Du Congo au Tchad. Observations et documents recueillis par M. Clerc en 1910. Extraits - article ; n°1 ; vol.2, pg 297-325

De
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1911 - Volume 2 - Numéro 1 - Pages 297-325
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1911
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S. Zaborowski
Du Congo au Tchad. Observations et documents recueillis par
M. Clerc en 1910. Extraits
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, VI° Série, tome 2, 1911. pp. 297-325.
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Zaborowski S. Du Congo au Tchad. Observations et documents recueillis par M. Clerc en 1910. Extraits. In: Bulletins et
Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, VI° Série, tome 2, 1911. pp. 297-325.
doi : 10.3406/bmsap.1911.8355
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1911_num_2_1_8355ZABOROWSKI. — DU CONGO AU TCHAD 297
DU CONGO AU TCHAD.
Observations et documents recueillis par IHa CLERC en 1910.
Extraits par M. Zaborowski.
J'ai eu en mains, il y a quelque temps, un assez volumineux manusc
rit envoyé en avril 1910, par M. Clerc, de Fort-Lamy, en plein cœur de
l'Afrique, où il était en expédition. Il m'a semblé qu'il y avait à y pren
dre bien des renseignements dignes d'être publiés. Son auteur, prévenu,
s'est empressé de le mettre à ma disposition. Il a fallu un certain délai
pour échanger une correspondance avec Fort-Lamy. Ses observations
n'en sont pas moins encore toutes fraîches. Car les choses ne changent"
pas si vite que de fugitives apparences et les impatiences des coloniaux
pourraient le faire croire.
Je noterai d'abord quelques impressions au cours du voyage en mer.
Dakar, construite sans goût, est une ville généralement sale. Son aspect
est même répugnant. Gris et agitation nègres. Les noirs pullulent et les
négrillons poursuivent les passants en tendant la main. C'est le grand
village soudanais (?) dont nous avons vu plus d'une fois à Paris des
modèles réduits.
Des blancs se plaisent au contact de ces existences un peu bestiales-
Mais elles ont sur eux une répercussion plutôt fâcheuse. Les Européens
de Dakar prennent des habitudes d'arrogance et de brutalité dans cette
tourbe esclave. Et cette absence de délicatesse s'accuse aussi jusque dans
les relations qu'ils ont entre eux. Je sais par ailleurs que cette ville s'est
très vite et beaucoup développée. Elle est déjà un centre d'affaires des
plus importants.
Ce qu'on sait de la côte qu'on longe d'assez près vers le sud, n'est pas
engageant. Rien ne s'y égaie, dit notre auteur, rien ne paraît y vivre.
C'est un ruban de sable jaune que garnissent des cocotiers et des lianes.
La nature est brûlante. C'est terrifiant. Konakry apparaît comme un .
véritable paradis. De fondation récente, ses boulevards, de 40 mètres de
large, sont magnifiques. Ses constructions sont assez élégantes au milieu
de bouquets d'arbres. On fait à proximité, des plantations de caféiers et
de cacaoyers.
L'entrée dans le fleuve du Congo est assez émouvante. On descend de
bateau à Matadi pour prendre le chemin de fer belge. Les maisons de
cette petite ville construite sur la pente d'un coteau, sont éparses. Les rues
sont des chemins rocailleux sans alignement. Il y a là un administrateur
français chargé du transit des voyageurs qui s'en vont par le chemin de.
fer belge à Brazzaville. Dans les auberges on paye 15 fr. par jour pour,
manger des conserves et coucher sur des grabats. Et il n'y a pas de place
pour tout le monde. Les provisions qu'on y peut faire, exclusivement de
conserves, se paient très cher. 298 19 octobre 1911
Pour aller à Brazzaville le voyage en chemin de fer dure deux jours.
11 y a deux classes : l'une pour les blancs, wagons fermés incomplète
ment avec deux rangées de fauteuils montés sur pivot mobile, entre le
squels sont fixées aux parois, des tables-planchettes qu'on peut abaissera
volonté. La seconde, pour les noirs, se compose de wagons découverts
comme certains de nos wagons de marchandises.
Le point terminus de la première étape est Tisville. Les voyageurs
doivent y passer la nuit. Le dîner très simple, le coucher sur une pail
lasse dans un hangar et le casse-croûte du lendemain matin, s'y paient
13 fr. par personne.
Le train s'arrête à Kinshassa d'où les bagages doivent être transportés
à un kilomètre de distance, au port de Léopoldville, pour la traversée
du fleuve. Toute marchandise arrivant par cette voie, à Brazzaville, paie
un droit de douane s'élevant à 10 0/0 du prix de facture.
Brazzaville n'est encore qu'un vaste poste. Les habitants, en dehors
des fonctionnaires et des soldats, y sont rares: Elle se compose d'un
camp de tirailleurs sénégalais, des bâtiments de l'administration, de la
poste, du trésor, de la douane, du palais du gouverneur, de quelques
factoreries, d'un cercle pour les officiers et les fonctionnaires et de deux
débits de boisson, en outre d'une école et d'ateliers d'apprentissage de
missionnaires. La vie y est très chère. On y mange presque pas de viande
fraîche. Et en somme la nourriture habituelle y est faite de produits im
portés d'Europe, ce qui semble toujours vraiment extraordinaire à ceux
qui pensent que dans ces vastes pays dont plusieurs d'une fertilité iné
puisable, on aurait dès l'abord trouvé une surabondance d'aliments telle
que leur conquête devait donner lieu à un trafic, non d'importation,
mais d'exportation.
On consomme toujours surtout des conserves qui atteignent des prix
exorbitants, grâce en partie au tarif du chemin de fer belge (jusqu'à 1 fr.
le kilog.)par où elles passent. M. Clerc a relevé quelques-uns de ces prix :
pour les boîtes ordinaires de légumes, petits pois, fiageollets, épinards,
il est de 1 fr. 50. C'est une majoration d'un tiers. Un pot de confiture
coûte 2 francs ; une boîte de saucisses 2 francs ; de lapin 2 fr. 50. Le
kilog. de sucre coûte 6 francs. Tout est à l'avenant. Une cuvette en fer
émaillé, objet d'un si bon marché ici, se vend là-bas 7 fr. 50, etc. Il est
indispensable d'apporter de France batterie de cuisine et mobilier. Car.il
est une foule d'objets usuels qu'on n'y trouve à aucun prix. Ces détails
commerciaux ne sont pas négligeables, même en dehors du point de vue
pratique. Car ils sont un élément capital de l'ethnographie des lieux.
Pendant la navigation sur le fleuve la nourriture est plus abondante
et plus agréable, plus facile. Car les indigènes des villages riverains
viennent offrir de leurs produits et des provisions, en particulier des
poulets.
Sur l'Oubangui, dont l'ampleur à l'embouchure égale presque celle du
Congo, nous avons des postes échelonnés qui se composent chacun de
quelques tirailleurs sénégalais commandés par un sergent français ou par — DU CONGO AU TCHAD - 299 ZABOROWSKI.
un capitaine lorsqu'il s'agit d'un centre ou d'un point de ralliement pour
plusieurs postes : leur sécurité est assez grande. Quoique les mœurs des
indigènes ont moins changé qu'on voudrait le croire, comme je le remar
quai à l'occasion d'une communication récente. Je passe sur les impress
ions de M. Clerc qui n'avait jamais vu les petites cases de 1 m. 50 de
haut où nichent par exemple les anthropophages de Ibenga. On n'a pas
idée, dit-il, de terriers, de chenils pareils où on ne s'introduit que par
un petit trou. Les hommes sont toujours à peu près nus. Les femmes ont
comme pagne une ceinture de brins de ficelle pendant comme ceux qui
servent de chasse-mouches sur le mufle de nos bœufs. Mais ce pagne
n'est souvent qu'une petite ceinture de la largeur de la main.
Les hommes fument, dans un morceau de bambou, une corne de buffle
ou une patte de chèvre ou d'antilope évidée. Les femmes. fument aussi
mais dans des pipes en fer blanc à long tuyau. Pourquoi cette différence
dans la façon de fumer ? Est-elle constante ? J'en doute.
Les indigènes viennent soumettre les différends importants qui s'élèvent
entre leurs villages, à nos chefs militaires chargés de l'inspection des
postes.
M. Clerc décrit les chefs de village qui se sont présentés devant le tr
ibunal militaire présidé par son lieutenant-colonel à Baniembès, comme
grands, biens musclés, généralement imberbes (les poils de barbe quand
il y en a sur les joues sont rares), l'air dur, de mine altière, une lance à
la main. L'un de ces chefs, âgé, portait une tunique écarlale à gros bou
tons jaunes ornés de la devise : « Et par ici et par là. » II était particu
lièrement pénétré de son importance.
Les femmes portent encore ces lourds colliers de cuivre rouge a rebord
saillant, dont il a été souvent question, malgré toute leur incommodité;
et aussi des tiges de laiton enroulées en spirale autour des jambes. •.
Tous ces gens sont toujours à la recherche de fer. Et les nègres venus
de Brazzaville et embarqués avec le personnel administratif et militaire,
leur en livrent au plus haut prix. M. Clerc a vu l'un d'eux vendre quatre
ou cinq morceaux de cercle de tonnelet pour un pata, une pièce de cinq
francs. Ces leur servent à la fabrication de pointes de piques
ou de sagaies.
Bangui est la résidence du lieutenant-gouverneur de la province de
Bangui-Chari-Tchad. Le Bangui européen, largement séparé du village
indigène, est formé d'un large boulevard le long de la rivière où sont éta
blies des factoreries hollandaises et portugaises. Le camp des tirailleurs
sénégalais et la maison du gouverneur la dominent.
Voici quelques-uns des prix qu'il faut y payer pour- ses provisions :
Sel, l,fp. tO le kilog.,; farine, 1 fr. 50; riz, 1 fr. 30;. sucre, 1 fr. 40;
saindoux, 3 fr. ; huile, 3 fr. 50; vinaigre, 2 fr. 06 ; vin, 2 fr. 25. Le petit
pain de deux sous qu'on ne peut y avoir que moyennant 0 fr. 50, donne
la mesure de la cherté de la vie. Nos petits rentiers ne pourraient pas y
vivre. Et il ne faudrait pas engager nos retraités a aller y passer leurs
derniers jours. Il n'y a pas de milieu, encore maintenant, entre la vie
soc. d'anthrop. 20 19 octobre 1911 300
sauvage du nègre et cette vie européenne si- onéreuse. Et il ne faut pas
croire que même en ces. régions si reculées, le nègre offre ses services
bénévolement. Un garçon noir se paie plus cher peut-être qu'un garçon
de même âge en France, ou a peu près le même prix.
A- peu de distance de Bangui, les eaux étant souvent basses et les ra
pides fréquents, on ne peut plus avancer qu'en pirogue ou baleinière à
l'aide des pagayeurs noirs. Ces pagayeurs ne savent manœuvrer qu'en
chantant ou hurlant des phrases sans suite ou des mots absurdes sur le
même ton. On Ta observé souvent en des endroits très éloignés. Et le
bruit de la voix ne suffit pas. Un négrillon frappe en cadence, de toutes
ses forces, le rebord du bateau avec un morceau de bois. -
Avec du sel, on obtient encore beaucoup des indigènes, car ils en sont
toujours privés, à peu près autant qu'autrefois. Ils livrent un poulet qu'ils
estiment 20 sous pour un morceau de sel gros comme un œuf, à peu de
distance au Nord de Bangui. Les factoreries ne le livrent d'ailleurs aux
Européens eux-mêmes qu'au prix de 2 fr. 25 le kilog.
Le passage des petits détachements de la très petite armée d'occupa
tion est pour ce motif accueilli avec de grandes démonstrations de joie,
peut-être aussi d'ailleurs parce qu'il procure un sentiment de sécurité à
ces ^populations jusque-là constamment exposées aux pillages et razzias.
Au nord de Bangui, dans la région du Fort de Possel, les indigènes, de
taille moyenne et qui se teignent la peau en rouge avec une couleur
extraite d'un arbre, portent encore à la lèvre supérieure percée à cet
effet, une rondelle en ivoire ou en bois. Le seul progrès consiste dans la
substitution partielle d'un morceau de boîte de conserve au bois et à
l'ivoire. Ils fournissent des porteurs, mais sur réquisition et non sans
"mauvaise humeur. Il n'y a pas d'autre moyen de transport de Fort de
Possel, jusqu'à Fort-Crampel sur le Gribingui etjusqu'au Chari même.
Il y a des chevaux pour les blancs. Mais il n'y en a pas toujours pour
tous. Et alors l'Administration les remplace par deux porteurs noirs, ce
qui est d'ailleurs insuffisant. Et à cette occasion l'auteur se plaint de la
parcimonie apportée dans le fonctionnement de certains services essent
iels, parcimonie qui fait un singulier contraste avec les habitudes di
spendieuses de l'Administration supérie :re et la vie « scandalenseovde
hauts fonctionnaires qui occupent souvent des palais «somptueux». Là
les « millions », ici la « monnaie de billon », suivant un dicton colporté
jusqu'au cœur de l'Afrique.
Un capitaine a droit à 16 porteurs s'il est monté, à 18 s'il est à pied ;
un sergent-major, à 12 ou 14, un sergent à 8 ou 10; On ne peut pas en
effet confier à un porteur plus de 25 à 30 kilos de bagages au maximum.
' Les porteurs sont relayés, tous les deux jours. Ils doivent accomplir
25 à 30 kilomètres chaque moyennant 1 fr. 10 par étape. A la fin de la
2e étape, ils ont à faire le même trajet ou la moitié pour rentrer chez eux.
Et ils n'ont souvent pour supporter cette fatigue qu'un morceau de manioc
dans l'estomac. Souvent leur salaire ne leur est pas donné en mains,- de
suite, mais simplement défalqué de l'impôt dû par leur village. II n'obéis- — DU CONGO AU TCHAD 301 ZABOROWSKL
sent donc que sous la menace et la contrainte à des réquisitions que les
postes opèrent dans un rayon élendu.
Ces réquisitions ont eu pour résultat de. dépeupler complètement la
ligne d'étapes de Fort-Possel à Fort-Crampel. Les gens les plus , valides
fuient pour s'abriter dans les endrois éloignés ou peu connus encore et
dont ils interdisent l'accès.
Au delà de Fort-Sibut, quelques changements se manifestent dans la
toilette des indigènes Ils ont entre les cuisses un morceau de chiffon
bien sale attaché devant et derrière à une ficelle en ceinture. Ils portent
des anneaux aux oreilles, une tige ou un anneau de métal aux narines,
des colliers de perles bleues autour du cou et de lourds bracelets de cuivre
ou d'étain. Les femmes chez lesquelles une pincée de feuillage ne remplit
qu'imparfaitement le rôle de la feuille de vigne, sont encore plus surchar
gées d'ornements en métal : fourreau formé d'une tige de laiton enroulée,
aux avant-bras et aux jambes; énormes anneaux de cuivre ou d'étain
aux chevilles ; jambières de fil en spirale, etc.
Ils livrent de l'ivoire aux agents des factoreries qui, leur procurant de la
poudre et des armes, sont accueillis dans les villages les plus reculés. Ces
agents se servent, comme matière d'échange, même de vieux papiers sans
aucune valeur, les indigènes en ayant besoin pour bourrer leurs fusils. Ils
s'enrichissent ainsi très vite.
M. Clerc a constaté une fois de plus que les coutumes anthropophagi-
ques demeurent vivaces, de l'Oubangui jusqu'à Fort-Crampel. D'après
les rapports qui lui ont été faits, les gens qui meurent de maladies
seraient bien enfouis à peu de profondeur, 40 centimètres, loin du village.
Mais ce n'est pas une règle absolue. Souvent les indigènes mangent non
seulement leurs parents tués à la guerre ou par accident, mais ceux qui
succombent à la maladie. Ils se cachent naturellement des Européens
qui n'ont pas l'occasion de les prendre sut le fait.
A Fort-Crampel un œuf n'est pas loin d'atteindre la moitié du prix d'un
poulet, car il vaut 20 centimes et le poulet 50 centimes. Cela paraît
bien étrange, mais nous révèle sans doute que les poules sont abandon
nées à peu près sans soin et pondent loin des cases. La récolte des œufs,
dans de telles conditions, est irrégulière et difficile. On comprend par ces
détails d'une imprévoyance sauvage, qu'au milieu d'une nature exubérante,
il puisse y avoir pénurie ou irrégularité dans l'alimentation.
Ces mauvaises conditions de vie se maintiennent en somme jusqu'à la
région où les influences orientales se font sentir et ont fait disparaître
toute trace d'anthropophagie.
Des plantations ont été faites à Fort-Crampel même. On y voit des
allées de citronniers, des bananiers, des champs de manioc et de patates.
Mais les panthères et les lions viennent encore y visiter les cases pendant
la nuit, s'attaquant toutefois rarement a l'homme. C'est surtout l'antilope
qui fournit de la viande au personel du poste. On obtient assez facilement
du millet des indigènes. A peu de distance de Fort-Crampel, au poste de
Finda, M. Clerc dit avoir, vu un un énorme chimpanzé, quise promenait 19 octobre 1911 302
non loin d'un campemant un bâton à la main: « II s'arrêtait de temps
à autre pour observer, dit-il, et faisait le guet tantôt du sommet d'une haute
termitière, tantôt du tronc d'un arbre. » Les singes de diverse espèces,
sont d'ailleurs extrêmement mombreux le long du Gribingui; et les hip
popotames pullulent dans la rivière On rencontre, près de ses rives, des
bandes de marabouts, de pintades, de canards, de sarcèles, d'ibis, de
pélicans: La chasse seule pourrait donc y fournir aux besoins d'une
population nombreuse. Mais cette abondance même d'animaux sauvages
prouve que ces territoires sont faiblement peuplés.
Il y a des signes au moins apparents d'un peuplement un peu plus
dense, à l'approche du Fort-Archambault. Tout un village s'étend autour
de ce poste. C'est un camp immense de cases établies sur le sable sous
un soleil de feu. Les femmes sont complètement nues et les hommes ne
portent qu'une petite peau de chevreau sur leurs fesses; mais ils ramè
nent en arrière leurs parties a l'aide d'une ficelle ou d'un ruban d'écorce.
Cette précaution répond au geste de la pudeur de ces sauvages lorsqu'ils
se trouvent en présence d'une personne qu'ils respectent.
A Fort-Lamy, toute cette population primitive disparaît ou à peu près
sous un mélange d'envahisseurs orientaux, y compris des Arabes. Et les
mœurs sont déjà transformées par le mahométisme. Peu distant du
Tchad, à la rencontre des routes du Nord et de l'Est, du Cameroun all
emand et du Congo français, Fort-Lamy est devenu un centre commercial.
La monnaie française y a encore assez peu cours. L'unité monétaire cou
rante que lui préfèrent les habitants est le thaler. Celui-ci vaut 3 francs
et se subdivise pour les échanges en 90 colliers de perles bleues en verre.
Chacun de ces colliers se compose de 15 perles ou grains. Leur usage,
familier aux indigènes,. facilite beaucoup les opérations commerciales. Les
denrées sont abondantes, et par conséquent bon marché. Et pour l'Eu
ropéen même la vie est facile.
Pour un ou deux litres de lait frais par jour, on paie un thaler par
mois : ce qui met le litre à un sou ; pour un poulet, de 3 à 5 colliers, soit
en moyenne 15 centimes; pour un pigeon, 5 colliers; pour un gigot,
4 ou 5 colliers ; pour 3 œufs un collier, pas 4 centimes ; une livre de
bœuf, 2 colliers; de poisson, 1 collier.
Pour les produits étrangers les prix sont évidemment bien différents.
L'administration militaire livre un kilo de sel pour 1 fr. 80; de poivre
pour 3 fr. 75; de vin pour 3 fr. 60; de café vert pour 2 fr. 80; d'huile 5 francs; de saindoux pour 3 fr. 80; de sucre pour 2 fr. 50; de
farine blanche pour 2 francs.
On obtient du blé du Kanem pour un thaler le tonnelet de 25 kilos. Les
Européens eux-mêmes s'en servent. Ils le font broyer à la manière des
primitifs, entre deux pierres, par une esclave. La farine ainsi obtenue,
mêlée avec le son, coûte 2 thalers, soit 25 centimes la livre.
Le Kanem est le territoire nord-oriental du Tchad. Il serait intéressant
de connaître depuis quand s'y fait la culture du blé. C'est un pays sans
doute bien arrosé et qui semble peuplé assez densément. CLERC — GRAMMAIRE SANGO 303
Mais les observations recueillies par M. Clerc s'arrêtent à Fort-Lamy,
où il était dans le courant de cette année même.
En cours de route et par les nègres a son service, il a pu récolter d'im
portants vocabulaires. Tout n'est peut-être pas complètement inédit dans
ces Cependant il y a une utilité à publier intégralement le
travail de M. Clerc i.
La langue la plus répandue dans la région de l'Oubangui, et appelée
pour cela «langue de rivière » ou « commerciale»,! est le Sango. Il est
parlé depuis Bétou, 3« degré de latitude au sud de Bangui, jusqu'à Fort-
Crampel, au nord, sur le Gribingui.
GRAMMAIRE SANGO.
Par M. Clerc.
Noms. — J'ai remarqué que les noms propres désignant les individus
ne sont souvent que des noms communs d'animaux ou d'objets. Ainsi,
vous avez des hommes du nom de :
Yongoro (grand, long)
Kangâ (antilope)
N'go (pirogue)
Niama des femmes : (bête, viande) kété (petite bête)
Niama kouta (bête grande ou grosse)
Yanga (bouche)
Bimba (hippopotame)
Genre. — II n'en existe pas. Pour l'exprimer, il suffit de faire suivre le
nom du mot « Coli » qui signifie mâle ou homme et « Ouali » qui veut
dire femelle ou femme. Ainsi,' si vous voulez spécifier le genre de
« Kondo » (poulet) vous direz :
Kondo coli (coq) ouali (poule)
Les objets inanimés sont neutres.
— Il s'exprime par les mots Pluriel: « Min'gui » beaucoup
« Kété » • et peu, petit.
Ex.-: homme coli
coli min'gui hommes
ou coli kété
l Depuis que ce travail est fait- et depuis sa communication,1 un vocabulaire
français-sango et sango-français a été publié par le P. J. Calloch. 19 OCTOBRE 1911 304
Si l'on veut préciser le nombre on dira :
2 hommes coli issé (hommes deux)
3 femmes ouali ota (femmes trois)
autre exemple : des bœufs forts : Bagra koué gangou, c'est-à-dire bœufs
tous forts.
Le mot « plus » n'a pas de correspondant daas la langue « Sango » ;
on le remplace par « Tanga na » (pareil avec) et la négation « Pépé ».
Ex. : « mo yéké pépé kobéla min'gui tanga na m'bi », ce qui littér
alement veut dire : « Toi être pas malade beaucoup, pareil avec moi ».
(Je suis plus malade que toi).
Le comparatif d'égalité se traduit par « Tanga na » (pareil avec) ou
(même chose) : Exemple : « Licongo so, yéké kouta tanga na so »,
Sagaie-ci, être grande pareille avec çà; (cette sagaie est aussi grande que
celle-là).
Adjectifs. — En Sango, il n'existe qu'un adjectif démonstratif que l'on
place toujours après le nom : « So » et « lou so » quand il est employé"
seul :
Ex. : Cet homme Goli so
Lequel, celui-ci, celui-là Lou so (en désignant)
Possessifs. — m'bi mon ti (pour moi)
ton ti mo toi)
son ti lo (pour lui)
à eux ti ro eux)
On dira donc : mon verre (coi oo ti m'bi) verre DOUl
ton assiette (sembié ti mo) assiette pour toi.
Pour exprimer une quantité innombrable, répéter trois fois le mot-
ce min'gui » (beaucoup). — Dire, par conséquent : min'gui, min'gui,
min'gui.
Fractions. -• Le partage en parts s'exprime toujours par le mot « Fa »
(couper). — Ex. : Partager en deux Fa issé.
' toi couper deux, ou : Mo fa issé
c'est-à-dire : la moitié.
Pronoms. — je m'bi Ex. : Tu es malade : Moyéké kobela.
tu mo Ta femme (femme, celle-là pour
il lo toi) : ouali so ti mo. '.
eux ro Toutes ces caisses sont à moi :
celui-ci caisses, celles-là, toutes pour
celui-là Lou so moi : Sandoukou so koué ti
ceux-ci m'bi.
Qui est-ce? So nié?
Que veux-tu? mo nié? Nié (ou)
Goub* soi li z0 A qui ce bouclier? S
f (Boucher-ci pour gens ouaJ ou?) ,
— GRAMMAIRE SANGO 305 CLERC.
Adverbes. — «Où» se traduit par «oua» (ou) nand'oua. — Ex. : Où
a Tr j ,xi Kondro ti mo yéké oua. est ton village? : Kondoro (ou)
j
Où Verbes. est le — chef? Les verbes Mokondji conservent oua? toujours (ou) Mokondji la forme nand'oua? de l'infinitif; la con
jugaison se fait en mettant les pronoms personnels devant le verbe.
Ex. : mi fa (je coupe),
mo fa (tu coupes),
lo fa (il coupe),
fa (nous coupons, vous coupez).
Ces hommes coupent l'herbe : Goli koué fa péréré (ou encore) Zo koué
fa péréré : Littéralement : « gens » ou peuple « tous couper herbe ».
Imparfait. — Le mot a guéréré » (autrefois) exprime l'imparfait et le
conditionnel; on le place devant le verbe.
Ex. „ : J'étais T,,. . a , ce village ... ( Guéréré „ . m'bi . yéké J.L , na kondroso. .„
( autrefois moi être dans village ci. -
Futur. — 11 se traduit par « Fade » (bientôt-
Ex. : Suis-je bientôt à ce village? Fade m'bi yéké na kondro so?
Remarque. — Le mot ce Fade» a aussi le sens de « vite».
Ex. : Mo goué fade na kondro so. Va vite à ce village.
Toi aller vite dans village là.
Impératif. — Pour former l'impératif, il suffit de faire précéder le
verbe du pronom personnel (ou de) «koué» (tous) pour le pluriel.
Ex. : mo yéké sois
mo yéké attends
yéké soyons
koué yéké soyez
Le verbe avoir n'existe pas, ou plutôt il a la même forme que le verbe
être :
yéké être
a yéké avoir
souvent pour le distinguer on le fait suivre du mot « na » (avec),
yéké na m'bi
Ex.: Jj'ai , A, ( être avec moi
tu . as \ ( yéké JA. na mo
| être avec toi
il a i yékénal°
| être avec lui
ils ont yéké na ro
Négation. — Elle se traduit par « Pépé »
Ex. : bon n'zoni
pas bon pépé
non pépé.
loin yongoro

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