de mots produits
et compris par les normaux et les retardés de même âge chronologique
ont été trouvées dans toutes les études et pour tous les niveaux de
retard mental. Cependant, lorsque les sujets sont appariés quant à
l'âge mental, les différences tendent à disparaître aussi bien en ce qui
concerne les retardés vivant en institution que ceux en régime d'externat.
Les retardés mentaux sont capables de définir d'une façon correcte à
peu près autant de mots que les normaux de même âge mental (Papania,
1954 ; Waters, 1956 ; Lyle, 1961 a ; Bartel, Bryen et Keehn, 1973).
De même le vocabulaire de base utilisé par ces sujets est relativement
similaire à celui des normaux (Mein et O'Connor, 1960 ; Beier, Stark
weather et Lambert, 1969 ; Lozar, Wepman et Hass, 1972). Le niveau
de développement intellectuel semble être la variable déterminante en
ce qui concerne les aspects quantitatifs du développement lexical. Ce
qui confirme, avec les retardés, la forte corrélation habituellement
trouvée, chez les normaux, entre performance aux tests de vocabulaire
(Peabody Picture Vocabulary Test, par exemple) et niveau de dévelop
pement intellectuel tel qu'il est établi par les épreuves psychométriques
standards (Dunn, 1959 ; Dunn et Brooks, 1960). Les épreuves de répé
tition et de reconnaissance de mots présentés auditivement ne fournissent
pas non plus de différence notable entre normaux et retardés (Spreen,
Borkowski et Gordon, 1966 ; Jones et Spreen, 1967). Pour les retardés
comme pour les normaux, la répétition et la reconnaissance de mots
sont influencées positivement par le sens, la spécificité du stimulus
verbal et le caractère concret du réfèrent, tandis que l'abstraction du
matériel verbal interfère davantage avec la chez les
retardés que chez les normaux (Spreen et al., 1966).
ASPECTS QUALITATIFS DU DÉVELOPPEMENT LEXICAL
Si le nombre de mots connus, reconnus et utilisés par le retardé et
le normal de même âge mental sont à peu près équivalents, la situation
est moins claire dès qu'on considère les aspects qualitatifs du dévelop
pement lexical. A un niveau très descriptif, on a noté que les retardés
définissent (Papania, 1954 ; Badt, 1958) et associent (Keilman et Moran,
1967) les mots à un niveau d'abstraction plus élémentaire que les no
rmaux de même âge mental. Bijou et Werner (1945) avaient indiqué
que les retardés à étiologie organique disposaient d'un vocabulaire quali
tativement et quantitativement supérieur à celui des autres retardés.
Cette donnée cependant ne se trouve pas confirmée dans le travail de

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