Effets du degré de conviction de l'interlocuteur sur l'usage de phrases clivées - article ; n°2 ; vol.90, pg 213-229

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L'année psychologique - Année 1990 - Volume 90 - Numéro 2 - Pages 213-229
Summary : The effects of the addressee's degree of conviction on the use of cleft sentences.
This study investigates the effects of how a speaker A expresses a belief on the syntactic form chosen by a speaker B to assert a proposition uncompatible with this speaker A's belief. In reference to linguistic and psycho-linguistic analyses of cleft constructions, it is hypothesized that the more certain a speaker A is of the truth of what he says, the more a cleft construction will be used by the speaker B to carry out this belief modification. The results of a first experiment (matching task) show that the subjects systematically match the cleft version of B's reply with the context where the contested belief is expressed by A with a high degree of certainty ; the uncleft version of the same reply, on the contrary, is systematically matched with the context where A appears more hesitant about the truth of what he says. In a second experiment (elicited production task), the same pattern of results is observed, with one exception : when the contested information concerns the agent of an action, the reply always takes the form of an it-cleft sentence, whatever the speaker A's belief might be. However, whatever the status of the contested information, the speaker A's degree of certainty has an effect on the use of complete or elliptical clefts by B as well as of an introductory explicit negative sentence. These results are discussed in terms of facilitating the processing of information by the addressee.
Key words : cleft sentence, contrastive function, production.
Résumé
Cette étude explore les effets du degré d'adhésion d'un locuteur A à une proposition sur le choix de la forme syntaxique utilisée par un locuteur B pour modifier cette proposition. L'hypothèse est que plus A se montre certain de ce qu'il avance, plus B préférera la forme clivée à la forme simple pour modifier cette croyance.
Cette hypothèse est vérifiée dans une première expérience d'appariement : la forme clivée est associée au contexte où la croyance contestée a été exprimée par A avec un haut degré de certitude et la forme simple au contexte où A s'est montré plus hésitant. Dans une seconde expérience (tâche de production), les sujets reproduisent cette tendance quand l'élément modifié est autre que l'agent. Le degré de conviction de A influence également le caractère complet ou elliptique de la phrase clivée et son accompagnement par une phrase négative. Les résultats sont discutés en termes de facilitation du traitement de l'information par l'interlocuteur.
Mots clés : phrase clivée, fonction contrastive, production.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1990
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Brigitte Tilmant
Michel Hupet
Effets du degré de conviction de l'interlocuteur sur l'usage de
phrases clivées
In: L'année psychologique. 1990 vol. 90, n°2. pp. 213-229.
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Tilmant Brigitte, Hupet Michel. Effets du degré de conviction de l'interlocuteur sur l'usage de phrases clivées. In: L'année
psychologique. 1990 vol. 90, n°2. pp. 213-229.
doi : 10.3406/psy.1990.29396
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1990_num_90_2_29396Abstract
Summary : The effects of the addressee's degree of conviction on the use of cleft sentences.
This study investigates the effects of how a speaker A expresses a belief on the syntactic form chosen
by a speaker B to assert a proposition uncompatible with this speaker A's belief. In reference to
linguistic and psycho-linguistic analyses of cleft constructions, it is hypothesized that the more certain a
speaker A is of the truth of what he says, the more a cleft construction will be used by the speaker B to
carry out this belief modification. The results of a first experiment (matching task) show that the subjects
systematically match the cleft version of B's reply with the context where the contested belief is
expressed by A with a high degree of certainty ; the uncleft version of the same reply, on the contrary, is matched with the context where A appears more hesitant about the truth of what he says.
In a second experiment (elicited production task), the same pattern of results is observed, with one
exception : when the contested information concerns the agent of an action, the reply always takes the
form of an it-cleft sentence, whatever the speaker A's belief might be. However, whatever the status of
the contested information, the speaker A's degree of certainty has an effect on the use of complete or
elliptical clefts by B as well as of an introductory explicit negative sentence. These results are discussed
in terms of facilitating the processing of information by the addressee.
Key words : cleft sentence, contrastive function, production.
Résumé
Cette étude explore les effets du degré d'adhésion d'un locuteur A à une proposition sur le choix de la
forme syntaxique utilisée par un locuteur B pour modifier cette proposition. L'hypothèse est que plus A
se montre certain de ce qu'il avance, plus B préférera la forme clivée à la forme simple pour modifier
cette croyance.
Cette hypothèse est vérifiée dans une première expérience d'appariement : la forme clivée est associée
au contexte où la croyance contestée a été exprimée par A avec un haut degré de certitude et la forme
simple au contexte où A s'est montré plus hésitant. Dans une seconde expérience (tâche de
production), les sujets reproduisent cette tendance quand l'élément modifié est autre que l'agent. Le
degré de conviction de A influence également le caractère complet ou elliptique de la phrase clivée et
son accompagnement par une phrase négative. Les résultats sont discutés en termes de facilitation du
traitement de l'information par l'interlocuteur.
Mots clés : phrase clivée, fonction contrastive, production.L'Année Psychologique, 1990, 90, 213-229
Déparlement de Psychologie expérimentale
Université de Louvain1
EFFETS DU DEGRÉ
DE CONVICTION DE L'INTERLOCUTEUR
SUR L'USAGE DE PHRASES CLIVÉES
par Brigitte Tilmant et Michel Hupet
SU M M AR Y : The effects of the addressee's degree of conviction on the use
of cleft sentences.
This study investigates the effects of how a speaker A expresses a belief
on the syntactic form chosen by a speaker B to assert a proposition uncom-
patible with this speaker A's belief. In reference to linguistic and psycho-
linguistic analyses of cleft constructions, it is hypothesized that the more
certain a speaker A is of the truth of what he says, the more a cleft construc
tion will be used by the speaker B to carry out this belief modification.
The results of a first experiment (matching task) show that the subjects
systematically match the cleft version of B's reply with the context where the
contested belief is expressed by A with a high degree of certainty ; the
uncleft version of the same reply, on the contrary, is systematically matched
with the context where A appears more hesitant about the truth of what he
says. In a second experiment (elicited production task), the same pattern
of results is observed, with one exception : when the contested information
concerns the agent of an action, the reply always takes the form of an
it-cleft sentence, whatever the speaker A1 s belief might be. However, whatever
the status of the contested information, the speaker A's degree of certainty
has an effect on the use of complete or elliptical clefts by B as well as of an
introductory explicit negative sentence. These results are discussed in terms
of facilitating the processing of information by the addressee.
Key words : cleft sentence, contrastive function, production.
1. 20, voie du Roman Pays, 1348 Louvain-la-Neuve, Belgique. 214 B. Tilmant et M. Hupet
Au cours de ces dix dernières années, divers travaux ont mis
en évidence le poids de certaines variables pragmatiques dans le
traitement du langage, particulièrement en compréhension (pour
une synthèse, voir Costermans et Hupet, 1987). Parmi ces
variables, le rôle des connaissances partagées par les inter
locuteurs (mutual knowledge, common ground) et leur impact
sur la distribution de l'information dans l'énoncé ont été part
iculièrement étudiés. S'intéressant davantage aux conditions de
production des énoncés, quelques travaux plus rares, menés en
référence aux thèses du courant fonctionnaliste (Bates et
Mac Whinney, 1982 ; Dik, 1983), ont examiné si le choix de telle
ou telle forme linguistique était influencé par les connaissances
ou croyances que le locuteur attribue à son interlocuteur.
Dans ce contexte, on s'est abondamment intéressé à la distinc
tion que le locuteur établit dans son énoncé entre l'information
qu'il marque comme connue par l'interlocuteur et considère nouvelle (possédée par lui mais non par
son interlocuteur). On a ainsi montré que le locuteur avait
tendance à placer l'information connue avant l'information
nouvelle (Bock, 1977 ; Parot et Kail, 1980), à associer à l'info
rmation connue des dispositifs tels que la désaccentuation proso
dique (Terken, 1984), le raccourcissement articulatoire (Fowler
et Housum, 1987), l'article défini (Grieve, 1973 ; Hupet et
Le Bouedec, 1975 ; Vion, Piolat et Colas, 1989), la pronominali-
sation (Delis et Slater, 1977 ; Marslen-Wilson, Levy et Tyler,
1982), l'ellipse (Schanck et Abelson, 1977 ; Mac Whinney et
Bates, 1978 ; Brown et Dell, 1987) et à utiliser d'autres dis
positifs (souvent les dispositifs inverses de ceux mentionnés
ci-dessus) pour marquer l'information nouvelle (Mac Whinney
et Bates, 1978 ; Terken, 1984).
Une autre variable dont on a établi les efïets sur le choix
de la forme d'un énoncé est la plus ou moins grande compatibilité
entre l'information nouvelle assertée par le locuteur et les
croyances qu'il attribue à son interlocuteur. Une information
nouvelle ne sera pas assertée de la même manière si le locuteur
pense que cette information comble simplement un manque
d'information chez son interlocuteur ou s'il pense au contraire
que cette information est en opposition avec ce que croit son
interlocuteur. C'est ce qu'avaient montré déjà certains travaux
sur l'utilisation des formes négatives (Wason, 1965 ; Cornish,
1971 ; de Villiers et Tager Flusberg, 1974 ; Valle Arroyo, 1982), de phrases clivées 215 Usage
et que des travaux récents ont confirmé pour ce qui est des
conditions d'usage de phrases clivées (Hupet et Tilmant, 1986,
1989). Ces deux formes sont en effet d'autant plus utilisées que le
locuteur veut accentuer une information incompatible avec le
système de croyances qu'il attribue à son interlocuteur. Dans le
même ordre d'idées, les travaux de Francik et Clark (1979) et
Gibbs et Mueller (1988) attestent que la formulation d'une requête
varie en fonction des obstacles attribués à l'interlocuteur.
En résumé, on doit donc tenir pour acquis les deux points
suivants : 1 / dans la fabrication d'un énoncé, un locuteur
marque différemment l'information qu'il suppose connue de
son interlocuteur et qu'il estime nouvelle ; 2 / une
même information nouvelle sera formulée différemment selon
que le locuteur l'estime compatible ou non avec ce que croit son
interlocuteur. Cela nous amène à formuler la question suivante
qui est à l'origine de ce travail : en cas d'incompatibilité, le degré
de conviction manifesté par l'interlocuteur aura-t-il un effet sur
la façon dont le locuteur choisira de s'adresser à lui pour modifier
cette croyance ?
Ne pas examiner l'impact de cette variable reviendrait à
négliger une part substantielle de la réalité des échanges verbaux.
Nos esprits étant en effet emplis de connaissances ou croyances
marquées comme plus ou moins certaines, les dialogues regorgent
de ce que Granger (1976) appelle des marqueurs d'attitude et
que d'autres (Lyons, 1980) appellent des modalisateurs épisté-
miques. Ces deux termes désignent les marques linguistiques
indiquant le degré d'adhésion (type d'engagement) du locuteur
à la proposition exprimée ; les énoncés (1) à (4) par exemple
traduisent une adhésion variable du locuteur à l'idée que « Paul
est fâché » :
(1) Paul est peut-être fâché.
(2) J'ai l'impression que Paul est fâché.
(3) Je suis certaine que Paul est fâché.
(4) II est évident que Paul est
Le degré d'adhésion à une proposition s'exprime linguistique-
ment par une large gamme de noms, adjectifs, adverbes, verbes,
intensificateurs. Tandis que divers travaux (Reyna, 1981 ;
Eyballin et Bisseret, 1982 ; Bassano, 1984) montrent que les
interlocuteurs détectent les nuances introduites par ces mar
queurs d'attitude, la question qu'aborde la présente recherche B. Tilmanl el M. Hupet 216
est la suivante : dans un dialogue entre A et B, le degré de
conviction manifesté par A à l'égard d'une proposition influence-
t-il la formulation choisie par B pour répliquer à A ?
Des linguistes tels que Borkin (1984), Bromser (1984), Chafe
(1976), Geluykens (1984) ont examiné l'utilisation de la forme
clivée (p. ex. : C'est Charlotte qui a mis la table \ C'est hier que
vous deviez venir) au sein de discours oraux et écrits anglais.
Ces auteurs indiquent que la forme clivée compte parmi ses
multiples fonctions celle d'indiquer un contraste entre l'élément
mis en évidence (Charlotte /hier) et toute autre alternative
(p. ex. : Jean/aujourd'hui). Cette fonction contrastive revient,
dans certains cas, à indiquer à l'interlocuteur que l'information
focalisée par la clivée s'oppose à une autre information ou
croyance tenue pour vraie par lui et qu'il s'agit de substituer la
première à la seconde. C'est ce qu'ont démontré expérimentale
ment Hupet et Tilmant (1986) avec des adultes de langue
maternelle française. Les sujets, ayant à choisir entre deux fo
rmulations (simple et clivée), choisissent massivement la forme
clivée quand la phrase s'inscrit dans un contexte de dialogue
écrit où l'information assertée est incompatible avec une croyance
antérieurement exprimée par l'interlocuteur (A : N'oublie pas
d'apporter du fromage. B : C'est du coca que je dois apporter).
Par contre, les sujets préfèrent la forme simple quand l'info
rmation assertée, bien que nouvelle pour l'interlocuteur, ne
s'oppose pas à une croyance de ce dernier (A : T'a-t-elle demandé
d'apporter quelque chose ? B : Je dois apporter du coca).
Dans la présente étude, nous examinerons l'hypothèse selon
laquelle la forme clivée a d'autant plus de chance d'être utilisée
que la croyance qu'elle entend modifier est tenue pour haute
ment certaine par l'interlocuteur. L'idée sous-jacente à cette
hypothèse est que plus l'interlocuteur est convaincu de la vérité
d'une proposition, moins il s'attend à ce qu'elle soit contestée,
ce qui déterminerait le locuteur à utiliser une forme ayant
notamment pour fonction de signifier clairement cette opposition.
EXPÉRIENCE 1
Une première expérience entend tester cette hypothèse en
soumettant un groupe de sujets à une tâche d'appariement de
répliques à des contextes. Usage de phrases clivées 217
MATERIEL ET PROCEDURE
Dix scénarios expérimentaux ont été retenus. Pour chaque scénario,
ce que nous appellerons le contexte est constitué d'un ou plusieurs
énoncé(s) par lequel un interlocuteur A fait état de certaines informations
en indiquant soit qu'il est très sûr de ce qu'il dit (version TS du scénario)
soit qu'il est moins sûr de ce qu'il dit (version MS de ce même .
Ce que nous appellerons les répliques sont les réponses que donne un
interlocuteur B aux énoncés de A. Elles ont soit la forme d'une phrase
simple, soit la forme d'une phrase clivée.
Dans cinq items expérimentaux, la contestation de B est relative à
l'agent (p. ex.. scénario 1), tandis que dans les cinq autres items expér
imentaux la contestation de B porte sur un élément nominal autre que
l'agent (p. ex., scénario 2).
Scénario 1
Contextes :
Version TS : Tu te rends compte ?!! Il manque encore de l'argent
dans le tiroir ! Et encore une fois, cela arrive quand la nouvelle secrétaire
assure la permanence... Cette fois, il n'y a plus de doute, cette
est malhonnête.
Version MS : Figure-toi qu'on a encore pris de l'argent dans le tiroir !
C'est quand même incroyable ! On dit que la nouvelle secrétaire est
malhonnête. Va t'en savoir si c'est vrai.
Répliques : La caissière est malhonnête / C'est la caissière qui est
Scénario 2
Contextes :
Version TS : Quel numéro, ce Paul ! Tu as vu comme il a soigné sa
toilette ? Blague à part, je suis intimement persuadée qu'il est amoureux
de Caroline.
Version MS : Tu as vu comme Paul était bien habillé aujourd'hui !
Comme s'il voulait séduire quelqu'un. Qui sait, il est peut-être amoureux
de Caroline.
Répliques : II est amoureux de Sophie / C'est de Sophie qu'il est
amoureux.
Nous avons construit les contextes TS et MS en tenant compte des
indications fournies par la littérature (p. ex., Eyballin et Bisseret,
1982). Pour valider la distinction entre les deux versions de contexte
pour chaque scénario, nous avons soumis les vingt à des sujets
qui devaient indiquer sur une échelle 6 cinq points dans quelle mesure
l'énonciateur de chaque version se révélait sûr d'une proposition avancée
(dans les exemples ci-dessus, sûr que « La nouvelle secrétaire est mal- 218 B. Tilmant el M. Hupet
honnête » et que « Paul est amoureux de Caroline »). Deux groupes de
dix sujets furent constitués de telle sorte qu'un même sujet recevait cinq
versions TS et cinq versions MS, mais jamais les deux versions TS et MS
d'un même scénario. Des analyses de Wilcoxon établirent que les deux
versions de chaque scénario se distinguent nettement dans le sens prévu
(z > 3.46 ; p < .001 pour 4 scénarios et z > 2.57 ; p < .01 pour 6 scé
narios).
Le matériel utilisé dans l'expérience proprement dite se présente
sous la forme d'un carnet de 18 pages, dont 10 correspondent au matériel
proprement expérimental et 8 autres à du matériel distracteur. Le matér
iel distracteur est composé de répliques appariant une forme simple
et une formulation syntaxique variable (passive, détachement à gauche,
ellipse...) et de contextes facilitant l'une ou l'autre formulation.
Chaque page est divisée en deux parties : gauche et droite. Sur la
partie gauche apparaissent, l'un en dessous de l'autre, les deux contextes
présentés comme deux interventions possibles d'un interlocuteur A.
Sur la partie droite apparaissent, l'une en dessous de l'autre, les deux
répliques possibles de B.
La tâche que nous avons proposée à 25 étudiants de langue matern
elle française inscrits à l'Université de Louvain était d'apparier les
répliques de B aux interventions de A.
RÉSULTATS ET DISCUSSION
Le tableau I mentionne le nombre de fois que les sujets ont
choisi d'apparier la réplique de forme clivée à chacune des deux
versions de contexte, selon que l'opposition des deux inter
locuteurs tient à l'agent ou à un autre élément nominal. Ces
résultats confirment qu'en cas de désaccord entre deux inter-
Tableau I. — Fréquence d'appariement de la forme clivée
à Vun ou Vautre contexte en fonction de Vêlement contesté
Frequency of matching of the cleft sentence with either
context as a function of the contested element
Contexte
MS TS
34 91 Agent
Autre 19 106
Total 53 197 de phrases clivées 219 Usage
locuteurs A et B le degré de conviction que B attribue à A
influence très nettement la façon dont B choisit de s'adresser
à A : dans près de 80 % des cas, en effet, la forme clivée est
appariée à la version de contexte TS qui correspond au cas où A
s'était montré très sûr de ce qu'il avançait.
Une analyse item par item montre que la préférence pour cet
appariement est observée pour tous les items sauf un pour
lequel on n'observe pas d'appariement préférentiel (y2 ^ 11,56 ;
p < .001 pour 4 items, y2 ^ 6,76 ; p < .01 pour 4 items.
y* = 4,84 ; p < .05 pour 1 item, y2 = 1 ; p < .10 pour 1 item).
La non-indépendance des mesures ne permet pas de comparer
les appariements établis quand l'élément modifié correspond
à l'agent et quand il correspond à un autre élément de la phrase.
Notons cependant que les 4 items pour lesquels x2 > 11,56;
p < .001 sont des items modifiant un élément autre que
l'agent.
Nous retiendrons de cette première expérience que l'appro-
priété de la forme clivée utilisée pour contredire une croyance
et en asserter une autre est influencée par le degré d'adhésion
de l'interlocuteur à la croyance qui se trouve contestée. La
procédure utilisée ne permet cependant pas de savoir comment
les sujets ont procédé aux appariements. A cet égard, deux
questions demeurent : (1) quel a été le premier appariement
effectué par les sujets ? et (2) le second appariement est-il aussi
naturel que le premier ? La plupart des sujets commencent-ils
par exemple par apparier la réplique de forme clivée à la ver
sion TS ? Ils n'auraient alors pas d'autre issue pour leur second
choix que d'apparier la forme simple avec la version MS, même
s'ils trouvent que cet appariement n'est pas véritablement
satisfaisant. Une autre limite de cette expérience tient aux
formulations entre lesquelles les sujets ont à choisir. Nous avons
retenu la forme simple comme alternative à la forme clivée,
d'une part parce que nous postulions un continuum entre les
deux contextes manipulés par Hupet et Tilmant (1986), et
d'autre part parce que la forme simple avec accentuation into-
native de l'élément modifié représente, en français, un dispositif
contrastif alternatif à la forme clivée quand il s'agit de modifier
un autre élément que l'agent (Moreau, 1976 ; Hupet et Tilmant,
1989). Il n'en reste pas moins vrai cependant qu'en situation
naturelle, un adulte pourrait avoir recours à d'autres dispositifs.
Ces divers points de réflexion conduisent à se demander si l'effet 220 B. Tilmant el M. Hupet
mis en évidence par cette tâche d'appariement se retrouverait
dans une situation de production plus naturelle. C'est ce que
l'expérience 2 a testé.
EXPÉRIENCE 2
En suscitant une production libre d'énoncés, nous voulions
en outre, dans cette seconde expérience, vérifier l'idée que le
locuteur pourrait avoir un comportement différent selon que le
désaccord avec son interlocuteur porte sur l'agent d'une action
ou sur un autre élément que l'agent. On peut penser en effet,
et ce sera notre première hypothèse, que les sujets amenés à
asserter une information qui s'oppose à une croyance de l'inte
rlocuteur choisiront majoritairement de le faire par une forme
clivée quand l'élément contesté est l'agent, et ceci quel que soit le
degré de certitude affiché par l'interlocuteur. Cette hypothèse
se fonde sur le fait que le français étant une langue où les règles
prosodiques ne permettent normalement pas d'accentuer le tout
début d'une phrase (on ne dit pas « Une abeille a
piqué Albert » en accentuant « abeille »), la forme clivée « C'est
une abeille qui a piqué Albert » représente quasiment le seul
moyen de marquer que l'information en début de phrase n'est
pas de l'information connue mais de l'information contrastive
par rapport à une autre croyance (voir Moreau, 1976 ; Hupet
et Tilmant, 1989). Par contre, et ce sera notre deuxième hypot
hèse, si le désaccord porte sur un autre élément que l'agent,
la forme clivée prendra d'autant plus le pas sur la forme simple
que l'interlocuteur a manifesté une grande conviction en ce
qu'il disait. Nous y ajouterons deux prédictions supplémentaires :
que le désaccord porte sur l'agent ou sur un autre élément, on
peut penser que plus l'interlocuteur s'est montré certain de ce
qu'il avance, plus la forme clivée utilisée pour contester cette
croyance sera complète, c'est-à-dire non elliptique (hypothèse 3),
et même accompagnée d'une forme négative niant explicitement
la croyance de l'interlocuteur (hypothèse 4).
Alors que l'expérience 1 ne prenait en compte que deux
degrés de conviction indiqués par des marqueurs attitudinaux,
l'expérience 2 introduit un troisième degré de conviction corre
spondant à l'acte de présupposition. Il s'agit en fait d'une situation
où l'un des interlocuteurs se montre tellement sûr de la vérité

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