Droit et théologie au XIIIe siècle - article ; n°6 ; vol.47, pg 1113-1125

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1992 - Volume 47 - Numéro 6 - Pages 1113-1125
Law and Theology in the Thirteenth Century.
In the High Middle Ages, Law and Theology were perceived as novel twin disciplines based on same principle contradictory enquiry. From the mid-twelfth to the beginning of the fourteenth century they constituted the axis of scholastic epistémè. This New Regime of Truth was presented as construction or reconstruction; the heuristic fiction (that is, replacing reality by an efficient elaboration) was one of its fundamental constitutive traits. At the intersection of Law and Theology the concept of person once examined illustrates this analysis. In both fields (but starting from different reference-points, the ficticious person adopted from Roman Law and the distinction individual-person generated by the Trinitarian Dogma) the concept allowed to designate the zone within which the subject of this Truth was relevant, that is to iden tify the hub of this epistémè.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Monsieur Alain Boureau
Droit et théologie au XIIIe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 47e année, N. 6, 1992. pp. 1113-1125.
Abstract
Law and Theology in the Thirteenth Century.
In the High Middle Ages, Law and Theology were perceived as novel twin disciplines based on same principle contradictory
enquiry. From the mid-twelfth to the beginning of the fourteenth century they constituted the axis of scholastic epistémè. This
New Regime of Truth was presented as construction or reconstruction; the heuristic fiction (that is, replacing reality by an efficient
elaboration) was one of its fundamental constitutive traits. At the intersection of Law and Theology the concept of person once
examined illustrates this analysis. In both fields (but starting from different reference-points, the ficticious person adopted from
Roman Law and the distinction individual-person generated by the Trinitarian Dogma) the concept allowed to designate the zone
within which the subject of this Truth was relevant, that is to iden tify the hub of this epistémè.
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Boureau Alain. Droit et théologie au XIIIe siècle. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 47e année, N. 6, 1992. pp.
1113-1125.
doi : 10.3406/ahess.1992.279099
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1992_num_47_6_279099DROIT ET THEOLOGIE AU XIIIe SIECLE
ALAIN BOUREAU
Une légende du xine siècle rapporte que Gratien fondateur du droit cano
nique Pierre Lombard initiateur de la théologie scolastique et Pierre le Man
geur créateur de histoire ecclésiastique furent engendrés par la même mère
qui les con ut de trois unions adultères Il importe peu de déterminer si la
légende été re ue de fa on directe ou métaphorique ou en discuter le
contenu implicite qui assigne trois fondateurs des disciplines dont émergence
fut en fait graduelle chacune des figures il faudrait bien sûr joindre une
série de prédécesseurs Mais la légende affirme clairement une césure et une
convergence consciemment per ues dès le xne siècle Je laisse de côté
emblème fourni par Pierre le Mangeur même il est pas indifférent que les
contemporains aient saisi la radicale nouveauté une histoire qui mêlait volon
tairement les divers plans du passé pour construire une providentielle
une histoire totale là où la très ancienne histoire ecclésiastique instaurait des
séries parallèles événements Cette exclusion trouve sa garantie dans le fait
que dans iconographie du Décret la gémellité de Gratien et de Pierre Lom
bard se rencontre très fréquemment2
Je voudrais essayer de comprendre ce qui constitué la perception nouvelle
une naissance conjointe de la théologie et du droit au cours du Moyen Age cen
tral en prenant exemple de élaboration de la notion de personne où les deux
pans du savoir nouveau se rejoignent et entremêlent La minceur de mes
connaissances en droit nuit certes la validité de ce parallèle mais mon propos
est pas comparatiste je voudrais plutôt tenter en me référant dans le droit
canonique ce qui apparaît comme une innovation forte de redéfinir dans le
savoir médiéval la place de la théologie scolastique prise comme événement
neuf et global qui ne peut se réduire la permanence du discours chrétien ni
aléa accueillant une discipline institutionnellement dominante Le miroir du
droit permet de cueillir image fugace du contexte précis qui engendra une ratio
nalité nouvelle vite dispersée dès la fin du xine siècle en des savoirs variés déjà
proches de notre modernité Mais avant de présenter la matrice juridico-reli
gieuse de la notion de personne il faut essayer de repérer rapidement les carac
tères généraux de la convergence de la théologie et du droit au xne siècle
1113
Annales ESC novembre-décembre 1992 no pp 1113-1125 FIGURES DE DISCOURS
Deux fondations jumelles
La gémellité légendaire de Pierre et de Gratien permet de saisir le principe de
la convergence peu près en même temps vers 1140 même si la chronologie
du Lombard demeure floue) les deux auteurs proposent un recueil de textes
anciens et vénérables classés thématiquement et présentés dans leurs contradic
tions irréductibles ils limitent leur part interprétation quelques textes de
liaison et quelques opinions dans les deux cas la collection des autorités un
but pratique et ne présente aucun caractère officiel Pourtant les deux uvres
prennent rapidement un statut eminent la Concordance des canons discor
dants simple repère commun des parties en dispute ou en discussion
deviendra la première des deux fortes colonnes du droit de glise lorsque
Grégoire IX en 1236 fera publier un complément rassemblant les textes juri
diques du pontificat édités depuis le moment du Décret ensemble nouveau
complété au début du xive siècle régira glise en 1917 La
Somme des Sentences de Pierre Lombard de son côté devint objet enseigne
ment officiel en 1215 par un canon du concile de Latran IV plusieurs cen
taines de commentaires complets des Sentences attestent importance de cet
instrument
On explique mal ce succès des Sentences si on cherche une orientation
ferme de pensée Les propositions du Lombard paraissent souvent faibles
incommensurables par rapport aux analyses de certains de ses commentateurs
Mais le génie de évêque de Paris réside dans une intuition extraordinaire des
questions et des textes cruciaux Entre mille exemples il sut trouver dans une
obscure exégèse Ezechiel par Jérôme un texte qui permettrait de distinguer
une notion nouvelle au xi siècle celle de conscience saisie comme instance
supérieure de esprit séparée de ses puissances opératoires3
aspect heuristique de la discordance certes paraît beaucoup plus mar
quée dans le Décret que dans les Sentences mais cela ne signifie pas que la théo
logie edulcore le modèle inventé par le droit En effet la légende couronné le
succès en oubliant une figure fondatrice essentielle de la théologie Pierre Abé-
lard Vers 1130 dix ans avant la rédaction du Décret Abélard composa le Sic et
non volumineux recueil des opinions contradictoires émises par les Pères de
glise rassemblées en plusieurs dizaines de questions aucun commentaire ne
vient atténuer impression de discordance mais une longue préface de auteur
explique son propos et usage possible de la collection il ne agit nullement de
professer un scepticisme général mais de construire la vérité par enquête en
prêtant une attention particulière aux problèmes de vocabulaire et historicité
des diverses affirmations des dissonantia si proches des discordantia de Gra
tien car est en doutant que nous en venons enquête et est en enquê
tant que nous percevons la vérité Ce sont les dissonances qui incitent les
lecteurs inexpérimentés exercice le plus profond de enquête sur la vérité et
les rendent grâce enquête plus clairvoyants Le terme enquête inqui-
sitio suggère un rapprochement avec le droit au moment où commence éla
borer la procédure enquête contradictoire inquisitoire contre les
anciennes formes de procédures accusatoires le parallèle rien de forcé car
Abélard lui-même se donne une visée judiciaire dès les premières lignes de sa
1114 DROIT ET TH OLOGIE BOUREAU
préface Puisque parmi une telle abondance de discours certains propos des
saints semblent non seulement différer entre eux mais se contredire il est pas
vain leur propos de juger ceux par qui le monde lui-même doit être jugé
Et est sans doute ce principe de enquête contradictoire qui définit le mieux
originalité de la scolastique universitaire du xine siècle dont exercice le plus
caractéristique et le plus marquant consiste précisément en la question disputée
et en la question quodiibétique Le quolibet qui apparente fortement au cas
des juristes ailleurs une possible origine dans les exercices de la Faculté de
droit et notamment Bologne où enseigna Gratien Le droit et la théologie
usent de méthodes comparables mais aussi baignent dans la même culture tex
tuelle et avant le couple Pierre Lombard-Gratien il faudrait faire figurer celui
Ives de Chartres et Abélard un article ancien de Paul Fournier6 avait déjà
relevé un grand nombre de sources partagées par le canoniste et par Abélard
mais la récente édition critique du Sic et non par Blanche Boy er et Richard
Mc Keon montré que les deux auteurs avaient plus de 300 références textuelles
en commun7 Plus largement Abélard Ivés Gratien et Pierre Lombard
mettent en jeu un même stock autorités juridico-théologiques propices
enquête universelle et nouvelle
Cette convergence méthodique et culturelle aurait pas une telle impor
tance si les médiévaux avaient pas eu la certitude de voir émerger des savoirs
nouveaux La chose paraît évidente du côté du droit canonique quelles que
soient les continuités qui observent des premières décisions conciliaires jus
aux prédécesseurs immédiats de Gratien dans usage pratique la figure du
juriste doté une extraordinaire capacité dire le droit se trouve partout dans
les chroniques du xne siècle ainsi dans les années 1180 abbé de Battle
Sussex) convoqué la Cour Angleterre se reproche amèrement de avoir
pas étudié le droit et de ne pouvoir défendre les intérêts de son monastère Il
cherche alors un défenseur parmi les clercs de la cour ou de la légation pontifi
cale chacun se récuse par peur offenser le roi qui protège adversaire de
abbaye ce un clerc hardi se propose et réussisse faire triompher
les droits de Battle abbé ne cherchait pas un avocat habile mais un homme
savant armé des moyens intellectuels qui lui auraient permis de dévoiler le juste
et le vrai8
Les notions de droit divin naturel ou positif se mettent alors en place en
corrélation avec la redécouverte du droit civil romain mais avec une réévalua
tion proprement religieuse9 Sans attarder sur cette révolution selon le
terme de Berman10 dont les travaux de Pierre Legendre ont bien montré
importance je voudrais noter un aspect moins connu du parallèle est-à-dire
la nouveauté radicale de la théologie Certes le mot existait déjà dans le
latin impérial mais il désignait celui qui parle des dieux païens dans un
contexte plus mythographique et littéraire que religieux le christianisme occi
dental ne reprit point le mot avant la fin du xie siècle et comme le note Michel
Lemoine Abélard fera scandale en désignant la science sacrée par le terme
theologian Peu après Introduction la Théologie et La Théologie chré
tienne Abélard Hugues de Saint-Victor fera passer le terme dans son Didas-
calicon12 Avant cette légitimation ambiguë un texte de la fin du siècle laisse
entrevoir les nouveaux enjeux qui se dessinent derrière adoption du terme
vers 1070 le vieil écolâtre et rhéteur Gozechinus qui avait construit sa carrière
1115 FIGURES DE DISCOURS
Liège avant de se laisser séduire par un poste brillant Cologne écrivit son
ancien élève Walcherus pour chanter sa nostalgie de Liège et justifier sa déci
sion de rejoindre Cologne Après avoir évoqué les horreurs du temps présent
ignorance généralisée les progrès des hérésies Gozechinus décrit la réaction
de ses contemporains savants comme Hermann de Reims Drogon de Paris
Huozemann de Spire et Meinhard de Bavière hommes de haute valeur qui
faisant table rase de leurs espoirs et de leurs labeurs passés se sont acharnés
au travail et prenant une sage décision se sont adonnés étude de la théo
logie 13 Pour sa part Gozechinus se juge trop âgé pour les imiter Ce texte
précieux qui livre sans doute la première acception chrétienne du mot théo
logie montre que le savoir nouveau doté un fort prestige il attire
des maîtres déjà confirmés aussi une fonction militante agit de combat
tre hérésie avec les armes de la vérité et non plus de la simple autorité scriptu-
raire patristique ou disciplinaire La figure forte qui se lève sous la toge du
juriste ou du théologien est plus celle du Commentateur-Pasteur mais celle
de Interprète-Enquêteur
La rupture qui accomplit en créant la théologie et le droit implique un
nouveau régime de la vérité per ue comme construction ou reconstruction
contre la tradition la narration et la coutume Dès la fin du siècle cette rup
ture se manifeste aussi bien dans uvre de saint Anselme qui convertit les
récits scripturaires en questions 14 que dans le vaste mouvement de la réforme
canoniale qui prétend retrouver le sens de la vie apostolique dans une forma
une régula reconstruites par interprétation partir de vangile et de saint
Augustin au-delà des strates coutumières Abélard au début du xne siècle dis
tingue constamment la coutume de la règle per ue comme norme véridiction-
nelle les premières distinctions du Décret de Gratien opposent les coutumes au
droit naturel avec une force on ne trouvait ni dans la culture juridique
romaine ni dans Isidore Le droit naturel prévaut sur toutes les lois en dignité
comme en antiquité Tout ce qui été reconnu par la coutume et recueilli
par écrit et qui contredit le droit naturel doit être tenu pour nul et non
avenu 15 En autres termes la convergence du droit et de la théologie ne pro
cède pas un simple jeu influence ou emprunt mais renvoie une unique
thématique de la Fondation exprimée par la forme de la Question Le droit et
la théologie dans interaction de leurs techniques et de leurs visées structurent
ce en empruntant Michel Foucault une notion utile on pourrait nommer
Vépistémè scolastique Un des points application essentiels de ce questionne
ment fondamental se trouve dans la détermination du sujet de la Loi par où
esquisseront peu peu les rôles cousins du fidèle et du citoyen
Généalogie chrétienne de la personne
Du côté du droit une réponse énonce graduellement au cours des xne et
xine siècles le sujet de la loi est-à-dire instance pertinente de son applica
tion est la personne les travaux des juristes depuis le xixe siècle ont relevé
cette originalité du droit canonique du Moyen Age qui trouve sa formulation
explicite et complète au début de la seconde moitié du xnie siècle sous la plume
Innocent IV avec la notion de personne morale ou de personne
1116 DROIT ET TH OLOGIE BOUREAU
fictive ce qui dans le droit impérial ne désignait que individu singulier
Gaïus avait construit le ternaire res-personae-actiones re oit une formulation
nouvelle et forte la personne est instance abstraite dotée de capacités juri
diques enumerables par exemple posséder léguer subir le châtiment cette
instance ne coïncide pas forcément avec individu empirique cet homme
une glise une prébende peuvent constituer une personne individu
peut représenter une fraction de personne ou inversement comprendre en lui-
même plusieurs personnes ou éléments de personne On parle de personne fic
tive parce que dans la temporalité propre une action judiciaire tel ou tel indi
vidu est traité comme telle ou telle personne selon une construction de droit
Les rapports entre cette élaboration de la personne juridique et celle des corpo
rations et de tat avec les notions de dignitas ou ai universitets ont été remar
quablement éclairés par les travaux de Gaines Post et Ernst Kantorowicz16
Déjà au xixe siècle cette fiction juridique avait fait objet de reconstructions
intéressantes le grand juriste allemand Savigny tendait faire de la fiction le
principe même du droit romain où la Loi autofonde en énon ant la per
sonne fictive des canonistes est alors que le développement explicite de cette
orientation17 pour Gierkê18 au contraire la personne morale se trouve au croi
sement du droit germanique de la communauté et de la construction chrétienne
de glise Mais ancrage religieux de la notion pourtant définie dans un
contexte proprement chrétien avant de passer dans le droit civil guère été
reconnu Certains juristes ont tenté de décalquer le concept de personne partir
de modèles pseudo-théologiques comme celui de réalisme exagéré 19 la
croyance aux universaux aurait induit la construction de la personne partir de
catégories pensables dotées une réalité Ce parallèle ne saurait convaincre
une part le réalisme au milieu du xn siècle anime plus guère la pensée
scolastique autre part rien autorise faire de la fiction personnelle objet
une croyance la souplesse même des discussions ce propos montre que la
fiction gardait son aspect instrumental
Pourtant la théologie scolastique du xine siècle une fa on plus diffuse
mais tout aussi persistante travaillé la notion de personne hors du champ
juridique selon une forme la fois analogue et autonome Examinons his
toire de cette construction avant de chercher établir le sens des relations entre
les notions jumelles La notion chrétienne de personne appliquée aux trois
formes de la divinité été créée par Tertullien au début du me siècle dans son
traité Adversus Praxean 213) il pose que Dieu est une substance unique en
trois personnes una substantiel tres personae aucun terme dans le christia
nisme primitif ne désigne les êtres de la trinité tant que le dogme pas de
pertinence particulière Ce sont les grands combats sur la Trinité au cours du
siècle qui obligent une définition précise de la structure divine Selon une
hypothèse séduisante Andréa Milano20 Tertullien aurait repris ses adver
saires monarchianistes partisans une unicité fondamentale de Dieu le terme
de persona pour le retourner contre eux en effet dans son usage classique en
latin la persona désigne le masque apparence fugitive de individu Dans
ambiance stoïcienne apersona peut désigner individu concret par opposi
tion homme pris dans sa généralité On comprend dès lors que pour les
adversaires du dogme trinitaire les figures de Dieu et principalement celle du
Christ qui ont guère plus autonomie que les images une apparition ne
1117 DE DISCOURS FIGURES
constituent que la surface mouvante de son unicité fondamentale Tertullien en
empruntant le mot ses adversaires au contraire rétablit un rapport analogue
celui qui relie cet individu son humanité générique Dès Tertullien la per
sonne comme construction humaine une réalité qui dépasse homme
apparente une fiction la substitution théorique une réalité immédiate
idée un Dieu créateur unique par une élaboration nécessaire comment
interpréter vangile sans une construction trinitaire mais difficile repré
senter Comme la fiction le dogme trinitaire permet de scinder analytiquement
la réflexion sur la divinité tout en compliquant sa représentation concrète de
fait le dogme donne lieu la fois une chaîne complexe de réflexions et aux
plus profondes résistances de la part des fidèles bien après la fin de arianisme
La notion de personne ne demeura pas fixée au ciel car au début du
vie siècle Boèce le premier opéra une généralisation anthropologique de la
notion en affirmant que la personne est la substance individuelle de la nature
rationnelle naturae rationalis individua substantia)21 âme étant de prin
cipe divin la portion divine de être humain peut recevoir par extension le nom
de personne Cette extension peut se comprendre par la continuelle intégration
un platonisme diffus dans le dogme mais aussi par un souci neuf de la rela
tion individuelle de homme Dieu le grand introducteur de la logique aristo
télicienne en Occident avait précisément modifié le système Aristote en ce
sens là où la prédication du philosophe refuse de rien affirmer sur individu
il est de science que du général) Boèce ajoute la catégorie de aux
predicables ce dont on peut prédiquer dès lors homme individuel peut être
saisi comme le lieu application de la nature divine en un de ses accidents La
scission dans unité de homme élargit avec cette notion encore sommaire de
personne
innovation de Boèce avait une importance capitale car virtuellement
elle ouvrait la voie une sacralisation de âme humaine comme dépositaire de
la substance divine Dès lors le modèle de la personne humaine pouvait se cen
trer sur le Christ Robert Grosseteste au début du xine siècle définit précisé
ment la personne du Christ comme union des deux natures humaine et
divine autrement dit le rôle fonctionnel de la notion de personne passait de la
question trinitaire celle de incarnation et de la présence du divin en homme
Pourtant on observe aucun développement notable de la notion théologique
de personne au début du xnie siècle est sans doute que la fonction
trinitaire de la notion avait plus guère de pertinence faute une opposition
religieuse savante sa fonction anthropologique liée au débat sur le divin en
homme) quant elle avait pas encore urgence tant que antique psy
chologie augustinienne conservait sa robuste et simple efficacité la structure de
âme qui chez Augustin oppose le haut et le bas intérieur et extérieur
pouvait encore au xi siècle engendrer les subtiles classifications hiérarchiques
que on trouve notamment dans le milieu cistercien Mais la question de arti
culation entre âme et le corps où naîtra le grand débat du xine siècle sur
unité ou la multiplicité des instances de âme se posa émergèrent les
dualismes radicaux du xne siècle dont le catharisme est une occurrence
Avant même invasion de la physique aristotélicienne de nouveaux savoirs
naturalistes affinaient la connaissance du corps et réduisaient autonomie de
âme Et intérieur même de la réflexion morale et théologique le problème
1118 BOUREAU DROIT ET TH OLOGIE
de intention dédoublait la simplicité de âme tandis que resurgissait
propos du péché originel les vieilles solutions traducianistes proposées par
Augustin qui faisaient de âme transmise par les géniteurs sans création
divine le douteux héritage Adam Puis la fin du xi siècle le traité sur
âme Aristote introduisait une définition qui chevillait âme au corps dont
elle était la forme substantielle
La composition de individu humain allait plus de soi et est dans ce
contexte que la notion de personne devint un instrument efficace ce qui ne veut
pas dire que les théologiens purent entendre sur le sens de la notion bien au
contraire ce fut le lieu du plus important débat du xne siècle entre les partisans
une forme substantielle unique en homme dont Thomas fut le plus illustre
représentant et ceux des formes substantielles multiples ceux on appelle
par commodité les néo-augustiniens fort nombreux dans les courants francis
cains Mais ce qui réunissait les adversaires sur le champ clos de la personne
était idée que la réalité du sujet ne peut observer empiriquement en cet
invididu ni ne se saisir dans la méditation mais doit se construire partir ins
tances de composantes par exemple les puissances de âme ou les degrés de la
création)
La personne comme fiction véridique
Ce sujet un ou multiple en individu désigné comme personne procédait
une reconstruction assez analogue celle de la fiction juridique comme en
droit on établit les frontières et les partages de âme en se pla ant aux
extrêmes en usant du cas Le cas le plus ancien et le plus rudimentaire est sans
doute celui du dormeur ou somnambule22 en 1206 Innocent III
dans la decrétale Majores se demande il convient de baptiser les dormeurs
selon ils ont ou non manifesté leur intention de conversion avant de tomber
dans le sommeil il ne intéresse évidemment pas au cas un musulman caté
chumène soudain frappé de catalepsie mais il tente explorer les conditions
extrêmes de existence humaine par rapport la disposition sacramentelle
pierre de touche de la notion de personne Il tend ainsi créer en individu
empirique une limite de droit entre les composantes organiques gérées par
âme et les éléments purement biologiques qui échappent son contrôle
notamment dans le somnambulisme état rare aliénation totale du corps par
rapport âme Ce cas ne sera pas abandonné au cours du xn siècle mais
complété par autres plus complexes embryon le cadavre le corps du
Christ pendant le triduum est-à-dire les trois jours qui séparent la Passion de
la Résurrection glorieuse la fin du siècle le théologien virtuose Henri de
Gand posera même la question du statut du corps de Jésus il avait vécu long
temps Il ne agit nullement des purs jeux intellectuels on souvent repro
chés la dialectique scolastique la réflexion théologienne afin explorer la
surface encore mal définie de la personne se porte vers ses limites les plus loin
taines exactement comme les juristes impériaux tentaient de définir les limites
de la propriété ou de acquisition en envisageant le cas une île surgie de la
mer ou des terres emporte une inondation23 Que la personne définie
partir de cas qui peuvent être sans réalité aucune comme celui de la vieillesse du
1119 FIGURES DE DISCOURS
Christ) soit une fiction implique absolument pas elle ne renvoie aucune
réalité simplement sa vérité réelle ne peut pas atteindre directement et ne
peut se travailler que dans expérimentation intellectuelle dans enquête
contradictoire toujours ouverte De même ange au xine siècle pris comme
intelligence séparée fonctionne comme cas exploratoire sans on doute de
son existence réelle
Mais élaboration de la notion de personne ne constitue pas une simple
application des nouvelles techniques de enquête contradictoire et de la cons
truction de la vérité elle est le pivot même de la nouvelle épistemè scolastique
car elle balise la zone de pertinence du sujet de la vérité construit comme fidèle
ou comme citoyen apte recevoir sa part de rationalité divine ou naturelle
En de de telle ou telle spécification elle fournit une structure commune de
pensée affirmation de existence de la personne si neuve au xine siècle
semble partagée par tous tout en permettant les propositions les plus opposées
en ce sens elle se range dans ce que je nomme les énoncés collectifs au point de
tangence des univers de croyance24 Mais pour saisir ce caractère la fois englo
bant et distinctif de la notion il convient de mettre entre parenthèses le sens
moderne du mot personne dangereusement ambigu en effet les philosophies
personnalistes nées dans les années trente de ce siècle se fondent largement sur
la conception thomiste de la personne qui emporté dans la dogmatique chré
tienne au début du xive siècle Cette ambiguïté se retrouve dans ouvrage récent
du père Weber sur La Personne au xine siècle25 Ce très bel traite en
fait de histoire de élaboration de la personne chez saint Thomas et enthou
siasme thomiste de auteur lui fait rejeter dans ombre de erreur toutes les
déterminations non thomistes de la personne Or la structure de la personne
permettait deux interprétations opposées une celle de Thomas est conjonc
tive autre celle des néo-augustiniens est disjonctive Dans le premier cas
la personne rassemble ensemble des déterminations de individu et les unifie
sous la définition aristotélicienne de âme comme acte perfectif du corps la
construction de la personne exclut rien mais organise oriente homme et
son activité vers la divinité Dès la fin du xne siècle Alain de Lille avait eu
recours une fausse etymologie pour illustrer cette orientation conjonctive de
la personne Du fait que homme est fait un par union de son corps et de
son âme il commence être une personne est-à-dire ce qui est un par soi
persona. per se una 26 Thomas en disciple éclairé Albert le Grand pre
nant appui sur Denys réussissait intégrer le dynamisme de action humaine
dans la personne en distinguant acte perfectif premier producteur de être
essentiel du sujet et acte perfectif second qui par une addition essence
accomplit être de homme en tournant ses puissances operatives et principa
lement intelligence et la volonté vers le divin
Au contraire les interprétations disjonctives de la notion de personne lar
gement majoritaires dans la théologie du xine siècle constituent la en
retranchant de individu empirique ce qui ne relève pas de son union Dieu la
forme la plus fruste en est donné au xne siècle par Pierre Lombard pour qui
âme délivrée du corps est comme ange une personne 27 Les néo-augus
tiniens du xnie siècle raffinèrent considérablement cette conception par un tra
vail sur les formes substantielles multiples en homme qui jeta les bases une
véritable psycho-théologie aux ramifications complexes partir de saint
1120 BOUREAU DROIT ET TH OLOGIE
Bonaventure la notion de personne répond de plus hautes exigences for
melles en refusant au corps du Christ le statut de personne humaine le docteur
franciscain pose que le rapport qui constitue la ratio personae
doit répondre trois critères singularité incommunicabilité est-à-dire une
complétude qui aspire aucune substance pour persévérer dans son être et
dignité28 Avec Pierre de Jean Olivi la fin des années 1270 le concept de per
sonne désignée aussi comme personalitas attint le comble de abstraction
féconde en se portant vers la racine inconnaissable de homme vers son libre
arbitre antérieur toute opération et toute connaissance29
Z/universitas chrétienne
La question de la personne fait donc objet un travail analogue en droit et en
théologie fondé sur une méthode commune et sur la définition une instance
fondamentale du discours de vérité Un dernier trait paraît commun aux deux
types de fiction véridique le souci de relier le sujet-personne un ensemble lui-
même construit et non donné Nous avons vu plus haut que cet orga
nique et englobant en droit se nommait universitas En théologie bien sûr il se
nomme glise Certes glise est accordée par Dieu comme apersona du fidèle
mais sa construction humaine au xiue siècle plus un caractère évident et clair
diverses interprétations de la fiction ecclesiale brisent la simplicité de la tradition
est la fin du siècle que les franciscains spirituels commencent établir la possi
bilité une glise non apparente destinée remplacer illusion romaine Loin de
constituer un délire isolé de la part de quelques extrémistes argument connaîtra
une postérité fort importante Ockham la Réforme en passant par le Grand
Schisme et la révolution hussite arrière-plan de cette dialectique neuve de la
personne et de universitas se construiront les rapports complémentaires de
tat ce Bien commun construit par assentiment de chacun et du citoyen une
part de la Foi cette glise abstraite et du fidèle de autre
Là encore le discours théologique fournit les fondements explicites de cette
construction de universitas religieuse avant même le temps des considérations
ecclésiologiques des franciscains spirituels en prendrai comme exemple le
traité de Robert Grosseteste De Cessatione Legalium30 rédigé vers 1231 Ce
texte inscrit dans la très longue tradition de la controverse chrétienne contre le
maintien des rites vétérotestamentaires dont on peut suivre le fil depuis saint
Paul Ce texte guère retenu attention des historiens en raison du caractère
répétitif des arguments antijudaïques pourtant si on abstrait de cette conti
nuité il offre comme le Dialogue entre un juif un philosophe et un chrétien de
Pierre Abélard une réflexion tout fait neuve sur les fondements de la loi chré
tienne Pour expliquer structurellement cette historicité de la loi Grosseteste
divise le genre humain genus humanum en quatre personnes en ce cas
la personne est une entité collective laquelle participent les hommes pour une
part eux-mêmes selon leur hérédité adamique ou selon acquisition de la
grâce ou du péché Le même individu empirique peut donc appartenir plu
sieurs personnes en même temps
II faut savoir que dans le genre humain sont considérer comme quatre
personnes dont une est Adam avec la totalité de la descendance qui lui est
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