Données nouvelles sur la dominance hémisphérique - article ; n°2 ; vol.73, pg 611-633

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L'année psychologique - Année 1973 - Volume 73 - Numéro 2 - Pages 611-633
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1973
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H. Hecaen
Données nouvelles sur la dominance hémisphérique
In: L'année psychologique. 1973 vol. 73, n°2. pp. 611-633.
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Hecaen H. Données nouvelles sur la dominance hémisphérique. In: L'année psychologique. 1973 vol. 73, n°2. pp. 611-633.
doi : 10.3406/psy.1973.28009
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1973_num_73_2_28009Année psychol.
1973, 73, 611-633
REVUES CRITIQUES
DONNÉES NOUVELLES
SUR LA DOMINANCE HÉMISPHÉRIQUE
par H. Hécaen1
Laboratoire de Pathologie du Langage de VE.P.H.E.2
Excluant de notre revue les apports de la psychologie expérimentale
aux problèmes de la spécialisation fonctionnelle hémisphérique, nous
nous efforcerons de présenter les données neuropsychologiques récentes
qui nous ont paru les plus importantes, données obtenues soit par l'étude
des malades avec lésion cérébrale unilatérale soit par l'analyse des
performances des sujets split brain avec restriction des entrées à un
hémisphère3.
C'est sous quatre rubriques que nous regrouperons ces divers résul
tats : Langage et hémisphère droit, Fonctions spatiales, Nature de la
spécialisation fonctionnelle hémisphérique, Dominance cérébrale chez
les sujets gauchers.
I. — LANGAGE ET HÉMISPHÈRE DROIT
Sperry, Gazzaniga ont continué à explorer chez les sujets split brain
les capacités verbales de l'hémisphère droit. On sait que dans leur étude
de 1967 ces auteurs avaient montré que l'hémisphère droit, quoique
incapable d'expression, pouvait assurer un certain degré de compréhens
ion verbale. Cette capacité restait limitée puisque des ordres simples
n'étaient pas exécutés, seuls les noms d'objets paraissaient reconnus.
Si les substantifs pouvaient être ainsi compris par l'hémisphère droit
aussi bien par le canal auditif que par le canal visuel, les verbes restaient
au-dessus de ses possibilités d'appréhension.
Gazzaniga et Hillyard (1971) ont étudié chez deux sujets split brain
1. Directeur d'Etudes à l'E.P.H.E.
2. E.R.A., n° 274 au C.N.R.S., Unité de Recherches neuropsycholo
giques et neurolinguistiques, U-lll de l'I.N.S.E.R.M., 2 ter, rue d'Alésia,
75014 Paris et avec l'aide de la Grant Foundation.
3. Sujets ayant subi la section des commissures néo-corticales (corps
calleux et commissures anciennes). 612 REVUES CRITIQUES
droitiers, âgés respectivement de 17 et de 35 ans, 3 ans et 6 ans après la
commissurotomie, les capacités verbales de l'hémisphère droit en pro
jetant pendant une durée de 100 ms à l'hémichamp gauche des images
représentant une série d'actions diverses. Après la projection, bien que
le sujet déclare n'avoir rien vu ou un simple flash, on lui demandait
oralement laquelle des deux phrases représentant une alternative
correspondait à la scène projetée. Par cette technique, les auteurs consta
tèrent que les sujets étaient incapables de distinguer laquelle des deux
phrases était correcte telles que « le garçon embrasse la fille ou la fille
embrasse le garçon ». Il en était de même si la phrase était présentée au
passif. Etant donné que, après la présentation d'une simple image de
garçon ou de fille à l'hémisphère droit, les sujets étaient capables de
choisir correctement, selon le cas, la carte sur laquelle le mot garçon
ou le mot fille était imprimé, il faut admettre que les difficultés ne sont
pas d'ordre perceptif mais traduisent l'incapacité des sujets à mettre
en relation un sujet et un objet par l'intermédiaire d'un verbe.
Sur ces mêmes sujets, Gazzaniga et Hillyard, par une technique de
temps de réaction verbale discriminative, obtiennent d'abord des
résultats pouvant indiquer une certaine capacité d'expression de l'hémi
sphère droit puisque certaines identifications verbales de stimulus pré
sentés dans le champ gauche, pouvaient être obtenues, quoique plus
lentement que lors de la présentation à l'hémichamp droit. Cependant,
en poursuivant l'expérience, il apparaît à ces auteurs qu'en fait les
réponses verbales relèvent de l'utilisation par les sujets d'une stratégie
par repères croisés interhémisphériques ; les réponses pourraient ainsi
être la conséquence de transferts sous-corticaux.
En revanche, J. Levy, R. D. Nebes et R. W. Sperry (1971) par
viennent à démontrer chez deux sujets split brain droitiers, âgés respec
tivement de 17 et de 14 ans, des possibilités d'expression graphique de
l'hémisphère droit. En effet, le premier sujet était capable de composer
un mot avec la main gauche à partir de deux ou trois lettres en plas
tique, quoiqu'il fût toujours incapable de prononcer ce mot. De même,
ce sujet lorsqu'il devait palper avec la main gauche des lettres composant
déjà un mot, parvenait à l'écrire avec cette même main et parfois alors
à le prononcer mais il ne pouvait jamais le prononcer s'il ne l'avait pas
écrit auparavant. (Pour Levy et coll., l'intervention de l'hémisphère
gauche après écriture préalable s'explique par le feedback kinesthésique
bilatéral.) Ce même malade lorsqu'on lui donnait à palper avec la main
gauche des objets familiers parvenait tout d'abord à écrire la correctement mais de façon très lente la première et la deuxième
lettre du nom de l'objet, puis il s'arrêtait un moment avant de continuer
à écrire mais les lettres étaient alors absolument inadéquates.
Les stimulus étaient présentés au deuxième malade tachistoscopi-
quement, tantôt à droite tantôt à gauche et la réponse devait se faire
par l'écriture de la main gauche. Lors de la présentation dans le champ H. HÉCAEN 613
gauche de noms courts, la main gauche parvint à écrire 12 des 39 noms
présentés à l'hémichamp gauche. Sur présentation d'images d'objets
familiers, le même sujet ne parvenait à écrire correctement que deux
des noms des 54 images projetées dans le champ gauche.
Il apparaît donc que l'hémisphère droit possède une certaine capacité
d'expression graphique mais que, d'une part, celle-ci reste très limitée,
le nom des images donnant lieu à très peu de succès et que, d'autre part,
cette capacité est très rapidement dominée par l'activité de l'hémisphère
gauche qui se manifeste dès la deuxième ou la troisième lettre du mot.
En revanche, sur l'appareil vocal, l'hémisphère gauche ne relâche jamais
son contrôle, les vocalisations exactes ne provenant que du feedback
kinesthésique ipsilatéral.
Pour Levy et coll., ces résultats traduisent une compétition entre
les deux hémisphères, compétition dans laquelle l'hémisphère droit,
quelque capacité verbale qu'il puisse posséder, ne peut obtenir le moindre
succès, au moins pour la parole. Lorsque l'influence de l'hémisphère
gauche vient à être supprimée totalement, par exemple comme dans le
cas d'hémisphérectomie gauche de A. Smith (1966), l'hémisphère droit
peut alors sous-tendre une certaine expression verbale en même temps
qu'un certain degré de compréhension.
Selon ces auteurs, deux aspects de l'expression verbale doivent être
considérés : la dominance conceptuelle centrale, la dominance motrice
périphérique. Ces deux aspects sont d'ailleurs en relation directe :
lorsque l'hémisphère le mieux équipé assure une tâche donnée, il lui est
ainsi plus facile de dominer les voies motrices. Ce qui est vrai pour les
tâches verbales et l'hémisphère gauche, le serait aussi pour les tâches
non et droit, comme le montrent d'autres expé
riences de Levy, Trevarthen et Sperry (voir p. 622).
En faveur de la participation de l'hémisphère droit aux fonctions
du langage, on a aussi présenté des arguments en quelque sorte négatifs.
Ainsi Kinsbourne utilisant le test de Wada chez des aphasiques de types
divers (aphasie motrice, aphasie amnésique, aphasie de conduction)
n'a pas constaté d'aggravation du syndrome aphasique préexistant, en
particulier pas d'arrêt de la parole, lors de l'injection intracarotidienne
gauche. En revanche, l'injection d'amytal dans l'artère carotide droite
pratiquée chez deux de ces sujets détermina la disparition complète de
la parole. Selon Kinsbourne, ces résultats indiquent que chez les apha
siques l'expression verbale résiduelle dépend essentiellement de l'hémi
sphère droit.
De même, J. Czopf (1972) a soumis une série de sujets aphasiques au
test de Wada soit d'un côté soit de l'autre, soit du seul côté droit. Il
divise ces sujets en trois groupes, le premier comportant des aphasies
anciennes et sévères, le second des aphasies relativement légères et de
date plus récente, enfin le troisième est constitué de cas légers et d'origine
récente. 614 REVUES CRITIQUES
Dans le premier de ces groupes, l'injection du côté droit entraînait
une impossibilité totale de s'exprimer tandis que l'injection du côté
gauche chez deux des malades de ce groupe aggravait beaucoup moins
les troubles du langage. Dans le second groupe, l'aggravation de l'aphasie,
lors de l'injection droite, n'était que légère. Enfin, dans le groupe des
aphasies légères et de date très récente, l'injection droite n'eut aucun
effet sur le langage ; l'injection à gauche dans un cas produisit un sévère
degré d'aphasie.
De ces résultats, l'auteur conclut qu'il faut admettre que les relations
entre les deux hémisphères ne sont pas fixées définitivement mais
que, avec l'évolution, l'hémisphère non dominant peut assurer la relève
de l'hémisphère dominant.
II. _ FONCTIONS SPATIALES
Dès les années 1950, le rôle des lésions de l'hémisphère droit dans
le déterminisme des divers types de désorientation a été reconnu et de
nombreux travaux ont ensuite précisé peu à peu le caractère de ces
désorganisations spatiales.
Deux exposés ont été récemment donnés sur cette question, l'un
purement descriptif (Hécaen, 1972), l'autre dû à De Renzi (1972) comport
ant un essai d'interprétation systématique des recherches neuropsy
chologiques expérimentales les plus récentes.
De Renzi étudie d'abord les hémi-inattentions pour la moitié
controlatérale de l'espace (agnosie spatiale unilatérale). De nombreuses
recherches ont montré depuis sa description par R. Brain (1942) qu'elles
étaient déterminées essentiellement par les lésions droites. De Renzi
et coll. en utilisant, outre une épreuve visuelle, une tâche d'exploration
spatiale dans la modalité tactile (exploration d'un labyrinthe) ont
constaté que les échecs dans le champ controlatéral à la lésion hémisphér
ique sont de façon hautement significative prédominants lors des
lésions droites postérieures (lésions accompagnées de déficit du champ
visuel).
L'hémi-inattention unilatérale étant ainsi objectivée dans le domaine
tactile, ceci implique un déficit de la représentation spatiale qui est,
selon De Renzi, « pour ainsi dire divisée en deux ». Le déficit n'est donc
pas lié à la modalité visuelle mais frappe bien une représentation de
l'espace indépendant de la modalité sensorielle ; l'ignorance de la partie
controlatérale à la lésion traduirait une impossibilité d'organiser l'espace
dans sa totalité.
Avec un test très simple de barrage de lignes tracées devant le sujet,
apparemment au hasard mais en fait selon une disposition en trois parties
égales sur la feuille (droite, gauche, centre), M. Albert (1973) a constaté
que la négligence en soi était quasi aussi fréquente lors des lésions droites H. HÉCAEN 615
que lors des lésions gauches mais que l'intensité de la négligence était
signiflcativement plus accusée lors des lésions droites que lors des lésions
gauches, et plus fréquente lors des postérieures que lors des
lésions antérieures.
La négligence visuelle lors des lésions droites était la plus marquée
du côté gauche, modérée au centre et la moins importante du côté
droit tandis que lors des lésions gauches, la négligence qui n'était jamais
très importante était plus marquée du côté gauche et plus légère du
côté droit.
La négligence visuelle ainsi définie par ce test peut enfin survenir
sans atteinte du champ visuel.
Ces résultats impliquent donc que le phénomène de négligence
visuelle n'est pas un processus univoque et qu'il dépend de facteurs
divers selon l'hémisphère impliqué.
Selon M. Albert, toute lésion hémisphérique unilatérale, par le fait
qu'elle interdit une intégration normale synchronisée des entrées pro
venant à chaque hémisphère, entraînerait un déficit perceptif non
seulement dans le champ visuel controlatéral mais aussi dans le champ
dit normal (ipsilatéral à la lésion). La sévérité des phénomènes de
négligence lors des lésions droites dépendrait du rôle prédominant de cet
hémisphère dans l'organisation visuospatiale.
La négligence controlatérale pourrait peut-être jouer une part
importante dans les troubles de la discrimination visuelle constatés
lors des lésions droites, comme l'étude de G. Gainotti et C. Tracci (1971)
paraît bien le démontrer. Ces auteurs ont soumis des groupes de sujets
atteints de lésions hémisphériques droites et gauches ainsi que des
contrôles à deux épreuves, l'une de discrimination de figures superposées,
l'autre de comparaison de dimensions de figures géométriques présentées
par couples en analysant les résultats sur la base de la position droite
ou gauche des figures. Les sujets atteints de lésions droites avaient des
performances à ces deux épreuves inférieures à celles des sujets atteints
de lésions gauches. L'analyse des erreurs révélait que dans la première
épreuve la différence des scores entre ces deux groupes de sujets avec
lésion hémisphérique unilatérale dépendait de l'omission des figures
situées à gauche lors des lésions droites. Dans la seconde recherche, les
sujets atteints de lésions droites et montrant des signes d'A.S.U.
tendaient systématiquement à surestimer les figures situées à droite.
Gainotti et Tracci concluent que, pour une part importante, les
déficits constatés chez les sujets atteints de lésions hémisphériques
droites aux tâches de discrimination perceptive complexe relèvent de la
négligence spatiale unilatérale.
De Renzi envisage une série de niveaux dans les désorganisations
spatiales ; et c'est seulement lorsqu'il s'agit de tâches élémentaires qu'on
trouve une dominance de l'hémisphère droit manifeste et même quasi
absolue. 616 REVUES CRITIQUES
Ainsi il fait état des résultats de Carmon et Bechtoldt (1969), de
Benton et Hécaen (1970) montrant que les déficits de la vision de la
profondeur à partir des seuls indices de disparité ne sont retrouvés que
lors des lésions droites, de ceux de Carmon et Benton, de Fontenot et
Benton sur le déficit de la perception de la direction d'une série de points
appliqués sur la main controlatérale lors des lésions droites. De Renzi,
Faglioni et Scotti (1971) rapportent ensuite leurs recherches avec une
épreuve explorant la perception de la direction spatiale dans les modalités
tactiles et visuelles. Les sujets devaient reproduire, d'après modèle,
l'orientation de bâtonnets articulés. Les sujets étaient classés en cinq
groupes : contrôle, lésions droites avec atteinte du champ visuel et
sans atteinte du champ visuel, lésions gauches sans atteinte du champ
visuel et avec atteinte du champ visuel. Que l'épreuve fût tactile ou
visuelle, un seul des groupes de malades avait des performances
déficitaires à ces tests, celui des lésions droites avec atteinte du champ
visuel alors que les autres groupes n'étaient distinguables ni entre eux,
ni par rapport au groupe de contrôle.
A l'encontre de cette tâche qui comporte l'évaluation d'un seul
segment dans l'espace tridimensionnel, une autre épreuve de De Renzi
implique également le sens de la direction mais à un niveau moins
élémentaire puisqu'elle réclame la combinaison de changements suc
cessifs de direction pour identifier une forme (placement après reconnais
sance avec l'index de la main homolatérale de la forme d'un bloc de
bois dans la cavité lui correspondant parmi les six qui sont sous les yeux
du sujet). Dans cette tâche, le groupe des lésions droites avec atteinte
du champ visuel reste le plus déficitaire mais non de façon statistiqu
ement significative par rapport aux autres groupes lésionnels. En outre,
les scores des sujets avec lésions gauches sont significativement inférieurs
à ceux du groupe de contrôle.
Dans d'autres tâches d'orientation spatiale moins élémentaires,
reconnaissance de figures présentées en position inversée, mémoire de
la localisation spatiale d'un objet, De Renzi et coll. ont constaté des
scores significativement inférieurs chez les malades par rapport au groupe
de contrôle et, parmi les premiers, chez ceux présentant une atteinte du
champ visuel mais aucune différence selon le siège hémisphérique de la
lésion. Dans de telles épreuves, la contribution des deux hémisphères
pourrait être différente : principalement spatiale pour l'hémisphère droit,
verbale pour l'hémisphère gauche.
L'hypothèse de De Renzi est très séduisante. Néanmoins, elle n'est
pas confirmée par d'autres recherches, par exemple, celles de Tzavaras
et Hécaen (1972) sur les déviations des coordonnées visuelles horizontale
et verticale. La technique d'examen était différente de celle de De Renzi.
Le sujet devait indiquer quand une ligne lumineuse en déplacement
lent atteint la situation verticale ou horizontale. Si les déficits étaient
significativement plus importants lors des lésions postérieures droites, H. HÉCAEN 617
il n'en restait pas moins qu'il existait une différence significative entre
les scores des sujets présentant d'autres lésions corticales, droites ou
gauches, et les scores des sujets du groupe de contrôle. La dominance
de l'hémisphère droit apparaît donc moins absolue dans cette épreuve,
très proche cependant de celle utilisée par De Renzi.
Dans une épreuve de recherches d'itinéraires au moyen de repères
tactiles ou visuels, Semmes et coll. (1957) n'avaient constaté de
déficit que lors des lésions pariétales, quel que soit l'hémisphère
atteint, B. Milner et S. Corkin dans une épreuve d'apprentissage de
labyrinthe, soit tactile, soit visuel, ont relevé un déficit significatif
lors des lobectomies temporales droites ; de même que F. Newcombe
a constaté dans sa série de blessés de guerre que les sujets avec atteinte
pariétale droite présentaient les déficits les plus sévères.
Ces épreuves, à la différence de celles de Semmes et al., faisaient appel
à l'apprentissage d'une part, et n'étaient pas locomotrices d'autre part.
Hécaen, Tzortzis et Masure (1972) ont exploré l'orientation topogra
phique dans une épreuve très voisine de celle de Semmes puisque les sujets
devaient suivre un trajet dans une pièce selon des cartes présentées
visuellement. Dans la seconde partie des épreuves, les sujets devaient
seulement indiquer les trajets à suivre alors qu'ils étaient transportés
passivement dans une chaise roulante. Il était en effet envisagé qu'une
épreuve locomotrice pouvait faire appel à d'autres facteurs ou se révéler
une tâche plus difficile que la simple désignation avec un stylet sur un
labyrinthe (des expériences de Orbach (1959) chez le singe ont montré
que l'ablation du cortex strié perturbait la rétention d'un apprentissage
de avec un stylet mais non celle d'un apprentissage appris de
façon locomotrice).
Les lésions droites, et parmi celles-ci plus spécifiquement les lésions
atteignant le lobe pariétal, entraînèrent des déficits significativement
supérieurs à ceux produits par les lésions gauches, que les épreuves
fussent activement ou passivement exécutées. En outre, aucune diff
érence n'était notée si on analysait les erreurs de parcours dans la partie
droite ou gauche des cartes, aucune corrélation n'était relevée avec
la présence d'atteinte du champ visuel, avec les troubles de la distinction
droite-gauche lors des lésions droites, ni avec les troubles aphasiques
lors des lésions gauches.
F. P. Bowen et coll. (1972), utilisant les mêmes épreuves que celles
de Semmes et coll. chez des malades avec des syndromes parkinsoniens
soit droits, soit gauches, soit bilatéraux, ont constaté également que
c'était chez les sujets avec atteinte bilatérale, ou avec atteinte prédomi
nante du côté droit des noyaux gris, que les déficits dans la recherche
d'itinéraire étaient présents de façon significative.
Ainsi, l'hypothèse de De Renzi se heurte sur deux versants à des
difficultés, puisque d'une part on constate la prédominance des lésions
droites dans la production des déficits à des tâches spatiales complexes 618 REVUES CRITIQUES
et que, d'autre part, les performances sur des tâches spatiales élément
aires des sujets avec lésions gauches sont inférieures à celles des sujets
normaux.
Néanmoins, il faut souligner qu'elle s'accorde avec le fait que les
sujets avec lésion gauche se comportent comme les sujets normaux
lorsqu'il s'agit d'apprécier la profondeur avec les seuls indices de dispar
ité, et aussi que, lors des lésions gauches, il existe des déficits de l'orien
tation topographique comme le démontrent les études anatomocliniques
aussi bien qu'expérimentales.
Il importe donc de déterminer quels sont les facteurs, « intellec
tuels », « verbaux », qui interviennent lors des déficits spatiaux dus aux
lésions gauches.
Toutes les recherches que nous venons de rappeler ont mis l'accent
sur le rôle des lésions postérieures dans les désorganisations spatiales
mais l'intervention d'un facteur frontal doit être aussi soulevée. De
longue date, des déficits perceptifs visuels ont été signalés lors des
atteintes frontales chez l'animal (Bianchi, 1895 ; M. Kennard, 1939 ;
Welch et Stutteville, 1958).
Chez l'homme, le rôle des atteintes frontales a été aussi invoqué.
Ainsi dans la perception des figures réversibles il a été constaté une
diminution des renversements lors de toutes les lésions unilatérales,
quel que soit le lobe atteint, mais plus marquée lors des atteintes droites
que lors des atteintes gauches et encore après atteinte frontale de
quelque côté que ce soit (Cohen, 1959).
Une distribution similaire des déficits a été retrouvée par M. Albert et
H. Hécaen (1971) en explorant la perception du mouvement relatif d'un
objet par rapport à un autre, chez des sujets atteints de lésions hémi
sphériques unilatérales. En effet, il existait une différence significative
entre les scores des sujets normaux et ceux de tous les groupes de
malades, les déficits étant plus marqués lors des lésions droites. Dans
chacun des groupes hémisphériques, les lésions antérieures entraînent
des déficits plus accusés que ne le font les postérieures. L'analyse
des erreurs révèle que les erreurs les plus importantes sont le fait des
lésions frontales unilatérales, droites ou gauches.
Albert, Tzavaras et Hécaen reprenant l'analyse des performances
de 35 sujets ayant subi les deux épreuves, appréciation des coordonnées
visuelles, perception du mouvement relatif, constatent qu'il n'existe
de haute corrélation des scores dans les deux épreuves que lors des lésions
droites antérieures.
Ces études semblent donc indiquer la présence d'au moins deux
facteurs pouvant intervenir dans la perception visuospatiale et pouvant
être dissociés par différentes lésions, l'un statique, de position en rapport
avec l'hémisphère droit principalement, mais non exclusivement,
sous-tendu par la région postérieure, l'autre kinétique, en relation avec
le lobe frontal, quel qu'en soit le côté. H. HÉCAEN 619
La participation des régions antérieures du cerveau aux processus
perceptifs pourrait trouver son interprétation, comme le soutient
H. L. Teuber, dans un mécanisme de décharge corollaire venant informer
les centres perceptifs du mouvement actif réalisé par le sujet.
III. — NATURE DE LA SPÉCIALISATION
FONCTIONNELLE HÉMISPHÉRIQUE :
MODE PARTICULIER DE TRAITEMENT
DES INFORMATIONS OU ACTIVITÉ
S'EXERÇANT SELON LE TYPE DES ENTRÉES
Nous venons de voir le rôle capital de l'hémisphère droit dans les
fonctions spatiales. Il a été aussi démontré que ces lésions sont suscept
ibles d'entraîner des désordres de la perception visuelle et, parmi
ceux-ci, tout particulièrement l'agnosie des physionomies.
Pour certains, la différence interhémisphérique tiendrait à la nature
du matériel présenté, quelle que soit la modalité de présentation, quel
que soit le type de tâche requise (B. Milner).
Pour d'autres, il existerait un mode de traitement propre à chaque
hémisphère. De Renzi et coll. ont ainsi attribué à l'hémisphère droit
un rôle de discrimination et d'organisation des données sensibles tandis
que, à l'hémisphère gauche, serait dévolue la tâche de nommer et disso
cier ces données pour permettre l'appréhension de la signification.
De Renzi (1969) et Vignolo (1971) retiennent ainsi deux niveaux
d'agnosie indépendamment de la modalité sensorielle, revenant par
là à la dissociation proposée par Lissauër entre agnosie aperceptive et
agnosie associative. Les lésions de l'hémisphère droit entraîneraient
l'apparition du premier type, les désordres se manifestant dès que la
tâche perceptive proposée possède un certain niveau de complexité.
Lors des lésions gauches, le désordre consisterait en une impossibilité
d'associer les attributs à leur objet spécifique (couleurs, bruit, forme).
Reste aussi le problème de la reconnaissance des physionomies. De
nombreuses recherches expérimentales ont confirmé les données ana-
tomocliniques en démontrant le rôle des lésions hémisphériques droites
dans l'apparition des déficits à des épreuves de reconnaissance, de
mémorisation ou d'appariement de visages (il faut d'ailleurs noter qu'un
sujet avec une agnosie des physionomies, même très accusée, au stade
aigu ou chronique, peut réaliser de bonnes performances sur de telles
épreuves qui portent sur des physionomies non familières au sujet
(Rondotet Tzavaras (1969), Assal (1969), Benton et Van Allen (1972)).
Si pour De Renzi le trouble de la reconnaissance des visages humains
est un aspect du déficit de la perception des formes complexes, certains
ont retenu l'hypothèse d'un désordre lié au matériel éminemment spé
cifique qu'est le visage humain.

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