Du bon usage de la bouse et des femmes en Inde du Nord - article ; n°131 ; vol.34, pg 57-75

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L'Homme - Année 1994 - Volume 34 - Numéro 131 - Pages 57-75
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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Marie-Claude Mahias
Du bon usage de la bouse et des femmes en Inde du Nord
In: L'Homme, 1994, tome 34 n°131. pp. 57-75.
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Mahias Marie-Claude. Du bon usage de la bouse et des femmes en Inde du Nord. In: L'Homme, 1994, tome 34 n°131. pp. 57-
75.
doi : 10.3406/hom.1994.369777
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1994_num_34_131_369777r
Marie-Claude Mahias
Du bon usage de la bouse et des femmes
en Inde du Nord
Les Marie-Claude traitement estimé travaux l'importance de récents la Mahias, bouse des sur en Du excréments l'élevage Inde bon du usage Nord, et parmi la de ses domestication la les fonctions, bouse produits et des sa animaux. animale femmes place dans ont Cet en grandement article les Inde activités du examine Nord. sous- fémi — le
nines. La description de chaque opération montre comment s'imbriquent des dimens
ions matérielles, le jeu des rapports sociaux, des savoirs et des représentations. L'exis
tence de variantes techniques — des bousats de taille différente — permet de mettre en
évidence des rapports de compatibilité et d'exclusion entre la manière de stocker la
bouse, la forme des foyers, le régime alimentaire et les préférences gustatives.
L% étude des productions animales a toujours été et demeure très sélec
tive. Alors que la production de lait ou de viande est quantifiée, pro
grammée, encadrée dans toutes sortes de statistiques, l'idée que
celle de bouse pourrait également être étudiée, comptabilisée, ne paraît vra
iment pas sérieuse. Même Jean-Pierre Digard, par ailleurs si attentif à la divers
ité des rapports entre l'homme et l'animal, néglige presque complètement la
production d'excrément, la plaçant après celle de travail, de lait, de viande, de
cuir et même de corne (1990 : 184, 187).
Il y a quelques années déjà, André-Georges Haudricourt (1977) avait
cependant appelé l'attention sur le rôle des excreta dans les rapports de
l'homme et de l'animal, opposant un Extrême-Orient où les excréments
humains auraient conduit certains animaux — chien et porc — à s'autodomesti-
quer, à un Occident où, écrit-il en pensant d'abord au lait, « c'est l'homme qui
est attiré par l'excrétion de l'animal ». Plus récemment, François Sigaut pré
conisait d'adopter le point de vue de l' animal-fournisseur pour identifier et
classer les produits du monde animal, car « rien ne nous autorise à décider a
priori que [certaines] utilisations sont plus anecdotiques, moins importantes
que d'autres » (1980 : 21). Nulle raison alors de minorer les excréments. Pourt
ant, lorsqu'il s'interroge sur les causes possibles de la domestication animale et
L'Homme 131, juil.-sept 1994, XXXIV (3), pp. 57-75. 58 MARIE-CLAUDE MAHIAS
sur les produits qui peuvent être obtenus d'animaux à l'état sauvage, à
rencontre du lait ou du travail qui exigent des animaux déjà domestiqués, lui-
même omet de mentionner les excréments parmi les produits fournis par l'an
imal vivant {ibid. : 26). Or la bouse, non plus que les poils ou les plumes, n'eut
à être inventée. Est-ce parce que dans ce cas le point de vue de l' animal-four
nisseur ne débouche pas sur celui de F homme-producteur et ne constitue pas un
enjeu économique ? Imagine-t-on en effet un laboratoire zootechnicien demand
er des crédits en vue de sélectionner une race pour ses performances bou-
sières ? Ou bien parce que, dans la recherche des origines de la domestication
qui est son propos, il est difficile d'accorder un rôle moteur à l'utilisation des
excréments ? Mais que sait-on au juste de ces utilisations ? Peu de choses en
vérité puisque même les chercheurs les mieux intentionnés n'échappent pas à
l'aveuglement général.
Pourtant, le rôle des excréments animaux comme fumier, dégraissant des
argiles, enduit ou combustible est un fait d'observation commune. L'utilisation
de bouse séchée comme combustible est attestée de la Perse (Tavernier 1981,
II : 284 ; Digard 1981 : 72) à la Bretagne et à la Vendée (Le Quellec 1988), en
passant par le Yémen (Champault 1978) et la Hongrie (Fél & Hofer 1988 : 30).
Et il ne s'agit pas uniquement de coutumes exotiques ou archaïques. Tout
récemment encore, en Ile-de-France, des briquettes faites de tourbe, de bouse et
de paille constituaient un combustible si important qu'elles ont même alimenté
des locomotives à vapeur. La bouse de vache entrait également dans la compos
ition du torchis et servait de liant dans la construction des murs en pierre. Mais
si ces pratiques ne sont pas archaïques, elles étaient à coup sûr paysannes,
populaires, et vouées à un oubli rapide. L'usage de la bouse, pour nous limiter à
l'excrément bovin, n'est donc pas si extraordinaire que notre ignorance délibé
rée1. Sa généralité et son extension géographique ne nous disent toutefois rien
des pratiques réelles en chaque lieu.
La bouse en Inde
Quiconque est tant soit peu familier du paysage nord-indien ne peut si ais
ément oublier la bouse, qu'il considère le cadre matériel villageois — elle
occupe véritablement le paysage — , le nombre de personnes concernées par les
activités qu'elle entraîne, la quantité de travail qu'elle exige, sa place dans de
nombreuses chaînes opératoires. De plus, dans une société où la consommation
de viande est idéologiquement limitée, le travail des peaux dévalorisé et assigné
à certaines basses castes, la production de lait négligeable, du moins jusqu'à
l'extension de l'élevage de bufflesses et la « révolution blanche », l'importance
de la bouse dans l'ensemble des produits animaux saute aux yeux. Plusieurs
chercheurs de terrain ont noté que la bouse semblait être le produit principal
1. À l'exception de R. Gandilhon (1978) dont je n'ai eu connaissance qu'après avoir remis cet article
à la rédaction de L'Homme. bouse et les femmes 59 La
des troupeaux bovins (Chambard 1980 : 30). L'image d'une femme occupée à
malaxer la bouse et aplatir des bousats2 est tellement emblématique de la vie
villageoise indienne qu'elle figure dans le générique d'un magazine culturel
télévisuel, au même titre que d'illustres monuments, suscitant tout à la fois rire
et reconnaissance immédiate de la part des téléspectateurs.
Les fonctions de la bouse sont nombreuses et diverses. Pierre Poivre notait
déjà en 1747 à propos des bovins de Pondichéry : « II n'y a pas jusqu'à la fiente
de cet animal qui ne soit mise à profit, non pour l'engrais des terres comme en
Europe, mais pour le blanchissage des toiles, pour faire du feu, pour enduire les
maisons bâties de clayes et mille autres usages, car ils l'emploient presque à
tout» (1968 :93).
Les utilisations domestiques semblent devancer largement le rôle de la
bouse dans la fumure des champs. Rappelons seulement l'usage de tapisser les
murs et le sol des maisons en terre et parfois aussi le sol des maisons en briques
d'un enduit de bouse et d'une argile appelée « terre jaune », délayé dans suff
isamment d'eau pour être liquide. Cela se fait régulièrement pour la propreté des
lieux ainsi plus faciles à balayer, de même que pour la pureté requise en cer
taines circonstances, comme toute cérémonie rituelle ou le repas quotidien des
hommes de certaines hautes castes. Récemment encore, on enduisait aussi de
bouse les sacs de grains pour en éloigner les rats (Lewis 1958 : 38). Mais c'est
comme combustible qu'est principalement utilisée la bouse séchée3. Le pro
blème du est aigu en Inde. Le charbon étant trop cher pour la
majorité de la population et le bois rare, tout est récupéré et brûlé : cartons, épis
de maïs égrenés, tiges de mil et de sorgho, vieux papiers, etc. Le petit bois est
collecté pour faire des flambées rapides.
Cette fonction de combustible est certainement ancienne. Un des premiers
voyageurs à la signaler est peut-être Athanase Nikitine qui, parcourant le Dec-
can dans la seconde moitié du xve siècle, écrivait que les Indiens « se servent de
la bouse pour faire cuire le pain et les autres aliments » (1982 : 42). La defores
tation était-elle déjà si importante à cette époque ? Comme aujourd'hui, la
situation différait sans doute selon les régions car deux siècles plus tard, en
1689, mais au Gujarat cette fois, John Ovington (1929 : 138) observait : « le
bois est le seul combustible à Surat couramment employé par les Indiens
comme par les Européens pour bouillir et rôtir leurs provisions. Les plus
2. Ce terme, originaire de Vendée où la chose était bien connue jusque dans les années 60, désigne très
précisément ce dont il s'agit {cf. Rézeau 1984 et Le Quellec 1988). Je remercie Christian
Hongrois de m' avoir communiqué ces publications.
3. C'est là un trait caractéristique de l'Inde du Nord, qui l'oppose aux régions méridionales où la bouse
est stockée bien à l'écart des maisons et principalement transformée en engrais. Une étude géo
graphique faite dans une région montagneuse et boisée du Karnataka montre, en dépit de formulat
ions contradictoires, que la principale finalité de l'élevage bovin est la production de fumier qui,
soigneusement enrichi de feuillages et stocké dans des fosses, est transformé en compost et destiné
aux terres très productives des rizières (Schar 1987 : 250). Ce contraste entre des zones géogra
phiques qu'il resterait à délimiter plus précisément est lié à de nombreux facteurs parmi lesquels
l'intensité et la durée de la saison des pluies, l'extension du couvert végétal, la disponibilité
en combustible ligneux et déchets végétaux, le développement de l'agriculture irriguée qui
accompagne l'emploi massif d'engrais chimiques et l'élevage en stabulation. 60 MARIE-CLAUDE MAHIAS
pauvres des indigènes brûlent de la bouse de vache séchée ». Victor Jacque-
mont, qui voyage en Inde depuis deux ans et atteint Poona en 1832, est le pre
mier à expliquer ce fait dans des termes contemporains : « La rareté et la cherté
du bois sont extrêmes ; aussi emploie-t-on universellement comme combust
ible, non seulement le fumier de vache, mais celui de cheval » (1934 : 133).
Cependant, la réponse à la rareté de combustible, certaine aujourd'hui, est
loin de rendre compte de tous les aspects du traitement et de l'utilisation de la
bouse de vache. Sans vouloir entrer dans le détail de tous ces usages, j'exa
minerai le traitement de la bouse dans ses dimensions matérielles et sociales, à
partir d'observations ethnographiques faites dans un village du Haryana. Il
occupe en effet une place trop considérable parmi les activités féminines, mobil
isant les femmes une, deux, voire trois heures chaque matin, et parfois des
journées entières, pour ne pas retenir toute notre attention.
Ramassage de la bouse et fabrication des bousats
Que le bétail soit gardé à l'étable, conduit au pâturage, emmené boire au
canal ou au puits, au travail sur l'aire à battre, la bouse est toujours recueillie.
En principe n'importe qui peut la « lever »4 sur les chemins, ce que font de
vieilles femmes ou des enfants. Mais si celui qui conduit les animaux veut
conserver pour lui la bouse tombée en chemin, il la marque en y plantant une
baguette ou un caillou, et revient un peu plus tard avec un récipient pour
l'emporter. Sur l'aire à battre, le conducteur de l'attelage veille à ce que la
bouse ne tombe pas sur les épis. Il la retient directement sous la queue des
bœufs, dans sa main grande ouverte, garnie de paille, et la jette à l'extérieur du
cercle d'épis où quelqu'un viendra sûrement la ramasser : par exemple la fille
du potier, grand consommateur de combustible et dont la maison est proche, en
échange de quelques poteries qu'on lui réclame.
L'essentiel de la bouse provient cependant des étables où les bovins sont
attachés le soir et passent la nuit, sur un sol nu en été, sur une maigre litière de
vieille paille durant les mois d'hiver, de mi-septembre à mi-mars. Au matin, on
ramasse les excréments accumulés, à l'aide d'un râteau en bois plein ou à la
main. Ce qui est au-dessus, plus sec, est transformé en bousats. Ce qui est au-
dessous, plus liquide et souvent mêlé de terre, est amassé pour faire du fumier
(khad), ce qui est le cas de toute la bouse durant les trois à quatre mois de la
saison des pluies.
La bouse (gobar) est collectée et pétrie à deux mains pour la rendre plus
homogène et en former de grosses boules. En saison chaude et sèche, on n'y
mêle qu'un peu de paille car elle sèche vite. En hiver, on en ajoute davantage
— de la balle de millet ou de colza par exemple — , ce qui produira aussi plus
de fumée en brûlant. Les boules sont entassées dans un récipient plat en fer ou
4. Expression vendéenne qui traduit très exactement le hindi gobar uthänä. La bouse et les femmes 61
en vannerie et transportées sur la tête jusqu'au lieu de séchage. Là, elles sont à
nouveau malaxées, tassées et aplaties des deux mains, sur le sol.
À ce point du processus, il convient de distinguer deux manières de faire et
deux catégories de produits {uple ou gose). La première donne des petits bou-
sats dont le diamètre (bien qu'ils ne soient bien sûr pas parfaitement ronds)
varie de 14 à 19 cm, et peu épais, de l'ordre de 3 à 5 cm au centre. Les boules
sont plaquées sur un mur de briques exposé au soleil ou sur la terrasse des mai
sons, où les bousats sèchent durant un minimum de 4 jours en été, 15 jours en
hiver, en étant retournés de temps à autre. Ils sont ensuite stockés, entassés tels
quels ou enfermés dans de grands sacs de toile, dans un recoin de la maison ou
du grenier. La seconde manière produit des bousats beaucoup plus gros, de 22 à
28 cm de diamètre et d'une épaisseur pouvant atteindre 10 à 12 cm au centre.
Ils sont d'abord mis à sécher à plat sur le sol pendant au moins trois jours.
Ensuite et pour éliminer les bousiers, on les pose de chant, appuyés les uns
contre les autres. Ils sont ainsi alignés, entourés d'épineux pour empêcher le
bétail de venir les briser, et laissés à sécher deux à trois mois. Après quoi on les
empile de manière particulière pour édifier un bitorä (cf. infra).
Le râteau à bouse est manié par les hommes, mais toute la manipulation de
la bouse revient aux femmes. Faire la cuisine, « lever la bouse » (gobar uthänä)
ou « aplatir les bousats » ( uple thäpnä ou päthnä) sont des activités exclusive
ment féminines : aucun homme ne s'en mêle. Tout le monde s'accorde sur ce
point, « car le feu est leur affaire » déclare un homme important. Comme
d'autres tâches féminines, on dit que les hommes en seraient capables mais,
s'ils le faisaient, cela « ne plairait pas » et l'évocation fait rire. Le travail de la
bouse n'est pas considéré comme impliquant un savoir-faire particulier ; il n'y
aurait là rien à savoir. Nous verrons plus loin la limite d'une telle affirmation.
De plus, à la différence de la cuisine que la plupart des hommes font s'il en est
besoin (n'oublions pas que les cuisiniers professionnels sont presque toujours
masculins), je n'ai jamais entendu parler d'un homme qui ait « levé la bouse »
ou encore moins modelé des bousats. Quant à demander à un ouvrier agricole
de le faire, même exceptionnellement, cela est inconcevable et susciterait à
coup sûr des querelles sans fin.
Parmi les femmes, toutes sont en mesure d'accomplir ce travail : jeunes
filles, femmes mariées de tous âges, veuves, épouses de petit ou grand propriét
aire, de prêtre. Chez les Jât, les jeunes femmes en sont chargées dès leur arri
vée dans la maison de leur mari, tandis que la belle-mère conservera la cuisine,
activité féminine particulièrement valorisée. Au contraire, chez les Pânjâbï, on
ne l'impose pas aux jeunes mariées, tout comme on leur évite la vaisselle :
« On leur épargne ce qui est ' sale ' [ganda) pendant quelque temps après le
mariage. » En dépit de ces oppositions, la signification est la même dans les
deux cas. Tout purifiants que soient les cinq produits de la vache au regard de
l'orthodoxie brahmanique, le traitement quotidien de la bouse à des fins utili
taires n'est guère valorisé, et il semble que Francis Buchanan (1807 : 135) se
soit un peu laissé abuser lorsqu'il explique le traitement de la bouse par des 62 MARIE-CLAUDE MAHIAS
femmes, souvent de haute caste et fort séduisantes à son gré, par la vénération
de la vache et la pureté de ses produits. En vérité, c'est après ce travail quoti
dien que les femmes se lavent.
La richesse et le statut marquent profondément les formes de cette activité.
Tout d'abord, il faut posséder au moins une vache ou une bufflesse pour avoir
de la bouse en quantité appréciable. À l'opposé, dans les maisons les plus
riches qui disposent d'autres combustibles (bois, kérosène, gaz), la presque
totalité de la bouse est transformée en fumier et les femmes ne confectionnent
pas de bousats. Enfin, toutes les femmes concernées exécutent ce travail, mais
uniquement pour leur compte. Seules les femmes intouchables (cura)
l'accomplissent pour d'autres maisons. Il est en effet dans la logique du sys
tème que les castes inférieures servent les autres. Mais cela signifie aussi que
l'activité n'est associée à un bas statut que lorsqu'elle est effectuée pour autrui.
L'infériorité n'est pas tant liée à l'activité elle-même qu'au service, à la dépen
dance. Ce travail quotidien est rétribué en grain, dont la quantité annuelle varie
selon la tâche ; une galette de blé cuite et du petit lait sont aussi donnés chaque
jour5, ainsi que des vêtements et des sucreries à l'occasion de cérémonies du
cycle de vie comme le mariage et la naissance. La fourniture de bouse et de
bois, affirmée par une patronne, est vigoureusement démentie par la servante.
Ce désaccord traduit des rapports de pouvoir qui débordent largement toute
relation personnelle.
Ces relations de service traditionnelles sont en effet battues en brèche et,
aux dires de certains dominants, il est aujourd'hui difficile de trouver une
femme pour cette besogne. Selon une femme de haute caste, « la coquetterie
(nakhrä) leur est venue », autrement dit, « elles se donnent des airs » en refu
sant une activité étroitement liée à leur bas statut. En réalité, cette situation
n'est pas récente. Il y a quarante ans déjà, à l'époque où Oscar Lewis étudiait
un village d'une région voisine, seulement cinq des dix familles de Bhangï
remplissaient encore leur fonction traditionnelle de ramassage de la bouse, les
autres ayant un emploi en ville (Lewis 1958 : 70). Outre les emplois urbains,
les gens de basse caste ont, selon la saison, d'autres possibilités de se procurer
de l'argent, comme la moisson du blé qui rapporte à une personne en neuf jours
autant que le nettoyage des étables en un an6, ou la cueillette de 1' anserine
blanche (bathuä, Chenopodium album LJ, herbe adventice du blé et du colza,
consommée en légume et vendue à la capitale 1 à 2 Rs la botte. Ainsi Parmeshri
accepte-t-elle de travailler dans une maison et pas dans celle d'en face, alors
qu'elles abritent deux frères. On me dit qu'elle accepte là où la cour est recou
verte de briques et le travail plus rapide, et qu'elle refuse là où l'enclos plus
5. La quantité de travail varie selon la grandeur de la maison, le nombre de bovins, la fabrication ou
non de bousats. En 1987, les salaires allaient de 1,75 à 2,5 man de blé (70 à 100 kg). En 1992, ils
oscillaient entre 2 et 3 man et demi (80 à 140 kg) pour nettoyer une étable de 6 bovins adultes et
4 jeunes, sans confection de bousats, ce qui représentait 1 h 30 de travail ; mais la revendication
portait sur 4 man, parfois obtenus. Le tarif dépend aussi du nombre de galettes fournies, de 1 à 4.
6. La moisson est rétribuée soit en nombre de gerbes, soit « par contrat » à 2 man l'acre (en 1987), ce
que 6 personnes récoltent en une journée. La bouse et les femmes 63
spacieux est de terre battue, ce qui accroît la peine. En fait, elle accepte aussi là
où sa belle-mère s'était déjà engagée il y a trente-cinq ans, où les belles-filles
n'ont fait que prendre la suite, où son mari est ouvrier agricole permanent.
Lorsqu'elle ne peut venir, sa sœur (qui est aussi bru dans la même maison) la
remplace. Tous s'engagent avec ce même patron lors des diverses moissons.
Cette relation de service se trouve donc enserrée dans tout un ensemble de rela
tions de dépendance, traditionnelles et modernes.
Construction d'un bitpra
Disons tout de suite à quoi ressemble cet artefact et pourquoi il est imposs
ible de ne pas le voir. Les bitpra ont la forme de prismes triangulaires et sont
de taille variable : les plus grands du village atteignent et dépassent 3 m de
haut, sur une base rectangulaire de 15 à 19 m2. Quelques rares bitprä sur base
circulaire n'atteignent pas de telles dimensions. Un bitprä se construit n'im
porte où selon la taille projetée : dans la cour de la maison s'il y a de la place,
plus souvent à proximité, dans un espace ouvert du village où plusieurs se
dressent côte à côte. Il est généralement édifié en trois fois à mois
d'intervalle, c'est-à-dire en trois étages successifs en fonction de la quantité de
bousats disponible.
Le commencement des bitprä est toujours précisément daté de Divâlï. Fixé
à la nouvelle lune de kärtik (octobre-novembre), à l'équinoxe d'automne,
Divâlï marque la fin de la saison des pluies, durant laquelle on ne façonne pas
de gros bousats qui ne pourraient bien sûr pas sécher. Mais plus que Divâlï,
c'est en vérité le lendemain qui est la date importante, Govardhana.
Selon la tradition savante, Govardhana célèbre la victoire de Krsna sur
Indra, l'ancien dieu védique maître des pluies et de l'orage. Le Bhägavat
Puräna (livre X, chap. 24-27) raconte comment, ayant persuadé les pasteurs de
Vrndàvana d'adorer le mont Govardhana plutôt qu'Indra, Krsna dut protéger
bêtes et gens contre la colère du dieu et le déluge qu'elle provoqua. Il souleva
sur son doigt la montagne sous laquelle tous furent abrités durant sept jours.
Reconnaissant sa divinité, c'est à lui désormais que les pasteurs rendirent un
culte sous la forme de Govardhana7.
Ce jour-là, dans chaque maison du village, les femmes modèlent avec de la
bouse soit un tas chez les Jât, soit une figure anthropomorphe armée d'une fauc
ille, d'une épée, ou d'un pilon en bois chez les Camâr et les Cure. Sur ce
Govardhana aux formes et réalisations variées, sont déposés une lampe, un petit
pot contenant de l'eau ou du lait, et un peu des sucreries confectionnées à des
sein les jours précédents. Le soir, un culte lui est rendu principalement par les
hommes et les garçons8, les femmes demeurant un peu en retrait, au cours
7. Pour les différentes versions du mythe selon les périodes et les sectes, cf. Vaudeville 1980.
8. Cette information repose sur quelques récits et ne saurait être prise pour un fait fermement attesté.
Elle rejoint néanmoins la précision de Marriott (1955 : 200) : « all the agnates of each family
worship it jointly ». 64 MARIE-CLAUDE MAHIAS
duquel on demande protection pour le bétail. Le lendemain, de cette matière qui
a été honorée les femmes façonnent un nombre impair de bousats qui seront
placés à la base du nouveau bitord9.
Comme à Kishan Garhi et à Rampur, le glissement étymologique et sémant
ique de govardhana (go+vardhana « qui fait croître les vaches ») en gobardhan
(gobar+dhan « richesse de la bouse ») fait que la bouse elle-même devient
richesse, productrice de richesse, ce que les paysans ne manquent pas de rap
procher de leur expérience la plus concrète. Cependant, le rite à la fois entérine
le glissement et le retient d'aller à son terme ; en maintenant le lien avec le
Govardhana du mythe, il englobe les deux champs de signification. Désormais
une divinité protectrice des hommes et du bétail, qu'on la nomme Krsna ou
Gobardhan, est au fondement de la provision de bousats. En outre, le nombre
impair de bousats doit être interprété, en conformité avec l'idée générale en
Inde qu'illustrent parmi bien d'autres exemples les prestations monétaires
rituelles, comme promesse d'ouverture, de continuité et de croissance.
La construction d'un bitord est un gros travail qui exige l'association de
plusieurs femmes, généralement une mère et ses filles, les plus jeunes appre
nant et maîtrisant ainsi progressivement les difficultés que présente chaque
opération.
Tout d'abord, les bousats qui sèchent depuis plusieurs mois sont transportés
à l'endroit où le bitord doit être édifié. Ils sont soigneusement disposés en
tuiles, se recouvrant partiellement, de manière à former un mur rectangulaire de
30 à 40 cm de large, jusqu'à environ 1 m de haut ; puis l'espace intérieur est
comblé de bousats bien secs. Lorsque la hauteur voulue est atteinte, de grosses
boules de bouse fraîche pétrie avec de la paille et de l'eau sont étalées sur les
parois extérieures et fortement tassées dans les interstices avec les deux poings.
La consistance doit être correctement appréciée car si le mélange est trop sec, il
ne peut s'étendre ; s'il est trop mouillé, il ne peut se modeler en boules et coule.
Plus tard on continue à monter les parois, remplir de bousats, enduire la surface
externe. Pour la dernière phase, une femme expérimentée, grimpée sur une
échelle ou un cadre de lit en appui contre le bitord, élève d'abord les parois
antérieure et postérieure, presque perpendiculaires ; l'intervalle entre les deux
sera progressivement rempli en adossant les bousats contre ces parois, et de
manière à former un sommet arrondi et grossièrement triangulaire. La diffi
culté, qui n'est pas immédiatement maîtrisée, réside à mon sens dans l'inver
sion de la perception de l'espace. Tandis que les premières étapes consistent à
délimiter par ses murs externes un volume à remplir, la dernière procède en
revanche par un amoncellement qui peu à peu produit la forme extérieure.
Contre le mauvais œil (nazar), les angles du bitord en construction puis
le sommet lorsqu'il est en voie d'achèvement sont surmontés d'une vieille
chaussure ou d'un « poing » de bouse fichés au bout d'un bâton. Le mauvais
9. De brèves descriptions de ce rituel se trouvent dans Briggs 1920 : 119-120, Marriott 1955 : 199-
200, Lewis 1958 : 223-224, Vaudeville 1980 : 2-3. Seul Lewis signale la fabrication subséquente
de bousats. Au premier plan, des bousats en deuxième phase de séchage. Des femmes jat malaxent bóuse
et paille. Haryana, avril 1992.

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