Eléments cybernétiques dans l'œuvre d'Henri Piéron - article ; n°1 ; vol.70, pg 161-177

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L'année psychologique - Année 1970 - Volume 70 - Numéro 1 - Pages 161-177
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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C. Georgiade
Eléments cybernétiques dans l'œuvre d'Henri Piéron
In: L'année psychologique. 1970 vol. 70, n°1. pp. 161-177.
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Georgiade C. Eléments cybernétiques dans l'œuvre d'Henri Piéron. In: L'année psychologique. 1970 vol. 70, n°1. pp. 161-177.
doi : 10.3406/psy.1970.27703
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1970_num_70_1_27703NOTES
Université de Bucarest
ÉLÉMENTS CYBERNÉTIQUES
DANS L'ŒUVRE D'HENRI PIÉRON
par Constantin Georgiade
« La vie psychique ne peut naître
que dans la mesure où toutes ces
cellules se trouvent en relation les
unes avec les autres. Les processus
psychiques sont essentiellement
des processus de passage d'influx
nerveux entre des éléments fixes
qui constituent des postes qui ne
peuvent rien quand ils se trouvent
isolés. »
(De l'actinie à Vhomme, vol. II,
pp. 248-249.)
HENRI PIÉRON
FONDATEUR DE LA PSYCHOLOGIE DU COMPORTEMENT EN EUROPE
QUELQUES ANALOGIES
ENTRE CERTAINES DE SES CONCEPTIONS PSYCHOLOGIQUES
ET CELLES DE LA CYBERNÉTIQUE
L'œuvre psychophysiologique de Piéron reflète un réel esprit cyber
nétique. Sa manière de poser et résoudre certains problèmes psy
chologiques et particulièrement la perspicacité anticipatrice de son
intelligence, nous inclinent à le rapprocher de la cybernétique.
Ses premières recherches de psychologie zoologique sur le compor
tement de petits organismes marins, entreprises à partir de 1906,
allaient le conduire progressivement à l'élaboration d'une psychologie
du comportement.
Piéron est le premier savant européen qui se soit préoccupé de
trouver un contenu objectif à la notion de comportement. Ses nombreuses
A. PSYCHOL. 70 G 162 NOTES
notes, communications, articles, ouvrages psychologiques et physio
logiques, publiés après 1906 en témoignent (Piéron, 1908, 1915
1927, 1959).
La notion de comportement jouit aujourd'hui d'une acception
générale. Ce n'était pas le cas au début de notre siècle, quand, tant
Piéron d'une part que Pierre Janet d'autre part, ont dû mener une
rude bataille pour imposer les idées et les méthodes de la nouvelle
psychologie du comportement ou de la conduite.
En dépassant la sphère de la psychologie, cette notion s'est imposée
tant en biologie que dans les sciences sociales et notamment en cyber
nétique, où elle joue aujourd'hui un rôle fondamental. Evidemment,
nous n'oublions pas qu'en cybernétique il s'agit du comportement
technique et physique des machines aussi bien que du pouvoir directeur
d'organisation systématique des grandes entreprises économiques ou
des institutions sociales et administratives, dont le gouvernement est
basé sur l'information. Mais aussi la cybernétique, suivant la remarque
juste de Georges Boulanger (1963), poursuit un rapprochement entre
la vie et la mécanique, c'est-à-dire qu'elle tente une synthèse
les deux. Quels sont, à cet égard les points de liaison entre l'œuvre
psychologique de Piéron et les idées dominantes de la cybernétique ?
Rappelons tout d'abord que Piéron a manifesté dès le début une
attitude de conviction et de confiance dans les conceptions physiques,
chimiques et mécanistes de la vie en général et de la vie psychique
en particulier. En référence à ses premières recherches sur les compor
tements des Invertébrés marins, il témoignait, dans l'introduction d'un
ouvrage désormais historique (Piéron, 1959) : « J'ai tenté de mettre
au point une conception qui n'avait pas l'étroitesse du behaviorisme
préconisé par Watson et qui, en s'adressant au mécanisme commandant
les activités, les conduites des organismes, n'oubliait pas d'en rechercher
dans toute la mesure du possible, les aspects purement physiologiques. »
Et s'il s'agit de choisir entre le mécanisme et le vitalisme, déclarait-il
(Piéron, 1922), « il est préférable que l'attitude mécaniste soit la plus
répandue ».
Guidé et animé par de pareilles idées, il n'est pas étonnant qu'il
soit arrivé à une conception physiologique mécaniste tant du fonctio
nnement du système nerveux que de la vie psychique et du comporte
ment. Ainsi, assez souvent le cerveau est défini dans ses ouvrages soit
comme un « immense appareil d'enregistrement plastique aux milliards
de neurones reliés par des circuits innombrables », soit comme machine
(la machine cérébrale). D'après Piéron les différents phénomènes ou
états psychologiques ne sont en réalité que l'expression du fonctio
nnement de la machine cérébrale. L'intelligence, par exemple, n'est
qu'un « jugement de valeur que nous portons sur les fonctionnements
de la machine cérébrale » (Piéron, 1923).
Il considérait aussi le cerveau semblable à une machine actionnée
par la tension nerveuse. Grâce à l'énergie nerveuse, elle peut fournir C. GEORGIADE 163
un rendement traduisible en activité et comportement. Le dérèglement
de cette tension à cause de l'appauvrissement ou de l'épuisement de
ses réserves peut entraîner des troubles dans l'activité de la machine
— d'où la baisse de son rendement, accompagnée d'un affaiblissement
de l'attention et de la pensée dans ses opérations supérieures, qui seront
abolies (Piéron, 1923).
Bien plus, la machine cérébrale grâce aux mécanismes corticaux
dont elle dispose, peut modeler utilement le comportement et les
actions des organismes. Surtout chez les animaux supérieurs, y compris
l'Homme, elle leur assure des actions bien adaptées. Grâce à la capacité
de gradation, de dosage et de réglage dont elle dispose, elle peut agir
par l'intermédiaire de mécanismes nerveux encore mal connus, sur le
fonctionnement moteur et sensoriel, du point de vue de l'intensité,
de la force, et de l'adaptation précise des conduites.
LA CAPACITÉ DE GRADATION DU SYSTÈME NERVEUX
L'existence de la capacité de gradation serait une preuve à l'appui
de l'hypothèse d'un fonctionnement mathématique du système nerveux.
Sans cela nous ne pourrions jamais comprendre la réussite d'un grand
nombre de nos comportements volontaires dans l'espace et dans le
temps, qui exigent, outre l'adresse, des réactions d'une grande précision.
Donnons un seul exemple, cité d'ailleurs par Piéron. Les mouvements
de nos yeux vers la gauche ou vers la droite s'effectuent avec rapidité
et avec précision grâce aux centres coordinateurs « oculodextrogyre »
et « oculolévogyre », qui régissent les jeux inverses des deux couples
de muscles antagonistes. La contraction précise et d'une certaine
intensité de ces muscles oculaires, qui assurent l'angle de notre regard
d'un côté ou de l'autre, est réglée d'après les réceptions rétiniennes
provoquées par les mouvements eux-mêmes. C'est dans ce sens qu'on
peut affirmer, suivant Piéron, qu'il s'agit d'un caractère à peu près
mathématique.
La psychologie de l'avenir doit découvrir les lois qui régissent les
mécanismes de cette capacité de gradation du cerveau. Piéron lui-même
s'était employé dans cette voie, soit seul, soit avec ses collaborateurs.
Dans ce qui suit nous exposerons trop brièvement à notre gré quelques-
unes de ses observations et constatations dépouillées de tout appareil
mathématique.
Suivant Piéron, sous l'influence des stimulations externes, les
réponses sensorielles et motrices de l'organisme sont graduées de la
même manière au premier échelon (central) et au deuxième échelon
(effecteur). La réponse sensorielle grandit, tout comme la réponse
contractile du muscle. « La gradation de la contraction musculaire est
assurée par la variation de fréquence des influx envoyés par les grandes
cellules pyramidales (cellules de Betz) du cortex moteur, et peut-être
aussi par une augmentation du nombre des éléments corticaux envoyant 164 NOTES
leurs ordres, bien que ce point ne soit pas définitivement établi »
(Piéron, 1954). Le recrutement progressif des groupes des motoneurones
ainsi que le réglage de l'intensité de leur réponse, rendent possible la
finesse graduée des contractions musculaires.
La réponse sensorielle, elle aussi, doit être liée à un recrutement
de neurones, que révèle la structure architectonique des champs récep
teurs cérébraux. C'est le nombre des esthésioneurones corticaux activés
qui conditionne l'intensité de la sensation, la grandeur de la réponse
sensorielle. Cette correspondance des gradations entre les récepteurs
périphériques des organes sensoriels et les esthésiones corticaux est à
la base de la connaissance du milieu extérieur.
A la suite de ses propres recherches et de celles d'autres psycho
logues et physiologistes, H. Piéron a formulé onze lois, dont les plus
significatives pour la cybernétique, sont les suivantes : la septième loi,
selon laquelle « le recrutement des esthésiones reliés à un récepteur
périphérique est conditionné par un apport de deux neuroquanta dans
un intervalle limite correspondant à leur temps utile » ; la neuvième
loi qui dit que « le nombre d'esthésiones activés, conditionné au total
par le recrutement des récepteurs périphériques et par l'accroissement
en fréquence des influx afférents émis par ces récepteurs, croît toujours
suivant une sigmoïde en fonction de l'intensité stimulatrice jusqu'à
une limite supérieure constituant un plafond indépassable » ; et enfin
la onzième loi, soulignant que « les accroissements de la sensation se
font par échelons correspondant aux unités successivement activées
dans le groupe des esthésiones » (Piéron, 1954).
En s'appliquant à découvrir les mécanismes et les lois neurophys
iologiques qui régissent la capacité de gradation exposée ci-dessus,
Piéron a ouvert la possibilité d'une théorie physiologique de caractère
mathématique du comportement psychophysiologique de l'homme,
analogue à la théorie physique et mathématique du comportement en
cybernétique. Tant par ses recherches que par ses idées et leurs prolon
gements, Piéron a ouvert un chemin qui mène de la psychologie à la
DIFFÉRENTES FORMES DE COMPORTEMENT DIRIGÉ
CHEZ LES ORGANISMES INFÉRIEURS
COMPORTEMENT PAR ASSERVISSEMENT, PAR AUTOCONDUCTION
ET PAR EXPLORATION
Dans l'histoire des recherches biologiques de notre siècle, Piéron
(1906, 1907, 1918) fut le premier qui ait signalé chez les Actinies du
littoral français l'existence d'un comportement commandé ou guidé
par l'information. A l'approche des vagues, les Actinies s'épanouissent
sur les rochers, aux premiers signaux de retrait des eaux, elles se ferment.
Il s'agit donc d'un comportement d'ouverture et fermeture dirigé par
les jeux de la marée et des signaux captés. Elles se défendent G. GEORGIADE 165
contre la dessiccation par une réaction de fermeture anticipatrice.
Si les Actinies sont asservies au rythme des marées, l'Etoile de mer
est douée, pour sa part, d'une capacité d'autoconduction de son comport
ement. Selon la remarque de Piéron, chacun de ses bras, en cas d'exci
tation, dispose d'un « pouvoir de chef » pour la locomotion générale
de l'organisme.
L'anneau nerveux central de l'animal règle la coordination de ses
mouvements et de toute manœuvre directrice de ses bras. La destruction
de l'anneau nerveux de l'Etoile de mer ou la section de nerfs de bras
détermine l'abolition de la coordination et des processus d'unification,
d'où résulte pour l'animal la perte de sa capacité de déplacement selon
la direction des bras.
De semblables réactions existent aussi chez les Mollusques Céphal
opodes, les Vers Annélides, les Hyménoptères, etc. Nous savons d'ail
leurs qu'il y a même chez les Invertébrés un commencement de locali
sation nerveuse de ce pouvoir directeur primitif dans la région céphalique
— qui, ultérieurement s'est développée considérablement dans l'échelle
zoologique. On est arrivé même à établir une corrélation entre le coeffi
cient de céphalisation et le rang des espèces dans une hiérarchie de
leurs capacités comportementales.
On signale encore chez différentes espèces animales inférieures ou
supérieures l'existence des dispositifs particuliers leur permettant une
recherche informative en liaison avec leur façon de vivre. C'est le cas
du siphon mobile de la Nasse, de l'œil pédoncule des Arthropodes, du
pavillon orientable de l'oreille des Mammifères, du dispositif de mise
au point accommodative de l'appareil oculaire des Mollusques Céphalo
podes, du dispositif des statocystes chez les Limaces qui leur permettent
d'obtenir des renseignements précis sur la direction de la pesanteur, etc.
Ces dispositifs explorateurs servent, sans doute, à une meilleure direc
tion et adaptation du comportement de ces animaux. Nous les avons
rappelés pour montrer que, même aux échelons inférieurs de l'échelle
zoologique, la vie s'est forgée des instruments informatifs en vue de
sa propre conservation.
LE SYSTÈME NERVEUX
APPAREIL DE DIRECTION ET DE COMMANDE DU COMPORTEMENT
Nous ne pouvons pas exposer d'une façon trop analytique le fonc
tionnement du système nerveux, ainsi qu'il se dégage du profond livre
de Piéron publié en 1923, Le cerveau et la pensée. Ce que nous désirons
faire valoir c'est seulement l'esprit cybernétique inclus dans cet admir
able ouvrage de Piéron, toujours actuel aujourd'hui.
Dans l'ensemble des êtres vivants, corrélativement à la complication
structurale des organismes « le progrès général se marque par l'int
égration croissante assurant le contrôle régulateur des activités, au
moyen d'un appareil central pour la commande du comportement, 166 NOTES
appareil dont la destruction entraîne une libération des nombreux
automatismes partiels » (Piéron, 1956). Cet appareil central c'est le
système nerveux, le cerveau, en particulier l'écorce cérébrale.
Il ne faut pas induire du développement de cette centralisation,
corrélative de l'évolution cérébrale, une direction du comportement par
le cortex chez tous les animaux. Chez les Vertébrés inférieurs comme
les Poissons, l'absence de cortex n'empêche pas le dirigé.
C'est que, remarque Piéron, leur comportement est régi par les premiers
relais récepteurs du système nerveux.
L'idée essentielle de Piéron est que le cerveau gouverne par coordi
nation et commande par subordination. « II faut faire intervenir une
notion de des systèmes inférieurs par les systèmes supérieurs »
(Piéron, 1955). Pareillement à un orchestre dont les musiciens obéissent
à la baguette d'un chef d'orchestre, ou à une maison de commerce
organisée et dirigée hiérarchiquement, et où le pouvoir de direction
est centralisé dans les mains d'un chef ou d'un bureau particulier, le
système directeur de l'organisme est l'appareil nerveux de l'écorce
cérébrale, constituant l'étage supérieur du système (Piéron,
1923).
Le cortex lui-même doit obéir à la loi générale d'unité du système
nerveux assurant l'individualité du comportement animal et son fonc
tionnement unitaire. Il jouit aussi d'une solidarité par interactions
constantes avec les autres centres des étages inférieurs : le thalamus,
le corps strié, le cervelet et même avec la formation réticulaire du tronc
cérébral, où se trouvent d'importants relais diffusant dans l'ensemble
du cortex des influx activateurs. Mais il exerce aussi, selon les ci
rconstances, une influence régulatrice d'inhibition de l'activité des
centres sous-corticaux.
Bien qu'elle soit unitaire et générale, la capacité directrice du cortex
est en même temps individualisée, suivant les grandes zones corticales ;
dans ce cas, elle s'applique à la commande d'activités psychophysiol
ogiques à caractère différencié.
Par conséquent, il paraît y avoir plusieurs directions fonctionnelles
possibles pour les activités corticales. Indiquons-les brièvement d'après
Piéron : une direction du cortex moteur régissant l'activité psycho
motrice du comportement ; une direction du cortex occipital dirigeant
la pensée visuelle ; une direction du cortex temporal dirigeant la pensée
auditive ; une direction du cortex de la région temporo-pariétale,
dirigeant la pensée verbale ; une direction du cortex de la région parié
tale, dirigeant la pensée tactile et enfin, une direction des centres
coordinateurs du symbolisme verbal, siégeant dans un seul hémisphère.
Les troubles neurologiques et psychophysiologiques, observés et
enregistrés tant par la psychologie clinique que par celle des blessés
de guerre, à la suite des lésions dans les différentes régions corticales,
semblent appuyer la conception d'une direction de l'activité du cerveau
par régions corticales. « C'est ainsi que, dans les lésions doubles du C. GEORGIADE 167
lobe occipital, n'atteignant pas toujours les centres récepteurs, la pensée
visuelle est généralement atteinte : le pouvoir de s'orienter, de se diriger
qui exige chez la plupart des individus des schémas visuels, est perdu
ou très diminué » (Piéron, 1923).
De même « dans la région temporo-pariétale gauche, c'est la pensée
verbale qui est touchée. Les lésions qui interrompent l'ensemble de
circuits associatifs peuvent entraîner des aphasies avec diminution du
pouvoir intellectuel », parce que l'appareil nerveux qui assurait « la
direction des associations », qui sont à la base de la compréhension et
de la pensée verbale, est mis hors de fonction à cause des lésions
(Piéron, 1923).
Remarquons encore qu'une lésion corticale dans la région pariétale
— où « les circuits associatifs comprennent le plus grand nombre des
neurones d'étape et d'aiguillage » — « ne peut manquer de provoquer
une perturbation de la pensée tactile », c'est-à-dire des troubles dans la
« représentation de la peau » et dans « la reconnaissance de la forme
— comme aussi de la texture des objets ».
Cette capacité de direction régionale est surtout manifeste dans le
champ du cortex moteur à cellules de Betz, qui s'étage le long de la
première centrale ou frontale ascendante en avant de la scissure de
Rolando. Les centres formés par ces cellules, dénommés par Piéron
« centres incitomoteurs », sont la source des multiples ordres d'exécution
des diverses catégories de mouvements. Disposant d'un pouvoir réac-
tionnel, ils représentent les mécanismes de commande des mouvements
que nous considérons subjectivement comme réactions volontaires.
La lésion de ces centres peut entraîner une paralysie corticale,
c'est-à-dire une incapacité de la volonté d'exécuter certains mouvements
selon les circonstances, parce que les leviers de commande qui assuraient
la transmission des ordres, mis hors de fonction, ne peuvent plus trans
mettre aux centres moteurs les ordres d'exécution (Piéron, 1923).
D'autres activités directrices d'origine également corticale sont
relevées par Piéron dans le comportement de la pensée associative
dirigée, pratique ou théorique — et aussi bien dans les différents modes
de pensée, où les processus associatifs se groupent autour d'un noyau
sensoriel prédominant, avec des différences suivant les individus.
Les activités typiques de la pensée visuelle, auditive, kinesthésique,
tactile ou verbale, etc., sont dirigées par des voies et des mécanismes
associatifs spécifiques des zones corticales auxquelles elles appartiennent
(Piéron, 1923).
Les nouvelles recherches de psychopathologie clinique sur l'action
directrice jouée par le cortex frontal dans le comportement moteur
et les activités pratiques, ont confirmé les observations et les hypothèses
de Piéron — évidemment avec des moyens perfectionnés d'investigation
scientifique, s'appuyant sur de meilleures preuves.
L'hypothèse d'une fonction directrice générale du cortex, et aussi
par régions corticales, a été confirmée également par les résultats de 168 NOTES
nos propres recherches sur l'autoconduction de la pensée et du langage
chez les soldats roumains, atteints de graves blessures frontales ou
fronto-pariétales pendant la seconde guerre mondiale (Georgiade, 1958).
LA FONCTION RÉGULATRICE
LES RÉGULATIONS D'ORIGINE INFRAPSYCHIQUE
ET CORTICALE
Ce problème souvent abordé dans les différents ouvrages de Piéron
publiés entre 1920 et 1959, constitue l'objet d'un exposé systématique
dans La sensation, guide de vie. Il est également repris dans La moti
vation, communication faite au Symposium de Florence en 1958, où
Piéron souligne particulièrement l'accord de ses anciennes observations
avec les recherches nouvelles de neurophysiologie et de psychophysiol
ogie. Sans pouvoir entrer dans le détail de ses observations si inté
ressantes, remarquons qu'en général il distingue les régulations des
fonctions spécialisées de la vie végétative, où la rigidité des automatismes
caractérise les mécanismes réflexogènes, les régulations dynamogéniques
du comportement des animaux de forme appetitive ou aversive, et les
régulations agogènes des réactions de la vie de relation, assurant une
adaptation souple et précise, basée sur les leçons de l'expérience et de
la connaissance du milieu extérieur.
a) Les régulations infrapsychiques
Ce qui est intéressant encore à remarquer du point de vue cybernét
ique, c'est d'une part le rôle directeur attribué par Piéron aux régula
tions, et d'autre part, l'idée de système. « Les organismes ne se main
tiennent en vie que grâce à des systèmes multiples et complexes de
régulation. »
Par ces idées, il rejoint les conceptions de la cybernétique à l'égard des
systèmes doués d'une capacité d'autogouvernement et d'autorégulation.
En lisant ses observations sur la régulation réflexogène des activités
de la vie végétative, par exemple celles concernant la régulation du
niveau de la pression sanguine, ou bien celles consacrées au compor
tement de la marche, on pense immédiatement aux servomécanismes.
Suivant Piéron, les régulations dépendent de systèmes plus ou moins
automatiques, adaptés à l'accomplissement de certaines activités. La
marche en effet répond à une activité automatique de régulation
médullaire qui, une fois déclenchée, s'entretient elle-même par le jeu
de circuits réflexes.
« II existe toute une régulation du mouvement fondée sur le compor
tement même ; cette est d'origine réflexe et infrapsychique. »
L'exemple choisi par Piéron à l'appui de cette affirmation est celui
du tabes. « Dans le tabes, la locomotion est inordonnée (ataxie locomot
rice), parce que les voies de transmission des influx centripètes qui
apportent les impressions kinesthésiques sont interrompues ; le contrôle GEORGIADE 169 C.
psychique par la vue peut y suppléer dans une certaine mesure ; mais
le contrôle d'origine kinesthésique est réflexe et infrapsychique »
(Piéron, 1927). Le comportement de marche étant justement condi
tionné par un semblable contrôle, on comprend que son défaut entraîne
la désorganisation de la fonction.
En reliant cette observation avec une autre appartenant au même
ouvrage, nous aurons l'explication de cette régulation infrapsychique :
« Bien des processus, dit Piéron, en apparence continus ou à périodicité
propre, doivent être entretenus dans l'organisme par ce cycle d'auto-
stimulation où chaque réponse constitue la source d'excitation nouvelle »
(Piéron, 1927).
b) Les régulations psychologiques d'ordre supérieur
« Je suis à chaque instant informé sur les démarches de ma pensée,
comme les sensations m'informent du stade d'exécution d'un mouve
ment, d'un acte » (Piéron, 1927). Naturellement, il s'agit d'actes dont
les mouvements ou leurs accords privilégiés « relèvent de point précis
de l'écorce précentrale... il y a là des synapses, des connexions de
neurones qui conditionnent la mise en jeu de certains mouvements
définis, tout le reste du système étant en équilibre et en repos apparent »
(Piéron, 1923). Il attribue aussi aux centres associativo-moteurs, exclus
ivement corticaux et dont la topographie a été expérimentalement mise
en évidence, une importance toute particulière dans le réglage des
mouvements dissociés, exigeant un contrôle continuel sur les résultats
de l'exécution (Piéron, 1923).
En somme, pour assurer l'exécution des réactions élaborées par le
travail associatif supérieur, le cortex dispose d'une influence régulatrice
et inhibitrice générale, coexistant avec une action incitomotrice déve
loppée plus tard, qu'il s'agisse de la motricité finement graduée, ou
de la pensée imaginative des réactions nuancées et plus subtiles, s'effec-
tuant sans intermédiaire au moyen du grand faisceau de projection
pyramidal (Piéron, 1923).
Avant de clore cette partie de nos observations nous trouvons
nécessaire de souligner chez Piéron la présence d'un esprit précybernét
ique visible surtout dans sa façon de poser et d'expliquer le grand
problème de la régulation. Il a fait ressortir l'idée de l'existence, dans
les organismes des êtres vivants, de systèmes de régulation et de contrôle
analogues aux systèmes similaires des machines cybernétiques.
LE PROBLÈME DU MODÈLE
L'idée du modèle comme méthode d'investigation apparaît souvent
dans les préoccupations et les travaux de laboratoire d'Henri Piéron.
Tout d'abord il faut se rappeler deux intéressantes idées qui lui appart
iennent. Suivant la première, l'écorce cérébrale elle-même serait le
résultat d'un très ancien modelage effectué par la nature. « Le cortex

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