Dysphasie simple de l'enfant et langage de la mère - article ; n°2 ; vol.93, pg 227-268

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L'année psychologique - Année 1993 - Volume 93 - Numéro 2 - Pages 227-268
Summary : Child dysphasia and the mother's language
Mothers of 2 groups (10 with a dysphasic child and 10 with a normal child) were recorded while they were addressing a narration either to an adult or to their own children. Children were front 4;6 to 6;0 years old. Parallel syntactic and acoustic analyzes of the motkers' utterances show, in all mothers, dramatic between-addressee changes. Between-group syntactic differences are few (one variable only is slighily affected), although phonetic differences appear more clearly : the voices of the mothers with dysphasic children show higher pitch, together with less pitch variability, relative to the control group.
Key-words : simple dysphasia, linguistic environment, acoustic features, phonetics, syntactic structures.
Résumé
Deux groupes de mères (dix mères d'enfants dysphasiques et dix mères d'enfants groupe-contrôle) ont fait l'objet d'enregistrements pendant qu'elles adressaient une narration soit à un adulte, soit à leur enfant. Les enfants étaient âgés de 4;6 à 6;0 ans. Des analyses syntaxiques et phonétiques menées en parallèle révèlent des changements spectaculaires d'un interlocuteur à l'autre, chez toutes les mères. Les différences syntaxiques inter-groupe sont peu importantes (une seule variable est légèrement affectée), alors que des différences phonétiques apparaissent plus clairement : les voix des mères d'enfants dysphasiques se caractérisent par une élévation de la fréquence fondamentale, accompagnée d'une moins importante variabilité de cette dernière, en comparaison avec le groupe témoin.
Mots clés : dysphasie simple, environnement linguistique, traits acoustiques, phonétique, structures syntaxiques.
42 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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B. Piérart
B. Harmegnies
Dysphasie simple de l'enfant et langage de la mère
In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°2. pp. 227-268.
Abstract
Summary : Child dysphasia and the mother's language
Mothers of 2 groups (10 with a dysphasic child and 10 with a normal child) were recorded while they were addressing a narration
either to an adult or to their own children. Children were front 4;6 to 6;0 years old. Parallel syntactic and acoustic analyzes of the
motkers' utterances show, in all mothers, dramatic between-addressee changes. Between-group syntactic differences are few
(one variable only is slighily affected), although phonetic differences appear more clearly : the voices of the mothers with
dysphasic children show higher pitch, together with less pitch variability, relative to the control group.
Key-words : simple dysphasia, linguistic environment, acoustic features, phonetics, syntactic structures.
Résumé
Deux groupes de mères (dix mères d'enfants dysphasiques et dix mères d'enfants groupe-contrôle) ont fait l'objet
d'enregistrements pendant qu'elles adressaient une narration soit à un adulte, soit à leur enfant. Les enfants étaient âgés de 4;6
à 6;0 ans. Des analyses syntaxiques et phonétiques menées en parallèle révèlent des changements spectaculaires d'un
interlocuteur à l'autre, chez toutes les mères. Les différences syntaxiques inter-groupe sont peu importantes (une seule variable
est légèrement affectée), alors que des différences phonétiques apparaissent plus clairement : les voix des mères d'enfants
dysphasiques se caractérisent par une élévation de la fréquence fondamentale, accompagnée d'une moins importante variabilité
de cette dernière, en comparaison avec le groupe témoin.
Mots clés : dysphasie simple, environnement linguistique, traits acoustiques, phonétique, structures syntaxiques.
Citer ce document / Cite this document :
Piérart B., Harmegnies B. Dysphasie simple de l'enfant et langage de la mère. In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°2. pp.
227-268.
doi : 10.3406/psy.1993.28696
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1993_num_93_2_28696L'Année psychologique, 1993, 93, 227-268
Faculté de Psychologie des Sciences de l'Education
Université catholique de Louvain1*
Service de la Communication parlée
Université de Mons-Hainaut2**
DYSPHASIE SIMPLE DE L'ENFANT
ET LANGAGE DE LA MÈRE8
par Bernadette Piérart* et Bernard Harmegnies4**
SUMMARY : Child dysphasia and the mother's language
Mothers of 2 groups (10 with a dysphasic child and 10 with a normal
child) were recorded while they were addressing a narration either to an
adult or to their own children. Children were from 4;6 to 6;0 years old.
Parallel syntactic and acoustic analyzes of the mothers' utterances show,
in all mothers, dramatic between-addressee changes. Between-group
syntactic differences are few (one variable only is slightly affected), although
phonetic appear more clearly : the voices of the mothers with
dysphasic children show higher pitch, together with less pitch variability,
relative to the control group.
Key-words : simple dysphasia, linguistic environment, acoustic features,
phonetics, syntactic structures.
1. Voie du Roman-Pays, 20, B. 1348, Louvain-la-Neuve, Belgique.
2. Place du Parc, 20, B. 7000, Mons, Belgique.
3. Une partie de cette recherche a été présentée au Ier Colloque d'ortho-
phonie-logopédie à Neuchâtel (Piérart, 1990).
4. Nous remercions Carole Dupriez et Marie-Line Host pour le recueil
et le codage des données, réalisés dans le cadre de leur mémoire sous notre
direction (Dupriez et Host, 1987). 228 Bernadette Piérarl et Bernard H armegnies
INTRODUCTION
L'intérêt de la dernière décennie pour les caractéristiques du
langage adressé par la mère à son enfant, en période d'acquisition
langagière, s'inscrit dans les développements récents de la prag
matique en psycholinguistique génétique (Gleitman et Wanner,
1982 ; Costermans et Hupet, 1987 ; Bernicot, 1992).
Deux lignes de force se dégagent essentiellement des premières
revues de la question (Schaffer, 1977 ; Moerk, 1977 ; Snow et
Ferguson, 1977 ; Chapman, 1981 ; Bruner, 1983a ; Rondal, 1983,
1986) ; le langage maternel adressé au jeune enfant, désigné habi
tuellement sous l'étiquette de langage modulé, présente des carac
téristiques spécifiques qui le différencient du langage destiné à
un adulte ; ce langage modulé se modifie avec l'âge de l'enfant. Le
statut du langage modulé reste toutefois encore sujet à contro
verse : stratégie implicite d'enseignement du langage ou adap
tation à l'interlocuteur ? L'interprétation de cet ajustement ci
rculaire entre le langage de la mère et celui de son enfant reste
délicate.
1. LANGAGE MODULÉ : AJUSTEMENT
AUX COMPÉTENCES LANGAGIÈRES DE L'ENFANT
OU STRATÉGIE IMPLICITE D'ENSEIGNEMENT?
Le langage modulé fait l'objet de descriptions et d'analyses
phonétiques, principalement quand il s'adresse au bébé. Ce sont
toutefois les domaines de la morpho-syntaxe et du lexique qui
sont au cœur de cette problématique en rupture avec les premières
théories de Chomsky (1965) sur les facteurs innés dans la syntaxe
enfantine. Les développements les plus récents incluent la prag
matique du discours maternel.
1 . 1. Analyses descriptives
1.1.1. Les analyses phonétiques suggèrent que les mères par
lent plus lentement à leur enfant jeune, font plus de pauses, art
iculent plus correctement, accentuent la prosodie de leurs propos.
Le débit du langage de la mère ralentit quand elle s'adresse à Dysphasie de l'enfant 229
son enfant de deux ans par rapport à son enfant plus âgé (Broen,
1972 ; Rondal, 1983).
Le langage maternel comporte un allongement de la durée des
mots à contenu (Garnica, 1977), voire un des voyelles
des mots à contenu (Bernstein Ratner, 1984, 1985 ; Morgan, 1986 ;
Swanson, Leonard et Gandour, 1992) par rapport à la situation
contrôle de langage adressé à l'adulte. Le langage maternel comp
orte aussi des accents d'intensité sur les mots à contenu.
Remick (1976), Garnica (1977), Newport, Gleitman et Gleit-
man (1977), Papousek, Papousek et Bornstein (1985) ont docu
menté une élévation du fondamental et une extension des fréquences
vocales des mères lorsqu'elles parlent à leur enfant de deux ans
par rapport à leur langage à un enfant de cinq ans. Tous ces
travaux ont porté sur des enfants jeunes. Il n'y a pas de donnée
disponible sur les aspects phonétiques du langage modulé destiné
à des enfants de plus de quatre ans.
1.1.2. Depuis l'ouvrage de Snow et Ferguson (1977), les
domaines du lexique et de la morphosyntaxe ont fait l'objet des
travaux les plus nombreux.
Le lexique comprend un nombre restreint de mots dont le
contenu se rapporte généralement à des objets ou à des événe
ments concrets (pour une revue détaillée, voir Rondal, 1983, ainsi
que Gamarata et Leonard, 1986 ; Barret, Harris et Chasin, 1991).
Les données de la littérature sur les descriptions de la syntaxe
maternelle convergent bien. Le langage modulé adressé au jeune
enfant est plus simple que le destiné à l'enfant plus âgé
ou à l'adulte. Les propos maternels ne comportent généralement
qu'une seule phrase, très clairement énoncée (Hoff-Ginsberg et
Shatz, 1982).
Dans les premiers travaux sur le langage modulé adressé à
l'enfant jeune, revus par Rondal (1983), l'indice de complexité
syntaxique le plus souvent utilisé est la longueur moyenne des
productions verbales — en mots — (lmpv, en anglais, mlu).
Entre trois et cinq ans, l'allongement du lmpv maternel corrèle
fortement avec l'âge de l'enfant. Bien que cet indice soit crit
iquable une fois passés les premiers stades du développement lan
gagier, on en relève toutefois encore l'utilisation pour coder les
propos d'enfants de dix ans, dans des tâches où il s'agit de raconter
une histoire à l'enfant, de lui expliquer un phénomène physique
naturel (Snow, 1972) et pour coder les propos d'adultes, en conver- 230 Bernadette Piérart et Bernard Harmegnies
sation libre (Newport et ai, 1977). Dans la plupart de ces
recherches, on trouve parallèlement au lmpv une grille syntaxique
des phrases de la mère. Les types dominants de phrases différen
cient sensiblement le langage maternel, adressé à l'enfant, du
langage échangé entre adultes. Le langage modulé comporte peu
de phrases passives et négatives et beaucoup d'interrogatives. Il
y a moins de bouleversements d'unités, moins de subordonnées :
les syntagmes nominaux et verbaux y sont plus simples. Le lan
gage modulé se caractérise aussi par sa redondance : beaucoup de
constituants font l'objet de répétitions totales ou partielles.
1.2.3. Dans les travaux plus récents (Folger et Chapman,
1978 ; Rondal, 1983 ; Bruner, 19836 ; Bernicot, 1992), la perspec
tive commence à se déplacer du codage syntaxique des énoncés
maternels à l'analyse de leurs fonctions, faisant la part belle aux
actes de langage de la mère : répétitions, descriptions, demandes
d'information, ordres, remerciements, questions, réponses, appels
explicites à l'attention. La mise en relief des actes de langage de la
mère reflète le glissement d'intérêt de la description des caracté
ristiques du langage modulé à l'étude du rôle qu'il joue, à plus ou
moins long terme, sur les processus d'acquisition du langage par
l'enfant.
1 . 2. RÔLE DU « LANGAGE MODULÉ »
Ce champ de recherche, en pleine expansion, est fertile en
hypothèses, parfois contradictoires, sur les mécanismes par le
squels les enfants s'approprient leur langue maternelle et les
mères l'enseignent (Sneiderman, 1983 ; Demetras, Nolan, Post
et Snow, 1986 ; Rondal, 1988), voire sur le statut même du langage
maternel : stratégie d'enseignement ou adaptation à l'enfant
(Smolak et Weinraub, 1983 ; Snow, 1977 ; Cross, 1977). La comp
lexité de ce champ de recherche le rend fertile, aussi, en pro
blèmes méthodologiques, à toutes les étapes de la recherche :
démarches d'observation et d'expérimentation ; sélection des
mères et des enfants ; contextes de recueil des échantillons de lan
gage ; durée des observations ; procédures d'instrumentation,
codage pour l'analyse des données recueillies. Les exigences métho
dologiques des diverses analyses acoustiques, sémantiques, syn
taxiques, pragmatiques, sont souvent contradictoires, ce qui a
abouti à un cloisonnement regrettable de ces diverses analyses,
même aux tout premiers stades du langage de l'enfant. Dysphasie de Venfant 231
1.2.1. Les caractéristiques suprasegmentales du langage modulé
ont pour effet d'attirer l'attention de l'enfant et d'insister sur la
structure de l'énoncé.
Le ralentissement du débit de la mère, quand elle parle à son
bébé, contribue à l'intelligibilité de son langage. Les accents d'in
tensité et de durée renforcent la saillance perceptive des éléments
langagiers sur lesquels ils se placent. Gleitman et ses collabora
teurs (Gleitman, Newport et Gleitman, 1984 ; Gleitman et
Wanner, 1982), suite à Garnica (1977) pensent que les accents
d'intensité qui tombent, en anglais, sur les syllabes des mots à
contenu, alors que les mots fonction ne sont pas accentués, pour
raient contribuer à un apprentissage plus précoce des mots à
contenu. Enfin, l'exagération du contour intonatoire souligne la
structure de la phrase, tandis que l 'élévation de la hauteur tonale
joue le rôle de capteur d'attention de l'enfant (Sachs, 1977).
1.2.2. Dans divers travaux sur la syntaxe de la mère (Snow,
1977 ; Nelson, 1977 ; Newport et ai, 1977 ; Furrow, Nelson et
Benedict, 1979 ; Villiers et Villiers, 1985 ; Rondal, 1983, 1988 ;
Hofï-Ginsberg, 1990), on a tenté de préciser et d'élucider les rela
tions entre certaines caractéristiques de la syntaxe maternelle,
comme les répétitions, les simplifications, et les progrès dans la
syntaxe de l'enfant.
Snow (1977) et Slobin (1975) pensent que les répétitions par la
mère de ses propres énoncés favorisent la structuration de la
phrase en constituants. Les répétitions accroissent la fréquence
des unités. Cette fréquence exerce-t-elle un effet sur le rythme
d'acquisition ? Brown (1977) pense que non, Nelson (1977) et
Moerk (1980) pensent que oui.
Quel rôle jouent les simplifications de la syntaxe maternelle
dans les progrès de la syntaxe enfantine ? Gomme le soulignent
Moreau et Richelle (1981), il y a deux facettes dans cette simpli
fication : le degré optimal que doit atteindre la simplification,
d'une part, la chronologie de celle-ci, c'est-à-dire l'évolution du
degré de simplification de la syntaxe de la mère avec l'âge de
l'enfant, d'autre part. Les relations entre les simplifications de la
syntaxe de la mère et le développement de la syntaxe de l'enfant
ont fait l'objet d'une controverse théorique et méthodologique
entre Newport et al. (1977) et Furrow et al. (1979) sur laquelle
Gleitman et al. (1984) ont fait le point. Pour Newport et al. (1977),
les caractéristiques du langage de l'enfant ne sont pas une fonc- 232 Bernadette Piêrart et Bernard Harmegnies
tion stricte de son environnement langagier. Ils ne rencontrent
pas de corrélations significatives entre les lmpv de la mère et de
l'enfant entre 3 et 30 mois. Par contre, Furrow et al. (1979) pen
sent que l'effet du langage de la mère sur le développement de
celui de son enfant est beaucoup plus considérable que ce qu'en
disent Newport ef al. (1977) et, en particulier, qu'une simplification
du langage maternel — un lmpv court — adressé à son enfant de
18 mois apparaît comme un bon prédicteur du développement
linguistique de l'enfant neuf mois plus tard. Gleitman et al.
(1984) réconcilient ces deux points de vue théoriques et méthodol
ogiques, sous le nom d'hypothèse Molherese : les caractéristiques
langagières spéciales des mères jouent un rôle causal dans l'acqui
sition. Dans la forme forte de cette hypothèse, la restriction des
types de phrases maternelles est une condition de l'apprentissage.
Sous sa forme faible, cette restriction est un facilitateur de l'appren
tissage : plus les mères simplifient les types de phrases et leur
contenu, vite et avec le moins d'erreurs l'enfant apprendra.
La recherche de Gleitman et al. (1984) porte sur les simplifica
tions de la syntaxe dans le langage maternel à des enfants plus
jeunes que 25 mois. Au fur et à mesure du développement de
l'enfant, et en particulier de son développement langagier, la
mère enrichit ses propos et les complexifîe. Gazden (1965) — cité
par Moreau et Richelle, 1981 — distingue les expansions grammati
cales, c'est-à-dire les reformulations des propos de l'enfant dans
une forme grammaticale plus correcte, des extensions sémantiques,
c'est-à-dire des compléments et des précisions du contenu de ses
propos comme ceux de l'enfant. Après une expérience d'enrichi
ssement différencié du langage modulé à des enfants de 28 à
38 mois, pendant trois mois, il conclut à la supériorité des exten
sions de sens par rapport aux effets de reformulations grammatic
ales sur le développement du langage des enfants pendant cette
période. Il semble bien qu'il y ait un délicat réglage chronologique
entre simplification optimale et complexification différenciée du
langage modulé, même si on se place uniquement sous l'angle de
la syntaxe.
1.2.3. D'emblée, les effets des actes de langage ont été ana
lysés dans la foulée de leur identification. La fonction des énoncés
maternels détermine le type d'interactions que la mère a préféren-
tiellement avec son jeune enfant. En général, l'enseignement du
langage par la mère n'est ni explicite ni conscient, ni réalisé selon Dysphasie de Venfanl 233
un plan préétabli : la mère parle à l'enfant dans le cadre d'une
situation de communication dont le but premier n'est pas l'appren
tissage du langage. Il s'agit donc bien d'un enseignement implic
ite, dans lequel se reflète le style éducatif général de la mère
— plutôt coercitive ou plutôt inductive (Bernicot, 1992) — , ses
intentions du moment — contrôler l'activité de l'enfant, la réguler,
la stimuler, ou interagir affectivement avec lui — et le contexte
des situations d'interaction- jeu, libre ou semi-induit, conver
sation libre ou récit d'une histoire, explication du fonctionnement
d'un jouet ou aide à la construction d'un bricolage.
L'intérêt porté à la pragmatique du langage modulé stimule une
analyse plus fine des contextes d'interaction mère-enfant. C'est
ainsi que l'on remarque que les contraintes situationnelles, qui
reflètent le plus le désir d'inclure l'enfant dans la conversation
comme un partenaire à part entière, sont présentes dans le jeu
libre, tandis que celles qui s'apparentent le plus à un enseigne
ment du langage, se trouvent dans le récit d'une histoire. On peut
donc s'attendre à ce que, dans des situations de régulation de
l'action, la mère utilise beaucoup d'impératives, alors qu'elle
posera plus de questions dans le contexte de jeu libre et emploiera
plus de déclaratives dans les situations de récit. Le statut des
divers actes de langage peut donc varier selon les contextes
d'interaction : si, dans un contexte de jeu libre, les questions ont
pour fonction de demander une information nouvelle, elles peu
vent dans un contexte de récit servir à maintenir la référence
conjointe de l'enfant et de l'adulte, à capter l'attention de l'en
fant, fonction qui peut aussi être celle des répétitions.
Le statut des partenaires de la dyade adulte-enfant, leur sexe,
leurs différences d'âge, leurs caractéristiques personnelles jouent
un rôle dans l'utilisation des divers registres du langage modulé et,
parmi ces caractéristiques personnelles, le fait que l'enfant pré
sente un trouble du développement du langage.
2. DYSPHASIE SIMPLE DE L'ENFANT
ET LANGAGE DE LA MÈRE :
QUELLES RELATIONS ?
Les enfants qui présentent un trouble du développement du
langage reçoivent-ils de leur mère la même qualité de langage
que les autres enfants de leur âge ? 234 Bernadette Piérarl et Bernard Harmegnies
2.1. La dysphasie simple de l'enfant
Les classifications internationales des troubles mentaux, tel
le dsm in r (apa, 1987), appellent « dysphasies » les troubles
spécifiques du développement du langage, en l'absence d'un déficit
intellectuel ou auditif, d'une malformation des organes phonat
eurs, d'une lésion cérébrale acquise, de troubles psychopathol
ogiques graves de type psychotique, ou d'une carence affective
ou éducative grave (Ajuriaguerra et Marcelli, 1982 ; Rapin et
Allen, 1983 ; Woods, 1985 ; Gérard, 1991).
Cette définition par exclusion témoigne des difficultés ren
contrées par la plupart des auteurs pour préciser les caractéris
tiques des enfants qui entrent dans la catégorie des troubles
spécifiques du développement du langage. La définition de cette
population comme une entité clinique pose problème : quel critère
adopter sinon celui d'un retard dans l'apparition du langage
et/ou un développement très lent de celui-ci ? Beaucoup d'auteurs
soulignent d'ailleurs la variété, en degré et en nature, des troubles
réunis sous l'étiquette de troubles spécifiques du développement
du langage. La diversité des termes utilisés pour décrire ces
enfants reflète bien ces interrogations nosographiques et étio-
logiques : audimutiiè (Ajuriaguerra, Borel-Maisonny, Diatkine,
Narlian et Stambak, 1958), dgsphasie (Ajuriaguerra, Guignard,
Jaeggi, Kocher, Maquard, Paunier, Quinodoz et Sioris, 1963),
aphasie de développement (Benton, 1964 ; Eisenson, 1972), persis
tance d'un langage infantile (Menyuck, 1964), langage déviant
(Leonard, 1972), retard simple de langage (Launay et Borel-
Maisonny, troubles du langage (Rees, 1973).
Faute de critères plus précis, c'est le degré de sévérité des
troubles qui fonde actuellement, en logopédie, leur diagnostic.
On considère que l'enfant présente un trouble du développement
du langage si ses réalisations langagières témoignent d'un retard
de plus de deux ans par rapport aux enfants de même âge
(Aimard, 1981 ; Estienne, 1982). Quant aux approches thérapeut
iques, elles s'articulent autour de l'alternative, trouble fonc
tionnel ou trouble structural, suivant en cela plutôt une approche
médicale des troubles qu'une approche développementale.
Dans l'approche médicale, reflétée dans le dsm iii r, c'est
l'absence de facteur causal connu qui définit les troubles spéci
fiques du développement du langage. En adoptant un critère de
sévérité des troubles, on distingue sous l'étiquette de dysphasie Dysphasie de l'enfant 235
(au sens restreint du terme) (Ajuriaguerra et al., 1963) un trouble
grave du développement du langage, persistant au-delà de dix
ans, structural, où le langage est déviant d'emblée, et sous l'ét
iquette de retard simple de langage, un trouble fonctionnel, où le
langage s'établit avec un délai, par rapport aux étapes normales
d'acquisition du langage et à un rythme plus lent (Gérard, 1991).
La description des formes sévères des dysphasies se réfère aux
modèles neurolinguistiques de l'aphasie de l'adulte et de l'enfant,
avec des formes centrées essentiellement sur les déficits de
l'expression et des formes centrées sur les déficits dans la compré
hension (Ajuriaguerra et a/., 1958 ; Le Heuzey, Gérard et Dugas,
1990 ; Gérard, 1991) et pour lesquelles on invoque des bases
neurologiques (Arnold, 1961 ; Van Hout, 1989) ou génétiques
(Tallal, Ross et Gurtiss, 1989). La description des formes immat
ures, c'est-à-dire des retards simples de langage, a suscité moins
d'intérêt dans ce courant.
Ces formes immatures du développement du langage forment,
par contre, l'essentiel des préoccupations du courant psycho
logique ou éducationnel qui se développe aux Etats-Unis, depuis
une dizaine d'années (Leonard, 1987, 1991 ; Friel-Patti et Gonti-
Ramsden, 1984). Beaucoup moins soucieux de distinguer des
sous-groupes de troubles sur base d'étiologie commune, ce
courant rejette l'idée d'une dichotomie de type délai-déviance
(Leonard, 1972 ; Gurtiss, Katz et Tallal, 1992) dans les troubles
du développement du langage, sans dommage neurologique fra
nchement avéré. Il les conçoit comme la limite inférieure d'un
continuum dans les aptitudes langagières. De sa revue de litt
érature, Leonard (1991) conclut que la syntaxe, la sémantique et
la phonologie de l'enfant retardé de langage sont assez semblables
à celles d'un enfant plus jeune, fonctionnant à un niveau de
développement plus précoce. Le retard de langage n'est ni un
déficit spécifique, ni un handicap limité au langage, mais un associé à un délai dans le développement de bon nombre
d'habilités cognitives (Leonard, 1979). Les observations de
Leonard et de ses collaborateurs ont porté sur des enfants qui
seraient étiquetés dans le modèle médical francophone comme
présentant un retard simple de langage. Nous proposons de
les décrire par le terme dysphasie (dans un sens générique)
simple.

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