Ducs et pairs sous l'Ancien Régime. Caractéristiques démographiques d'une caste - article ; n°5 ; vol.15, pg 807-830

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Population - Année 1960 - Volume 15 - Numéro 5 - Pages 807-830
Les statistiques démographiques concernent, le plus souvent, l'ensemble d'une population, l'influence du niveau social étant, dans la plupart des cas, difficile à déterminer correctement. Cette lacune est source de confusions. Par contre, pour certaines époques, où il n'est possible de saisir qu'une classe sociale, le danger est de généraliser à l'ensemble les résultats observés pour une fraction très réduite de la population et nullement représentative. Lorsque, comme aux XVIIe et XVIIIe siècles, une minorité aristocratique vit au milieu d'une masse populaire, le double risque apparaît nettement : tantôt, sur le vu de données partielles ne s' appliquant qu'à une très faible minorité, on en déduit une loi générale, tantôt l'utilisation de statistiques d'ensemble noie cette minorité dans la masse anonyme. Or, il est d'autant plus intéressant de connaître les résultats propres à la classe dirigeante que souvent, celle-ci est en avant-garde dans l'évolution démographique, de sorte que l'histoire de la population n'est pas bien comprise, sans la connaissance des mouvements de cette avant-garde. C'est pourquoi l'étude Je M. Louis Henry et Mlle Claude Lévy est extrêmement instructive. Le XVIIe et le XVIIIe siècle qu'elle couvre constituent, à la fois, la période préstatistique et la période où a commencé la limitation des naissances dans la famille, en France. Comme la France a été elle-même en avant-garde sur les autres pays dans ce domaine, des relevés portant sur un nombre limité de familles prennent une portée exceptionnelle par l'ampleur des mouvements qu'ils annoncent.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1960
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Claude Lévy
Louis Henry
Ducs et pairs sous l'Ancien Régime. Caractéristiques
démographiques d'une caste
In: Population, 15e année, n°5, 1960 pp. 807-830.
Résumé
Les statistiques démographiques concernent, le plus souvent, l'ensemble d'une population, l'influence du niveau social étant,
dans la plupart des cas, difficile à déterminer correctement. Cette lacune est source de confusions. Par contre, pour certaines
époques, où il n'est possible de saisir qu'une classe sociale, le danger est de généraliser à l'ensemble les résultats observés
pour une fraction très réduite de la population et nullement représentative. Lorsque, comme aux XVIIe et XVIIIe siècles, une
minorité aristocratique vit au milieu d'une masse populaire, le double risque apparaît nettement : tantôt, sur le vu de données
partielles ne s' appliquant qu'à une très faible minorité, on en déduit une loi générale, tantôt l'utilisation de statistiques d'ensemble
noie cette minorité dans la masse anonyme. Or, il est d'autant plus intéressant de connaître les résultats propres à la classe
dirigeante que souvent, celle-ci est en avant-garde dans l'évolution démographique, de sorte que l'histoire de la population n'est
pas bien comprise, sans la connaissance des mouvements de cette avant-garde. C'est pourquoi l'étude Je M. Louis Henry et
Mlle Claude Lévy est extrêmement instructive. Le XVIIe et le XVIIIe siècle qu'elle couvre constituent, à la fois, la période
préstatistique et la période où a commencé la limitation des naissances dans la famille, en France. Comme la France a été elle-
même en avant-garde sur les autres pays dans ce domaine, des relevés portant sur un nombre limité de familles prennent une
portée exceptionnelle par l'ampleur des mouvements qu'ils annoncent.
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Lévy Claude, Henry Louis. Ducs et pairs sous l'Ancien Régime. Caractéristiques démographiques d'une caste. In: Population,
15e année, n°5, 1960 pp. 807-830.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1960_num_15_5_6738DUCS ET PAIRS SOUS L'ANCIEN RÉGIME
Caractéristiques démographiques d'une caste
l'ensemble dans Les la statistiques plupart d'une population, des cas, difficile l'influence concernent, à déterminer du niveau le plus correctement. social souvent, étant,
Cette lacune est source de confusions.
Par contre, pour certaines époques, où il n'est possible
de saisir qu'une classe sociale, le danger est de généraliser à
l'ensemble les résultats observés pour une fraction très réduite
de la population et nullement représentative.
Lorsque, comme aux XVIIe et XVIIIe siècles, une minorité
aristocratique vit au milieu d'une masse populaire, le double
risque apparaît nettement : tantôt, sur le vu de données partielles
ne s' appliquant qu'à une très faible minorité, on en déduit une loi
générale, tantôt l'utilisation de statistiques d'ensemble noie cette
minorité dans la masse anonyme. Or, il est d'autant plus inté
ressant de connaître les résultats propres à la classe dirigeante
que souvent, celle-ci est en avant-garde dans l'évolution démo
graphique, de sorte que l'histoire de la population n'est pas
bien comprise, sans la connaissance des mouvements de cette
avant-garde.
C'est pourquoi l'étude Je M. Louis Henry et Mlle Claude Lévy
est extrêmement instructive. Le XVIIe et le xvine siècle qu'elle
couvre constituent, à la fois, la période préstatistique et la
période où a commencé la limitation des naissances dans la
famille, en France. Comme la France a été elle-même en
avant-garde sur les autres pays dans ce domaine, des relevés
portant sur un nombre limité de familles prennent une
portée exceptionnelle par l'ampleur des mouvements qu'ils
annoncent.
INTRODUCTION
Des travaux antérieurs et, notamment, l'étude démographique de Crulai,
petite paroisse de Normandie, nous ont déjà donné un aperçu des caractéris
tiques fondamentales de populations rurales de l'Ancien Régime.
La grande enquête en cours sur la population de la France avant 1800 ^
doit compléter ces connaissances et nous donner une vue d'ensemble. Mais
(1) Michel Fleury et Louis Henry, « Pour connaître la population de la France depuis
Louis XIV. Plan de travaux par sondage », Population, 1958, n° 4, p. 663-686. 808 DUCS ET PAIRS SOUS L'ANCIEN RÉGIME
celle-ci reflétera surtout les caractéristiques du monde rural, et parce qu'il
représentait la grande majorité, et parce qu'il est plus facile de retrouver ses
traits que ceux du peuple des villes.
De toutes façons, les classes dirigeantes, noblesse et bourgeoisie, ne repré
sentent qu'une trop petite fraction de la population pour (être bien [étudiées
à partir du petit échantillon utilisé pour l'ensemble de la population. Il faut
donc leur consacrer des recherches spéciales.
Un des motifs de ces est de compléter, par l'observation sta
tistique, l'apport des nombreux témoignages rassemblés dans un ouvrage
récent de l'I.N.E.D., «La prévention des naissances dans la famille W. »
II fallait, par la même occasion, tenter de remonter plus avant vers un passé
dont les témoins ne vous disent pas grand chose.
Une étude sur la classe dirigeante de Genève ^ nous avait montré que de
bonnes généalogies étaient la meilleure source pour des recherches de ce
genre. Comme nous étions assurés de ne pas en trouver pour toute la haute
société, il fallait, pour débuter, nous limiter à une fraction de celle-ci mais
remplissant les conditions suivantes : être bien définie; être pratiquement
couverte par les généalogies disponibles. Ces conditions orientaient notre
recherche vers la haute noblesse; il fallait encore, cependant, porter toute
l'attention sur celle qui vivait dans le sillage du roi et était représentative du
milieu de la Cour et négliger, au contraire, celle qui habitait la province et
ne venait à Versailles qu'au hasard des devoirs de son rang. C'est en effet
des mœurs de la haute société de Versailles et de Paris, et non de celle de
province, que les auteurs du temps nous ont longuement entretenus.
Ces conditions étaient réunies par les ducs et pairs. Leur vie, de par leur
haute fonction, la place qu'ils tenaient à la Cour, leurs revendications, l'obl
igation de faire enregistrer leur pairie par le Parlement, etc., a donné lieu à
de nombreux écrits, tant généalogiques qu'anecdotiques. En outre, le carac
tère officiel de l'érection d'une terre en duché-pairie exigeait des preuves et
divers papiers soigneusement collationnés par le généalogiste du roi. La plu
part des textes originaux confirmant origines, titres et généalogies se trouvent
à la Bibliothèque Nationale.
Précisons bien cependant : la haute noblesse de l'Ancien Régime ne
se confinait pas du tout aux limites imposées par les seuls duchés-pairies.
« L'ancienne noblesse », c'est-à-dire celle qui se flattait de présenter une fili
ation prouvée de noblesse remontant en principe à l'an 1400, se heurta tou-
W Hélène Bergues et divers auteurs, « La prévention des naissances dans la famille. Ses
origines dans les temps modernes », Travaux et documents de H.N.E.D., Cahier n° 35, 1960,
400 pages.
(2> Louis Henry, « Anciennes familles genevoises. Étude démographique xvie-xxe siècle ».
Travaux et documents de VI.N.E.D., Cahier n° 26, 1956, 234 pages. CARACTÉRISTIQUES DÉMOGRAPHIQUES D'UNE CASTE 809
jours à cette « haute noblesse » des ducs et pairs alimentée bien souvent, à
l'époque qui nous intéresse, par le bon plaisir royal. Mais la première qui,
bien entendu, avait, une fois ses preuves établies, droit aux Honneurs de la
Cour, n'était pas pour autant intégrée à la vie même de cette Cour.
Quest-ce qu'un duc et pair ? (1) A l'origine, la pairie reposait essentiell
ement sur la possession d'un fief, et le
Moyen Age connut six pairies féodales. Elles s'éteignirent et les rois pour
éviter la disparition de l'institution en créèrent de nouvelles; fait inédit, ils
le firent en faveur de princes capétiens. Dorénavant, les pairies étaient don
nées en apanage, par lettres patentes, à des proches parents du roi. Au
xive siècle, le pair, jusqu'alors uniquement possesseur de fief, se voit incor
poré au Parlement et par là est doté d'une fonction. Puis les rois prennent peu
à peu l'habitude de distribuer les pairies en dehors de la famille capétienne.
En 1519 le roi nomme pairs, pour la première fois, des membres de l'aristo
cratie française. Ce fut la maison de Gouffier qui vit, à cette date, le Roannais
érigé pour elle en duché-pairie. Ces précédents allaient créer des problèmes
de préséance, de transmission; les femmes perdent alors le droit d'exercer
elles-mêmes leur fonction de pair « et ne pourront plus que la communiquer
à leur maris ». François Ier et Henri II multiplient les érections et contribuent
ainsi à enlever à l'institution une partie de son prestige; cette prolifération
ne cessera qu'avec la Révolution; et l'importance territoriale des fiefs tenus
en pairie diminue en conséquence au profit de la quantité des pairies laïques ^2' .
Le courant continuant, les pairies deviennent de plus en plus nombreuses
et constituent pour le roi un instrument de récompense accordé pour services
rendus à la royauté. Le roi érige alors en pairie les seigneuries possédées
par l'intéressé. En dehors du droit de siéger au Parlement, les ducs cependant
n'ont plus, sous Louis XIV et sous Louis XV, de rôle politique et leur
titre devient uniquement honorifique ; mais titre et honneur étaient avidement
recherchés.
Mode d'érection et de transmission Le duché pairie se créait par la conces-
des duchés pairies. sion de lettres patentes et n'était
reconnu qu'après enregistrement au
Parlement. Tant que cette formalité n'était pas accomplie, le duché n'était
pas considéré comme pairie et restait une dignité personnelle non héréditaire.
Le Parlement se réservait d'ailleurs le droit — et il en usa à plusieurs reprises —
de refuser l'enregistrement des lettres patentes, jugeant utile de mettre entrave
à la prodigalité des rois.
Le mode de transmission des pairies laïques au cours des siècles subit des
(1} Nous nous sommes servis, pour la définition et pour l'identification des duchés-pairies,
en grande partie, de l'ouvrage de R. de Warren (Les Pairs de France sous l'Ancien Régime,
Paris, 1958), le plus récent sur la question.
W II existait également des pairies ecclésiastiques, au nombre de 7; elles se transmettaient
selon le principe de l'hérédité du siège. Par le seul fait de son accession à la dignité épiscopale
ou archiépiscopale, le nouveau titulaire du siège considéré devenait pair de France.
J. P. 000204. 4 810 DUCS ET PAIRS SOUS L'ANCIEN REGIME
vicissitudes, soit que les règles elles-mêmes aient varié, soit que les rois aient
introduit des dérogations. Néanmoins, une règle a été respectée tout au
long de l'Ancien Régime : le pair a toujours été le légitime propriétaire
d'un fief. Et, en règle générale, à l'époque qui nous concerne, la pairie se
transmettait exclusivement par les mâles; à défaut, elle revenait à la Cou
ronne. Au cours du xvie siècle, comme il a été dit précédemment, les
héritiers femelles des pairies furent considérés comme étant « seulement
capables de communiquer la pairie à leur mari ».
L'Edit de mai 1711 précisa que les hoirs et successeurs étaient unique
ment les enfants et descendants mâles du premier titulaire; en cas d'hoirs
femelles, le plus proche parent en ligne mâle du premier titulaire de la pairie
avait le droit de racheter, dans les six mois, le fief érigé. Par non-observance
ou par défaut de ces règles, la pairie s'éteignait.
Prérogatives des ducs et pairs. Étaient pairs de France, de naissance, les
princes du sang. Les autres, qui étaient
seulement nommés à cette dignité, bénéficiaient, dans tout le royaume de la
première place après les princes du sang. L'Ancien Régime attachant aux
questions de rang et de préséance une importance considérable, ce privilège
était l'un de ceux auquel les ducs et pairs tenaient le plus. Les duchesses avaient,
elles, droit « au tabouret », c'est-à-dire que seules de l'assistance, elles pou
vaient s'asseoir en présence de la reine. Bien entendu, ducs et pairs étaient
admis d'office aux Honneurs de la Cour (prendre place dans les carosses du
roi, présentation des femmes au roi et à la reine). En outre, ils assistaient au
sacre royal et avaient voix deliberative au Parlement.
D'après M. de Warren, 78 familles de l'aristocratie française furent hono
rées de la pairie laïque sous l'Ancien Régime.
Familles choisies. Il nous est rapidement apparu que la qualité des données
ne permettait pas de remonter très loin et qu'il ne
fallait guère compter dépasser le milieu du xvne siècle. Comme l'étude de la
fécondité se fait à partir de l'histoire des unions, nous avons décidé de nous
limiter aux mariages de 1650 à 1799 ; 59 familles, au sens généalogique, compt
ent parmi leurs membres au moins un duc et pair dont le mariage se situe
dans cette période; une de ces familles, les Coislin du Cambout, a cependant
été laissée de côté, faute de renseignements suffisants ^. On a, d'autre part,
limité certaines parties de l'étude, la mortalité masculine en particulier, aux
ducs et pairs eux-mêmes ; pour l'étude de la fécondité des mariages, nous avons
ajouté les héritiers directs morts avant d'avoir accédé à la pairie.
Dans le siècle et demi où se situent les mariages retenus, bien des éléments
ont été susceptibles de modifier le comportement socio-démographique des
individus; des coupures s'imposaient, mais elles ne pouvaient être très nomb
reuses dans un groupe aussi restreint; comme pour l'étude sur la classe
Nous avons également laissé de côté les princes du sang. CARACTÉRISTIQUES DÉMOGRAPHIQUES D'UNE CASTE 811
dirigeante de Genève, nous avons fait des tranches de 50 ans et distingué
trois séries d'unions : celles de 1650-1699, celles de 1700-1749 et celles de
1750-1799.
Qualité des généalogies. Dans une étude de la fécondité, il faut connaître
l'âge au mariage de la femme, la date de fin
d'union et la date de naissance de tous les enfants. Or s'il s'est avéré facile
de rassembler les généalogies des ducs et pairs, il est apparu beaucoup de
lacunes dans les renseignements sur les femmes (date de naissance, date de
décès, âge au décès) et, partant, sur les fins d'union. A l'origine, une centaine
de dates nous manquaient; nous les avons en grande partie retrouvées,
exactement ou à peu près, à différentes sources manuscrites ou imprimées,
publiques ou privées ^.
La date de naissance de tous les enfants n'est pas connue. On sait que
certains ont vécu, peu de temps le plus souvent, sans savoir exactement à quelle
date, ni même quelle année ils sont nés. Ces lacunes sont plus fréquentes
dans les unions de la fin du xvne siècle que dans celles du xvnie. On a, bien
entendu, tenu compte de tous les enfants dont l'existence était signalée,
quitte à situer leur naissance au mieux.
Il est à craindre que d'autres enfants n'aient pas été mentionnés du tout,
en particulier certains de ceux qui sont morts au bout de quelques jours ou
de quelques mois. Les préoccupations démographiques ont été, jusqu'ici,
trop étrangères à la plupart des généalogistes pour qu'ils se soient beaucoup
souciés de ces courtes vies. Ces omissions totales sont sans doute d'autant plus
fréquentes que l'on a affaire à une époque plus reculée. Mais certaines carac
téristiques de la fécondité subsistent presque inchangées au travers d'omis
sions de ce genre; le sens de l'évolution peut d'autre part se dégager malgré
elles. De sorte que les erreurs par défaut qui sont à craindre ne nous empêchent
pas d'obtenir des résultats intéressants et suffisamment sûrs, pourvu que nous
nous abstenions de pousser certaines comparaisons au-delà des limites
imposées par l'incertaine précision des données.
Dépouillement et exploitation. Les données fournies par les généalogies
ont été transcrites sur les fiches de famille
utilisées à l'I.N.E.D. pour des travaux de ce genre et décrites dans le « Manuel
de dépouillement de l'état civil ancien » ^2K
L'exploitation a été faite à la main, comme pour les familles de Genève.
(1) Nous remercions particulièrement Mlle A.-M. Armelin, MM. de Nervo, Pinoteau et de
Warren qui ont bien voulu nous donner d'utiles indications et nous exprimons notre grati
tude aux descendants de ducs et pairs qui ont eu l'obligeance de fouiller dans leurs archives
personnelles pour nous fournir des renseignements.
(2) Michel Fleury et Louis Henry, « Des registres paroissiaux à l'histoire de la populat
ion ». Manuel de dépouillement et d'exploitation de l'état civil ancien », I.N.E.D., Paris,
1956, 84 pages. 812 DUCS ET PAIRS SOUS L'ANCIEN RÉGIME
RÉSULTATS
NUPTIALITÉ
La nuptialité se caractérise normalement par deux sortes de données
relatives, l'une à la fréquence du célibat définitif en l'absence de mortalité,
l'autre à la répartition de l'âge au premier mariage, toujours en l'absence
de mortalité.
En pratique, on remplace la fréquence du célibat définitif, en l'absence
de mortalité, par la proportion des personnes encore célibataires à 50 ans
ou au décès parmi celles qui ont atteint 50 ans; et l'on se contente, très sou
vent, de la distribution brute de l'âge au premier mariage, c'est-à-dire non
corrigée de l'effet perturbateur, secondaire, de la mortalité.
On assimile même la répartition par âge des nouveaux mariés d'une cer
taine période à la répartition de l'âge au mariage au sein d'une génération.
La première dépend à la fois de la deuxième et de la structure par âge de la
population dans la période considérée.
Fréquence du célibat définitif. Nous avons essayé de calculer la propor
tion des célibataires, parmi les fils et les
filles de ducs et pairs décédés à 50 ans et plus. Il nous a fallu y renoncer pour
les filles, le nombre relatif d'âges au décès inconnus étant très élevé.
Pour les fils, nous nous sommes limités à ceux nés en 1700-1749; il y a
moins d'âges inconnus que dans le groupe 1650-1699; d'autre part, l'influence
perturbatrice de la Révolution s'y fait peu sentir.
Les chiffres bruts sont les suivants :
matrimonial au décès État
Âge au décès
Célibataire Marié ou veuf Inconnu
9 50 ans et 44
Inconnu . 3 4 С
La proportion des célibataires parmi les décédés de 50 ans et plus peut
varier de 12/44 à 9/54 suivant les hypothèses extrêmes qu'on peut faire sur
l'âge et l'état matrimonial au décès des situations mal connues.
Ainsi, pour les hommes, la fréquence du célibat définitif, dans les condi
tions moyennes des règnes de Louis XV et Louis XVI, serait comprise entre
17 % et 27 % environ. C'est une fréquence relativement élevée; pour la
France entière, la fréquence correspondante n'a guère dépassé 10 °/0 dans
les générations d'hommes nés au xixe siècle. ,
,
CARACTÉRISTIQUES DÉMOGRAPHIQUES D'UNE CASTE 813
Le nombre d'observations est trop petit pour que nous puissions affirmer
qu'il s'agit bien là d'une caractéristique du milieu plutôt que d'un hasard;
ou plutôt il serait trop petit, si nous n'avions que cet élément d'appréciation ;
en fait, les contemporains reviennent constamment sur la grande fréquence
du célibat volontaire dans la haute société; nos observations signifient alors
que ce trait existait dans le milieu des ducs et pairs. Faute d'autres données,
nous ignorons s'il y était plus ou moins accusé que dans d'autres milieux.
Âge au premier mariage. La répartition des nouveaux mariés par groupe
d'âges est la suivante pour chacune des trois
époques
Hommes Femmes
Époque du mariage Époque du mariage Âge
1650-1699 1700-1749 1750-1799 1650-1699 1700-1749 1750-1799
14 Moins de 15 ans 4 2 15 7
15-19 ans 18 29 25 30 51 37
20-24 ans 23 25 13 15 24 8
15 14 25-29 ans 8 7 5 2
30-34 ans 7 11 2 6 3 2
35-49 ans 10 6 1 2 2
Ensemdle 73 89 99 51 81 56
Nota : On a laissé de côté les premiers mariages à 50 ans et plus (2 hommes en 1700-1749).
Une inspection rapide de ce tableau suffit à montrer que le mariage est
précoce : suivant l'époque, de 50 °/0 à 80 °/0 des jeunes mariés ont moins de
25 ans et 50 °/0 à 80 °/0 des jeunes épouses ont moins de 20 ans.
L'âge moyen et l'âge médian des nouveaux mariés est le suivant :
Hommes mariés en :
1650-1699 1700-1749 1750-1799
Age moyen . 25,5 23,6 21,3
Âge médian 23,8 21,7 19,8
Femmes mariées en :
1750-1799 1650-1699 1700-1749
Age moyen . 20,0 19,4 18,3
Âge médian 18,4 17,7 18,6 814 DUCS ET PAIRS SOUS L'ANCIEN RÉGIME
Cet âge moyen ou médian tend à s'abaisser au cours du temps.
Prenons l'époque moyenne 1700-1749 et comparons les chiffres corre
spondants à ceux de Crulai. A peu près à la même époque, l'âge des nouveaux
mariés antérieurement célibataires était le suivant :
Hommes Femmes
27,5 25,1 Age moyen.
26,6 24,3 Âge médian
Crulai n'est certes pas toute la France, mais ce que nous savons ou présu
mons de la natalité de l'époque, ainsi que ce que nous observons dans les
dépouillements de registres actuellement en cours, donne à penser que ces
chiffres valent, au moins, comme ordre de grandeur, pour l'ensemble de la
France.
Ainsi, le mariage est beaucoup plus précoce, dans le milieu considéré,
que dans l'ensemble du pays. Dans ce domaine, comme dans celui de la fécond
ité, la haute société et la masse de la nation ont des caractéristiques extrême
ment différentes, aussi différentes que celles de deux civilisations : pour la
nuptialité, celle de l'Occident et celle du monde musulman, par exemple.
Cependant cette précocité n'est pas générale à cette époque, en Europe,
au sommet de la hiérarchie sociale, ainsi que le montrent les chiffres suivants :
Âge moyen
au premier mariage
Hommes Femmes
Familles régnantes (1) [mariages de 1700-1799] 27,3 21,7 ducales anglaises (2) ^générations 1680-1729J 28,6 22,2
32,3 25,0 Familles genevoises (3) [génération 1650-1749]
I1' S. Plller, Studies on Mortality since the Renaissance, Bulletin of the History of Médecine, XIII,
1943, p. 427-461, XVI, 1944, p. 362-331, XXI, 1947, p. 51-101.
Mortality, Past and Future, Population Studies, I, 1948, p. 405-450.
I2) T. H. Hollingswohth, A Demographic Study of the British Ducal Families, Population Studies,
XI, 1957, p. 4-26.
(3) L. Henry, op. cit. Nous avons pris la demi-somme des âges moyens des groupes de généra
tions 1650-1699 et 1700-1749.
Pour les femmes, l'âge moyen au premier mariage est plus bas dans les
familles régnantes d'Europe et les familles ducales d'Angleterre qu'il ne l'était
vraisemblablement dans l'ensemble de la population (où il devait être de 24
à 26 ans); mais il dépasse nettement celui des femmes de ducs et pairs de
France. Pour les hommes, la différence est encore plus marquée. DÉMOGRAPHIQUES D'UNE CASTE CARACTÉRISTIQUES 815
FÉCONDITÉ
Nous allons, pour commencer, étudier les taux de fécondité légitime, sui
vant l'âge observé et l'âge au mariage.
Taux de fécondité légitime Pour calculer le taux de fécondité légitime des
par âge. femmes d'un groupe d'âges, mettons 20-24 ans,
on divise le nombre de naissances observées
dans ce groupe d'âges, par le nombre d'années de vie conjugale que les femmes
observées ont vécues, entre leur vingtième et leur vingt-cinquième anni
versaire.
Pour une femme qui s'est mariée après 20 ans, et avant 25 ans, mettons
à 23 ans, encore vivante et mariée à son vingt-cinquième anniversaire, le nombre
d'années de vie conjugale, dans le groupe 20-24 ans, a été pris égal à la diff
érence entre 25 ans et l'âge au mariage en années, augmenté de 0,5 ; les femmes
mariées à 23 ans avaient, en moyenne, 23,5 au moment de leur mariage ;
leur vie conjugale dans le groupe 20-24 ans a duré en moyenne 1,5 année.
Pour une femme mariée avant 20 ans et morte entre son vingtième et
son vingt-cinquième anniversaire, par exemple à 23 ans, nous avons pris
comme durée de vie conjugale, dans le groupe 20-24 ans, la différence entre
son âge au décès en années, majoré de 0,5 année (ici 23,5) et 20 ans. Dans
l'exemple choisi, la vie conjugale a duré 3,5 années en moyenne.
Si la femme devient veuve à 23 ans, on prend comme durée de vie conjugale
celle qui correspond à l'âge en années révolues qu'elle a neuf mois après la
mort de son mari, soit 3,5 si c'est encore 23 ans, et 4,5 si c'est 24.
On laisse de côté les cas où l'union a duré moins de cinq ans, ce qui élimine
les cas, non prévus ci-dessus, où le début et la fin de l'union tombent dans le
même groupe d'âges.
Nombre annuel de naissances four 1.000 femmes mariées
DE CHAQUE GROUPE d'ÂGES
(Mariages d'au moins 5 ans de durée)
Âge de la femme
Age ш mariage
10- H 15-19 2Э-24 25-29 30-3 'l 35-39 40-4 'i 45-49 de la femme
ans ans ans ans ans ans uns ans
Femmes mariées en 1650-1699
283 0 0 Moins de 2) 0 35!) 353 188 101
20-29 ans.. '160 28'2 246 131 53 21
Femmes mariées en 1700-1749
Moins de 20 ans 0 205 202 178 67 6 0 0
403 281 155 65 9 0 20-29 ans..
Femmes mariées en 1750-1799
Moins de 20 0 161 200 92 7 16 0 0
1Í8 18') 72 0 26 0 20-29 ans

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