Emploi et chômage en Corée du Sud depuis la crise asiatique - article ; n°168 ; vol.42, pg 929-946

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Tiers-Monde - Année 2001 - Volume 42 - Numéro 168 - Pages 929-946
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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Bernard Gazier
Rémy Herrera
Emploi et chômage en Corée du Sud depuis la crise asiatique
In: Tiers-Monde. 2001, tome 42 n°168. pp. 929-946.
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Gazier Bernard, Herrera Rémy. Emploi et chômage en Corée du Sud depuis la crise asiatique. In: Tiers-Monde. 2001, tome 42
n°168. pp. 929-946.
doi : 10.3406/tiers.2001.1556
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_1293-8882_2001_num_42_168_1556EMPLOI ET CHÔMAGE
EN CORÉE DU SUD
DEPUIS LA CRISE ASIATIQUE1
Bernard Gazier* et Rémy Herrera**
Cet article porte sur la politique de l'emploi et la protection contre le
chômage en Corée du Sud après la crise asiatique. Les auteurs commenc
ent par une présentation des conséquences de la crise de 1997-1999 sur
le marché du travail (chômage massif ...). Ils montrent que l'impact
social négatif de cette crise a été tout à fait important, en augmentant
très significativement les inégalités et la pauvreté. Les différentes me
sures prises par le gouvernement sud-coréen en matière d'emploi et
d'assurance chômage sont ensuite analysées en détail. Les limites des
dispositifs mis en œuvre et certaines inquiétudes pour l'avenir sont finale
ment soulignées.
En comparaison avec les grandes dépressions traversées au cours
de leur histoire par les pays industrialisés, et d'abord celle des
années 1930, la crise économique qu'a récemment connue la Corée du
Sud paraît d'ampleur relativement limitée. Elle ne doit pas pour
autant être sous-estimée : il s'agit de la plus profonde crise qu'ait subie
ce pays depuis sa formation, après la guerre de 1950-1953. Sa gravité a
d'ailleurs souvent été mal mesurée, du fait de l'aide financière massive
apportée dans l'urgence par le FMI (57 milliards de dollars en 1997,
soit l'aide la plus importante jamais fournie à un pays membre par
* Professeur, UMR 8595, MATISSE (Modélisation appliquée, transformations institutionnelles, straté
gies socio-économiques).
** Chargé de recherche, cnrs, UMR 8595.
1. Cet article est tiré d'une étude plus large réalisée pour le programme «Beyond the East Asia
Socio-Economie Crisis : Lessons Towards the New Social Policy Agenda » de la Banque mondiale. Il a
été présenté à deux conférences organisées en 2000, l'une par I'iedes et l'Université de Panama à Panama
City (septembre), l'autre par la Banque mondiale et la Korean Social Security Association à Séoul
(décembre).
Revue Tiers Monde, t. XLII, n° 168, octobre-décembre 2001 930 Bernard Gazier et Rémy Herrera
cette institution), avec pour contrepartie l'adoption induite d'une poli
tique d'austérité particulièrement sévère. Symétriquement, la reprise de
l'économie sud-coréenne depuis la mi- 1999 ne peut aucunement être
surestimée : le processus de restructuration engagé est loin d'être
achevé et fragilise temporairement l'économie, comme l'illustrent la
faillite de Daewoo Motor (deuxième conglomérat national) et les diffi
cultés de Hyundai (le premier conglomérat)1. On sait que l'une des
causes majeures de cette crise a été l'ouverture de la Corée du Sud
- qui présentait depuis quelques années des signes patents d'essouf
flement (surproduction, surendettement...) - à la libéralisation financ
ière, sans disposer d'institutions régulatrices appropriées, au sein d'un
système monétaire international flexible dominé par le dollar des
Etats-Unis. Le programme d'austérité implanté en Corée du Sud s'est
traduit, sur le marché du travail, par un triple ajustement : du prix du
travail (flexibilité des salaires), de la quantité de travail (flexibilisation
de l'emploi) et de la qualité du travail (précarisation des contrats),
avec pour effets l'apparition d'un chômage de masse, l'accroissement
des inégalités sociales et une aggravation du dualisme du marché du
travail2. Cet article n'entend pas proposer une analyse d'ensemble des
causes de la crise et de la politique macro-économique mise en œuvre
pour y faire face. Il choisit plutôt d'interroger, après une présentation
des conséquences de la crise sur le marché du travail (lre partie) et de
l'impact social de cette dernière (2e partie), le contenu et l'efficacité des
mesures prises par les autorités sud-coréennes en matière de politique
de l'emploi (3e partie) et de protection contre le chômage (4e partie)3.
LES CONSÉQUENCES DE LA CRISE SUR LE MARCHÉ DU TRAVAIL
Avant la crise de 1997, la Corée du Sud était de tous les pays de
I'ocde4 celui qui connaissait à la fois le plus fort taux de croissance du
PIB en termes réels (8,7 % en moyenne de 1985 à 1995) et le plus faible
taux de chômage (2 % de la population active en 1996). La Corée du
Sud a été présentée, longtemps et presque unanimement, comme une
1. Les mutations de ces conglomérats (Chaebôl) ont un impact macro-économique en termes de
pertes d'emplois, mais aussi par leurs effets sur les taux de change et d'intérêt.
2. Pour une analyse théorique, voir : Gazier (1999), et Gazier et Herrera (2000).
3. Sauf indication contraire, les sources de données statistiques sur la République de Corée utilisées
dans cet article sont nationales et officielles : National Statistical Office (Korea Statistical Yearbook),
Ministry of Labour et Ministry of Health and Welfare.
4. La République de Corée est devenue membre permanent de l'OCDE en décembre 1996. Emploi et chômage en Corée du sud 931
success story du développement capitaliste, exemplaire du « miracle
asiatique » (Banque mondiale, 1993) - même si la dépendance et les
défaillances de l'économie avaient été depuis longtemps identifiées par
un certain nombre d'économistes locaux et étrangers1. Les choses ont
toutefois changé depuis 1997-1998 : les Rapports sur le développement
dans le monde de la Banque mondiale ont montré un recul du pib per
capita sud-coréen de 10 550 à 7 970 $ entre 1997 et 1998, faisant passer
le pays (en parité de pouvoir d'achat, ppa) du 24e au 55e rang mondial
sur la période (Banque mondiale, 1999, 2000). L'une des manifestat
ions les plus saillantes de cette crise a été le quadruplement du taux
de chômage entre octobre 1997 et février 1999. À cette dernière date,
le atteignait officiellement 8,7 % de la population active, soit
près de 1,8 million de personnes. La contraction brutale du marché du
travail a résulté des faillites et restructurations des ChaebôP, qui ont
entraîné, après la nouvelle législation du travail autorisant les licenci
ements collectifs pour raison économique, des pertes d'emplois massives
dans tous les secteurs. La diminution du volume total de l'emploi
(pour causes de licenciements3, de départs en retraite anticipés...) a été
de l'ordre de 1,2 million en 1998, tandis que la population en âge de
travailler augmentait dans le même temps de près de 0,6 million.
Le nombre réel de travailleurs sud-coréens au chômage a certain
ement dépassé les chiffres officiels4, compte tenu d'une méthode de cal
cul qui exclut du taux de chômage, entre autres, les indépendants dont
l'entreprise a fait faillite. D'après le National Statistical Office (nso), le
taux de chômage serait de 0,3 à 0,4 point de pourcentage supérieur si
les standards OCDE étaient appliqués. La détérioration de la situation
du marché du travail a sans doute été plus sévère aussi en raison de la
baisse sensible du taux de participation de la force de travail (de 62,2 à
60,7 % entre 1997 et 1998), du glissement de nombreux travailleurs
d'emplois formels vers des activités informelles (moins bien connues
statistiquement) et d'une hausse de l'emploi agricole et familial non
rémunéré (accompagnée d'une progression probable du sous-emploi).
1. Voir, par exemple, à ce sujet Amin et Gonzales Casanova (1993), ou Seo (2000).
2. Les faillites en chaîne de Chaebôl intervenues en 1997 ont commencé avant la crise financière du
21 novembre : Hanbo, sidérurgie (janvier) ; Sammi, sidérurgie (mars) ; Jinro, boissons (avril) ; Daenong,
commerce (mai) ; Hanshin, construction (juin) ; Kia Motors, automobile (septembre) ; Ssanbangul, habil
lement (octobre) ; Haetae, alimentation (1er novembre) ; New Core, alimentation (4 novembre)... Nombre
de petites et moyennes entreprises, pourtant financièrement saines, ont dû fermer du fait d'un rationne
ment du crédit (credit crunch).
3. Le chiffre officiel de 120 000 licenciements en 1998 est très certainement sous-estimé, dans la
mesure où de nombreux licenciements n'ont pas été enregistrés par le Système d'assurance chômage
(Employment Insurance System) en charge de la gestion du nouveau dispositif d'allocations chômage.
4. Certaines organisations syndicales sud-coréennes avancent le chiffre de 2,6 millions de chômeurs
au plus fort de la crise. 932 Bernard Gazier et Rèmy Herrera
La crise a touché tous les secteurs de l'économie, les plus affectés
étant ceux de la construction et des biens manufacturés. Les pertes
d'emplois se sont concentrées sur les travailleurs du secteur industriel,
avec des coupes atteignant 632 000 postes en 1998, soit plus de la moit
ié des nouveaux chômeurs. Le chômage a surtout concerné les jeunes
(de 20 à 29 ans) et les personnes aux plus faibles niveaux de format
ion. La diminution du nombre d'employés réguliers (disposant de con
trats de travail permanents ou d'une durée supérieure à un an) est
estimée à 0,9 million - phénomène qualifié par l'OCDE de « sans précé
dent en Corée où la capacité des firmes à licencier des travailleurs était
limitée avant la modification du droit du travail du début de
l'année 1998 » (ocde, 2000). Le nombre des managers et des cadres a,
en revanche, continué d'augmenter.
La plupart des travailleurs non réguliers ayant perdu leur emploi
étaient sous contrats temporaires ou journaliers, non renouvelés ou
interrompus pour cause de faillite de l'entreprise, le plus souvent dans
les secteurs du bâtiment ou de l'industrie et aux conditions de travail
les plus dures (les « 3-D industries »)\ Parmi les nouveaux chômeurs
enregistrés en 1998, 398 000 (soit 33,3% du total) étaient en effet
anciennement des travailleurs temporaires (à contrats de travail de un
à douze mois) et 345 000 (29,0 %) des journaliers. La crise n'a donc
fait que souligner et accentuer le très profond dualisme du marché du
travail sud-coréen.
Un autre aspect tout à fait frappant de la crise est d'avoir produit
un changement radical - et nouveau - dans la composition de l'emploi
national : le temps de la sécurité de l'emploi est révolu en Corée du
Sud, où prévaut désormais la précarisation de l'emploi. Nombreux sont
les travailleurs à être passés d'emplois à hauts salaires et durée indéter
minée à des emplois à plus bas salaires et durée déterminée. Le
nombre de travailleurs à contrats de travail d'une durée de un an ou
plus s'est réduit de 7,3 à 6,8 millions entre 1997 et 1998. Dans l'année
qui a suivi la crise, la moitié de la force de travail du pays (6,5 millions
de personnes) était employée à temps partiel ou sous contrat de travail
précaire. Dans le secteur de la construction, 70 % des travailleurs ont
vu leur position statutaire évoluer dans ce sens, pour passer à des
emplois non sécurisés de court terme.
Parallèlement, les salaires réels ont baissé de 12,5 % entre la mi-
1997 et la fin 1998, traduisant la forte flexibilité des salaires tradition
nellement observée sur le marché du travail sud-coréen. La part des
salaires dans le revenu national a ainsi reculé de 55,0 à 50,8 %
1. 3-D : Dirty, dangerous and difficult (sale, dangereux et difficile). Emploi et chômage en Corée du sud 933
entre 1997 et 1998, tandis que celle des profits progressait de 9,2 à
9,4 %'. En dépit du relatif affaiblissement des syndicats au cours de la
décennie 19902, cette réduction des rémunérations a provoqué la multi
plication des conflits sociaux dans le pays : 129 conflits, 146 065 tra
vailleurs impliqués et 1 452 096 jours de travail perdus en 1998, contre
respectivement 78, 43 991 et 444 720 en 1997 (nso, 1999). De manière
générale, les conditions de travail se sont sensiblement dégradées
(allongement de la durée du travail, violation des droits sociaux...),
touchant particulièrement les groupes sociaux les plus vulnérables :
travailleurs âgés sans retraites3, femmes4, immigrés5.
L'IMPACT SOCIAL DE LA CRISE
La massification du chômage et la forte réduction des salaires ont
eu pour conséquence un net recul du pouvoir d'achat et de la consom
mation des ménages en 19986. La distribution des revenus s'est dans le
même temps brutalement et négativement distordue. Selon les données
du nso relatives aux inégalités sociales, tous les quintiles de ménages
urbains sud-coréens ont connu au premier semestre de 1998 des bais
ses de rémunérations, à l'exception du quintile des ménages les plus
riches, dont les revenus ont continué d'augmenter (sous l'effet de taux
d'intérêt réels élevés et d'une fiscalité avantageuse). Plus les revenus
des ménages étaient bas, plus ces baisses ont été importantes : - 14,9 %
pour le quintile des plus pauvres, respectivement - 8,8 %, - 6,3 % et
- 5,5 % pour les trois quintiles intermédiaires, contre + 2,3 % pour le
quintile des plus riches.
Toutes les estimations disponibles révèlent une aggravation des
inégalités. Selon I'ocde (2000), le coefficient de Gini d'inégalité de
revenus a bondi de 0,28 à 0,32 entre les premiers semestres de 1997 et
1. La part des travailleurs indépendants a augmenté de 33,3 à 37,2% sur la même période.
2. Le nombre de syndiqués est passé de 1,667 million en 1993 à 1,402 million en 1998. Les raisons
de ce recul sont multiples et complexes, mais il est clair que la répression imposée par le gouvernement
(malgré une démocratisation perceptible depuis 1987) n'y est pas totalement étrangère.
3. Les systèmes de retraites restent en Corée du Sud très incomplets et relativement limités.
4. Malgré les dispositions protectrices du droit du travail (Equal Employment Law), beaucoup de
femmes ont fait partie des tout premiers contingents de travailleurs licenciés et ont vu, dans l'ensemble,
leur situation se précariser.
5. Les violations des droits des travailleurs étrangers ont nettement augmenté avec la crise. Il y
aurait aujourd'hui environ 100 000 étrangers en situation irrégulière en Corée du Sud.
6. -24,7% dans l'habillement, -24,3% dans l'équipement ménager, - 19,1 % dans les transports,
- 8,6 % dans l'alimentation... 934 Bernard Gazier et Rémy Herrera
de 1998. Les données fournies par la Banque mondiale (2000) présen
tent un index de Gini en hausse plus modérée, mais toujours très
importante, de 0,271 à 0,301 entre 1997 et 1998. Ces écarts de revenus
entre riches et pauvres sont sans doute sous-estimés, car les statistiques
sud-coréennes de consommations et de revenus ne sont disponibles
que pour les ménages urbains, pour lesquels les chefs de famille sont le
plus souvent salariés.
La crise a donc frappé le plus directement les plus pauvres, dont le
nombre a considérablement augmenté depuis 1997 (près de 17 millions
en 1998)1 : les ultra poors (ménages dont la consommation per capita
se situe au-dessous de 80% du seuil de pauvreté) étaient 1,1 million
en 1997 et 3 millions en 19982 ; les marginal poors (consommation
per capita située entre 80 et 100 % du seuil de pauvreté) sont passés
de 1,7 à 3,3 millions sur la période ; les poors au
niveau de revenu de subsistance de 8 $ en ppa par tête et par jour)
de 2,8 à 6,2 millions ; et les near poors (consommation per capita située
entre 100 et 120% du seuil de pauvreté) de 2,7 à 4,1 millions.
La proportion des pauvres en zone urbaine a augmenté de 7,5 %
au 1er trimestre 1997 à 15,7% au dernier trimestre 1998 - après avoir
atteint 22,9 % au 3e trimestre 1998. En moyenne annuelle, le taux de
pauvreté était de 19,2 % en 1998, contre 9,6 en 1996. Le Korea Deve
lopment Institute (kdi) avance un pourcentage de ménages urbains
vivant sous le seuil de pauvreté en hausse de 3,5 à 7,5 % entre
début 1997 et fin 1998 (chiffres de toute évidence sous-estimés par le
fait qu'ils n'intègrent pas, paradoxalement, les nouveaux chômeurs).
Le bit (1998) et le pnud (1999) signalent aussi une aggravation de la
pauvreté, qui toucherait en 1998, selon leurs estimations, au moins
12 % de la population sud-coréenne, soit 5,5 millions de personnes.
L'impact négatif de la crise a été ressenti jusque dans le système
éducatif. Les inscriptions dans le primaire et le premier cycle du secon
daire ont en effet reculé entre 1997 et 19983. La proportion des mé
nages à bas revenus touchés par le chômage qui ont été contraints de
retirer leurs enfants de l'école en raison de difficultés économiques
consécutives à la crise a été de l'ordre de 10 %. Les abandons d'études
ont atteint en 1998 des taux exceptionnels (jusqu'à 36%) dans certai
nes sections de l'enseignement supérieur. Ces changements sont inte
rvenus dans une période de déclin des dépenses publiques d'éducation
1. Voir à ce sujet : Prescott et Kakwani, 2000.
2. Le nombre de sans-abri, très limité avant la crise, va croissant dans les grandes villes. 3 000
vivaient dans la gare ferroviaire centrale de Séoul en août 1998 (Godement, 2000).
3. Le nombre d'inscrits en niveau intermédiaire (middle school) a diminué de 6 % (de 2,012 à
1,897 millions). Emploi et chômage en Corée du sud 935
- et dans un contexte institutionnel où les établissements scolaires
publics demeurent payants. Le nso (2000), comme la Banque mond
iale (2000), mettent en évidence une baisse des dépenses éducatives de
l'État entre 1997 et 1998 : indices 100 en 1997 et 94,2 en 19981. Ces
évolutions, tout à fait inédites en Corée du Sud, sont clairement
inquiétantes au regard du message véhiculé par la nouvelle théorie de
la croissance quant au rôle moteur de l'accumulation de capital
humain dans la croissance de long terme2.
Certains de ces effets néfastes ont pour partie été atténués par des
transferts effectués au sein de la famille traditionnelle à destination des
plus démunis. Plus de la moitié des nouveaux chômeurs ont ainsi pu
compter sur un soutien financier intrafamilial durant la crise. Pourt
ant, la structure familiale traditionnelle elle-même semble avoir été
endommagée. On a récemment enregistré, par exemple, un accrois
sement significatif des cas de violence domestique, de divorce,
d'abandon et de mauvais traitement d'enfants... La crise a eu d'autres
effets déstabilisants, en termes de souffrances humaines et de tensions
sociales, au sujet desquels le chômage est cité comme l'une des raisons
majeures. Les crimes et atteintes au code pénal ont augmenté de
17,2 % de 1997 à 1998 (et de 14,5 % pour les crimes avec violence) ; la
délinquance juvénile a suivi la même tendance : + 17,5 % pour les cr
imes contre la propriété commis par des jeunes de 18 ans. Les suicides
ont enregistré une hausse brutale, passant d'une moyenne de 620 cas
en 1996 à plus de 900 en 1998. Si la crise n'a à l'évidence pas causé à
elle seule tous ces maux, l'accumulation et la convergence de ces faits
donnent une idée du profond malaise social que connaît la société sud-
coréenne depuis la crise.
LA POLITIQUE DE L'EMPLOI
Face à ces difficultés, le gouvernement sud-coréen a choisi
d'adopter une politique macro-économique dont les objectifs ont été le
contrôle de l'inflation et de l'offre de monnaie (par resserrement du cré
dit, relèvement des taux d'intérêt, aide à l'épargne et désindexation), la
réduction des déficits budgétaires (par hausse des impôts et diminution
des dépenses et subventions au secteur public) et le rééquilibrage de la
1. L'évolution est de 100 à 96,8 entre 1997 et 1998 pour les dépenses publiques de santé.
2. Pour un modèle de croissance endogène avec éducation publique : Herrera, 1998. Sur la théorie
de la croissance endogène, voir Herrera, 2000. 936 Bernard Gazier et Rémy Herrera
balance des paiements (en dévaluant le taux de change et en réduisant
les importations). Ce plan d'austérité, induit par les grandes organisa
tions internationales (et d'abord par le FMI, dont la Corée du Sud a
bénéficié par le biais de financements dès novembre 1997), était pensé
comme participant d'une politique générale de libéralisation, destinée à
promouvoir une restructuration des groupes financiers, du secteur
public et du marché du travail, un programme de privatisations et de
dérégulations, ainsi que l'ouverture - non sans difficultés ni rési
stances - de l'économie au capital étranger. L'État a par ailleurs pris à sa
charge une partie de la dette des entreprises privées sud-coréennes
(évaluée à plus de 100 milliards de dollars).
Sur le marché du travail, traditionnellement caractérisé en Corée
du Sud par un dualisme très marqué et une forte flexibilité des salaires
compensée, jusqu'à récemment, par la sécurité de l'emploi, l'axe cen
tral de cette nouvelle politique de libéralisation a été la flexibilisation
de l'emploi, autorisée par une modification décisive du droit du travail
légalisant les licenciements pour raisons économiques et systématisant
le recours aux emplois précaires. La nouvelle législation du travail éta
blit, depuis le Basic Employment Act de février 1998, le droit des
employeurs à procéder à des licenciements collectifs par « nécessités
managériales urgentes ». La jurisprudence a notamment reconnu au
nombre de ces dernières : les fusions et acquisitions, un cycle des affai
res dégradé pouvant conduire à la faillite, des restructurations desti
nées à accroître la productivité du travail ou l'accès à de nouvelles
technologies...
Les chefs d'entreprise en difficulté qui entendent réduire leur per
sonnel, avant d'autres coûts de production, doivent en informer au
moins soixante jours à l'avance les représentants du personnel (en
indiquant les efforts réalisés pour éviter ces pertes d'emplois et les cri
tères de sélection adoptés) et, selon certaines modalités1, le ministère
du Travail. Il s'est avéré que seulement 10 % des 120 000 travailleurs
licenciés en 1998 enregistrés par le nouveau système d'assurance chô
mage (Employment Insurance System) l'ont été selon les procédures
prévues par la loi. Peu d'entreprises ont donc transmis aux autorités
administratives leurs notifications de licenciements dans les délais
légaux - outre le fait que de nombreuses compressions de personnel
n'atteignaient pas les seuils exigeant ces notifications. Le ministère du
Travail fait état de 89 plans de licenciements collectifs abusifs sur les
233 dossiers de plans sociaux reçus et examinés par ses services
1. Si les licenciements excèdent 10 dans une entreprise de moins de 99 employés, 10 % du personnel
dans une firme de 100 à 999 employés, et 100 dans une firme de plus de 1 000 employés. Emploi et chômage en Corée du sud 937
en 1998 (soit 38,2 % du total). Malgré ses assouplissements considér
ables, le droit du travail a donc connu, en matière de procédures de
licenciement, des violations caractérisées et assez systématiques dans
l'année qui a suivi la crise.
L'État a néanmoins, dans le même temps, mis en œuvre un disposit
if de subventions des salaires au bénéfice des employeurs réembau
chant des travailleurs antérieurement licenciés pour raisons mana-
gériales1, ou conservant des personnels surnuméraires en adoptant
diverses mesures de réduction des coûts de production hors licenci
ements, comme des diminutions de salaires et de primes, la suspension
des recrutements, la du temps de travail et des heures sup
plémentaires, la fermeture temporaire de l'entreprise, la mutation de
personnel vers des filiales du groupe et l'encouragement aux départs
anticipés à la retraite. Près de 4 200 firmes sud-coréennes ont reçu,
pour une période de six mois, de telles subventions des salaires
en 1998, lesquelles ont concerné un total de plus de 780 000 emplois.
Le financement de ce programme est assuré par une taxation à la
charge des employeurs, à hauteur de 0,3 % de la masse salariale.
La flexibilisation de l'emploi a par ailleurs été accompagnée de
l'apparition et de la promotion d'agences privées de travail tempor
aire. Plus de 800 agences de ce type sont entrées en activité depuis
l'adoption du Manpower Leasing Act en février 1998. Ces agences sont
autorisées à employer des « personnels de mission » {dispatched wor
kers, employés par elles, mais envoyés pour occuper un emploi dans
une autre entreprise), dont le nombre atteignait 42 000 début 1999.
Les dispositions réglementaires s'appliquant à ces contrats de travail
sont sensiblement plus flexibles que dans les autres pays de l'OCDE :
aucune limite n'a par exemple été fixée à la période d'emploi des di
spatched workers.
Un service public de l'emploi (Public Employment Service) a simul
tanément été créé pour améliorer le placement des demandeurs
d'emploi sur le marché du travail. Le taux de placement de cet orga
nisme restait cependant très bas en 1998, inférieur à 10 %, tout spécial
ement dans les secteurs industriels des « 3-D » et pour les travailleurs les
moins qualifiés. La médiocrité de ces résultats est dû notamment au
manque de personnel des agences publiques de placement2. Des agences
privées ont également été autorisées à fournir des prestations de place
ment aux demandeurs d'emploi. En 1998, plus de 1 650 bureaux
d'agences payantes ont traité 1,435 million de dossiers de chômeurs (les
1. Les subventions couvrent jusqu'aux deux tiers des salaires dans les petites et moyennes entreprises
et un tiers pour les grandes firmes.
2. On comptabilise une moyenne de 8 000 dossiers de demandeurs d'emploi par employé.

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