En Angleterre : révolution industrielle et vie matérielle des classes populaires - article ; n°6 ; vol.17, pg 1047-1061

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1962 - Volume 17 - Numéro 6 - Pages 1047-1061
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1962
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Eric J. Hobsbawm
En Angleterre : révolution industrielle et vie matérielle des
classes populaires
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 17e année, N. 6, 1962. pp. 1047-1061.
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Hobsbawm Eric J. En Angleterre : révolution industrielle et vie matérielle des classes populaires. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 17e année, N. 6, 1962. pp. 1047-1061.
doi : 10.3406/ahess.1962.420915
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1962_num_17_6_420915ÉTUDES
En Angleterre :
Révolution industrielle
et vie matérielle
des classes populaires
Quels changements la Révolution industrielle a-t-elle apportés à la
vie matérielle du peuple anglais ? Plus précisément — car c'est le problème
qui préoccupe l'érudition anglaise — quels changements se sont-ils produits
dans le premier stade du développement de l'industrialisation, lors du
grand saut en avant accompli de l'essor de l'industrie cotonnière à la
construction des chemins de fer, de 1780 aux années 1840 ? Voilà le
sujet de la présente mise au point1.
Pour en préciser les limites, disons aussitôt que seront laissés de côté
les changements survenus dans la vie matérielle des classes riches ou
aisées, bien que celles-ci soient un sujet aussi légitime d'histoire sociale
que celle des pauvres. Mais c'est toujours la majorité qui l'emporte, et
dans la Grande Bretagne de la première moitié du xixe siècle, les classes
dites laborieuses sont la grosse majorité. Avant tout, c'est leur condition
qu'il y a avantage à aborder de cette façon nouvelle, sur le plan de la vie
matérielle.
Actuellement, en effet, le chercheur qui négligerait les change
ments matériels, ceux qui se traduisent mal aisément en statistiques,
ne fausserait- t-il pas l'histoire ? La situation de la population agricole ne se
déduit pas de la seule analyse, exclusive, du salaire réel et des effets pure
ment économiques des « enclosures ». Ce que la révolution de l'économie
a fait du loisir du paysan ou de l'ouvrier par exemple, est aussi important
aux yeux du sociologue, que de l'historien. Ecoutons tel bon pasteur
du Suffolk : « Ils ne possèdent ni pré ni village, ni autres communaux pour
y pratiquer les sports actifs. Il y a trente ans, on me dit qu'ils avaient le
droit d'utiliser un champ particulier pour leurs jeux à certaines saisons de
1. Texte, légèrement modifié, d'une conférence faite à la VIe Section de l'Ecole
Pratique des Hautes Etudes, le 22 mars 1962.
1047
Annales (17e année, novembre-décembre 1962, n° 6) 1 ANNALES
l'année, et à cette époque le village était célèbre pour le football. Mais
depuis, d'une façon ou d'autre, ils ont perdu ce droit et le terrain des
sports est maintenant labouré 1 ». Je signale ce problème, pour que l'on ne
tombe pas dans l'erreur (commise par tant d'écrivains) de confondre vie
matérielle et vie tout court.
1
Vue d'ensemble
Quelques considérations générales pour commencer. Une révolution
industrielle à la fois industrialisation et urbanisation peut exercer son
influence sur la vie des classes laborieuses de deux façons : l'une écono
mique, l'autre sociale. En premier lieu, toute industrialisation implique
un déplacement relatif dans le revenu national du secteur consommations
au secteur investissements. Cela n'implique pas forcément une baisse du
niveau de vie, bien que toute élévation de celui-ci se fasse à un rythme
nettement au-dessous du taux de croissance de la consommation que
l'économie pourrait, théoriquement, se permettre. Dans un régime capi
taliste, les mécanismes, qui assurent ce transfert, accumulent le capital
entre les mains d'un nombre restreint d'individus, qui, on le suppose,
placent leurs épargnes et bénéfices dans les entreprises productives. Or,
pour l'historien de l'Angleterre, il est important de se rendre compte qu'à
l'époque qui nous intéresse, ces mécanismes sont plutôt inefficaces. La
redistribution du revenu national favorise les riches (au sens le plus large
du mot), mais il n'est nullement garanti que ces riches écoulent ce qu'ils
possèdent dans les systèmes appelés à fertiliser l'économie industrielle.
L'aristocratie peut fort bien les gaspiller, sans plus; et, bien que la noblesse
foncière ne joue plus un rôle prépondérant, il demeure que 4000 grands
propriétaires — je cite des chiffres approximatifs d'après le premier recen
sement foncier de 1873 — détiennent environ 50 % du sol anglais dont
ils ont accumulé les revenus, approximativement depuis la fin du xvne
siècle, sans, pour autant, faire d'investissements productifs d'envergure
en dehors de l'agriculture, de certaines industries minérales, des transports,
du bâtiment. Ceux qui puisent leurs richesses dans les opérations commerci
ales, coloniales ou financières, typiques de l'économie mercantile du
xvine siècle, ont évidemment l'habitude du réinvestissement productif de
leurs bénéfices. Or, eux aussi, ont souvent tendance à négliger l'industrie
pour leurs activités habituelles. Ils se lancent plus aisément dans les opé
rations d'outre-mer, l'exportation des capitaux, les emprunts publics, ces
1. Rev. J. S. Henslow, M.A., Suggestions towards an enquiry into the present
condition of the labouring population of Suffolk, Hadleigh, 1844, p. 24-25.
1048 RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
derniers étant un puissant moyen de concentration du revenu national.
Pour chaque livre sterling qui sert l'industrialisation du pays, il a donc
fallu en accumuler plusieurs autres.
La masse relativement énorme des capitaux disponibles dans l'Angle
terre du xvine siècle suffirait en théorie, et au-delà du nécessaire, pour les
investissements modestes qu'exigent les industries de l'époque, et sans
qu'il en résulte une pression quelconque sur le niveau de vie populaire.
En fait, l'inefficacité du processus d'investissement a néanmoins pour
conséquence que les entrepreneurs eux-mêmes, surtout les industriels,
la plupart gens d'origine et de ressources initialement modestes, vivent
dans un climat de pénurie de capital. Cela se traduit dans l'idéalisation
puritaine de l'épargne, dans la haine des dépenses improductives, dans cet
aveuglement presque total contre tout ce qui ne produit pas d'argent \
enfin dans une dureté toujours efficace à l'égard de la main d'oeuvre
ouvrière.
En conséquence le marché intérieur, plus particulièrement celui des
classes populaires, joue un rôle restreint dans l'industrialisation anglaise,
au moins après la Révolution française. Le coton, industrie-clef de la
première époque (1780-1850), se vend, pour 60 % de sa production totale,
à l'extérieur. Les industries des biens de consommation — vêtement,
chaussure, ameublement etc. — avant 1850, ne subissent qu'exception
nellement les transformations de la machine et de la production en série.
Jusqu'à cette époque, comme le constate la maison Elias Moses qui lance
la confection des vêtements pour hommes vers 1846, le pauvre a recours
au fripier s'il n'a pas l'argent nécessaire pour le tailleur sur mesure; ou
bien il achète l'étoffe quitte à confectionner à la maison a. A cette époque
le calcul des bénéfices conduit rarement l'entrepreneur à multiplier ces
biens de consommation dont la quantité et la variété toujours croissante,
les prix toujours plus bas, contribueront tant au relèvement du niveau de
la vie matérielle durant les époques ultérieures.
Autre facteur économique, le chômage structurel et cyclique. Bien que
nous ne possédions, pour cette période, aucune statistique globale, sauf
pour le paupérisme lui-même, nos sources permettent de constater que le
chômage était beaucoup plus important que durant la seconde moitié du
siècle. A certains moments (ainsi lors de la grande crise de 1841-1842),
60 °0 des ouvriers d'usine sont privés de travail, 50 % des tailleurs et
cordonniers, 80 à 90 % des gens du bâtiment dans la ville industrielle de
1. F. Engels, Situation de la Classe laborieuse en Angleterre, chap. xii.
2. P. G. Hall, The industries of London since 1861, p. 53-54.
1049 ANNALES
Bolton1, soit un véritable cataclysme social pour les classes laborieuses.
Tout ceci d'ailleurs assez bien connu.
Dernier élément, l'absence presque totale de services de redistribution
et de sécurité sociales dans l'Angleterre d'alors. Il y a, sans doute, la loi
des pauvres, que les doctrinaires libéraux sont d'ailleurs en train de trans
former en instrument de contrainte sociale par la réforme de 1834, et
dont la dureté féroce fait époque. Pour le reste, rien. En Angleterre, pas
même l'ébauche d'un véritable système d'instruction publique. A de rares
exceptions, les travaux publics et municipaux qui contribueront modes
tement à Г assainissement des grandes villes infectes, attendent la seconde
moitié du siècle, bien que la construction des chemins de fer entraîne
déjà la démolition de certains taudis urbains. Les Haussmann anglais,
ne sont pas sérieusement encore au travail. La législation sociale, même
dans le domaine restreint du textile et des mines, est encore inexistante.
Ainsi la prohibition du « truck » (paiement en nature) reste d'ordinaire
lettre morte. Quant au système des finances publiques, il organise la
redistribution du revenu national en faveur des riches. Il est vrai que
l'impôt sur le revenu, aboli après les guerres napoléoniennes, réapparaît en
1842. Le service de la dette publique donne à la minorité des « fundhol-
ders », contre lesquels une génération entière de radicaux lance ses foudres,
8 % du revenu national en 1812 •. Or elle continue à absorber plus de la
moitié des revenus du fisc, entre 1837 et 1851. Bref, l'organisation de
l'économie est une conspiration permanente pour restreindre le niveau de
vie des classes laborieuses.
A quoi s'ajoutent pour rendre encore plus difficile son relèvement une
série de facteurs sociologiques. Durant la première moitié du xixe siècle,
en effet, la population n'est certes pas adaptée à la nouvelle vie urbaine et
industrielle dont le rythme s'accélère. Rien, dans leur passé, n'a préparé
la majorité des Anglais, Ecossais, Gallois, et encore moins des Irlandais, à
une façon de vivre et de travailler si nouvelle. Une misère « secondaire »,
fille de l'ignorance et de l'inadaptation, s'ajoute à une « primaire ».
Par exemple, les travailleurs ont appris, dans les sociétés traditionnelles,
une cuisine qui, sauf en cas de disette aiguë, satisfait normalement les
besoins de l'alimentation scientifique, sinon le palais du gastronome. Les
budgets familiaux collectionnés par F. M. Eden vers la fin du xvine
siècle, surtout dans le Nord de l'Angleterre, en font la preuve3. Or la
1 . H. Ashworth, « Statistics of the present depression of trade in Bolton », Journal
of Statistical Soc, V, 1842, p. 74.
2. P. K. O'Brien, « British incomes and property in the early nineteenth century »,
Econ. Hist. Rev., XII, 1959, p. 207.
3. Sir F. M. Eden, The State of the Poor (3 tomes), 1797.
1050 RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
révolution industrielle est aussi une révolution alimentaire; même ceux
qui ont l'argent pour satisfaire leurs besoins sont obligés d'apprendre un
« ménage nouveau ». Sauf pour les riches, qui peuvent masquer leur igno
rance (elle fera d'ailleurs de la cuisine bourgeoise de l'Angleterre l'enfer
que l'on connaît) par la quantité de leurs consommations, l'urbanisation
implique presque obligatoirement une baisse temporaire du niveau aliment
aire *. Les observateurs bourgeois ont beau jeu de critiquer les familles
ouvrières qui se nourrissent mal, malgré un salaire familial convenable.
L'ignorance, la carence ouvrières, l'alcoolisme croissant, sont des phéno
mènes tout aussi bien déterminés, historiquement et à l'échelle statistique,
que les salaires insuffisants ou le chômage.
Ce qui est vrai pour la nourriture le reste autant pour tous les autres
aspects de la vie matérielle. Parmi certaines catégories d'ouvriers, l'igno
rance d'un style de vie, que nulle expérience du passé n'aide à surmonter,
s'augmente encore de la démoralisation fréquente qui saisit l'homme aux
prises avec un monde qu'il ne peut ni comprendre, ni dominer, qui le
malmène et l'effraie. L'immigration des Irlandais crée presque toujours
les bas-fonds de la misère et les taudis les plus écœurants, précisément
parce qu'ils sont la classe la moins adaptée, la moins facilement adaptable,
à la vie nouvelle. Ce sont des paysans paupérisés issus d'une société
archaïque, en voie de désagrégation sous les coups d'une évolution imposée
de l'extérieur. Leur destin n'est pas seulement imputable à leur misère,
mais à leur manque de connaissances utiles en face d'une société urbaine et
industrielle : que les deux cents kilomètres qui séparent les deux pays
mesurent mal l'écart des siècles entre le Comté de Mayo et le Lancashire. . .
Face à ces éléments négatifs, qu'y-a-t-il de positif ? Rien d'autre que la
montée prodigieuse de la productivité globale d'une économie industrielle
qui, tôt ou tard, donnera à la masse laborieuse un niveau de vie nettement
supérieur à celui du passé. Or, en ce qui nous concerne, ces progrès ulté
rieurs ne sont pas en question. Pour notre période, la hausse du niveau
matériel de la vie — si hausse il y eut — est minime. Il n'est même pas
exclu que le niveau ait baissé, bien que la question ne puisse à présent
être tranchée, faute de statistiques suffisantes. Au-delà de 1840, la
situation s'améliorera nettement, et rapidement après 1880, jusqu'au
commencement du xxe siècle, qui marque un palier temporaire dans la
courbe ascendante.
1. Comme l'a déjà noté Grotjahn, Ueber Wandlungen in der Volksernahrung,
Leipzig, 1902.
1051 ANNALES
2
L'alimentation
Telles sont les considérations générales qui situent le problème. Alors
quels sont les faits particuliers à la vie matérielle ? Commençons par
l'alimentation, dépense principale du travailleur. Aussitôt il nous faudra
remonter au-delà de la Révolution industrielle, donc en deçà de ses débuts,
en deçà de 1780.
Justement ce grand tournant industriel a été précédé d'une augment
ation très sensible de la productivité agricole anglaise, qui a récemment
attirée l'attention des chercheurs anglais г. Comme le constate A.H. John,
entre 1700 et 1760 l'exportation du grain a plus que doublé et l'Angleterre
est devenue, pour un temps, le pays d'Europe Nord-occidentale possédant
le plus grand stock disponible. Cependant la population piétine et la
main-d'œuvre se raréfie. Les conditions sont donc excellentes pour une
hausse de la consommation par tête. Et, en effet, une telle hausse paraît
difficile à nier. Le repas traditionnel de John Bull — - pain blanc, bifteck et
bonne bière * — , telle est la nourriture qui conquiert alors l'Angleterre ;
l'alimentation du xvne siècle avait été plus fruste, les produits laitiers —
tel le fromage — y jouant un rôle plus grand s.
Pour l'historien qui délaisse les budgets de la mauvaise époque posté
rieure pour étudier l'alimentation du xvme siècle, la consommation de
viande, dès lors habituelle, ne cesse d'étonner, et le bien-être matériel se
mesure essentiellement pour le pauvre à la quantité de viande fraîche qu'il
consomme. D'après Gregory King, la moitié des familles pauvres, à la
fin du xvne siècle, mangent de la viande chaque jour, le reste deux fois
par semaine, les paupers une fois par semaine. Bien entendu, il ne s'agit
pas uniquement de viande fraîche. Mais dans les 70 asiles de pauvres dont
F.M. Eden nous donne les menus hebdomadaires vers la fin du
xvme siècle, soixante donnent de la viande au moins trois fois par
semaine dont 33 au moins quatre fois, ce qui correspondrait à une
demi-livre (environ 200 g) par personne et par repas. L'ouvrier en plein
1. W. Hoskins, « English agriculture in the 17th and 18th centuries » (Xe Congrès
international des Sciences historiques », Rome, 1955, Relazioni, t. IV) ; A. H. John,
« The course of agricultural change 1660-1760 », dans L. S. Pressnell éd., Studies
in the Industrial Revolution (1960); A. H. John, « Aspects of economic growth in the
eighteenth century », Economica, XXVIII, 1961, 176-191.
2. La phrase « John Bull's food, bread, beef, beer » est connue; voir Pari.
Papers XXXVI, 1834, Royal Commission on the Poor Laws, Appendix B, ques
tion 40, Warsop.
3. J. Deummond and A. Wilbraham, The Englishman's Food, 1939.
1052 RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
travail dans le Hertfordshire et le Bedfordshire x consomme de la viande
trois fois par jour, y compris le quart ou le tiers en viande fraîche de
bœuf ou de mouton.
Pour les villes, nous ne disposons malheureusement que d'une série
de statistiques qui commence en 1732; il s'agit des chiffres bien connus
du marché central de la viande à Londres (Smithfield). Le manque de
recensements nous interdisant tout calcul sérieux du mouvement de la
population métropolitaine, et donc de la consommation per capita, leur
utilité s'avère limitée. Ces statistiques montrent un fléchissement des
livraisons durant les années 1740 — époque, comme l'on sait, de fortes
difficultés agraires; elles signalent un palier durant les années 1750,
puis une montée rapide surtout depuis les années 1770, qui portera le
nombre des bœufs livrés au marché en 1790-1793 à une moyenne supé
rieure de 20 % aux années 1730 et plus de 25 % aux années 1740 et 1750.
Les études hors de Londres, moins bien documentées, donnent une
impression plus optimiste encore 2. Bref, il est probable que la consom
mation alimentaire augmente au xvine siècle. Elle atteint sans doute
son maximum urbain durant la conjoncture de 1789-1792. Tout ceci
n'étant qu'une constatation provisoire, puisque la question du niveau
de vie au xvine siècle reste encore mal connue.
Autour de l'époque qui commence avec la Révolution française et se
termine avec celle de 1848, la bataille érudite (et idéologique) bat toujours
son plein. L'interprétation pessimiste qui dominait jusqu'à l'époque de
la première Guerre mondiale, a été remplacée par une vue différente et
qui plaide en faveur d'une amélioration sensible de la condition ouvrière.
Cependant, depuis quelques années, les attaques se multiplient contre
ce tableau optimiste3. Etant moi-même assez engagé dans ce débat, je
préfère donner la parole au professeur A. J. Taylor, qui s'est efforcé
récemment d'en dresser le bilan. Pour lui, il y a eu, selon les chiffres de la
consommation, « élévation du niveau de vie vers la fin du xvine siècle,
suivi d'un progrès plus incertain, voire d'une descente durant la période
1. Batchelor, The Agriculture of Bedfordshire (1813), p. 58; The Agriculture
of Hertfordshire (1813), p. 219.
2. Chiffres pour Smithfield, calculés d'après T. S. Ashton, The Eighteenth Cent
ury, 1955, p. 245. Pour la province, MM. J. D. Chambers et D. Eversley ont eu l'amab
ilité de me renseigner.
3. Voir F. A. Hayek, éd., Capitalism and the Historians, 1954; D. Woodruff,
« Capitalism and the Historians », Journ. Econ. Hist., XVI, 1956; E. J. Hobsbawm,
« The British Standard of Living 1790-1850 », Econ. Hist. Rev., X, 1957; S. Pollard,
« Investment, Consumption and the Industrial Revolution », ibid., XI, 1958;
R. M. Habtwell, « Interpretations of the in England », Journ.
Econ. Hist., XIX, 1959; A. J. Taylor, « Progress and Poverty in Britain 1780-1850 »,
History, XLV, 1960; R. M. Hartwell, « The Rising Standard of Living in England
1800-1850 », Econ. Hist. Rev., XIII, 1961. Voir aussi les avant-propos à Engels de
W. H. Chaloner et W. O. Hendersen (Oxford 1958) et de E. J. Hobsbawm (Paris, 1960).
1053 ANNALES
suivante » г. Conclusion judicieuse et d'autant plus volontiers acceptable
qu'elle exclut les interprétations excessivement optimistes, trop souvent
lancées par la propagande du libéralisme économique de l'époque et l'érudi
tion plus récente.
Comme j'ai discuté ailleurs les statistiques de la consommation que
nous possédons 2, je me borne, ici, à des constatations sommaires. Ainsi
pour le pain. Il importe de souligner que, durant notre période, la pro
duction céréalière paraît augmenter plus lentement que la population.
L'importation du blé étant minime, une diminution de la consommation
par tête paraît probable. Toutefois, le progrès de la pomme de terre est
proportionnel au recul du blé. D'autre part, se poursuit un phénomène
assez mal étudié : la substitution progressive du froment au seigle et à
l'avoine, soit du pain blanc au pain noir. Cette substitution a déjà fait
de grands progrès dans le Sud et dans les villes avant la fin du xvine siècle;
mais les ultérieurs sont, pour le moment, difficiles à chiffrer.
Pour la viande, une baisse paraît probable. A Londres, elle est presque
certaine, d'après les statistiques de Smithfield. La hausse ne reprendra
qu'avec les années 1840. Malheureusement, aucune statistique analogue
n'existe pour les marchés des villes de provinces au-delà de 1820, ce qui
laisse ouverte la question des vraies tendances en dehors de Londres.
Les chiffres de la consommation, par tête, du sucre, du thé, du tabac,
dont les douanes fournissent les quantités globales, excluent l'hypothèse
d'une sérieuse amélioration avant ces mêmes années 1840, mais leur
interprétation précise se heurte à des difficultés d'ordre administratif et
social. Pour les produits laitiers et les primeurs, l'urbanisation implique
obligatoirement une diminution, au moins qualitative, jusqu'au moment
où le chemin de fer, qui permet le transport rapide des denrées périssables,
commence à jouer un rôle sérieux dans la distribution alimentaire, vers
le commencement des années 1840. Quant au poisson, une augmentation
sensible se fait sentir dans les villes, à partir de 1830.
Evidemment ces constatations ne rendent pas compte de la situation
véritable et dissimulent : a) les variations régionales encore assez fortes;
b) les écarts entre groupes sociaux; c) les variations entre temps de haute
et de basse conjoncture. La consommation du pain varie, par tête, encore
en 1862, entre un minimum de 10 livres 1/4 par semaine, pour les ouvriers
agricoles du Berkshire et un maximum de 18 livres 3/4 par semaine, pour
ceux de 1' Anglesey (Pays de Galles). Celle du lait varie entre 1,6 onces
dans Bethnal Green, quartier pauvre de Londres, et 41,5 onces chez les
tisseurs de soie de Macclesfield, groupe assez mal rétribué 3. Quant à l'étude
1. A. J. Taylor, loc. cit., p. 22.
2. Hobsbawm, Econ. Hist. Rev., 1957, p. 57-60, 62-68. Critique par Hartwell,
1961, Réponse par Hobsbawm, Econ. Hist. Rev., à paraître.
3. Privy Council, 6th Report of the Medical Officer of the Privy Council, 1863
(1864), p. 216-330 : « The Food of the Poorer Labouring Classes ».
1054 ;
RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
des classes sociales et des crises, elle met en évidence l'immense élasti-
'cité de la demande pour les aliments chers, telle la viande fraîche. Le
budget-type de l'ouvrier qu'un observateur (bourgeois) nous présente
pour 1841 x, avec la baisse du revenu ouvrier d'un tiers — de 30 shillings
à 20 shillings par semaine, ces deux niveaux assez au-dessus de la moyenne
— enregistre une baisse de 50 % dans la consommation de la viande. Un
des rares calculs de la consommation par groupes économiques montre
qu'en 1841, dans le vieux centre lainier de Bradford-on-Avon (dans
l'Ouest anglais), les 8 309 habitants consomment, par semaine, 9 497 livres
de viande ; mais une minorité, 2 400, en consomme à peu près les deux
tiers2. Régulièrement, crise et chômage font péricliter les achats. A
Bradford, on dit que la consommation était quatre fois plus élevée en
1820 qu'en 1841; mais c'est là un cas extrême, une vieille industrie vouée
à la mort. Nous disposons aussi des chiffres d'affaires de 50 marchands de
Salford, dans la banlieue de Manchester, pour 1839, année de conjoncture
plutôt quelconque, et pour 1841, année catastrophique. La baisse du
chiffre d'affaires est d'un tiers; pour les bouchers, de 40 % 3. Il n'est donc
pas surprenant que les médecins continuent à publier des études sur les
effets physiologiques et pathologiques de la famine; elles supposent que
la connaissance de « l'effet de famine continue » (protracted starvation)
soit assez répandue pendant les périodes de « détresse publique » *.
Ce qui nous intéressera surtout, c'est moins la quantité moyenne de
la consommation de certaines denrées, que le caractère général de la
nourriture ouvrière; nourriture changeante, d'un type nouveau.
Laissons de côté le cas extrême de l'Irlande où la population paupér
isée ne mange plus que de la pomme de terre, en quantité incroyable
— - de 10 à 12 livres par personne et par jour5 — jusqu'au moment où
cette nourriture unique disparaît pour plonger le malheureux pays dans
la plus grande catastrophe démographique du siècle, la famine de 1846-
1847, dont personne n'a jamais chiffré exactement l'étendue : on parle,
nous le savons, de 750 000 à 1 million de morts... Avant les années 1S20,
le lait et l'odeur du hareng caractérisaient aussi le menu irlandais 6. C'est là
1. S. R. Bosanquet, The Rights of the Poor, 1841, p. 97-98.
2. Devizes and Wiltshire Gazette, 13 janvier 1842 : « Report of a meeting held at
Bath of the woollen manufacturers of Somerset, Wiltshire and Gloucestershire on the
present distress ».
3. J. S. Adshead, Distress in Manchester. Evidence . . . of the state of the labouring
classes in 1840-2, 1842, p. 55.
4. R. B. Howard, An enquiry into the morbid effects of the deficiency of food,
1839, p. 48.
5. K. H. Connell, « Land and population in Ireland «, Econ. Hist. Bcv., II,
1950, 285, 28S.
6. L'immigré irlandais garde ses habitudes en Grande-Bretagne : voici une famille
qui dépense 5 shillings et 1 penny par semaine pour les pommes de terre, pain, farine,
lait et hareng et 11 pennies pour le reste de la nourriture (thé, sucre, bacon).
J. Handley, The Irish in Scotland 179S-1S45, Cork, 1945. p. 277.
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