Du corps au cadavre pendant la Grande Peste de Marseille (1720-1722) : des données ostéo-archéologiques et historiques aux représentations sociales d'une épidémie - article ; n°1 ; vol.10, pg 99-120

De
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1998 - Volume 10 - Numéro 1 - Pages 99-120
Résumé. — Ce travail intègre diverses approches anthropologiques, historiques et iconographiques dans le cadre d'une recherche sur un même objet d'étude : le corps épidémique, qu'il soit malade ou mort, de peste. Notre approche est celle d'anthropologues travaillant dans une dimension biologique et historique, conjuguée avec celle d'anthropologues spécialistes de l'image et des représentations. Notre analyse porte sur des documents archéologiques, ostéologiques et historiques, comme sur les représentations iconographiques, l'ensemble de ces documents étant porteurs en eux-mêmes de représentations sociales sur la maladie et la mort. La pluralité de ces approches anthropologiques conduit à une reconstruction et à une connaissance du réel épidémique, celui de la peste au XVIIIe siècle à Marseille.
From body to corpse during the great plague of Marseilles : from osteoarchaeological and historical data to social representations Summary. — This research underlines the interest of a collaborative research between the différents field of anthropology. From the osteoarchaeological data, representing the biological part of anthropology, it has been possible, through the historical data and the artistic documents representing the ill or dead body, to reach the social representations of the plague epidemics.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
Lecture(s) : 44
Nombre de pages : 23
Voir plus Voir moins

Michel Signoli
Dominique Chevé
Gilles Boetsch
Olivier Dutour
Du corps au cadavre pendant la Grande Peste de Marseille
(1720-1722) : des données ostéo-archéologiques et historiques
aux représentations sociales d'une épidémie
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 10 fascicule 1-2, 1998. pp.
99-120.
Résumé
Résumé. — Ce travail intègre diverses approches anthropologiques, historiques et iconographiques dans le cadre d'une
recherche sur un même objet d'étude : le corps épidémique, qu'il soit malade ou mort, de peste. Notre approche est celle
d'anthropologues travaillant dans une dimension biologique et historique, conjuguée avec celle d'anthropologues spécialistes de
l'image et des représentations. Notre analyse porte sur des documents archéologiques, ostéologiques et historiques, comme sur
les représentations iconographiques, l'ensemble de ces étant porteurs en eux-mêmes de représentations sociales sur
la maladie et la mort. La pluralité de ces approches anthropologiques conduit à une reconstruction et à une connaissance du réel
épidémique, celui de la peste au XVIIIe siècle à Marseille.
Abstract
From body to corpse during the great plague of Marseilles : from osteoarchaeological and historical data to social representations
Summary. — This research underlines the interest of a collaborative research between the différents field of anthropology. From
the osteoarchaeological data, representing the biological part of anthropology, it has been possible, through the historical data
and the artistic documents the ill or dead body, to reach the social representations of the plague epidemics.
Citer ce document / Cite this document :
Signoli Michel, Chevé Dominique, Boetsch Gilles, Dutour Olivier. Du corps au cadavre pendant la Grande Peste de Marseille
(1720-1722) : des données ostéo-archéologiques et historiques aux représentations sociales d'une épidémie. In: Bulletins et
Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 10 fascicule 1-2, 1998. pp. 99-120.
doi : 10.3406/bmsap.1998.2505
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1998_num_10_1_2505Bull, et Mém. de la Société d'Anthropologie de Paris, n.s., t. 10, 1998, 1-2, p. 99-120.
DU CORPS AU CADAVRE PENDANT LA GRANDE
PESTE DE MARSEILLE (1720-1722) :
DES DONNÉES OSTÉO-ARCHÉOLOGIQUES ET
HISTORIQUES AUX REPRÉSENTATIONS
SOCIALES D'UNE ÉPIDÉMIE
Michel Signoli, Dominique Chevé, Gilles Boëtsch, Olivier Dutour l
Résumé. — Ce travail intègre diverses approches anthropologiques, historiques et icono
graphiques dans le cadre d'une recherche sur un même objet d'étude : le corps épidémique, qu'il
soit malade ou mort, de peste. Notre approche est celle d'anthropologues travaillant dans une
dimension biologique et historique, conjuguée avec celle spécialistes de l'image
et des représentations. Notre analyse porte sur des documents archéologiques, ostéologiques et
historiques, comme sur les représentations iconographiques, l'ensemble de ces documents étant
porteurs en eux-mêmes de sociales sur la maladie et la mort. La pluralité de ces
approches anthropologiques conduit à une reconstruction et à une connaissance du réel épidémique,
celui de la peste au XVIIIe siècle à Marseille.
Mots-clés : représentations, peste, corps, cadavre, anthropologie, Marseille.
FROM BODY TO CORPSE DURING THE GREAT PLAGUE OF MARSEILLES :
FROM OSTEOARCHAEOLOGICAL AND HISTORICAL DATA TO SOCIAL REPRESENTATIONS
Summary. — This research underlines the interest of a collaborative research between the
différents field of anthropology. From the osteoarchaeological data, representing the biological part
of anthropology, it has been possible, through the historical data and the artistic documents
representing the ill or dead body, to reach the social representations of the plague epidemics.
Key words : representations, plague, body, corpse, anthropology, Marseilles.
1 . UMR 6578, Adaptabilitě humaine : biologie et culture CNRS-Université de la Méditerranée, Faculté de
Médecine, Secteur Centre, 27, Bd Jean Moulin, 13385 Marseille Cedex 5. 100 MICHEL SIGNOLI, DOMINIQUE CHEVÉ, GILLES BOËTSCH, OLIVIER DUTOUR
INTRODUCTION
II y a près de trois siècles, Marseille connut la Grande Peste, entre 1720 et 1722.
Celle-ci est toujours représentée aujourd'hui par un certain nombre de témoins
architecturaux ou muséographiques. La découverte et la fouille récentes d'un charnier
datant de cette épidémie a permis d'aborder de nouvelles représentations relatives à
l'apparence de la mort et à celle de la maladie, notamment à la notion de contagion. Cette
fouille nous a livré un échantillon paléo-démographique formant les corps objets de notre
étude. Ces corps sont ceux des victimes d'une maladie foudroyante qui les a très rapidement
fait passer à un statut de cadavres ; ils sont, dans le même temps, fixés par les artistes dans
leurs œuvres et resteront les sujets privilégiés de représentations artistiques ultérieures.
LES REPRÉSENTATIONS PERSISTANTES
DE L'ÉPIDÉMIE DE 1720
L'image de cette épidémie est celle d'un événement tragique d'une ampleur
exceptionnelle. Son souvenir semble présent et toujours représenté dans la mémoire
collective de la population marseillaise. Il pourrait d'ailleurs constituer un phénomène
identitaire, ciment culturel unissant ceux qui partagent la réminiscence de ce fléau ; ce
souvenir a d'ailleurs effacé celui d'autres épidémies et domine d'autres catastrophes ou
fléaux qui ont frappé la cité (mise à sac de la ville par les aragonais au XVe siècle, épidémies
de peste du XVIe et du XVIIe siècle, épidémie de choléra au XIXe siècle). Il est également
intéressant de noter que, au palmarès des représentations iconographiques des événements
majeurs de l'histoire marseillaise (avant le XXe siècle), l'épidémie de 1720-1722 arrive
très largement en tête (Pluyette, 1921). À l'intérieur de ce corpus iconographique sur la
Grande Peste, une représentation emblématique d'un événement et d'un personnage se
détache par le nombre des œuvres qui la constituent : celle de l'inhumation des cadavres
pestiférés de l'esplanade de la Tourette par le Chevalier Roze, figurant l'exemplarité de
l'intervention de l'Etat, élément nouveau et décisif en 1720 (Hildesheimer, 1993).
Ce charnier des fortins de la Tourette, un des plus grands charniers de la ville, où ont
été enterrés en septembre 1720 de un à trois milles victimes (Pichatty de Croissainte,
1721), est l'objet de plusieurs mises en scène picturales célèbres :
— Serre M. : Scène de la peste de 1720 à la Tourette, Musée Atger, Montpellier
— De Troy J. F. : Le Chevalier Roze devant la 1725, Musée des Beaux- Arts,
Marseille
— Thomassin: La peste dans la ville de Marseille en 1720, épisode de la Tourette
gravée d'après DeTroy, 1727 (Figure 1), Musée de la Marine, Marseille (d'autres gravures
notamment celle de Flameng L., celle de Sotaine, celle de Yon... reprendront cette œuvre
au XLXe siècle). GRANDE PESTE DE MARSEILLE : DONNÉES OSTÉO- ARCHÉOLOGIQUES ET REPRÉSENTATIONS SOCIALES 101 LA
Figure 1. — Gravure de Thomassin, d'après de Troy, 1727 ; La peste dans la ville de Marseille
en 1720 (épisode de la Tourette), Musée de la Marine, Marseille
— Anonyme (Dandré-Bardon ?) : Le Chevalier Roze devant la Tourette, esquisse du
Musée des Beaux-Arts, Rouen.
— Paulin Guérin: Le Chevalier Roze faisant inhumer les pestiférés, 1826, Musée
Beaux- Arts, Marseille.
— Duffaud J. B. : Le Chevalier Roze à la montée desAccoules, 191 1, Musée du Vieux
Marseille.
La pluralité et la permanence de ces représentations du XVIIIe au XXe siècle attestent
l'importance de l'événement dans la mémoire et l'imaginaire collectif des Marseillais
(Mollaret et Brossollet, 1965). Ces toiles participent à l'édification de héros, civil pour le
chevalier Roze et religieux pour Mgr de Belsunce, en mettant en relief le dévouement et le
courage efficaces des personnages. Elles exemplifient la tentative des pouvoirs politique
et religieux pour rétablir l'ordre et la salubrité publique.
Cette mémoire est également entretenue par plusieurs autres types de représentations.
Les monuments les plus évidents sont au nombre de deux. L'un est la statue de Mgrde
Belsunce, une des figures emblématiques de cette épidémie. Actuellement placée devant
la cathédrale, elle est située sous le regard obligé de tous les automobilistes qui traversent
la ville, en direction de l'autoroute du littoral. Cette statue, déplacée à plusieurs reprises,
réalisée en 1 853 par le sculpteur Ramus, se trouve actuellement à proximité du bastion de 102 MICHEL SIGNOLI, DOMINIQUE CHEVÉ, GILLES BOËTSCH, OLIVIER DUTOUR
Figure 2. — Colonne de la peste.
la Tourette qui fut utilisé comme
charnier par N. Roze. Le deuxième
monument est celui de la Colonne de
la peste, anciennement pièce centrale
de la Fontaine de la Peste, située au
début du XIXe siècle rue Paradis, puis
transportée place Saint-Ferréol, en
1839 et aujourd'hui simple colonne
localisée dans le jardin de la
Bibliothèque (Figure 2). Celle-ci fut
inaugurée en l'an X de la République,
en l'honneur des citoyens qui se
dévouèrent en 1720 auprès des
pestiférés: «À l'éternelle mémoire
des hommes courageux dont les noms
suivent: Longeron, commandant de
Marseille; De Pilles, gouverneur
viguier; de Belsunce, évêque; Estelle, premier échevin; Moustier, Audimar, Dieudé,
échevins ; Roze, commissaire général pour le quartier de Rive-Neuve ; Milley, jésuite,
commissaire de la rue de l'Escale, principal foyer de la contagion ; Serres, peintre célèbre,
élève de Puget; Roze Vaine et Rolland, intendants de santé; Chicoyneau, Verny,
Peyssonnel, Montagnier, Bertrand, Michel etDeidier, médecins ils se dévouèrent pour le
salut des marseillais dans l'horrible peste de 1720». Ce type de monument s'inscrit dans
l'édification commemorative d'épidémies de peste européennes afin de rendre grâce à
Dieu pour l'arrêt du fléau (Ruffié et Sournia, 1984).
D'autres monuments et sculptures commémorent cet événement tragique : les statues
de N. Roze, Mgr de Belsunce et de l'intendant de Provence Cardin-Ledret exposées sur les
façades de la Préfecture des Bouches-du-Rhône ; le buste de J. Daviel à l'Hôtel-Dieu de
Marseille. Enfin, l'architecture urbaine toute récente fait figurer sur les murs d'une station
du métro marseillais (celle de la Timone) les portraits du docteur Peyssonnel et du chirurgien
Daviel.
L'évocation de l'épidémie est présente de façon moins apparente dans la toponymie
de la ville ; de nombreuses artères portent le nom de ces personnages marquants : cours
Belsunce, rues Estelle, Moustier, Dieudé, Chevalier Roze, place et pavillon Daviel . . .
Plus vivante est la célébration annuelle du « Vœu de la peste » prononcé le 28 mai
1722 par les échevins de la ville, après la consécration de celle-ci par MBrde Belsunce au LA GRANDE PESTE DE MARSEILLE : DONNÉES OSTÉO-ARCHÉOLOGIQUES ET REPRÉSENTATIONS SOCIALES 103
Illustration non autorisée à la diffusion
Figure 3. — Toile de M. Serre, 1721 : Vue de l'Hôtel de Ville de Marseille pendant
la peste de 1720 (détail), Musée des Beaux- Arts, Marseille.
Sacré Cœur de Jésus. Cette promesse d'assister à perpétuité à la célébration de la messe
du Sacré-Cœur est, de nos jours, toujours respectée par le Maire de Marseille et les
représentants des collectivités territoriales. Ils participent tous les 28 mai à une messe
pour la protection de la ville contre la peste, célébrée en l'église du Sacré-Cœur du Prado,
et lors de laquelle un cierge est annuellement offert par la Chambre de commerce. Ce vœu
des échevins est représentée sur deux vitraux de cette église réalisés par H. Pinta.
Michel Serre, le peintre témoin et acteur de l'épidémie marseillaise de 1720 réalisa
trois œuvres fameuses (Homet, 1987) :
— Vue du Cours pendant la peste de 1720, Musée des Beaux- Arts, Marseille,
— Vue de l'Hôtel de ville pendant la peste, des Arts, Marseille (Figure 3),
— Scène de la peste de 1720 à la Tourette, Musée Atger, Montpellier.
Ces toiles témoignent, en dehors de leurs qualités esthétiques, d'un souci réaliste.
L'abondance des cadavres, le ramassage des corps par les galériens, le remplissage des
tombereaux dans la confusion, l'association des images de morts et de vivants, offrent la
représentation de la mort en action, omniprésente, qui contraste avec ces lieux d'ordinaire
parmi les plus vivants du port commerçant ouvert sur la Méditerranée. L'effet d'épidémie
de masse, avec amoncellement des cadavres, se retrouve dans les trois œuvres du peintre
et révèle l'ampleur du processus qui a emporté, entre 1720 et 1722, 40000 à 50000
victimes, soit la moitié environ de la population marseillaise. Si ces toiles sont
d'incontestables témoignages vécus de la peste à Marseille, elles n'ont pas seulement 104 MICHEL SIGNOLI, DOMINIQUE CHEVÉ, GILLES BOËTSCH, OLIVIER DUTOUR
valeur historique et illustratrice de l'événement (Pluyette, 1921 ; Bertrand, 1992). Le
réalisme ici participe d'une rhétorique de l'image qui interprète et symbolise les faits. À
cet égard, la construction des toiles, les couleurs et l'occupation de l'espace par les scènes
sont, entre autres éléments, significatifs. Ainsi, le délitement et la dégradation progressifs
sont rendus par les formes et les couleurs des corps, les forçats enlevant les cadavres
amoncelés, couverts de linceuls dont on ne sait plus par endroit (le peintre jouant du trait
et de la transparence) s'il s'agit de chairs putrides ou de tissus pestilentiels. La célérité de
la maladie, son galop terrible, sont rendus par les corps foudroyés en pleine action ou en
pleine fuite. D'autre part, la récurrence de certains motifs dans les tableaux de peste est
pertinente. Ainsi, depuis Raphaël {Peste en Phrygie) le geste de se « boucher le nez »,
symbolise la puanteur et la pestilence, mais aussi l'insoutenable situation épidémique. À
la réalité de la mortifère qui accompagne la peste, s'associent les représentations
imaginaires et symboliques des liens entre peste et enfer, peste et dissolution de l'humanité.
Ainsi, si le pestiféré est celui que l'on ne peut plus «sentir», c'est qu'il faut s'en séparer
au plus vite, le recouvrir de chaux, désinfecter par les aromates et les parfums, puis plus
tard se prémunir par l'hygiénisme (Corbin, 1982). Par ailleurs, la fétidité est signe du
fléau et toutes les définitions de la peste ont un contenu olfactif caractérisé comme
repoussant et immonde, ayant partie liée avec l'Enfer (Le Guerer, 1984).Ou encore cette
scène, constamment reprise dans les représentations de la peste depuis le XVIIe siècle, de
l'enfant (souvent nourrisson) encore vivant et rose cherchant, en s'y accrochant, le sein
de sa mère foudroyée et déjà glacée. Les contrastes du coloris sont ici révélateurs : du rosé
au blanc cadavérique jusqu'au vert, voire au bronze noir, ils incarnent la dégradation
irréversible et l'inéluctable travail noir de la mort saisissant le vivant (Lichtenstein, 1989).
Mises en scènes et en signes de l'horrible et du macabre mais aussi du fléau et de ses
effets dévastateurs tant sur les individus de toutes conditions que sur le corps social, ces
œuvres traduisent le désordre et l'anomie contemporains de toute épidémie de peste par
l'éclatement et la dispersion agitée des différents acteurs sociaux et de la population
accablée et affolée qu'elles donnent à voir. Le décor des toiles est tout autant significatif:
le Cours notamment, symbole de l'urbanité moderne de Marseille, est transformé en un
charnier infect et barbare (Bertrand, 1992) ; de même l'Hôtel de Ville, bâtiment certes
dressé et imposant, est impuissant à rétablir l'ordre et à sauver le peuple de la cité écrasé
au bas de la toile par le fléau (Figure 3). L'immense désarroi provoqué par la peste et ses
effets sociaux fait jaillir les corps dans toute leur nudité et leur vulnérabilité, la maladie
est désordre, l'épidémie est excès et les regards hallucinés, épouvantés se tournent vers le
Ciel, ultime recours. Cette sollicitation du pouvoir divin atteste la permanence des
croyances religieuses et des peurs archaïques au sein d'une population durement éprouvée.
À cet égard, le tableau de J. В . de Troy, gravé par Thomassin (Figure 1 ) est particulièrement
évocateur. Il conjugue au sol, c'est-à-dire au plan contemporain, des représentations
anatomiques (de cadavres ou de vivants) d'un réalisme codé par les postures et les torsions
des corps souffrants (Clark, 1956 ; Chastel, 1966) et, au ciel, c'est-à-dire au plan intemporel,
la présence d'anges aux corps spirituels dans des nues orageuses, évocatrices de l'ire
divine. LA GRANDE PESTE DE MARSEILLE : DONNÉES OSTÉO-ARCHÉOLOGIQUES ET REPRESENTATIONS SOCIALES 105
La présence religieuse est également figurée par les représentations de l'action
courageuse de Mgr de Belsunce dans certains tableaux, véritables allégories de la nécessité
d'intercesseurs puissants capables d'obtenir l'apaisement de la colère de Dieu.
Ces toiles mêlent et font se succéder, du début du XVIIIe siècle au XXe siècle (toile de
Ferrara: La Peste à Marseille en 1720, peint en 1960, collection Herbinet, Paris) les
représentations complexes et parfois contradictoires du fléau comme autant de fenêtres
ouvertes sur la réalité historique certes, mais aussi sur les esprits, les angoisses, les
constructions mentales, imaginaires des populations et leur évolution.
DONNÉES OSTÉO-ARCHÉOLOGIQUES
II est surprenant de constater qu'un événement à l'origine d'aussi nombreuses et
spectaculaires représentations artistiques et aussi persistant dans la mémoire collective des
Marseillais, ne soit pas plus présent au travers des documents archéologiques, notamment
de fouilles anthropologiques de charniers de pestiférés. Nous savons, par les sources
historiques, que de nombreuses fosses furent ouvertes à travers toute la ville pour inhumer
les milliers de victimes de l'épidémie (Carrière et al, 1968). Les travaux d'aménagement
de la ville depuis la seconde moitié du XLXe siècle ont régulièrement mis au jour des charniers
d'épidémie. Ceux-ci n'ont jamais été jugés dignes d'intérêt archéologique ou anthropologique
et les restes humains ont été, selon les cas, ré-inhumés ou mis à la décharge publique.
Pourtant, ces documents archéologiques permettent eux aussi d'appréhender des
représentations et des comportements sociaux du XVIIIe siècle. Les archives biologiques
que sont les squelettes constituent une source de données essentielle dans le domaine de
l'anthropologie historique et permettent, comme nous l'avons montré, de compléter des
sources historiques lacunaires (Dutour et al, 1994 ; Signoli et al, 1996 ; Léonetti et al,
1997 ; Signoli et al, 1998 ; Signoli, 1998).
C'est pour lutter contre cette destruction régulière d'archives que nous avons fait, en
1994, la proposition au Service Régional de l'Archéologie d'assurer l'étude
anthropologique de terrain, selon les méthodes qui furent développées par l'équipe de H.
Duday (Duday et al, 1990) et de laboratoire d'un charnier de la Grande Peste de 1720-
1722. Ce charnier se trouvait dans les anciens jardins du Couvent de l'Observance, situés
en contrebas de la Vieille-Charité (édifice ayant servi d'hôpital pendant l'épidémie), à
l'angle formé par la rue J. F. Leca et la rue de l'Observance (Signoli et al, 1998 ; Signoli,
1998). Ce couvent, appartenant au frères mineurs de «l'Etroite Observance» ou
« Observantins », fut utilisé comme entrepôt et hôpital de quarantaine lors de l'épidémie
de 1720-1722, et fut ensuite vendu comme « bien national » durant la Révolution (Bouyala
d'Arnaud, 1959).
L'imagerie archéologique que nous avons pu collecter lors des différentes étapes de la
fouille est caractéristique des charniers de peste(2). Elle montre une accumulation d'un
grand nombre de victimes inhumées par petits groupes (chargement de tombereaux) et 106 MICHEL SIGNOLI, DOMINIQUE CHEVÉ, GILLES BOETSCH, OLIVIER DUTOUR
1 I
r — -.
L
Figure 4. — Plan général de la fosse de l'Observance et représentation schématique de la position
des inhumations (relevé et dessin AFAN). La fosse est inégalement remplie : trois zones de densité
différentes apparaissent : une zone Est, à forte densité, avec empilement des corps ; une zone centrale,
de plus faible densité, avec individualisation des inhumations ; une zone ouest, à densité presque
nulle. Cette inégalité entre le «contenant» (et le «contenu») conduit à l'hypothèse de rythmes
différents dans le nombre des décès, traduisant vraisemblablement trois phases successives (Signoli,
1998) : acmé épidémique avec un grand nombre de décès simultanés (les cadavres sont amassés
dans la partie est de la fosse), décès plus espacés dans le temps (disposition quasi individuelle dans
la partie centrale), plus de (fermeture de la fosse qui reste vide dans sa partie ouest).
dont les corps furent systématiquement recouverts par de la chaux (Figure 4). Ces
documents archéologiques nous ont permis d'accéder, dans deux exemples précis, aux
représentations de la mort et de ses apparences comme aux représentations de la maladie
et de ses causes dans la société du XVIIIe siècle.
2 Le décès par peste des individus inhumés dans ce charnier ne fait aucun doute, puisque une étude mettant en
application des techniques de réaction de polymérisation en chaîne (PCR) à la mise en évidence de séquences
d'ADN ancien (aDNA) du bacille de la peste a été conduite avec succès (Drancourt et al , 1998) LA GRANDE PESTE DE MARSEILLE : DONNÉES OSTÉO- ARCHÉOLOGIQUES ET REPRÉSENTATIONS SOCIALES 107
LES REPRÉSENTATIONS DE LA MORT ET DE SES
APPARENCES
Dans les documents iconographiques du XVIIIe siècle relatifs à la peste, on perçoit
nettement la ténuité de la frontière entre le mort et le vivant, entre le corps et le cadavre.
Différentes teintes en dégradé font une transition entre le rose de la carnation du corps
vivant et le vert plus ou moins foncé du mort, couleur conventionnelle du cadavre dans
les représentations du XVIIIe siècle, qu'il s'agisse de tableaux ou de reconstitution en
cire, comme celle des Scènes de la pestilence de Gaetano Giulo Zumbo exposées au
Museo délia Specola à Florence. L'ambiguïté des états intermédiaires entre la vie et la
mort est traduite par de subtiles transitions entre le rose et le vert, telles celles présentées
dans les trois tableaux contemporains peints par M. Serre ou dans la toile de J.B. Duffaud :
Le chevalier Roze à la montée des Accoules, datée de 1911 (Musée du Vieux Marseille,
Figure 5). Les différentes étapes entre le corps sain (nourrisson au teint rose, allongé sur
sa mère) et le cadavre en décomposition (mère morte, presque informe) sont ici réunies
par une densification de l'image d'autant plus percutante que l'artiste figure des étapes
intermédiaires entre la vie affirmée et la mort assurée (une femme foudroyée, à l'agonie,
dont la carnation claire traduit encore l'appartenance aux vivants; un enfant dont le
traitement pictural verdâtre atteste la mort, mais dont, dans le même temps, la limpidité
du regard, le voile glaireux de Winslow n'étant pas encore présent, reflète la mort récente).
Cette œuvre traduit bien l'insoutenable incertitude de la mort en temps de peste. Certains
corps de pestiférés ne sont peut-être morts qu'en apparence.
Par l'anthropologie de terrain nous avons eu accès à cette difficulté que les médecins
de l'époque ont rencontrée pour diagnostiquer avec certitude la réalité de la mort. Celle-
ci renvoie aux représentations sociales et médicales du XVIIIe siècle. En effet, deux
inhumations voisines (S 155 et S 158) présentaient au niveau des phalanges du pied (premier
rayon) des épingles à tête en bronze, découvertes en place lors de la fouille planimétrique
de la partie centrale de ce charnier (Dutour et al., 1994).
La topographie de ces épingles se rapporte nécessairement à leur implantation sur le
cadavre : il ne s'agit pas, en effet, d'une attache de linceul, déplacée ou in situ., ni d'une
localisation fortuite. Dans un cas (S 155), la position de l'aiguille laisse supposer une
introduction de l'épingle sous l'ongle du gros orteil gauche (Figure 6). Dans l'autre (S
158), l'introduction de l'épingle a dû se faire en dehors du tendon de l'extenseur du gros
orteil droit, à proximité de la phalange. Cette épingle, une fois introduite sur la moitié de
son trajet, a été courbée sur le dos de la phalange (Signoli et ai, 1996 ; Léonetti et al.,
1997). Cette présence d'aiguilles en bronze plantées au niveau des gros orteils de deux
squelettes de femme adulte, situés côte à côte (S 155 et S 158), apparaît troublante. Les
données historiques éclairent cette pratique, reflet d'une réelle angoisse à propos de la
confusion possible entre une apparence de mort et un état de mort réelle.
Cette incertitude dans la détermination de la mort, cette inquiétude à l'égard d'une
mort qui ne serait qu'apparente, sont omniprésentes à la fin du XVIIe siècle et au début du

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.