Du Moyen Âge au XVIIIe siècle : aspect de la vie économique et sociale de l'Europe centrale et orientale ; n°6 ; vol.19, pg 1208-1218

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1964 - Volume 19 - Numéro 6 - Pages 1208-1218
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Publié le : mercredi 1 janvier 1964
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Du Moyen Âge au XVIIIe siècle : aspect de la vie économique et
sociale de l'Europe centrale et orientale
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 19e année, N. 6, 1964. pp. 1208-1218.
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Du Moyen Âge au XVIIIe siècle : aspect de la vie économique et sociale de l'Europe centrale et orientale. In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 19e année, N. 6, 1964. pp. 1208-1218.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1964_num_19_6_421276NOTES BRÈVES ET PRISES DE POSITION
Du Moyen Age au XVIIIe siècle :
Aspects de la vie économique et sociale
de l'Europe centrale et orientale
m Au Moyen Age : le problème des paysans libres. — Pendant les derniers
quarante à cinquante ans, les historiens allemands ont procédé à une
révision rigoureuse dés idées que se faisaient leurs prédécesseurs des
conditions agraires chez les peuples germaniques de l'antiquité et du
haut Moyen Age. Aujourd'hui, certaines théories naguère dominantes ne
trouvent plus de défenseurs : celle d'un communisme agraire primitif,
par exemple, ou celle de la haute antiquité des fameuses communautés
des Marches (Markgenossenschaften). Pourtant les nouvelles théories
n'ont pas tout éclairci et devront peut-être subir à leur tour des révisions.
C'est ce que montre, sur un point précis, Friedrich Lůbke (« Das Pro
blem der Freiheit in der frtihen deutschen Agrarverfassung », dans
Studi in onore di Amintore Fanfani, vol. I, Milan, 1962, p. 483-527.)
Il s'agit du problème des paysans libres, tels les défricheurs et, surtout,
de la catégorie qu'on appelle « hommes libres du Roi » (Kônigsfreie),
dont on constate l'existence et l'importance en Allemagne depuis les
Carolingiens jusqu'à la fin du XIIe siècle (en France, ils disparaissent
dans la masse des serfs dès le Xe siècle). Ces hommes, d'où venaient-ils ?
La recherche n'a jusqu'ici pas accordé à cette question toute l'attention
méritée, et la réponse généralement admise (disparition des liberi du
temps de Tacite, constitution d'une nouvelle classe d'hommes libres
depuis les Mérovingiens et les Carolingiens) ne semble pas satisfaisante.
En examinant toutes les données, depuis le résultat des fouilles archéo
logiques jusqu'aux changements d'acception du mot « libre », l'auteur
estime très probable que les hommes libres de l'antiquité (Altfreie)
plus nombreux qu'on ne l'admet aujourd'hui, se sont continués dans une
partie (dont l'importance reste à être précisée) des hommes libres du
Moyen Age ( Gemeinfreie) . M. Lubke n'entend pas formuler une nouvelle
théorie, mais esquisser une hypothèse, poser une question. Peut-on déce
ler une continuité, à travers les changements de la structure sociale du
monde germanique, pendant le premier millénaire de notre ère ? La
solide argumentation de M. Lubke le donne à penser. — M. K.
■ Les colons allemands en Pologne. — L'un des sujets les plus contro
versés entre historiens polonais et allemands est l'importance qu'il
convient d'attribuer à la colonisation allemande en Pologne. Stanislaw
Trawkowski vient de lui consacrer une brève étude : « Zur Erforschung
1208 BRÈVES NOTES
der deutschen Kolonisation auf polnischem Boden im 13. Jahrhundert »,
(dans Acta Poloniae Historica, t. VII, 1962, pp. 79-95), limitée volontai
rement à quelques aspects du problème : situation économique de la
Pologne au XIIe siècle, c'est-à-dire à la veille des grands mouvements
de colonisation, condition des colons et connaissances techniques des
artisans immigrés, motifs et conséquences, notamment pour les villes,
de l'introduction du droit allemand (jus teutonicum). Il conclut que si
l'essor de la Pologne au xive siècle se préparait déjà au cours des XIIe
et XIIIe siècles, si les couches dirigeantes polonaises s'étaient familiarisées
avec la civilisation occidentale en Allemagne même et en France, plutôt
que par l'intermédiaire des immigrants allemands, la colonisation all
emande a néanmoins « constitué une impulsion très forte, presque révo
lutionnaire, qui a conduit à une transformation de la structure sociale
polonaise ». Mais il rappelle aussi que le problème devrait être examiné
dans le cadre de l'histoire économique et sociale de l'Europe entière et que
les recherches, à cet égard, n'en sont encore qu'à leurs débuts. — M. K.
■ Histoire rurale allemande. — Dans la Schriftenreihe fur làndliche
Sozialfragen, éditée par l'Agrarsozialen Gesellschaft de Gôttingen,
le professeur Wilhelm Abel, qui dirige cette « série », publie un aperçu
d'histoire agraire allemande : Die drei Epochen der deutschen Agrar-
geschichte (Hanovre, 1962, 135 pp., Verlag M. et H. Schaper). La collection
s'adresse en premier chef aux praticiens de l'agriculture et, parmi les
quelques dizaines de fascicules qui la composent, on trouve des études
sur tous les aspects principaux de l'économie, de la sociologie et de la
politique agraires. A ce public, W. Abel a voulu offrir une esquisse histo
rique, afin d'attirer l'attention sur l'importance du passé dans l'étude du
présent. Les trois périodes dont parle le titre sont : l'époque de l'économie
domestique, l'époque du féodalisme et de l'économie marchande, l'époque
industrielle. Chronologiquement, ce petit livre dépasse les cadres du
solide volume sur le développement de l'agriculture en Allemagne, du
haut Moyen Age jusqu'au xixe siècle, que W. Abel a publié simultané
ment (Stuttgart, 1962) ; mais c'est à ce dernier que l'historien aura recours
pour approfondir cette esquisse sur les trois époques de l'histoire rurale
allemande, comme aussi à V Agrarpolitik du même W. Abel, pour ce qui
concerne l'évolution contemporaine. Nous applaudissons à l'idée
d'une vulgarisation historique qui, à côté de l'histoire « des guerres
des dynasties, des événements politiques » enseignerait l'histoire « du
travail de la terre..., de la faim et de l'aisance, de la conjoncture et des
crises... » Ce petit livre, malgré certaines affirmations assez discutables,
nous semble-t-il, est une excellente mise au point. — B. G.
■ La toponomastique : les noms de lieu slaves en Allemagne. — - Le
fascicule 2 de la revue de l'Université de Leipzig pour l'année 1962 :
Wissenschaftliche Zeitschrift des Karl- Mar x-TJniversitdt Leipzig, als
Manuskript gedruckt, comporte une douzaine d'études sur l'aire de la
toponomastique des confins du monde slave et germanique, qui sont
d'un intérêt certain. C'est le fruit de recherches d'un groupe d'études
formé il y a presque dix ans, dirigé par le Professeur Rudolf Fischer,
qui, aux côtés du Professeur Theodor Fings, dirige aussi une série de
publications : « Deutsch-Slavische Forschungen zur Namenkunde und
Siedlungsgeschichte », 11 volumes parus. Les études ici présentées
concernent quelques régions : le Haut-Main, la Saxe, la Lusace, le Spree-
1209
Aiïnales (19* année, novembre-décembre 1964, a» 6) 11 ANNALES
■wald, la Bavière. L'inventaire des noms de localités et aussi des noms
de champs dont l'origine slave est incontestable, établi par les linguistes
de Leipzig, ne cessé de s'accroître. Certes, il n'est pas encore définitif,
et il faut attendre la suite de ces recherches pour se prononcer sur la
portée de ces résultats. Mais déjà apparaît clairement l'importance de
ces recherches pour l'histoire ethnique de ces territoires limitrophes entre
le monde slave et le monde germanique, cette histoire dans laquelle
on voudrait apercevoir non seulement les expansions et les reculs, mais
aussi les rencontres de peuples et cultures, les brassages ethniques,
sur lesquels les noms de lieu apportent leurs témoignages. A côté de
l'archéologie, la toponomastique peut éclairer l'histoire de ces peuplades
slaves des marches orientales, qui ont laissé peu de traces dans les docu
ments écrits. Les chercheurs de Leipzig placent leurs études topono-
mastiques dans une large perspective historique ; et quelques articles
consacrés aux questions méthodologiques de la toponomastique, publiés
dans le même fascicule, prouvent bien qu'ils ne veulent pas se borner
au relevé étymologique des noms, mais recherchent l'histoire de
ces noms. Celle-ci se rattache tout d'abord à l'histoire du peuplement,
mais ne doit-elle pas aussi mettre en cause l'histoire sociale, des
mentalités ? Les ethnologues, d'ailleurs, le savent bien. ■ — B. G.
■ Extension des réserves seigneuriales en Hongrie. — L'extension des
réserves seigneuriales et le « second » asservissement des paysans ame
nèrent, en Hongrie, dès la fin du XVIe siècle, la généralisation du régime
domanial caractéristique des pays à l'Est de l'Elbe. Dès lors, on peut
distinguer une production agraire purement paysanne, et une autre
« seigneuriale ». László Makkai les étudie toutes les deux, dans une
brochure instructive parue déjà il y a quelques années, mais qui ne nous
est parvenue que récemment : Paraszti es majorsági mesôgazdasâgi
termelés a X VII. században (Production agraires paysanne et seigneur
iale au xvne siècle), Budapest, Gôdôlô, 1957, 32 pp., in-8°, paru dans la
coll. Az agrártudományi egyetem kozponti konyvtárának kiadványai,
V. sorozat : Agrártorténeti tanulmányok 2 (Publications de la Bibli
othèque Centrale de l'Univ. des Sciences Agricoles, Ve série : Etudes
d'histoire agricole 2, avec résumés en allemand et en anglais). Il a disposé,
pour ce faire, d'une riche documentation concernant les immenses pro
priétés des princes de Rákóczi, entre 1630 et 1660, dispersées en Haute-
Hongrie et en Transylvanie (quelque 30 000 tenures paysannes et 100
cours domaniales). L'auteur constate une grande similitude, sur le plan
technique, entre les deux catégories de production. La réserve ne consti
tue, à cet égard, qu'une ferme paysanne de très grandes dimensions.
L'explication en est simple : situées au milieu des tenures paysannes, les
terres des réserves sont soumises aux mêmes règlements communautaires
des villages (p. ex. en ce qui concerne la rotation des cultures) ; de plus,
la main-d'œuvre étant fournie par les paysans corvéables, c'est la tech
nique paysanne qui est pratiquée également sur la réserve. Mais les se
igneurs ont pu profiter de l'expérience des paysans, adopter les meilleures
méthodes et les meilleurs instruments ; en les introduidant sur toutes
leurs propriétés dispersées, ils ont contribué à élever le niveau de la
production agraire dans le pays entier. — M. K.
■ La réforme agraire en Lithuanie et en Ruthénie au XVIe siècle. —
L'objet de cette mise au point de Jerzy Ochmanski : « La grande réforme
agraire en Lithuanie et en Ruthénie blanche au xvie siècle » (Ergon,
1210 NOTES BRÈVES
n° 2, 1960) est essentiellement de définir la portée sociale et les tendances
économiques d'une réforme agraire exceptionnelle par son ampleur
et par son caractère systématique dans l'Europe du xvie siècle. Préparé
par les ordonnances de Sigismond 1er (1514, 1527, 1529), imposé par la
reine Bora et Sigismond-Auguste, le nouveau système consistait à pro
portionner la rente féodale à une superficie de terre arable, le tan (manse)
ou voloka. L'arpentage fut effectué à partir de 1547 et terminé presqu'un
siècle plus tard dans les domaines de Ruthénie blanche, où il se heurta
parfois à de vives oppositions dues aux structures sociales et économiques
archaïques, au petit nombre de la noblesse et à l'étroitesse de la réserve
seigneuriale.
Toutes les structures de la vie économique et sociale des campagnes
en furent radicalement transformées. Le remembrement des terres
grand-ducales s'opéra en éliminant par échange ou rachat les propriétés
piivées intercalées entre elles. L'arpentage des terres en voloki donna
Heu à la fixation des cadastres et à la classification des terres selon leur
valeur. Enfin, les paysans furent contraints d'abandonner les habitations
et bâtiments d'exploitation situés sur certaines soles et de se regrouper
dans des villages-rue de forme régulière. Ces modifications, jointes à la
contrainte agricole, c'est-à-dire, à l'obligation de pratiquer l'assolement
triennal établissaient des conditions techniques favorables au develop*
pement de l'agriculture.
L'objectif de cette réforme était évidemment l'augmentation du revenu
des domaines, et il fut largement atteint, d'une part grâce à l'accroiss
ement de la réserve seigneuriale, parfois par confiscation, et à l'amélio
ration de sa qualité, et d'autre part en raison des conséquences écono
miques de cette rationalisation de l'agriculture ; celle-ci conduisit en
effet à une meilleure distribution des charges imposées aux paysans ;
la rente était augmentée mais, répartie plus justement en fonction de la
qualité des terres, son rendement était amélioré. Enfin, la colonisation
s'accéléra sous le contrôle de l'administration des domaines grand-ducaux.
Les répercussions de la réforme dans le domaine social furent non
moins importantes. Sur le plan institutionnel d'abord : l'abolition de
l'esclavage dans les terres de l'état était compensé par un affermissement
de la servitude personnelle et foncière du paysan et par l'effacement
des autonomies traditionnelles. Dans un premier temps, les progrès
techniques, l'augmentation des forces productrices favorisèrent la crois
sance des villes, mais la diminution du niveau de vie paysan, entraînant
une diminution du niveau de vie urbain, étouffa ensuite le dynamisme
des villes.
Le nivellement par le bas des couches paysannes fut l'un des résultats
les plus nets de la réforme des voloki et l'un des plus lourds de consé
quences car les conditions établies au XVIe siècle, devaient demeurer
inchangées jusqu'à la réforme agraire de 1861. C'est à ce prix que le
grand-duché de Lithuanie accédait à l'économie moderne. — F. P.
■ Production, population et revenus en Allemagne au XVIe siècle. —
L'économie allemande est-elle en déclin avant la guerre de Trente Ans,
ou même depuis les grandes faillites qui ont marqué la fin du « siècle
des Fugger » ? Friedrich Liitge, voici quelques années, a ouvert la voie
à un rajeunissement de ce vieux sujet de controverse classique 4 Mon-
1. « Die wirtschaftliche Lage Deutschlands vor Ausbruch des Dreissigjahrigen Krie-
ges », dans Jahrbiicher fur Nationalôkonomie und Statistik, 170, 1958, pp. 43-99.
1211 ANNALES
trant comment le problème doit être posé en termes d'analyse économique,
il rassemblait en nombre impressionnant des éléments concrets d'appré
ciation dont la convergence suggérait une conclusion positive, l'affi
rmation d'une tendance nettement favorable, de 1550 à 1620, dans les
activités commerciales et manufacturières. Dans un très bel article
publié par la même revue (« Zur Entwicklung des Sozialprodukts in
Deutschland im 16. Jahrhunďeřt », Jahr bûcher fur Nationalôkonomie und
Statistik, 173, 1961, pp. 448-489), Wilhelm Abel se propose de compléter
cette interprétation par l'étude du secteur essentiel, celui de l'agriculture,
et il apporte des confirmations décisives, avec des explications dont l'i
ntérêt dépasse largement la question envisagée au départ. La hausse des
prix et l'accroissement de la population urbaine et rurale — dont le rythme
peut être précisé sur plusieurs exemples régionaux significatifs et dépasse
0,5% par an en moyenne de 1520 à 1600 — sont les indices concordants
d'une augmentation de la production attestée aussi par l'étendue des
terres gagnées à la culture : d'abord remise en exploitation des Wustungen,
défrichements sur la lande ou dans la forêt, bonifications diverses, notam
ment quelque 40 000 ha conquis sur le littoral de la Mer du Nord. La
pression démographique conduit dans certaines régions (bassin de Lim-
burg) au morcellement des exploitations paysannes et à la multiplication
de petites unités comprenant presque exclusivement de la terre défrichée,
et assurant à des journaliers une existence précaire. Si la faible évolution
des techniques agricoles donne en général à cette expansion un caractère
extensif, les phénomènes d'intensification ne manquent pas, telle la
Koppelwirtschaft pratiquée en Holstein (alternance sur les mêmes champs
de labours et de prairies). L'auteur esquisse ainsi, parallèle à l'étagement
de niveaux de prix céréaliers, une géographie rurale de l'Europe du Nord
où les types d'exploitation se succèdent de l'ouest à l'est, du plus intensif
au plus extensif : début de Fruchtwechselwirtschaft, assolement perfec
tionné, en Hollande et en Basse Rhénanie ; Koppelwirtschaft en Holstein,
assolement triennal traditionnel en Prusse ; plus à l'est, de la Lithuanie
à la Hongrie, zone de l'élevage extensif expédiant vers l'Allemagne
centrale d'énormes troupeaux de bêtes à demi sauvages. Sur les marchés
d'Allemagne occidentale toutefois, et déjà en Hesse, le bétail des steppes
orientales est victorieusement concurrencé par celui que fournissent
les régions du nord-ouest, de la Frise au Danemark. Le développement
de l'élevage contribue ici à accroître la production de grains, obi^ctif
primordial. Car, W. Abel insiste sur ce point, le rapport des prix satre
céréales et produits de l'élevage évolue dans un sens défavorable à ceux-ci,
conférant à la production de céréales un attrait croissant qui révèle un
aspect social fondamental de la dynamique économique. La demande
émanant d'une population qui augmente se porte à titre préférentiel sur
les céréales, base de l'alimentation populaire. La limitation des revenus
du plus grand nombre, qui apparaît clairement dans la dégradation des
salaires réels et dans le poids très lourd des charges grevant, sous des
formes variées, l'exploitation paysanne, freine la hausse des produits
moins indispensables que les grains ; la même tendance semble bien
s'exprimer dans des substitutions de consommation : bière, moins chère,
au lieu du vin par exemple. L'augmentation certaine du volume global
de la production s'accompagne donc d'une distorsion considérable des
revenus, avec une forte montée de la rente foncière, employée princ
ipalement à des consommations plus ou moins somptuaires. Compte
tenu de l'essor démographique, le revenu moyen par tête semble plutôt
en baisse au xvie siècle. La valeur inégale des matériaux méthodique-
1212 NOTES BRÈVES
ment utilisés par W. Abel, avec beaucoup de maîtrise dans les rappro
chements et les recoupements éclairés par la pénétration de l'analyse
théorique, ne nuit aucunement à la qualité exceptionnelle de la synthèse
proposée, qui, avec d'autres richesses de détail qu'on doit se résigner à
ne pas résumer, offre une base de départ et un cadre conceptuel excellents
pour le développement d'études particulières. — P. J.
m Régression économique en Pologne aux XVIe et XVIIe siècles. —
« La régression en Pologne, du xvie au xvin siècle », fait
l'objet d'un article en français (Acta Poloniae Historica, vol. VII, 1962,
pp. 28-49.), dans lequel Jerzy Topolski commente les résultats obtenus
jusqu'ici par les recherches de ses collègues polonais. Régression d'abord,
et surtout dans l'agriculture : réduction, dès la fin du xvie siècle, des
surfaces cultivées, baisse du rendement des terres, diminution du nombre
du bétail. A la fin du XVIIIe siècle, le volume de la production agricole
n'est plus que les deux tiers de ce qu'il avait été deux siècles auparavant.
En même temps, l'artisanat, et avec lui les villes, déclinent. L'une des
causes de la régression sont les guerres vers le milieu du XVIIe et au début
du XVIIIe siècle, avec la désolation des campagnes, les destructions dans
les villes, et avec d'énormes pertes en vies humaines (entre 27% des
habitants en Petite-Pologne et 64% en Masovie). Mais la principale
cause en est, selon l'auteur, le système domanial caractéristique pour les
régions à l'Est de l'Elbe : l'exploitation de réserves seigneuriales très
étendues avec une main-d'œuvre servile. — M. K.
■ À propos de la politique économique de Pierre le Grand. — La tendance
actuelle de l'historiographie soviétique insiste sur l'évolution qui a pré
paré, tout au long du xviie siècle, les prémisses nécessaires à la création
d'une industrie manufacturière : les progrès de la production marchande
avaient favorisé l'accumulation des capitaux au profit de l'artisanat
urbain et de la bourgeoisie rurale en formation, tandis que la générali
sation de la redevance en argent s'accompagnait d'un afflux de
main-d'œuvre au bénéfice des activités non agricoles. Il convient donc de
réviser la théorie courante qui considère les manufactures de Pierre le
Grand comme une transplantation artificielle de modèles occidentaux.
Certes le tsar a généralisé la pratique de la main-d'œuvre forcée dans
l'industrie parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen de recruter une masse
de travailleurs sans s'attaquer au servage, fondement du système social.
Mais la contrainte fut exceptionnelle à l'égard des chefs d'entreprise :
dans la création de la métallurgie ouralienne, la part des capitaux pri
vés égale presque celle de de l'État. Les manufactures d'État, entreprises
pilotes, étaient destinées à être remises au secteur privé dès que possible.
Par réaction contre la thèse de l'influence occidentale, certains auteurs
refusent même le qualificatif de « mercantilisme » pour caractériser la
politique économique de Pierre. Scrupule abusif : la Russie ne manquait
pas d'économistes originaux comme Posoškov, et Pierre n'était pas
homme à s'embarrasser de théories abstraites. Il n'en est pas moins vrai
que son souci de la balance commerciale, son protectionnisme, ses efforts
pour exporter le fer des usines d'État en réservant le marché intérieur
aux établissements privés, tout cet ensemble de mesures relève bien du
mercantilisme.
Après la mort du Tsar, la politique gouvernementale fut beaucoup
moins cohérente : le protectionnisme se relâche et la réaction nobiliaire
1213 ANNALES
tente de limiter les transferts de main-d'œuvre au profit des manufact
uriers. Dans l'ensemble, l'industrie réussit pourtant à maintenir sa
progression : preuve qu'elle n'était pas « une plante de serre » (S. Blanc,
« A propos de la politique économique de Pierre le Grand », Cahiers du
monde russe et soviétique, vol. III, janvier-mars 1962, pp. 122-139.) —
J. van R.
■ Deux aspects de l'économie russe, au début et à la fin du XVIIIe siècle. —
Injustement ignoré par bien des historiens de la pensée économique
européenne, trop sommairement défini par d'autres comme « avocat
du mercantilisme dans sa forme la plus fruste », Pososkov méritait
cette étude nuancée.
Historien plus encore qu'économiste, H. Chambre (« Pososkov et le », Cahiers du monde russe et soviétique, octobre-décem
bre 1963, pp. 335-365) a ici le souci de replacer en son temps et en son
pays l'un des représentants les plus originaux de la pensée économique,
sociale et politique russe du temps de Pierre le Grand. Pososkov est
justement situé par l'auteur « au confins de deux univers économiques
russes, l'univers médiéval et l'univers moderne ». Le Père Chambre
insiste sur l'arrière-plan spirituel — orthodoxie et autocratie — de la
pensée de Pososkov. Partout la morale est sous-jacente à l'économie :
obligation du travail, comme fondement de la condition sociale de
l'homme; quête des biens spirituels, car tous les autres «seront donnés
par surcroît » ; recherche de la « véritable justice chrétienne » dans les
rapports commerciaux ; désir d'humilier — en dehors de toute notion
mercantiliste de guerre économique entre les nations — le marchand
étranger, prétentieux, trompeur, cupide.
La tutelle paradoxalement « libératrice » du Tsar est invoquée dans
tous les secteurs de la vie économique : propriétaire eminent de la terre,
et à plus forte raison des « âmes », dont les pomesciks n'ont que la jouis
sance précaire, le Tsar a pour tâche de réprimer les abus des seconds
contre les premiers ; il doit protéger — sans les accabler cependant de
taxes - — les marchands, groupés en une caste hermétiquement fermée,
contre les étrangers et les autres classes sociales ; à lui enfin le privilège
de fixer la valeur d'une monnaie purement fiduciaire — au sens médiéval,
féodal du mot, plutôt qu'au sens moderne — , car, dit Pososkov « chez
nous le cuivre n'est pas cher, mais le nom du Tsar est cher ». La maxime
vaut pour les Russes ; Pososkov n'ignore pas que la monnaie destinée
aux étrangers — chez qui les marchands sont plus puissants que les
rois ! — doit être une marchandise et se plier aux normes internationales
du critère métallique.
Auteur d'un « Livre de raison », plutôt que d'un traité systématique
ment élaboré d'économie politique, Pososkov expose une pensée assez
riche pour qu'on puisse, toutefois, ne pas l'enfermer dans les cadres médié
vaux et déceler en elle des aspects non seulement modernes mais, pour
l'époque, novateurs.
L'auteur a pu subir « par osmose » et plus directement par l'inte
rmédiaire polonais les influences du colbertisme alors régnant. La richesse
est ainsi pour lui le fait de la nation, non du prince seul ; le commerce
joue une fonction éminente ; l'industrie doit transformer les matières
premières avant de les exporter — et l'Etat doit l'aider à prendre son
essor — ; le protectionnisme doit exploiter les virtualités nationales et
les besoins irrépressibles des étrangers en matières premières russes ;
l'argent ne doit pas sortir du royaume ; mais la monnaie d'or russe doit
1214 BRÈVES NOTES
faire prime sur le marché international ; enfin les idées de « productivité
du travail » comme base de l'accroissement des richesses, celle de « divi
sion internationale du travail », qui « effleurent » Pososkov, le placent
même à Favant-garde d'un mercantilisme au stade suprême d'évolution.
Echappant à toute classification sommaire, ni conservateur, ni novat
eur, (ou les deux à la fois) Pososkov reflète les contradictions d'une
Russie qui s'arrache non sans peine au passé médiéval. L'auteur évoque
à son sujet, outre le mercantilisme d'un Montchrétien ou d'un Bodin,
le nationalisme économique d'un Frédéric List : c'est accorder aux parti
cularités nationales et à l'éveil du sentiment national dans la pensée
d'un contemporain Pierre le Grand toute la place qu'ils méritent effe
ctivement.
L'article de M. van Řegemorter, abondamment nourri aux sources
d'archives, (« Commerce et Politique : préparation et négociation du
traité franco-russe de 1787 », Cahiers du monde russe et soviétique, juillet-
septembre 1963, pp. 230-257) nous replonge dans l'univers économique
russe, mais cette fois à l'extrême fin du siècle, sous Catherine II.
Sans doute, le propos de l'auteur a-t-il été d'écrire une page d'his
toire diplomatique : il met fortement l'accent sur les arrière-plans poli
tiques d'un acte économique, qui fut surtout symbolique d'un désir de
rapprochement franco-russe. Les ambitions du Roi de Prusse, la désaffec
tion de l'opinion française « éclairée » vis-à-vis de la « barbarie turque »
que l'on hésitait de plus en plus à défendre contre les empiétements
d'une Impératrice « philosophe », préparaient et commandaient ce rap
prochement.
Mais l'article tient plus qu'il ne promet et met heureusement en lumière
les incompatibilités des aspirations économiques françaises et russes à
l'aube de l'ère libre-échangiste. Aucun traité ne pouvait, et effectivement
ne devait, malgré les affirmations officielles, vaincre la répugnance fran
çaise et russe à établir entre les deux pays un commerce direct, impli
quant l'installation réciproque, en Russie et en France, de maisons de
commerce. Des deux côtés l'on devait, après la conclusion du traité, se
contenter d'échanges indirects, par l'intermédiaire des tiers hollandais,
allemands, anglais et espagnols. Si d'aventure un négociant français
avait le courage de chercher fortune sur le sol russe, — tel ce Raimbert
dont l'auteur utilise les témoignages, — il prétendait à un véritable
monopole et écartait tout concurrent compatriote, fût-ce dans un secteur
aussi exploitable pour le commerce français que celui de la mer Noire.
Les exigences de la France concernant l'obtention de la clause de la
nation la plus favorisée, la disparition des discriminations qui mettaient
les Français en état d'infériorité légale en particulier par rapport aux
Anglais, apparaissent surtout comme répondant à des satisfactions de
prestige.
Du côté russe, par contre, on semblait lentement s'ouvrir à l'idée des
« avantages qu'il y aurait eu pour le pays à développer la marine mar
chande et à habituer le marchand russe à la concurrence internatio
nale ». Mais, si l'on dépassait par là le traditionnel protectionnisme, on
était bien loin, — et les négociateurs le soulignaient avec quelque mépris —
d'adopter « les principes lumineux qu'on voit être à la base du traité
français avec les Anglais ». Les lumières russes, quelque bonne opinion
qu'on en eût, n'avaient point encore vaincu les « préjugés » du « sys
tème prohibitif ». Les Français soulignaient l'incapacité des Russes à
1215 •
ANNALES
concevoir l'idée toute moderne de l'interaction, jouant dans le sens d'une
expansion indéfinie, de la consommation et de la production.
D'où, du côté russe, la persistance d'une sorte de puritanisme de la
pensée commerciale qui rendait difficile les négociations : depuis fort
longtemps les Russes cultivaient l'idée (accréditée encore par les achats
anglais de matières premières) que les pays occidentaux ne pouvaient,
de toute façon, se passer de leurs produits ; d'Occident, par contre, et
particulièrement de France, venaient des denrées de luxe, par lesquelles
cette « perfide nation » tentait de corrompre l'Etat des Tsars. Sans doute, opinion venue du fond des Vieux Ages devait-elle perdre du terrain
à l'époque du traité et la recherche du luxe par les classes dominantes
inciter à plus de souplesse. Mais l'auteur montre bien, en s'appuyant sur
les observations de l'époque, que, compte tenu de cette évolution, l'État
russe avait peu d'intérêt au libre-échangisme.
L'abaissement des droits sur les vins français, par exemple — étant
donné la structure sociale du marché russe et l'absence de classe inte
rmédiaire — n'eût point gagné à la consommation de cette denrée de
grand luxe de nouvelles couches de la population, cependant que le
maintien des mêmes droits ne risquait aucunement de détourner les
nobles de l'achat d'un produit dont l'usage était avant tout affaire de
prestige social.
C'est là un exemple frappant, et l'auteur s'en sert fort adroitement
pour nous suggérer que, dans leur refus du « libre-échangisme mitigé »
auquel la France se ralliait alors, les Russes étaient, tout compte fait,
plus réalistes peut-être que bornés. Dans ces conditions, un véritable et
fructueux dialogue sur des problèmes économiques pouvait difficilement
s'instaurer entre les deux pays, quelles que fussent les affirmations off
icielles sur la complémentarité de leurs économies. Malgré le développe
ment possible, en quantité, du volume des échanges, (et on l'observe
effectivement après le traité), toute convention commerciale avait des
chances de rester, beaucoup moins qu'une base à l'implantation d'un
commerce direct et intense, un « test » politique, — ce que, précisément,
y voit l'auteur. — S. B.
■ Histoire de la culture matérielle : une revue polonaise. — Kwartalnik
Historii Kultury Materialnej, revue consacrée à l'histoire de la culture
matérielle et publiée à Varsovie par l'Académie Polonaise des Sciences
sous la direction de M. Aleksander Gieysztor, de Mme Janina Leskiewicz
et de M. Kazimierz Majewski, vient de fêter son dixième anniversaire.
C'est, donc une revue jeune, et cela, aussi, par son esprit, Les Annales
(1962, n° 1) ont déjà parlé des réussites et des dangers des recherches po
lonaises concernant l'histoire de la culture matérielle et en particulier de
leurs concepts théoriques. La Table méthodique des dix volumes de la
revue, publiée en cahier séparé (Varsovie, 1963) permet de se rendre
compte de l'envergure de ces recherches et de leur nouveauté. Après les
chapitres d'ordre général la table groupe les articles sous les rubriques
suivantes : le milieu géographique, la démographie et l'anthropologie,
l'habitat, l'agriculture, l'artisanat et l'industrie, le bâtiment, les échanges
et les moyens d'échanges, le transport et la communication, la consom
mation, l'art militaire. En plus d'études originales, la revue consacre
beaucoup de place aux comptes rendus des travaux polonais et étrangers,
et publie une bibliographie d'histoire de la culture matérielle de
l'Europe ; elle constitue de cette façon un remarquable outil bibli
ographique pour l'histoire économique européenne.
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