Effets immédiats ou différés du connecteur « parce que » dans la compréhension de phrases ? Réexamen du modèle de Millis et Just (1994) - article ; n°2 ; vol.99, pg 239-269

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1999 - Volume 99 - Numéro 2 - Pages 239-269
Résumé
Millis et Just (1994) ont présenté un modèle du rôle des connecteurs centré sur leur fonction d'intégration. Le connecteur parce que inséré entre les deux propositions d'une phrase conduirait, enfin de phrase, à une réactivation de la représentation de la première proposition et à une intégration des deux représentations en une représentation commune. Ils montrent que le connecteur entraîne deux effets : augmentation du temps passé sur le dernier mot de la seconde proposition et reconnaissance plus rapide du verbe de la première proposition (réactivation), après lecture de la seconde. Ainsi, ce modèle met l'accent sur les effets différés du connecteur. L'expérience rapportée dans cet article reprend la première expérience de Millis et Just. Nous considérons le même type de phrases et le même paradigme, mais nous introduisons deux modifications méthodologiques : le connecteur parce que est présenté au début de la seconde proposition et non à la fin de la première, les propositions sont de longueur variable et non composées toujours du même nombre de mots. Nos résultats ne confirment pas les effets observés par Millis et Just. Le connecteur a un effet facilitateur immédiat sur la lecture du premier segment de la seconde proposition, alors qu'il n'a aucun effet sur la lecture du dernier segment. Le connecteur entraîne une reconnaissance plus lente du verbe de la première proposition fdésactivation), effet plus marqué en présence d'une charge en mémoire. Nos résultats sont compatibles avec une approche soulignant le rôle d'instructions de traitement des connecteurs. Nous les interprétons dans le cadre de la théorie de Gernsbacher (1989).
Mots-clés : connecteurs, compréhension, psycholinguistique.
Summary : Immediate or delayed effects of the connective « because » in sentence comprehension ? A reexamination of Millis and Just's (1994) model.
Millis and Just (1994) proposed a Connective Integration Model to account for the role ofa connective like because placed between two clauses of a sentence. According to this model, readers construct a representation of each clause before constructing a composite representation that encompasses both representations. The presence of a connective leads, at the end of the sentence, to the reactivation of the representation of the first clause and to a better integration of the two representations. Their experimental data showed two crucial effects due to the presence of a connective : longer reading time on the last word ofthe second clause and faster recognition ofthe verb of the first clause when recognition was tested after reading the second clause. Thus, this model emphasizes the delayed effects of the connectives. The present experiment is a modified replication ofthe first experiment conducted by Millis and Just. The same type of sentences and the same paradigm were used with two methodological modifications : The connective because appeared at the beginning ofthe second clause (its natural place) and not at the end ofthe first clause, the propositions contained a variable and not a constant number of words. Our results did not confirm the effects observed by Millis and Just. The connective led to an immediate facilitating effect on the reading time of the first segment ofthe second clause, whereas it did not affect the reading time of the last segment. The connective led to a slower recognition of the verb of the first clause (desactivation), this effect being stronger in conditions involving a working memory load. Our results were compatible with an approach emphasizing the role of connectives as processing instructions. They were interpreted in the framework of Gernsbacher's (1989) theory.
Key words : connectives, comprehension, psycholinguistics.
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
Lecture(s) : 23
Nombre de pages : 33
Voir plus Voir moins

S. MOUCHON
Marie-France Ehrlich
C. Loridant
Effets immédiats ou différés du connecteur « parce que » dans
la compréhension de phrases ? Réexamen du modèle de Millis
et Just (1994)
In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°2. pp. 239-269.
Citer ce document / Cite this document :
MOUCHON S., Ehrlich Marie-France, Loridant C. Effets immédiats ou différés du connecteur « parce que » dans la
compréhension de phrases ? Réexamen du modèle de Millis et Just (1994). In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°2. pp.
239-269.
doi : 10.3406/psy.1999.28531
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1999_num_99_2_28531Résumé
Résumé
Millis et Just (1994) ont présenté un modèle du rôle des connecteurs centré sur leur fonction
d'intégration. Le connecteur parce que inséré entre les deux propositions d'une phrase conduirait, enfin
de phrase, à une réactivation de la représentation de la première proposition et à une intégration des
deux représentations en une commune. Ils montrent que le connecteur entraîne deux
effets : augmentation du temps passé sur le dernier mot de la seconde proposition et reconnaissance
plus rapide du verbe de la première proposition (réactivation), après lecture de la seconde. Ainsi, ce
modèle met l'accent sur les effets différés du connecteur. L'expérience rapportée dans cet article
reprend la première expérience de Millis et Just. Nous considérons le même type de phrases et le
même paradigme, mais nous introduisons deux modifications méthodologiques : le connecteur parce
que est présenté au début de la seconde proposition et non à la fin de la première, les propositions sont
de longueur variable et non composées toujours du même nombre de mots. Nos résultats ne confirment
pas les effets observés par Millis et Just. Le connecteur a un effet facilitateur immédiat sur la lecture du
premier segment de la seconde proposition, alors qu'il n'a aucun effet sur la lecture du dernier segment.
Le connecteur entraîne une reconnaissance plus lente du verbe de la première proposition
fdésactivation), effet plus marqué en présence d'une charge en mémoire. Nos résultats sont
compatibles avec une approche soulignant le rôle d'instructions de traitement des connecteurs. Nous
les interprétons dans le cadre de la théorie de Gernsbacher (1989).
Mots-clés : connecteurs, compréhension, psycholinguistique.
Abstract
Summary : Immediate or delayed effects of the connective « because » in sentence comprehension ? A
reexamination of Millis and Just's (1994) model.
Millis and Just (1994) proposed a Connective Integration Model to account for the role ofa connective
like because placed between two clauses of a sentence. According to this model, readers construct a
representation of each clause before constructing a composite representation that encompasses both
representations. The presence of a connective leads, at the end of the sentence, to the reactivation of
the representation of the first clause and to a better integration of the two representations. Their
experimental data showed two crucial effects due to the presence of a connective : longer reading time
on the last word ofthe second clause and faster recognition ofthe verb of the first clause when
recognition was tested after reading the second clause. Thus, this model emphasizes the delayed
effects of the connectives. The present experiment is a modified replication ofthe first experiment
conducted by Millis and Just. The same type of sentences and the same paradigm were used with two
methodological modifications : The connective because appeared at the beginning ofthe second clause
(its natural place) and not at the end ofthe first clause, the propositions contained a variable and not a
constant number of words. Our results did not confirm the effects observed by Millis and Just. The
connective led to an immediate facilitating effect on the reading time of the first segment ofthe second
clause, whereas it did not affect the reading time of the last segment. The connective led to a slower
recognition of the verb of the first clause (desactivation), this effect being stronger in conditions involving
a working memory load. Our results were compatible with an approach emphasizing the role of
connectives as processing instructions. They were interpreted in the framework of Gernsbacher's (1989)
theory.
Key words : connectives, comprehension, psycholinguistics.L'Année psychologique, 1999, 99, 239-269
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université René Descartes et EPHE
CNRS URA 316, Paris1
EFFETS IMMEDIATS OU DIFFERES
DU CONNECTEUR « PARCE QUE »
DANS LA COMPRÉHENSION DE PHRASES ?
RÉEXAMEN DU MODÈLE DE MILLIS ET JUST (1994)
par Serge MOUCHON, Marie-France EHRLICH
et Catherine LORIDANT
SUMMARY : Immediate or delayed effects of the connective « because » in
sentence comprehension ? A reexamination of Millis and Just's (1994)
model.
Millis and Just (1994) proposed a Connective Integration Model to
account for the role of a connective like because placed between two clauses of a
sentence. According to this model, readers construct a representation of each
clause before constructing a composite representation that encompasses both
representations. The presence of a connective leads, at the end of the sentence, to
the reactivation of the representation of the first clause and to a better
integration of the two representations. Their experimental data showed two
crucial effects due to the presence of a connective : longer reading time on the
last word of the second clause and faster recognition of the verb of the first clause
when recognition was tested after reading the second clause. Thus, this model
emphasizes the delayed effects of the connectives. The present experiment is a
modified replication of the first experiment conducted by Millis and Just. The
same type of sentences and the same paradigm were used with two
methodological modifications : The connective because appeared at the
beginning of the second clause (its natural place) and not at the end of the first
clause, the propositions contained a variable and not a constant number of
words. Our results did not confirm the effects observed by Millis and Just. The
connective led to an immediate facilitating effect on the reading time of the first
segment of the second clause, whereas it did not affect the time of the last
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris.
E-mail: mouchon@psycho.univ-paris5.fr. 240 S. Mouchon, M. -F. Ehrlich et C. Loridant
segment. The connective led to a slower recognition of the verb of the first clause
(desactivation) , this effect being stronger in conditions involving a working
memory load. Our results were compatible with an approach emphasizing the
role of connectives as processing instructions. They were interpreted in the
framework of Gernsbacher's (1989) theory.
Key words : connectives, comprehension, psycholinguistics.
INTRODUCTION
Un texte narratif présente une succession d'événements
et/ou d'idées entretenant entre eux des relations de nature essen
tiellement causale et temporelle. La tâche du compreneur
consiste à traiter les propositions et les phrases successives du
texte et à les intégrer en une représentation cohérente conforme
aux intentions de l'auteur. Deux facteurs sont particulièrement
importants dans l'élaboration d'une représentation cohérente :
les caractéristiques des séquences d'événements décrits dans le
texte, qui présentent des relations plus ou moins évidentes, et la
présence de marques linguistiques de cohésion (Keenan, Baillet
et Brown, 1984 ; Myers, Shinjo et Duffy, 1987 ; van den Broeck,
1990 ; Charolles et Ehrlich, 1991 ; Ehrlich et Charolles, 1991).
Les marques de cohésion ont pour fonction d'aider le lecteur à
établir des liens entre des constituants d'énoncés (marques ana-
phoriques) ou les énoncés eux-mêmes. Ce second cas est
celui des connecteurs. La présence d'un connecteur entre deux
propositions d'une phrase complexe signale explicitement au
lecteur la relation conceptuelle unissant ces deux propositions.
D'après la classification de Halliday et Hasan (1976), largement
acceptée, quatre types de connecteurs peuvent être distingués :
connecteurs causaux (because, parce que ; therefore, par consé
quent), temporels (before, avant ; then, puis), additifs (and, et ;
or, ou) et adversatifs (but, mais ; however, cependant). Ainsi, la
cohérence interévénementielle et la présence de connecteurs sont
des facteurs complémentaires qui interviennent conjointement
dans la construction d'une représentation mentale conforme à la
situation décrite dans le texte. L'une et l'autre facilitent la tâche
du lecteur en lui évitant de recourir à des inferences.
Selon certains auteurs, les connecteurs ne se limiteraient pas
à l'expression de certaines relations sémantiques entre contenus connecteur « parce que » dans la compréhension 241 Le
propositionnels, mais guideraient également le lecteur dans le
choix du type de traitement qu'il a à effectuer pour suivre les
intentions de l'auteur. Cette conception permettrait de mieux
rendre compte de la souplesse fonctionnelle de ces éléments li
nguistiques. Ainsi, pour Townsend (1983, 1997) et Townsend et
Bever (1978, 1989), les connecteurs dirigent préférentiellement
l'attention du lecteur soit vers le traitement des informations
structurales, soit vers celui des informations conceptuelles qui
contribuent, les unes et les autres, à la compréhension du texte.
De même, adoptant une approche qualifiée de procédurale,
Caron (1987, 1997) souligne l'intérêt de prendre en compte les
fonctions sémantiques et pragmatiques des connecteurs. Pour
cet auteur, les connecteurs sont des instructions de traitement
qui signalent au lecteur les opérations à effectuer sur les info
rmations fournies par l'énoncé. Ainsi, au plan théorique, les
connecteurs soulèvent des problèmes complexes, en raison de
leur plurifonctionnalité (cf. Noordman et Vonk, 1997).
Au plan expérimental, les recherches traitant directement du
rôle des connecteurs dans la compréhension de phrases ou de
textes sont peu nombreuses. Leurs résultats, parfois divergents,
doivent être appréciés en tenant compte du type de connecteurs,
mais aussi du type de textes (narratif ou expositif), du type de
matériels (phrases complexes incluant plusieurs propositions,
paires de phrases ou textes plus ou moins longs), de la diversité
des paradigmes et des variables utilisés.
Haberlandt (1982) montre qu'un connecteur causal ou
adversatif entraîne une diminution du temps de lecture de la
phrase qu'il introduit. Cette diminution porte essentiellement
sur le début de la phrase dans le cas du connecteur causal et sur
la fin de la phrase dans le cas du connecteur adversatif. De tels
effets facilitateurs ne sont pas confirmés dans une étude récente
de Murray (1995). Examinant le rôle de plusieurs connecteurs
de différents types (causaux, adversatifs et additifs), il observe
que seuls les connecteurs diminuent le temps de
lecture et qu'aucun connecteur n'a d'effet sur le rappel inci
dent. En revanche, dans une recherche interlangues (français-
allemand), où les sujets sont soumis à une épreuve de rappel
indicé de paires de phrases sans lien évident entre elles, Caron,
Micko et Thüring (1988) mettent en évidence un effet facili-
tateur d'un connecteur causal (parce que, en français) sur le
rappel. 242 S. Mouchon, M. -F. Ehrlich et C. Loridant
En fait, les effets des connecteurs sont dépendants du degré
de relation unissant les phrases. Le connecteur n'a qu'un faible
impact si la relation est forte (cf. Golding, Millis, Hauselt et
Sego, 1995).
En outre, les connecteurs sont des marques de connexité
dont les effets se combinent avec ceux des de cohésion
(anaphores) qui relient certains éléments des énoncés du texte.
Dans les travaux ci-dessus, réalisés avec des paires de phrases ou
des textes très courts, la présence des marques de cohésion n'est
pas prise en considération et reste à étudier. Dans le cas de tex
tes longs, le rôle de telles marques est particulièrement import
ant. Il explique sans doute pourquoi la présence de connecteurs
peut alors n'entraîner aucun effet ou même un effet négatif,
comme dans l'étude de Millis, Graesser et Haberlandt (1993), qui
examinent l'influence des connecteurs sur la mémorisation de
textes expositifs.
Dans les recherches brièvement évoquées ci-dessus, les para
digmes utilisés et les variables observées (temps de lecture, rap
pel indicé ou rappel libre de propositions ou de phrases) sont
assez sommaires. Ils ne permettent pas d'étudier le rôle des
connecteurs dans les différents traitements mis en jeu lors de la
compréhension. A cet égard, les recherches de Townsend (1983),
Townsend et Bever (1989) sont particulièrement intéressantes.
Les auteurs utilisent plusieurs paradigmes visant à évaluer
l'accessibilité de différents types d'informations après la présen
tation d'énoncés comportant ou non des connecteurs. Ainsi,
dans l'expérience 1 rapportée par Townsend (1983), l'accès à la
signification de la phrase est évalué à l'aide d'une tâche de juge
ment de synonymie. Il est facilité en présence d'un connecteur
causal (since), alors qu'il tend, au contraire, à être retardé en
présence d'un connecteur adversatif (while). Ces résultats,
confortés par d'autres données recueillies avec des connecteurs
différents (because, while ou although) et d'autres paradigmes
(expérience 8), indiquent que les connecteurs causaux favorisent
un traitement conceptuel, alors que les connecteurs adversatifs
entraînent un traitement structural des énoncés. Ils conduisent
Townsend à considérer que les connecteurs n'assurent pas seul
ement une fonction d'intégration, mais également une fonction
d'instruction immédiate dirigeant l'attention du sujet vers tel ou
tel type de traitement. La position de Townsend (défendue
dès 1983 et reprise dans son article de synthèse de 1997) est ainsi connecteur « parce que » dans la compréhension 243 Le
proche de celle de Haberlandt (1982), de Caron (1987, 1997), de
Ziti et Champagnol (1992), de Mouchon, Fayol et Gaonac'h
(1995) et de Murray (1995) qui soulignent le rôle des connecteurs
en tant qu'instructions de traitement. Un tel rôle doit se tra
duire par des effets immédiats sur le traitement des énoncés. Sa
mise en évidence exige le recours à des paradigmes qui permett
ent de caractériser le traitement on-line et pas seulement le pro
duit de ce traitement.
Si plusieurs auteurs s'accordent à doter les connecteurs d'une
double fonction d'instruction de traitement et d'intégration, le
modèle que présentent Millis et Just (1994) est centré unique
ment sur la fonction d'intégration. Ce modèle dénommé Connect
ive Integration Model concerne l'intégration de deux proposi
tions au sein d'une phrase complexe lors de la compréhension. Il
comporte trois hypothèses : « 1 / La présence d'un connecteur
augmente la probabilité pour que le lecteur intègre les deux
propositions indépendantes en une représentation commune.
2 / L'intégration est réalisée durant ou immédiatement après la
construction par le lecteur de la de la seconde
proposition. 3 / Le degré d'activation de la représentation d'une
proposition augmente lorsqu'elle est intégrée, en mémoire de
travail, à une autre proposition. En conséquence, cette hypot
hèse de réactivation prédit que l'information contenue dans la
première proposition d'une phrase avec connecteur est activée à
un plus haut degré comparée à une phrase sans connecteur »
(Millis et Just, 1994, p. 130). Afin de tester ces trois hypothèses,
les auteurs réalisent une série d'expériences, les trois premières
conduites avec le connecteur causal because, la quatrième avec le
connecteur adversatif although. Interprétant leurs résultats en
faveur de leurs hypothèses, ils mettent l'accent sur les effets dif
férés du connecteur, observés à la fin de la seconde proposition.
Cependant, il nous semble que ces résultats sont liés à des choix
méthodologiques particuliers concernant la place du connecteur,
la longueur des phrases et leur mode de présentation.
Les phrases sont toutes du type suivant :
1 I The elderly parents toasted their only daughter at the party
[because]
2 I Jill had finally passed the exams at the prestigious university.
Les propositions ont toujours le même nombre de mots (10)
et lorsqu'elles sont reliées par un connecteur, celui-ci apparaît à 244 S. Mouchon, M. -F. Ehrlich et C. Loridant
la fin de la première proposition. Elles sont présentées sur un
écran d'ordinateur, la première proposition sur une ligne, la
seconde sur la ligne suivante. Une procédure d'autoprésentation
mot à mot à fenêtre mobile est utilisée : les mots des deux propos
itions apparaissent tout d'abord sous forme d'une suite de
tirets, chaque tiret correspondant à un caractère alphabétique ;
un premier appui entraîne l'apparition en clair du premier mot,
l'appui suivant simultanément la retranscription de ce
premier mot en tirets et en clair du second mot, et
ainsi de suite pour les mots de la première proposition et pour
ceux de la seconde proposition.
D'après Just, Carpenter et Woolley (1982) qui ont comparé
plusieurs modes de présentation, dans le cas de textes de
130 mots environ, les temps de lecture observés avec une telle
présentation à fenêtre mobile sont sensibles aux mêmes facteurs
que les temps des fixations oculaires enregistrés lors d'une lec
ture naturelle avec présentation intégrale du texte. Cette
méthode est donc aussi intéressante, mais moins lourde que celle
qui exige l'enregistrement et l'analyse des mouvements des
yeux. Cependant, on peut remarquer que dans le cas particulier
de l'expérience de Millis et Just, ce mode de présentation à
fenêtre mobile permet au sujet de repérer la présence du connec
teur dès la lecture de la première proposition, étant donné que
les propositions sont toujours de même longueur et que le
connecteur apparaît à la fin de la première proposition.
Après la lecture de la seconde proposition, le sujet effectue un
test de reconnaissance portant sur le verbe de la première ou de
la seconde proposition, afin de tester l'activation de la représen
tation des propositions. Le sujet répond ensuite à deux questions
de compréhension concernant successivement la première et la
seconde proposition.
En outre, Millis et Just étudient dans quelle mesure
l'utilisation du connecteur est affectée par les ressources disponi
bles en mémoire de travail. Dans ce but, ils comparent deux
situations expérimentales : la première correspond à la situation
décrite ci-dessus ; dans la seconde, les deux propositions sont
précédées d'une phrase-charge sans lien sémantique avec les pro
positions. Le sujet doit lire cette phrase-charge et maintenir en
mémoire le dernier mot. Il devra le rappeler immédiatement
après la reconnaissance du mot-sonde et avant les questions de
compréhension. Millis et Just proposent une hypothèse alterna- connecteur « parce que » dans la compréhension 245 Le
tive : soit les effets du connecteur pourraient être plus faibles
dans la situation comportant une phrase-charge, ce qui se tra
duirait par une interaction entre les facteurs connecteur et
charge ; soit les effets du connecteur ne seraient pas affectés par
la disponibilité des ressources en mémoire de travail, ce qui se
traduirait par une absence d'interaction.
Les résultats de la première expérience rapportée par les
auteurs confirment les trois hypothèses de leur modèle. Concer
nant le temps de lecture enregistré mot à mot, la présence de
because conduit à diminuer le temps passé sur le dernier mot de
la première proposition ; elle conduit également à diminuer le
temps passé sur l'ensemble des mots de la seconde proposition, à
l'exception cependant du dernier mot de cette proposition pour
lequel le temps augmente de façon marquée. Pour les auteurs,
cet effet indique que le connecteur facilite l'intégration en fin de
phrase. S'agissant des questions de compréhension, la présence
du connecteur entraîne un taux légèrement plus élevé (88 %
v s 86 %, différence significative) et un temps de réponse légèr
ement plus court (2,1 s vs 2,2 s, différence significative). Ces résul
tats sont interprétés en faveur du rôle facilitateur du connecteur
sur l'intégration des deux propositions. Conformément à l'hypo
thèse de réactivation, la présence du connecteur rend plus rapide
la reconnaissance du mot-sonde de la première proposition.
Enfin, les effets bénéfiques du connecteur ne sont pas affectés
par la présence d'une charge en mémoire de travail, bien que
celle-ci ait, de manière générale, un effet négatif.
La seconde expérience rapportée par Millis et Just a pour
objectif d'étudier le décours temporel de l'effet de réactivation
de la première proposition lié à la présence du connecteur. Le
test de reconnaissance a lieu après la présentation du pre
mier mot de la seconde proposition ou après celle du dernier
mot, comme dans la première expérience. La réactivation
n'apparaît que dans cette seconde situation ; il s'agit donc
d'une réactivation différée qui se produit à la fin de la seconde
proposition.
Les résultats de ces deux premières expériences présentent
une grande cohérence. Ils valident le modèle d'intégration des
auteurs en précisant que les effets du connecteur because inter
viennent à la fin de la seconde proposition : à ce moment, si un
connecteur a été présenté entre les deux propositions, le temps
de lecture du dernier mot est plus long et la première proposition 246 S. Mouchon, M. -F. Ehrlich et C. Loridant
est réactivée. Le connecteur entraîne également une meilleure
compréhension de la phrase.
Bien que Millis et Just ne mentionnent que brièvement ce
point, leur conclusion conduit à nier le rôle d'instructions de
traitement que pourraient avoir les connecteurs, rôle qui devrait
se traduire par des effets immédiats. Cependant, une lecture
attentive de certains résultats de la première et de la troisième
expérience nous amène à une position plus nuancée.
Dans la première expérience, le graphique illustrant les
temps de lecture mot à mot de la première et de la seconde pro
position (fig. 2, p. 133) montre clairement que la présence de
because entraîne une diminution particulièrement marquée du
temps passé sur le premier mot de la seconde proposition, dimi
nution qui traduit un effet immédiat du connecteur. Dans la
troisième expérience, les auteurs étudient le rôle de because
lorsque le degré de relation causale entre les deux propositions
est moyen ou faible (cf. Keenan et al., 1984 ; Myers et al., 1987).
En fait, la lecture du seul exemple donné par les auteurs indique
que la relation qualifiée de moyenne est similaire à celle mise en
jeu dans les phrases de la première expérience, tandis que la rela
tion faible est plutôt une relation non plausible (some wine spil
led on the oak dining room table [because] the girl stuffed too many
flowers into the vase). Avec les phrases de la première catégorie,
l'augmentation marquée du temps de lecture du dernier mot de
la seconde proposition en présence du connecteur, observée dans
la première expérience, n'est pas confirmée ; c'est même une
diminution du temps du dernier mot qui est observée, comme
sur l'ensemble de la proposition. Malheureusement, les auteurs
ne présentent pas les temps des premiers mots. Ces résultats ne
sont pas en faveur d'une intégration différée en fin de proposit
ion. Les effets facilitateurs, faibles, du connecteur sur la com
préhension ne sont pas non plus confirmés. Seul, l'effet de réact
ivation de la première proposition est conforme à celui observé
dans la première expérience. Avec les phrases de la seconde caté
gorie (relation causale non plausible), la présence du connecteur
entraîne une augmentation du temps passé sur le dernier mot de
la seconde proposition et une diminution sur l'ensemble des
autres mots. Le connecteur est sans effet sur la compréhension et
ne conduit pas à une réactivation de la première proposition.
Pour les auteurs, ces résultats traduisent la difficulté que les
sujets ont eu à utiliser le connecteur causal pour relier deux pro-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.