Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde - article ; n°3 ; vol.21, pg 465-487

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1966 - Volume 21 - Numéro 3 - Pages 465-487
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1966
Lecture(s) : 25
Nombre de pages : 24
Voir plus Voir moins

Ignacy Sachs
Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte
du Tiers Monde
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 21e année, N. 3, 1966. pp. 465-487.
Citer ce document / Cite this document :
Sachs Ignacy. Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 21e année, N. 3, 1966. pp. 465-487.
doi : 10.3406/ahess.1966.421392
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1966_num_21_3_421392ÉTUDES
DU MOYEN AGE A NOS JOURS :
Européo-centrisme
et découverte du Tiers Monde
appelons comme and consiste « He Nous island nous. is à barbares n'aimerions a are être barbarian » the (La épouvantés laws ; Bruyère, et, pas of and s'il nature. à de y thinks être a Caract., voir en » traités (G. that nous d'autres B. the xn, ainsi Shaw, quelque customs 22). peuples de Britannus). ceux barbarie, of raisonner que his nous tribe elle
En 1905, Vlaminck et Matisse « découvrirent » la sculpture africaine.
Cette découverte fut à certains égards aussi importante pour l'esthé
tique que la découverte de l'Amérique l'avait été pour les représentations
que le xvie siècle se faisait de l'homme. Élargissant leurs horizons
et les incitant à une plus grande liberté artistique, elle confirma ces
peintres dans leur recherche esthétique et les aida à dépasser les tra
ditions de la culture européenne г. Un nouveau rapport s'établit avec
les créations artistiques des autres continents. On ne se borna plus
à leur emprunter occasionnellement des thèmes, des couleurs ou des
techniques. On chercha à les intégrer dans une synthèse. L'engouement
des impressionnistes pour les peintres japonais annonçait déjà ces
tendances nouvelles. Mais, à la différence de celui des grandes civil
isations de l'Asie, l'art africain était resté ignoré et sa révélation provoqua
un choc d'autant plus grand que les artistes de l'Europe étaient eux-
mêmes à la veille d'accomplir une révolution esthétique beaucoup
plus radicale que l'impressionnisme.
Deux questions surgissent : comment expliquer que cette découverte
des arts dits primitifs ait été si tardive ? Comment rendre compte de l'i
nfluence soudaine qu'ils eurent sur les créations artistiques de l'Europe ?
La première question ne soulève guère de difficultés. La colonisation
de l'Afrique avait été — selon une expression de Conrad — une « danse
joyeuse de la mort et du commerce » et, à quelques exceptions près,
1. La critique moderne s'accorde pour interpréter de cette façon l'influence de la
statuaire africaine sur les fauves, les cubistes et Picasso. Cf. M. Raynal, Picasso,
Genève 1953, p. 38 et suiv. ; G. Habasque, Le Cubisme, Genève, 1959, p. 17.
465
Annales (21* année, mai-juin 1966, n° S) 1 ANNALES
comme celle du jésuite A. Kircher qui, au xvne siècle, avait rassemblé
une collection de statuettes du Congo, les explorateurs, les colonisateurs
et même les missionnaires avaient bien d'autres soucis que d'admirer
la sculpture africaine 1. La même indifférence envers les arts préco
lombiens avait d'ailleurs accompagné la découverte du Nouveau
Monde. Si Durer avait admiré la beauté des objets ramenés à la cour
espagnole par Cortez, en 1875, lors d'un Congrès américaniste tenu
à Nancy, le curateur d'une importante collection européenne refusait
encore toute valeur esthétique à Г art-colombien et tout sens moral
aux premiers habitants de l'Amérique 2.
La seconde question appelle des réponses plus complexes : d'abord
comme on l'a dit, l'art africain révélait une esthétique qui allait dans le
sens des recherches effectuées par ceux qui allaient devenir les « fauves »
et les cubistes. Ensuite, l'écart entre les traditions et les styles qui se
trouvaient soudain confrontés était tel qu'il allait en résulter un véritable
choc. Par ailleurs, l'influence africaine se fit surtout sentir sur la musique
et les arts plastiques, plus ouverts aux influences extérieures parce
qu'ils sont asémantiques. Enfin, comme l'a souligné Henri Moore,
la photographie avait familiarisé les artistes modernes avec trente
mille ans de sculpture mondiale : la révélation des arts préhistoriques
et de ceux de l'Asie, de l'Amérique et de l'Océanie a ainsi contribué
à ruiner l'emprise du classicisme de la Grèce et de la Renaissance sur
l'esprit européen 3.
Mais en va-t-il de même dans les autres domaines de la pensée et
de l'action ? Dans quelle mesure l'Europe, dont d'ailleurs les frontières
ont changé au cours des temps et dont la civilisation s'étend maintenant
sur le continent américain et l'Australie, est-elle capable de dépasser
les attitudes d'esprit européo-centriques qui l'incitent constamment
à juger de tous les problèmes en fonction de ses propres valeurs ? 4
« Depuis trois ou quatre cent ans que les habitants de l'Europe
inondent les autres parties du monde et publient sans cesse de nouveaux
recueils de voyages et de relations, je suis persuadé que nous ne connais-
1. M. Leikis dans Ъе Courrier de VUnesco (Décembre 1965, pp. 10-12) dresse
une liste sommaire de voyageurs qui, avant la fin du xixe siècle, ont parlé avec
faveur de l'art africain. Il considère par ailleurs l'ouvrage de Cari Einstein, intitulé
Negerplastik (Leipzig 1915) comme la première étude esthétique importante mettant
en valeur la statuaire africaine.
2. Cf. dans le même numéro du Courrier de VUnesco, l'article de H. Lehmann
sur l'art de l'Amérique pré-colombienne, p. 27.
3. Cf. H. Moore, A View of Sculpture (1930), reproduit dans D. Sylwestek,
Henri Moore, I, Sculpture and Drawings 1921-1948, Londres, 1957.
4. Cf. « L'Europe étant une construction de l'esprit humain à partir d'une réalité
géographique mal délimitée, il y a eu depuis que les hommes y réfléchissent une immense
variété d'Europes » (J. B. Dxiroselle, L'idée d'Europe dans l'Histoire, Paris, 1965,
p. 25).
466 DÉCOUVERTE DU TIERS MONDE
sons que les seuls Européens 1. » Cette phrase de Rousseau, vieille de
deux cents ans, fait écho à l'exclamation de Rabelais lorsque, dans
la fameuse Histoire des Gorgias, il fait découvrir un royaume entre les
dents de Pantagruel : « Là commençay penser qu'il est bien vray ce
que l'on dit, que la moytié du monde ne sçait comment l'autre vit » 2.
Rousseau attribuait cette méconnaissance de l'univers au fait
que seuls voyageaient les marins, les commerçants et les missionnaires.
Depuis lors, bien d'autres catégories d'Européens — aviateurs, poli
ticiens, touristes, sportifs, etc. — se sont mis à voyager. Mais les paroles
de Rousseau et de Rabelais ont-elles, pour autant, perdu toute actual
ité ?
Selon une remarque de Sartre, la population du monde se composait,
naguère encore, d'un quart d'hommes et de trois quarts d'indigènes.
« Les premiers disposaient du Verbe, les autres l'empruntaient » 3.
Depuis lors la situation a radicalement changé. L'indépendance de
l'Inde4, la révolution chinoise, la conférence de Bandoung, la décolo
nisation 6 etc. ont introduit une des césures les plus importantes de
l'histoire et inauguré la fin de l'époque de Vasco de Gama.
Nous venons de découvrir le Tiers Monde, et le dépassement de
Peuropéo-centrisme constitue désormais la dimension philosophique
des problèmes que pose cette découverte. Après avoir, par son expansion,
ruiné les vues ethnocentriques de certains des peuples soumis à sa domi
nation coloniale, l'Occident s'est enfermé dans une vision de l'histoire
centrée sur lui-même e alors que d'autres peuples sont maintenant
conduits — malgré les difficultés que souligne J. Berque lorsqu'il
rappelle que la pensée anticolonialiste resta longtemps axée sur la
politique des métropoles 7 — à remettre en question cet européo-
centrisme.
Grousset 8, Chabod 9 et plus récemment Baudet l0 voient dans
l'antinomie Grecs-Barbares le point de départ de Peuropéo-centrisme.
Certes, cette antinomie opposait déjà des cultures. Thucydide
distinguait les Grecs des Perses en constatant que ces derniers n'avaient
1. J. J. Rousseau, Discours sur Г Origine et les fondements de V inégalité parmi
les hommes, Paris, Éditions Sociales, p. 179.
2. F. Rabelais, Œuvres, Livre II, Chapitre XXXII (édition La Renaissance
du Livre, Paris, 1935, t. I, p. 242). Cf. le bel essai de E. Auerbach sur le monde dans
la bouche de Pantagruel, Mimesis, The Representation of Reality in Western Literature,
New York, 1957, pp. 229-249).
3. J. P. Sartre, Préface aux Damnés de la Terre de F. Fanon, Paris, 1961, p. 9.
4. K. M. Panikkar, L'Asie et la Domination Occidentale, Paris, 1956.
5. G. Barraclough, An Introduction to Contemporary History, London, 1964.
6. A. Toynbee, Civilization on Trial, London, 1948, op. cit. p. 83.
7. J. Berque, Dépossession du Monde, p. 91.
8. R. Grousset, Bilan de Vhistoire, Paris, 1962.
9. F. Chabod, Storia delVidea ďEuropa, Bari, 1964.
10. H. Baudet, Paradise on Earth. Some Thoughts on European Images of Non-
European Man, London, 1965.
467 ANNALE S
pas coutume de concourir, nus, dans les jeux sportifs. Et il ajoutait
que les Grecs ^'étaient autrefois comportés de la même façon de sorte
que l'état présent de la culture perse lui semblait offrir une image
du passé de la culture hellénique 1. On avait d'autre part élaboré,
à partir de quelques remarques d'Hérodote et de quelques pages d'Aris-
tote 2, une théorie qui, négligeant les liens culturels existant entre les
civilisations de la Méditerranée et de l'Asie Mineure, prétendait opposer
le génie démocratique des peuples européens à la tendance naturelle
à se soumettre au despotisme qui aurait caractérisé les asiatiques.
Cependant, les bases géographiques de ces cultures pré -européennes
ne coïncidaient pas avec ce qui sera plus tard l'Europe. Tacite, par exemp
le, estimait que la vie dans le monde germanique était trop sévère
pour attirer des Asiatiques, des Africains ou des Romains 3. Et Heart
oj Darkness, de J. Conrad, débute par une étonnante reconstruction
de l'angoisse que devaient inspirer aux légionnaires romains les épaisses
forêts des alentours de Londres.
Au Moyen Age l'antinomie civilisé-barbare prend une dimension
religieuse : elle oppose la chrétienté aux infidèles, plus particulièrement
aux musulmans et aussi, mais avec beaucoup moins de force, l'Occident
et Byzance 4. Les rapports entre le monde chrétien et le monde musulman
ne sont pas, il est vrai, rigoureusement symétriques : alors que Dante
reléguera Mahomet dans l'Enfer avec les schismatiques 6, l'Islam a
été sans doute moins intolérant, encore qu'il y ait des exceptions à
l'intransigeance chrétienne : dans le roman du xne siècle Floire et
Blanceflor, apparaît le bon émir babylonien, curieuse préfiguration
des sages orientaux de la littérature du siècle des Lumières e.
Une certaine historiographie d'inspiration catholique — nous pen-
1. Thucydide, la Guerre de Péloponnèse, Livre I.
2. Aristote, Politique, Livre III, 1285.
3. Tacite, De Germania.
4. Parmi les auteurs qui exagèrent les oppositions entre l'Europe et Byzance
et entre l'Europe et le monde extérieur, citons W. UllmanN : « The implications of
the concept of Europe — and that is what Byzantium clearly perceived — was that
the ' Greeks ', that is, Eastern Europe, did not belong to Europe. From the point
of view of the history of civilization the period around the turn of the eight and ninth
centuries was of fundamental importance : Europe was conceived almost wholly
in religious terms ; the empire ruled from Constantinople was considered alien to
Europe. What had begun in the fifth century as a matter of purely ecclesiastical
disputes, leading to the first schism, became now hardened and intensified on the
territorial plane of a Europe and the outside world. » (W. Ullmann, A History of
Political Thought. The Middle Ages, London, 1965, pp. 70-71).
G. Barraclough adoptant un point de vue diamétralement opposé, rejette le
concept même d'une culture européenne et nie l'existence de frontières entre l'Europe,
l'Asie et l'Afrique (Cf. G. Barraclough, History in a Changing World, Oxford, 1957,
p. 49).
5. Dante, La Dimna Commedia, Inferno, Chant XXVIII, 35.
6. Cf. Baudet, op. cit., pp. 20-21.
468 DÉCOUVERTE DU TIERS MONDE
sons aux ouvrages de C. Dawson x ou de L. Génicot 2 — s'attache à
démontrer que dès le Moyen Age une conscience européenne avait
commencé à se former sur la triple base de la tradition gréco-latine,
du christianisme et de l'idée impériale. Mais ces interprétations qui
tendent à transfigurer l'histoire médiévale en légende dorée ont été
contestées. Barraclough, dans une polémique contre Dawson, insiste
sur la vivacité des courants de pensée anti-catholiques au cours du
Moyen- Age 3. Le xine siècle n'a pas seulement été le siècle des cathé
drales, il a été aussi celui d'une renaissance de conceptions laïques.
Dans le beau livre qu'il vient de publier 4, J. le Goff oppose, au mirage
d'une société marquée par la splendeur des cathédrales, l'image d'un
monde toujours aux limites de la famine et qui est dominé par la peur
et l'angoisse 5.
Dans cet Occident médiéval, l'Extrême-Orient — et non pas seul
ement l'Egypte et la Mésopotamie qui ont influencé la symbolique
romace6 — joue un rôle plus important qu'on ne le croit communément.
On admire et on convoite la culture matérielle et le faste légendaire
de l'Orient, mais en même temps on peuple l'enfer gothique de monstres
d'Asie orientale 7. Le Tatar devient le tartare, l'Antéchrist. Au xnie siè
cle, des « tapissiers sarrazinois » et des « faiseuses d'aumônières sarra-
zinoises » 8 travaillent à Paris, cependant que les rares récits des voya
geurs avivent le désir envieux qu'on a des richesses de l'Orient • et
nourrissent les légendes sur les faunes fantasmagoriques et les monstres
à demi-humains qu'on situe aux Indes ou en Ethiopie 10. L'épouvante
1. Dan* The Making of Europe An Introduction to the History of European Unity
(London, 1953), Dawson demande que l'histoire européenne soit écrite à nouveau,
et nous sommes d'accord. Mais alors que selon nous il aurait fallu s'attacher à inter
préter l'histoire de l'Europe à la lumière de l'histoire authentiquement universelle
et à l'aide de catégories élaborées à partir de cette dernière, Dawson voudrait qu'on
parvienne à une meilleure compréhension de la civilisation européenne.
2. L. Génicot, Les lignes de faîte du Moyen- Age, Paris, 1962.
3. Cf. « Much of the apparent unity of thought is due primarly to the fact that
Catholicism extirpated its opponents and burnt the literature in which they expressed
their ideas » (G. Barraclough, History in a Changing World, p. 38).
4. J. Le Goff, La Civilisation de l'Occident médiéval, Paris, 1964.
5. J. Huizinga cite dans Herfsttij der Middeleeuwen, le témoignage éloquent
du poète Jean Meschinot :
« О misérable et très dolente vie...
La guerre avons, mortalité, famine ;
Le froid, le chaud, le soir, la nuit nous mine.
Puces, cirrons et tant d'autre vermine
Nous guerroyent... »
6. Cf. O. Beigbedek, La Symbolique, Paris, 1961.
7. Cf. J. Baltrusaitis, Le Moyen Age fantastique, Paris, 1955, op. cit., p. 183.
8. J. Ebersolt, Orient et Occident (Recherches sur les influences byzantines et
orientales en France avant et pendant les Croisades), Paris, 1954, pp. 94-95.
9. R. Grousset (op. cit., p. 111) souligne que l'intérêt de Marco Polo pour lee
civilisations de l'Extrême-Asie « ne pouvait guère avoir dépassé l'enquête économique ».
10. Cf. V. H. Debidour, Le Bestiaire sculpté en France, Paris, 1964, op. cit.,
pp. 181-190.
469 ANNALES
dans laquelle l'invasion mongole a plongé l'Europe trouvera son expres
sion dans le langage des pierres puis dans la peinture. Divinités aux
bras multiples, démons à ailes de chauves-souris ou à seins de femmes,
monstres cornus à longues oreilles ou à trompe d'éléphant, hommes à
têtes de chiens 1, toute une iconographie dont Baltrusaïtis a montré
l'origine asiatique répand une atmosphère nocturne. Puis, dans la
seconde moitié du xine siècle, l'espoir d'une alliance contre l'ennemi
commun que représente l'Islam, provoque un rapprochement entre
Mongols et Européens 2. A l'effroi succède alors un « émerveillement
chargé d'angoisse » 3. Les dieux et les génies sereins du bouddhisme,
tout un monde d'objets aimables, d'auréoles, de boules de cristal
succède aux démons. Au xive siècle, la peinture italienne subit des
influences chinoises 4 et il ne fait pas de doute que Г œuvre de Jérôme
Bosch ne prenne tout son sens que par rapport à l'iconographie et
aux philosophies de l'Extrême-Orient dont l'artiste eut indirectement
connaissance par la Cabale 5.
Deux attitudes contradictoires coexistent donc au cours du Moyen
Age en ce qui concerne : certaines de ses valeurs
sont acceptées et même intégrées par la culture de l'Occident ; d'autres
symbolisent l'enfer 6. Mais ces attitudes sont plus latentes que manif
estes et c'est seulement au xvie siècle, après la découverte de l'Amér
ique, que l'Europe éprouvera vraiment le besoin de se définir par rap
port aux univers insoupçonnés dont on a alors la révélation brutale.
Ces problèmes pourtant ne sont guère agités que par les grands
esprits de la Renaissance ; car pour la moyenne des honnêtes gens,
le monde du xvie siècle resta longtemps un monde sans Amérique.
Ni le journal de maître Nicolas Versoris, avocat au Parlement de Paris
1. Etiemble remarque que Lucifer trifrons paré d'ailes de chauve-souris se retrouve
dans VEnfer de Dante (Connaissons-nous la Chine ?, Paris, 1964, pp. 19-20).
2. Ce mouvement diplomatique est décrit sommairement dans le petit livre de
J. P. Roux sur Les Explorateurs au Moyen-Age, Paris, 1961.
3. Baltbusaitis, op. cit., p. 284.
4. Etiemble se réclame de l'autorité des travaux de Pouzyna, Cecchi, Soulier
et Gennaro sur la peinture siennoise et toscane, tout en émettant l'hypothèse qu'en
dépit de ces études et de celles de Baltrusaitis « nous ne faisons que soupçonner le rôle
à* l'art chinois en Europe vers le temps de Marco Polo » (op. cit., p. 19).
5. Les polémiques concernant l'interprétation du fameux Jardin des Délices du
Musée de Prado soulignent la difficulté d'établir la part exacte des influences orientales
sur le monde imaginaire de Bosch (cf. R. L. Delevoy, Bosch, Genève, 1960, pp. 87-109).
6. Bien entendu nous n'avons fait qu'ébaucher une démonstration. Pour la dévelop
per il nous aurait fallu aborder aussi le domaine très étendu du cheminement des thèmes
littéraires et analyser le rôle de Byzance, de l'Islam et de la culture juive comme
intermédiaires entre l'Inde et l'Europe. Un exemple nous servira à illustrer la complexité
de la tâche : YHistoria septem sapientum, connue en Europe Occidentale en deux
versions, l'une latine du xue, l'autre espagnole du xine (Libro de los enganos) remonte
aux Indes au ve siècle. D'autre part, les versions suivantes ont été étudiées : arabe
(vin6), syrienne (vui-xie), grecque (xie), hébraïque (xine), persane (xive). Cf.
J. Khzyzanowski, Romans polski wieku XVI, Varsovie, 1962, pp. 88-89.
470 DU TIERS MONDE DÉCOUVERTE
(1519-1530) г ni celui de Pierre de PEstoile 2 ne mentionnent les
voyages et les découvertes. H en allait, il est vrai, différemment dans
les ports. En 1550, lors de l'entrée de Henri II dans la ville, Rouen
organisa un grand spectacle représentant des scènes de la vie des Indiens
Tupinambas, avec le concours de cinquante Indiens et de deux cents
marins normands qui parlèrent le tupi et s'étaient pour la circonstance
dépouillés de leurs vêtements 3.
L'Europe centrale et orientale fut beaucoup plus longue encore à
saisir l'importance de la découverte de Colomb. Des pamphlets en tchèque
circulent dès 1504. Mais il faudra attendre 1551 pour que Marcin Bielski,
dans sa Chronique du Monde en langue polonaise, fasse état de la dé
couverte de l'Amérique. Signalons en passant que cette chronique per
siste à reproduire sur les contrées lointaines de l'Asie et de l'Afrique les
fables les plus fantastiques dont l'origine remontait souvent à l'Histoire
Naturelle de Pline l'Ancien4. Pourtant l'œuvre de Bielski allait avoir
un grand succès dans les autres pays slaves. Si en Russie il est fait ment
ion en 1530 du Nouveau Monde, dans un manuscrit du moine Maxime
le Grec, le mot d'Amérique n'apparaîtra qu'une cinquantaine d'années
plus tard dans la traduction russe de la chronique de Bielski 5.
Ce sont donc des milieux restreints — aventuriers, commerçants,
politiciens et intellectuels comme on dirait aujourd'hui — qui se pas
sionnent pour les découvertes. R. Hallet a écrit qu'au xvine « pour un
paysan français, un artisan allemand ou un ouvrier agricole anglais
l'Afrique devait signifier aussi peu que l'Europe pour un berger fulani,
un cultivateur bambora ou un artisan yoruba » 6 et cette remarque
est a fortiori certainement valable pour la période antérieure. Pourtant
un profond changement d'attitude envers le monde extérieur s'opère.
Les deux courants latents évoqués tout à l'heure réapparaissent, se
précisent et se modifient. L'admiration et l'effroi cèdent à la convoitise
et au sentiment de supériorité, qui font naître des rêves brutaux et
héroïques. En même temps, le contact avec les civilisations jusque-là
ignorées suscite de nouvelles réflexions parmi les humanistes. Le thème
du bon sauvage apparaît dans la pensée des Européens et leur fait
découvrir le relativisme des cultures. Deux théories opposées commenc
ent à se dessiner. Suivant une expression de G. Chinard : « L'une
1. Publié en extraits sous le titre : Journal ďun bourgeois de Paris sous François Ie1,
Paris, 1963.
2. Journal d'un bourgeois de Paris sous Henri IV, Paris, 1964.
3. Cf. A. Metraux, « Les Précurseurs de l'Ethnologie en France du xvie au xvine
siècle », Cahiers d'Histoire Mondiale, № 3-196, op. cit., pp. 723-4.
4. Cf. B. Olszewicz, Pierwsze wiadomosci о odkryciu Ameryki w literaturze polskiej,
Varsovie, 1910, et I. Chrzanowski, Marcin Bielski. Studium historyczno-literackie,
Lwow, 1926. En Pologne, la découverte da l'Amérique est mentionnée dès 1506,
dans des écrits publiés en latin.
5. Cf. L. A. Сник, Rossia г Latinskaia Amierika, Moscou, 1964, pp. 6-7.
6. R. Hallett, Penetration of Africa to 1815, London, 1965, p. 38.
471 ANNALES
considérait les habitants du Nouveau Monde comme des animaux
à peine supérieurs ; l'autre voyait en eux des êtres plus heureux, plus
vertueux et plus raisonnables que les Européens » *.
La seconde de ces théories 2, comme l'a remarqué Baudet, contient
en réalité deux conceptions : un primitivisme nostalgique du passé
et un utopisme tourné vers l'avenir 3. Mais, à la différence des attitudes
de supériorité qui servaient à justifier la brutalité de la conquête,
elle n'est d'abord qu'un jeu de l'esprit. Ce sont les violences et les
crimes des conquérants qui la conduiront à inspirer un programme
de tolérance.
Nous pensons à Las Casas, ce précurseur d'une anthropologie rela
tivisté4, mais aussi à Montaigne qui déplorait que l'Amérique ne soit
pas tombée « soubs des mains qui eussent doucement poly et défriché
ce qu'il y avait de sauvage et conforté et promu de bonnes
semences que nature y avait introduites ». Montaigne dressait un véritable
réquisitoire contre la colonisation : « Combien il eust esté aisé de faire
un profit d'âmes si neuves, si affamées d'apprentissage, ayant pour
la plus part de si beaux commencements naturels ! Au rebours, nous
nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus
facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toutes sortes d'inhu
manités et de cruautés, à l'exemple et patron de nos meurs. Qui mit
jamais à tel pris le service de la mercadence et de la trafique ? Tant
de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples
passés au fil de l'espé, et la plus riche et belle partie du monde boul-
versée pour la negotiation des perles et du poivre » 5.
Face au nouveaux continents découverts, l'Europe prend donc
conscience de son identité et adopte à leur égard des attitudes complexes
et ambivalentes qui se reflètent dans La tempête de Shakespeare.
Caliban, ce bâtard de sorcière répugnant de laideur, est sans doute
pareil aux démons que l'imagination des puritains découvrira derrière
chaque arbre de la forêt américaine. Le sage Prospéro, qui se sent perdu
dans l'île, commence par établir avec lui des rapports confiants. Mais
Caliban s'en prend à Miranda. Cela suffit-il à expliquer que Prospéro,
en père outré, réduise Caliban en servitude ? Caliban est laid, brutal,
il vient à peine d'apprendre à parler mais son langage est celui de la
plus pure poésie et l'île retentit pour lui de chants harmonieux. C'est
1. G. Chinard, L'exotisme américain dans la littérature française au XVIe siècle,
Paris, 1919, p. 242.
2. F. Chabod, op. cit., p. 63.
3. « Where primitivism thought on the whole in terms of " no longer ", utopianism
was mainly concerned with " not yet " ; if primitiyism mourned the past,
looked toward the future. Despite their deep interaction, therefore, the two categories
are still essentially different, x> (H. Baudet, op. cit., p. 34.)
4. Cf. J. Lafaye, Les Conquistadores, Paris, 1964, p. 72.
5. Montaigne, Essais, Livre III, Chapitre 6.
472 DÉCOUVERTE DU TIERS MONDE
dans sa bouche que Shakespeare mettra le couplet sauvage sur la liberté.
Caliban finira par reprendre l'île, mais auparavant il sera soumis encore
une fois à Prospère
L'histoire de Caliban, qui anticipe en quelques sortes les idées de
Rousseau, est déjà celle de la « dénaturalisation » de l'homme. Le Polo
nais Jean Kott voit dans La Tempête une synthèse de l'histoire du
monde *. Mais peut-être vaut-il mieux s'en tenir à une interprétation
plus limitée et se demander si le drame shakespearien n'a pas seulement
préfiguré celui de l'époque de Vasco de Gama ?
Kott fait observer que Caliban n'est pas un bon sauvage. Mais il
n'est pas possible de suivre cet auteur lorsqu'il affirme que dans l'île
où se déroule La Tempête l'histoire du monde est dépouillée de toute
illusion et qu'il n'y a pas de place pour l'utopie. Car l'utopie joue un
rôle dans le jeu d'idées que déclenche La Tempête ; et, à l'acte III,
Gonzalo fait effectivement la description d'un gouvernement de justes.
Cependant, si, dès le xvie siècle, les éléments principaux des concep
tions européo-centristes et de leur dépassement ont déjà surgi, c'est
seulement deux cents ans plus tard que ces problèmes émergeront
en pleine clarté.
Entre temps, en effet, la connaissance des autres continents a fait
de rapides progrès. Si, en 1450, les Européens en savaient moins sur
l'Afrique que les Anciens, en 1550, le premier tour du monde a déjà
été effectué par les Portugais ; et en 1650, un commerce florissant
unit les principaux pays occidentaux aux rivages atlantiques de l'Afri
que. L'imprimerie répand un nombre croissant de récits de voyages :
G. Atkinson a pu compter quelque cinq cent cinquante ouvrages sur
l'Asie, l'Amérique Latine et l'Afrique parus en France entre 1610
etl650 e.Aux xvne et xvine siècles les récits de voyages, les descrip
tions de mœurs et des coutumes des peuples sauvages se multiplient ;
et au xviii6 siècle, lorsque la curiosité pour les nouvelles terres s'accom
pagne d'un intérêt croissant pour leurs produits, apparaissent des
traités de géographie, de botanique et de zoologie. Tout en conservant
la distinction qu'a établie A. jMétraux « entre voyageurs et mission
naires qui ont décrit les mœurs et coutumes des sauvages et ceux
qui ont utilisé leurs observations pour créer une science de l'homme » 3,
on peut dire qu'on assiste alors à la naissance de l'ethnologie. Il ne faut
pas oublier cependant qu'on continue à accueillir les informations
les plus fantastiques et à se livrer à des spéculations qui font aujour
d'hui sourire. Le récit de Marco Polo connaît sa plus grande vogue
dans la seconde moitié du xvie siècle. Dans son ouvrage sur Les mœurs
des Sauvages américains comparés aux mœurs des premiers temps paru
1. Jean Kott, Szkice o Szekspirze, Warszawa, 1961, pp. 182-228.
2. G. Atkinson, Les nouveaux horizons de la Renaissance française, Paris, 1935.
3. A. MÉTBAux, op. cit., p. 722.
473

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.