En Nivernais au XIXe siècle : pour une histoire monétaire régionale - article ; n°3 ; vol.18, pg 437-458

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1963 - Volume 18 - Numéro 3 - Pages 437-458
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1963
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Guy Thuillier
En Nivernais au XIXe siècle : pour une histoire monétaire
régionale
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 18e année, N. 3, 1963. pp. 437-458.
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Thuillier Guy. En Nivernais au XIXe siècle : pour une histoire monétaire régionale. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 18e année, N. 3, 1963. pp. 437-458.
doi : 10.3406/ahess.1963.421004
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1963_num_18_3_421004NIVERNAIS AU XIXe s. EN
Pour une histoire monétaire
régionale
L'histoire monétaire des provinces au xixe siècle n'a jamais été
entreprise. Or la géographie monétaire, la géographie du crédit mettent
précisément en lumière l'évolution même des mécanismes de la vie
économique. Certes les phénomènes monétaires sont difficiles à saisir,
les témoignages sont rares, les spéculations sur les espèces ne laissent
guère de traces et nous possédons fort peu d'archives sur ce point 1.
Mais « à la fois baromètres de mouvements profonds et causes de non
moins formidables rendements de la masse sociale, les phénomènes
monétaires se rangent parmi les plus dignes d'attention, les plus révé
lateurs, les plus chargés de vie sur lesquels l'historien puisse se pencher.
Leur obscurité même, ... à quoi tient-elle sinon à leurs multiples liens
avec tous les ressorts les plus intimes de l'activité humaine ? » 2. La
monnaie — « réalité sociale » suivant l'expression célèbre de F. Simiand —
est liée à la vie la plus quotidienne, la plus banale et, par là-même, la
plus contraignante : on la subit le plus souvent passivement et il est très
délicat de saisir son mécanisme psychologique et ses racines coutumières,
de discerner les contraintes collectives qu'elle incarne, de juger aujour-
1. Les archives de la Monnaie de Paris et celles du Ministère des Finances ont
été presqu'entièrement détruites. Les archives départementales contiennent bien
peu de renseignements sur un tel sujet. Quant à la succursale de la Banque de France
à Nevers, ses archives ne remontent plus au delà de 1900.
2. Marc Bloch, « Mutations monétaires dans l'ancienne France », Annales, 1953,
p. 45. Il n'existe aucune histoire valable de la monnaie au xixe siècle, tenant compte
des réalités économiques. Les pratiques monétaires du xvme demeurent très mal
connues. Cf. R. Dufraisse, « Problèmes en Alsace au xvine siècle », in
Revue ď Alsace, t. 962, 1956, p. 195-220, et L. Dkemigny, « Circuits de l'argent et milieux
d'affaires au xviii9 siècle », Вегте historique, 1954. — Aucune étude sur les problèmes
de la monnaie dans une province au xixe siècle n'a été, à notre connaissance, réalisée
jusqu'à présent. Certes, le Nivernais, éloigné des grands courants commerciaux et des
hôtels monétaires, ne peut offrir que des enseignements limités : mais, précisément,
il importe de retracer l'évolution monétaire de régions dont le développement a tou
jours été marginal.
437 ANNALES
d'hui de son poids réel sur la vie sociale et économique. Peut-on, pour
une province donnée, esquisser à grands traits l'évolution des problèmes
monétaires au début du xixe ? Peut-on, en dépit des lacunes et incerti
tudes de la documentation, se fier à cette approche de la vie écono
mique ? г
Le Nivernais dépendait de la juridiction de la cour des Monnaies de
Bourges 2. L'hôtel des monnaies de Bourges ayant été supprimé en
février 1772, le négoce devait s'adresser à la monnaie d'Orléans. La
cour de Bourges avait autorité sur les changeurs 3 et les orfèvres de la
province *. A Nevers, la communauté des orfèvres comprenait trois
maîtres 5 ; à La Charité trois également, « non compris trois orfèvres non
résidans, savoir deux à Corbigny et un à Sancerre qui sont soumis à sa
jurande ». Les orfèvres amassaient souvent des fortunes importantes e :
un Pérony achète pour 12 675 1, en 1762 7 la manufacture de faïences
du Bout du Monde à Nevers. Leurs fonctions leur donnaient l'occasion de
devenir changeurs et prêteurs 8 et ils sont souvent fermiers du droit de
1. Nous avons abordé le problème de la banque et du crédit en Nivernais, dans les
Annales : « Pour une histoire bancaire régionale : en Nivernais de 1800 à 1850 », 1955,
p. 494-502. Notre propos n'est ici que de réunir quelques notes sur le problème monét
aire et d'esquisser quelques orientations de recherches dans ce domaine si complexe.
2. Nous possédons peu de renseignements sur la Cour des Monnaies de Bourges.
Cf. Archives départementales du Cher, В 2447 et suiv. ; H. Boyer, « La monnaie
de Bourges », Mémoires de la Société historique du Cher, 1868, p. 83-128. Sur l'ancienne
Monnaie de Nevers, on se reportera à G. de Soultrait, Essai sur la numismatique
nivernaise (1854) et H. Sarriau, Nouvelles recherches sur la numismatique nivernaise,
1894 (extrait du Bulletin de la Société nivernaise).
3. D'après V Almanach des monnaies, Année 1784, par M. des Rotours (à Paris,
chez Méquignon), on trouvait un changeur à la Charité (Charlemagne), Donzy (Thier-
riat), Clamecy (Marmotan), Nevers (poste vacant à cette date ; Moreau de Montalin
et Gourjon, notaires sont changeurs en 1785). L'office de changeur était une fonction
importante. Antoine Faure, licencié en droit, était changeur jusqu'à 1775, sa veuve
vend l'office 100 livres à J. B. Gauthier d'Aubeterre avocat au Parlement (acte cité
par L. Gueneau L'organisation du travail à Nevers aux XVIIe et XVIIIe siècles,
1919 p. 96, n. 3).
4. Le juge provincial résidait même à la veille de la Révolution à la Charité.
5. Le nombre des orfèvres fut limité à 4 en 1757, par déclaration du Roi. La com
munauté des orfèvres était fortement endettée (de 950 1) en 1753 (cf. L. Gueneau
ouvrage cité, p. 125). Aucune étude n'a été publiée sur les orfèvres à Nevers et à La Char
ité en dehors de L. Roubet, Les anciens orfèvres de Nevers, extr. Bulletin de la Société
nivernaise (1872), qui concerne surtout le xvie siècle.
6. En 1789 deux orfèvres payent de 25 à 50 1 d'imposition, 2 de 11 à 25, un seul
moins de 10 1 (L. Gueneau, ouvrage cité, p. 595). Les fortunes des Pérony, Sionnest,
Guillerault (de la Charité) étaient particulièrement solides.
7. Cf. L. Gueneau, ouvrage cité, p. 303. Brevet d'apprentissage de Jacques Pérony
chez Pierre-Louis Pérony, orfèvre à Nevers : Archives départementales du Cher,
В 2451. C'est ce Jacques Pérony qui obtiendra de remplacer Pierre-Louis devenu
fayencier.
8. Quelquefois ils sont accusés de fraude, de « billonnage » (cf. procédure contre
Claude Testelet, orfèvre à La Charité, 1725. Archives du Cher,
В 2447).
438 HISTOIRE MONÉTAIRE
marque et du contrôle des métaux précieux, assez importants à Nevers
à cette date 4
Nous connaissons mal l'état de la circulation monétaire à Nevers au
xvine siècle : il n'y avait qu'un banquier à Nevers *, mais bien des négo
ciants s'occupaient d'escompte et de change. Grâce aux exportations de
fers, de vins, de bois et de faïence, le commerce disposait d'un papier
abondant sur Paris, Nantes et Lyon 3 et, bien qu'éloigné des hôtels des
monnaies, avait toujours le moyen de se procurer des espèces *. Mais
tous les produits de l'agriculture se payaient au comptant et en numér
aire. Les arrivages de marchandises par la Loire « ayant lieu tous à la
fois dans les moments de crue des eaux », il faut solder à l'instant de
l'arrivée « non seulement les frais de voiture, droits de navigation,
décharge, etc., mais encore rembourser en numéraire toutes les dépenses,
les droits et les frais » occasionnés par ces marchandises : le numéraire
en circulation se resserre, les négociations deviennent plus chères 5. De
même, lors des achats de bœufs maigres aux foires de printemps par les
emboucheurs, de février à mai, l'argent devient rare, l'équilibre se réta
blit seulement quand, en juillet, les premières ventes de bêtes grasses
permettent aux emboucheurs de rembourser les prêteurs 6. La circula
tion du numéraire subit donc de fortes variations saisonnières et le taux
d'intérêt est souvent très élevé dans la province. Nous sommes mal ren
seignés sur les exportations de fonds vers la capitale au titre des fe
rmages 7, mais ce drainage des disponibilités ajoutait encore à la ten-
1. L. Guéneatj, ouvrage cité, p. 553, n. 6. En 1763, Claude Bouchard, Robert et
Julien Sionnest sont fermiers des droits de marque et de contrôle moyennant 200 1
par an (J. sera changeur sous l'Empire). — Au xvne siècle les orfèvres étaient
entrés en lutte contre les « marchands bizoirs » venus de Dauphine, et qui avaient
ouvert un « grand magasin ■» ; ils leur reprochaient (en 1676) d'acheter de l'argent « en
œuvre », de débiter à leur détriment des boutons d'orfèvrerie, et d'avoir transporté
« quantité d'argent » en Dauphine (cf. Duminy, « Les marchands bizoirs à Nevers »,
in Revue du Nivernais, t. II, 1898). Les orfèvres drainaient habituellement dans les
campagnes tous les objets d'argenterie — vaisselle, bijoux — qu'ils achetaient à bas
prix des paysans pressés par le besoin.
2. Les frères Lyons avaient une des plus grosses fortunes de Nevers, 150 000 1 :
l'un s'occupait du négoce, l'autre faisait la banque. La banque Lyons disparut seul
ement après 1848.
3. Les relations avec Nantes étaient assez étroites, car Nevers expédiait par la
Loire ses fers pour la marine et les colonies, son charbon de terre également. (Cf., par
exemple, une correspondance commerciale avec Nantes sous le Ier Empire dans le
Fonds Dubourg de Bozas, Archives départementales de. la Nièvre, II F).
4. Nevers avait l'avantage d'être situé sur la grand-route d'Auvergne tout comme
La Charité, qui était un très important centre commercial et manufacturier avant
1789.
5. On n'a pas assez souligné cette conséquence financière de la navigation de la
Loire ; la situation était identique à Orléans (au début de l'Empire).
6. C'est là un des traits permanents du marché bancaire de Nevers. Cf. < Pour une
histoire bancaire régionale », art. cité, p. 498-499.
7. Les fermiers des grands propriétaires leur faisaient « passer des fonds » chez
leur correspondant à Paris sans transport d'espèces en achetant du papier sur Paris ;
souvent ces fermiers étaient en même temps maîtres de forges. Les baux étaient par
fois payables de trois mois en trois mois.
439 ANNALES
sion du marché 1. La circulation se composait presque exclusivement
d'argent 2 : « Avant la révolution, on ne voyait jamais figurer Гог dans
l'acquit des engagements de commerce, cette nature de paiement aurait
annoncé la détresse » 3. Les espèces d'or semblent donc réservées à la
thésaurisation, qui fut toujours très forte en Nivernais : les grandes mai
sons, les communautés comme les petites gens, les habitants des cam
pagnes conservaient toujours « un fonds considérable en espèces... dont
ils ne disposaient jamais parce qu'ils Je conservaient pour des circons
tances extraordinaires ou imprévues ». Certes, en 1792, le district de
Nevers envoya à Paris 90 000 1 d'espèces d'or et 241 000 d'espèces d'ar
gent * : il semble que ce rapport assez élevé — là 2,6 — soit précisément
dû à une brutale déthésaurisation, correspondant à ces encaisses oisives 6.
En fait nous saisissons très imparfaitement les coutumes monétaires
de la fin du xvine e, les habitudes du trafic d'espèces 7, les fraudes 8, les
difficultés suscitées par la rareté des espèces, l'importance exacte de
l'usure : les cahiers des États généraux ont laissé précisément peu de
traces sur ce point. A La Charité on réclame la suppression du droit de
1. Les impôts étaient payés en papier sur Paris : ainsi la ville de Clamecy protes
tant contre sa réunion à Nevers, expose en 1789 « que le commerce des bois de Cl
amecy avec Paris qui fait subsister les trois quarts des habitants de Clamecy et fournit
à la Capitale les deux tiers environ de son approvisonnement, rend nécessaires à Cl
amecy les deniers de ses recettes publiques, en échange desquels ceux qui ont le manie
ment de ces recettes prennent des papiers sur Paris, ce qu'ils ne pourraient faire dans
le cas de réunion au Bourbonnais, les préposés aux recettes de cette province étant
obligés d'envoyer leurs deniers en nature à Moulins... ».
2. La monnaie d'Orléans, de 1782 à 1789, n'a frappé que des monnaies d'argent
(0,91 % en or seulement). Cf. Archives Nationales, F12 1889 et L. Dermigny,
« Une carte monétaire de la France à la fin de l'ancien régime », in Annales, 1955, p. 480-
493. Les chiffres de la frappe de la Monnaie de Bourges avant 1772 n'ont pas été publiés.
3. J. J. Sabatier, Sur l'usure, s.d. (1804 ?). Sur Sabatier administrateur des forges
de Pont-Saint-Ours, cf. « Un préfet maître de forges », in Actes du 84e Congrès des
Sociétés Savantes, 1960, p. 176-191. — Notons que signale que la circulation
du papier était bien plus considérable avant 1789 que sous l'Empire ; cf. les remarques
de P. de Saint Jacob in Bulletin Soc. Hist, mod., 1958, t. XÏT, p. 8, sur la « dominat
ion du fiduciaire » au xvme siècle.
4. Chiffre donné par Taverna, oc Une ville affamée, Nevers pendant la Révolution »
in Mémoires de la Société Académique du Nivernais, t. 21 (1919), p. 92.
5. Quelquefois des actes notariés précisent des paiements en espèces d'or, mais
le fait semble exceptionnel : par exemple, un contrat du 18 octobre 1774 entre le
MaTquis de Remigny et Babaud de la Chaussade, précise qu'en commençant chaque
coupe de bois, il sera payé 3 louis d'or valant 72 livres (Archives de Dumphlun, copie
V. Gueneau). Une étude des actes notariés à ce point de vue serait très précieuse.
6. Par exemple, l'habitude persista longtemps de peser les monnaies (un épicier
de Nevers, numismate, Alfred Manuel, avait réussi au xixe siècle à constituer une
intéressante collection de poids monétaires de toutes formes).
7. Il serait curieux de connaître l'importance du trafic des espèces étrangères, qui
souvent constituaient partie des réserves personnelles. Il faudrait faire des sondages
systématiques dans les inventaires après décès : de tels sondages permettraient de
mesurer l'importance de l'argenterie, bijoux et deniers comptants dans les fortunes
bourgeoises.
8. Le « triage » des pièces les plus pesantes ou des pièces décriées pour les refondre
était une des grandes ressources des changeurs et orfèvres.
440 MONÉTAIRE HISTOIRE
marque sur l'or et l'argent, à Cosne la publicité des hypothèques, à Varzy
on veut « abolir tout ce qui peut annoncer l'usure sous telles peines qu'il
plaira à la nation d'infliger » x. A Luzy on demande « qu'on puisse emprunt
er sur simples billets ou obligations à intérêt suivant l'ordonnance » 2 ; et
le cahier général du Tiers État de la province réclame « que pour l'utilité
du commerce le prêt d'argent à 5 % sans retenue soit autorisé sans que
le fonds soit aliéné et l'intérêt réputé usuraire ». Le besoin de crédit, la
faim monétaire caractérisent la crise de la fin du xvme siècle 3.
La Révolution allait accentuer la crise monétaire en faisant enfouir
les espèces : l'émigration contribua à exporter le numéraire hors du dépar
tement *, la chute de toute activité industrielle diminua considérable
ment les recouvrements sur Paris et sur Lyon, l'apparition des assignats
— la mauvaise monnaie — fit disparaître toute circulation métallique
dès 1791 : on dut recourir à l'émission de billets de secours, ou billets de
1. С Demay, Cahiers de doléances des villes de Cosne, Varzy et de la paroisse de
Ligneuille (ext. du Bulletin Soc. Yonne), p. 21-31. — On réclame également à La Char
ité que soit stipulé l'intérêt, « au taux du prince dans les obligations notariées autres
que le contrat, lesquelles obligations deviendraient aussi promptement exécutoires
qu'un contrat portant hypothèque » {Cahier des doléances, plaintes et remontrances...
de La Charité, pp. P. Meunier, Bulletin Société nivernaise, 1894, p. 27, 30-32).
2. Cayer du bureau de Luzy, art. XXV, pp. L. Gueneau, in Mémoires Société Aca
démique du Nivernais, t. V, 1894, p. 11 et suiv. — A Luzy on réclamait également la
suppression des receveurs généraux et receveurs particuliers « en laissant aux États
provinciaux d'aviser au moyen de faire tenir directement les impositions au trésor
royal ». Et de dénoncer « les sommes immenses accordées aux receveurs chez qui un
peu d'exactitude peut tenir lieu de science et de travail (...) les grapillages qui s'exer
cent envers les collecteurs, la nécessité où sont ceux-ci, quel que soit leur éloignement,
de porter eux-mêmes ou de faire porter, à grands frais, et à leurs risques et périls, les
sommes qu'ils ont levées, faute pour les receveurs de commettre à certaines distances
des personnes pour les remplacer » (« Cayer des plaintes, avis, doléances et remontrances
du Tiers-État de la ville de Luzy » publié dans Y Almanach de la Nièvre pour 1844).
3. Il n'est pas jusqu'aux recherches minières qui ne soient caractéristiques : à
Sancy une mine de plomb argentifère fut découverte en 1775, et un pharmacien à
La Charité fit, en 1785, les essais (le minerai contenait 1 /266e d'argent) ; en 1785
également, Sage essaya le minerai de plomb d'une mine de Glux, qui contenait très
peu d'argent ; à Saint-Didier, près de Tannay, « il y a une autre mine qui contient un d'or a. « La terre a été fouillée aux environs de Beaumont-Sardolles, Avril-les-
loups et ailleurs dans l'espérance de trouver de l'or et de l'argent » (Gillet, Annuaire
de la Nièvre pour Van X, p. 94). A Saint-Léger-de-Fougeret, une mine d'or et de mica
fut reconnue en 1742. L'histoire de ces diverses tentatives — qui se prolongèrent au
xixe siècle — n'a pas encore été faite (cf. H. Marlot, Recherches sur les mines métal
liques et les métaux précieux dans le Morvan, extrait des Procès-verbaux de la Société
ďhistoire naturelle ďAutun, 1914).
4. Pendant toute la Révolution les fermiers des grands propriétaires firent passer
des fonds hors de France : ainsi les Bonneau du Martray, fermiers de Vandenesse, à
M. de Talleyrand-Chalais (cf. lettre publiée par A. Thuillier, < Semelay sous la
Convention s, in Actes du 57e Congrès des Sociétés Savantes).
441 ANNALES
confiance x émis par des manufacturiers — les faïenciers de Nevers 2.
Hyde et Compagnie à La Charité, — par des caisses patriotiques3, par
des communes, par la Société des Amis de la Constitution et même par
des particuliers. Or ces billets de confiance — qui circulaient hors du
département — étaient refusés par les gens de la campagne : une loi du
8 novembre 1792 les abrogea, mais ils continuèrent à circuler, plus ou
moins dépréciés, pendant tout l'an II, tant les moyens de paiement
manquaient 4.
Les assignats se dévaluèrent très rapidement : le manque de petits
assignats pour payer les salaires et solder les transactions journalières
— le billon et le cuivre avaient disparu — fut particulièrement vif en
Nivernais et tous les industriels nivernais réclamaient à Paris l'envoi
d'assignats de 5 1, qu'on ne pouvait obtenir qu'avec des pertes consi
dérables 5. « II n'est plus possible, écrit Frazey, régisseur des forges
d'Imphy, le 20 novembre 1791, de se procurer des assignats de 200 et
300 1 contre des assignats de 500, 1 000 et 2 000 1 à moins de 4 à 5 % de
perte et pour convertir ceux de 200 et 300 1 en assignats de 50 jusqu'à
100 1, 5 à 6 % et pour avoir des billets de 5 1 contre des assignats de 50 1
de 7 à 8 % de perte, perte qui tombe sur les malheureux ouvriers après
que l'entrepreneur Fa éprouvée le premier ». Le gros problème pour les
maîtres de forges était d'avoir des petits assignats 6, ceux de 500 à 100 1
1. Sur les billets de confiance, dont l'histoire est bien connue, on consultera
G. de Soultrait, Essai sur la numismatique nivernaise, 1854, p. 219-225 ; P. Meun
ier, « Les billets de confiance dans la Nièvre en 1791, 1792, 1793 », Bulletin Société
nivernaise, t. XV, p. 281-262, et, du même, La Nièvre pendant la Convention, 1895,
t. I, p. 35-38 ; Taverna, « Une ville affamée pendant la Révolution », in Mémoires
Société Académique du Nivernais, t. XXIV (1922), p. 105-108.
2. Ces billets étaient endossés par Custode, Sérizier, Lestang, Champesle, Gounot
et Petit et n'étaient remboursés qu'en assignats (cf. Annuaire de la Nièvre pour 1841,
p. 139). Le change contre assignat devait être limité à 1 /2 %. Les faïenciers émirent
au total, du 8 août 1791 au 30 novembre 1792, 127 465 livres.
3. Caisse Paillard à Entrains, Tannay, Clamecy ; Caisse Ledoux et Cie à Clameey
(cf. de Soultrait, ouv. cité ; A. Sonnié-Mobet, Éphémérides clamed çoises..., 1872,
p. 91-92, 167). A Decize la commune expose, en mai 1792, que « l'argent et la monnaie
de billon ne sont, pour ainsi dire, point en circulation ; l'approche des travaux de la
campagne rend plus nécessaire que jamais une émission de billets de confiance ; de
la disparition de la monnaie de billon, qui est en partie portée sur les frontières, il
résulte de très grands et de fréquents obstacles dans le commerce des départements
de l'intérieur, surtout pour l'approvisionnement des choses comestibles et pour le
paiement des ouvriers ».
4. Leur liquidation dura jusqu'en l'an IV (cf. Tavekna, art. cité, p. 108 ; P. Meu-
nieh, Éphémérides révolutionnaires, 1906, passim).
5. On trouve aux Archives Nationales (F30 204) le dossier complet des lettres des
maîtres de forges et exploitants de bois à M. de la Marche, qui était chargé des échanges :
ces lettres donnent une curieuse image de la vie économique du Nivernais à la fin de
1791.
6. Les sommes étaient importantes : les manufacturiers de faïence avaient besoin
de 80 000 livres, Frazey, à Imphy, de 6 000 1. par mois, Robert, à Cigogne, de 900 1. —
Même situation dans l'Auvois à Grossouvre : « Le défaut de numéraire ou d'assignats
de 5 1. font souvent que les ouvriers reviennent des marchés de Sancoins sans pou
voir se procurer les blés nécessaires à leur subsistance et à celle de leur famille... Les
442 HISTOIRE MONÉTAIRE
« де valant rien pour les ouvriers des bois et journaliers », et tout « l'argent
de sols » étant accaparé : chacun fait jouer ses relations à Paris pour
obtenir l'échange le plus rapidement possible г. La spéculation accentue
encore les difficultés « Les marchands de bleds exigent de l'argent et
refusent tous les assignats excédant cent sols. Vous ne sauriez vous faire
une idée précise de l'usure et de l'agiotage qui désolent nos campagnes... »
(21 octobre 1791). En fait, l'émission des billets de confiance, ou de petits
assignats, loin de suppléer à la disparition des espèces, tendait au con
traire à accroître la prime du numéraire sur le papier 2.
Or la réquisition générale de toutes les matières d'or et d'argent par
Fouché en 1793 vint vider le département de toutes ses réserves : le
département de la Nièvre envoya, au dire de Chaumette, pour trente
millions d'effets précieux à la Convention et le seul district de Nevers,
d'octobre 1793 à pluviôse an II, expédia 635 485 1 de métaux précieux 8.
Il fut interdit de posséder, recevoir ou acheter des ce matières d'or et
d'argent ». « Des officiers retirés sous divers prétextes dans leur château,
écrivait Fouché au Comité de Salut Public, des défenseurs officieux des
tyrans, des avocats chargés d'or et d'assignats entretiennent la misère
au milieu de l'abondance, l'oisiveté et le dénuement au sein des ateliers.
Un seul d'entre eux, un avocat, avait 25 200 1 en or, cachés dans son
matelas » *. La panique s'empara des bourgeois et les agioteurs en pro
fitèrent, échangeant des assignats contre des espèces d'or qu'ils reven
dirent peu après avec grand profit 5. Les comptables publics, tout au
maux qui nous affligent ne peuvent être tempérés que par l'émission d'une quantité
considérable de petits assignats » (21 oct. 1791).
1. Voir, par exemple, une lettre d'Ange-Laurent Dufaud du 12 mars 1792 pour
obtenir de petits assignats, dans Georges Dufaud et les débuts du grand capitalisme
métallurgique, 1959, p. 151. — En 1795 on paie Viard-Vaumaine, directeur des houil
lères de Decize, en assignats de 10 000 livres qu'il lui est impossible de changer.
2. Un maître de forges de la Nièvre, le député Legendre, propose à la Convention
de réduire l'argent monnayé au titre de l'or (la refonte des louis en 1785 ayant entraîné
une sortie du numéraire argent) et d'établir une banque nationale avec des correspon
dants dans les principales villes de la République (Rapport sur les causes de l 'agiotage,
sur les moyens propres à le détruire et à régénérer le crédit national par S. P. Legendre).
3. Pour le district de Nevers, 90 000 1 de monnaie d'or, 241 000 1 de monnaie d'ar
gent, 11 000 de vaisselle d'or, 284 000 de vaisselle d'argent, 11 000 de galons (cf.
Taverna, art. cité). — Une deputation vint présenter les envois à la Convention les
11 et 22 brumaire an II.
4. Lettre du 30 septembre 1793. Cf. l'arrêté de Fouché (25 vendémaire an II) :
« Considérant que l'argent et l'or enlevés par les riches à la circulation et que ces avares
entassent pour avoir sous leurs yeux longtemps encore l'image des tyrans, ne doivent
plus servir à alimenter nos ennemis, à accaparer nos subsistances et à payer les assas
sins des plus ardents défenseurs de la liberté et de l'égalité ; considérant que ces égoïstes
en accumulant de vils métaux n'ont cherché à se les procurer qu'en nourrissant l'odieux
espoir d'une contre révolution ; que ces esclaves de l'or ne l'ont acheté à si haut prix
que pour détruire le crédit d'une monnaie fondée sur des biens réels... ». Il est bien
certain que les « avides intermédiaires » firent quelques retenues occultes sur ces
sommes considérables.
5. « Sous forme de service rendu », note à ce propos l'avoué P. Meunier en 1895
(ouvrage cité, t. I, p. 282), « ce petit commerce commença la fortune de bien des gens,
c'est par des procédés tout aussi blâmables que d'anciens valets de nobles, des mar-
443 ANNALES
long de ces années, profitent du désordre pour spéculer sur leurs
encaisses 1 ; les paysans refusent tout paiement en papier, les ouvriers
des forges, les vignerons, les moissonneurs entendent être payés en
numéraire ou en grains *. Les pièces à effigies républicaines sont refu
sées dans les marchés, à Clamecy, « les habitants des campagnes n'at
tachent (...) aucun prix aux sols nouveaux (...), effet de la superstition
et de l'excès d'aisance où se trouvent les paysans ». La chute des assi
gnats provoque de multiples difficultés en bouleversant les relations
commerciales : ainsi, alors que les coupes de bois sont vendues ordina
irement avec de longs crédits, « tous ceux qui devaient se sont empressés
de s'acquitter ». Les marchands de bois, « quoiqu'ils ne reçussent que du
papier-monnaie, ont été obligés, dans le cours de l'an III, de payer beau
coup d'ouvriers en blé et en argent et souvent ils ont donné deux ou
même trois cordes de bois pour 40 1 pesant de blé. Il est constant que les
frais d'exploitation ont absorbé bien au delà le produit des ventes » 8.
Le retour de l'an IV à la circulation métallique se traduisit par de
très grosses difficultés pour les entrepreneurs : la crise économique appar
aît totale, mines et usines ne travaillant plus 4. L'agiotage sur l'argent
est quasi-universel : les manufacturiers sont épuisés « par les réquisitions,
les emprunts forcés, par la nécessité de se pourvoir en numéraire des
objets nécessaires pour l'entretien et la nourriture des ouvriers », mais,
principalement, par « le prix énorme de l'argent », par « le brigandage du
commerce d'argent auquel la perte de crédit les force d'avoir recours »
(1799) 5. L'on se plaint des réquisitions de numéraire de Fouché, du poids
de l'emprunt forcé — qui a pesé essentiellement sur le commerce — , de
la lourdeur des impositions qui retire tout le numéraire subsistant encore
chands de toutes espèces de choses, des régisseurs aux attributions vagues, de très
minces hommes de loi, des aventuriers feront leur fortune en profitant ainsi de la
campagne entreprise par Fouché contre l'agiotage... »
1. En décembre 1791, 10 000 1 en espèces furent échangées « au pair » contre pareille
somme en assignats par plusieurs officiers municipaux de Nevers (Cf. P. Meunier,
Éphémérides révolutionnaires, 1906, p. 11, 39). De telles dilapidations des fonds publics
furent fréquentes.
2. En l'an IV on retirera les cartes de pain aux vignerons « qui étant payés en numér
aire ou en nature peuvent se procurer du blé. » (Cf. Taverna, art. cité.)
3. « Au Conseil des Anciens sur la résolution du Conseil des Cinq Cents du 13 flo
réal an V pour le mode de paiement des ventes de coupes de bois. » Archives Natio
nales, AD XI, 60.
4. Le 20 pluviôse an IV (Observations importantes sur le prochain approvisionne
ment du bois de chauffage..., ibid.) les marchands intéressés « au flottage sur Г Yonne »
demandent une avance en numéraire de 150 000 1, arguant que dans la Nièvre, après
les réquisitions de Fouché, « Von y est exactement sans le sol ». Sur la crise des houil
lères de Decize, cf. Georges Dufaud (ouvr. cité, p. 131-132), et, sur la diminution
d'activité des usines de feT, cf. le tableau dressé par Ange-Laurent Dufaud en l'an IV,
Archives Nationales, F14 4436 et un autre tableau, ibidem, F10 268. L'activité des
fayenciers est totalement arrêtée depuis 1792.
5. Cf. A. Desforges, « Le canton de la Nocle sous le Directoire » in Mémoires Société
Académique du Nivernais, t. 21 (1919), p. 53-55 ; S. Commeau, « La verrerie Sainte-
Catherine », ibidem, t. 19 (1916), p. 54-56.
444 HISTOIRE MONÉTAIRE
dans la province г. En l'an VIII le Conseil Général estime que les causes
du marasme économique sont « l'enlèvement forcé du numéraire et des
matières d'or et d'argent 2, les emprunts forcés, la cherté de la main-
d'œuvre depuis plusieurs années, la cherté des espèces monnayées,
l'usure... ». Et de réclamer une loi répressive de l'usure et la création
d'une « Caisse nationale ouverte aux besoins du négoce et du commerce
à un taux équitable » 8. En l'an X le Conseil Général expose, à nouveau,
que « de tous les départements de la République il n'en est aucun sur
lequel la rareté de numéraire et le prix qu'il se vend pèse autant que sur
celui de la Nièvre, que ce département, en effet, en tant qu'il tire toute
sa prospérité du travail des usines, de l'exploitation des bois qu'il possède
et conséquemment de son industrie, devient naturellement le plus pauvre
de tous au moment où les moyens numériques lui manquent pour les
faire valoir ». Le taux de l'argent est trop élevé dans le département, les
banquiers et hommes d'affaires prospèrent 4. L'ancien Préfet Jean Joseph
Sabatier, fait remarquer, en 1804, que l'élévation des taux d'intérêt n'est
pas due à la rareté du numéraire, mais à la moindre vitesse de circulation,
1. « II est donc constant... que, sous tous les points de vue, chaque année la ren
trée du numéraire dans notre canton, comparée avec la sortie, offre un déficit énorme,
que ce n'est qu'au détriment des fonds nécessaires que nos administrés ont jusqu'ici
pu suffire au paiement de l'impôt » (Municipalité du canton de la Nocle, 21 septembre
1798, cité par Desforges, art. cité, p. 55). C'est un argument souvent invoqué lors
de la répartition de l'impôt foncier que cette « balance » du numéraire : La Nocle, en
effet, avec un revenu de 71 000 f payait 16 559 f d'impôts...
2. En 1816 on se plaignait encore de « ce vol extraordinaire qui fut apprécié à un
million, le commerce se ressent toujours de cette perte » (J. B. Jourdan, Doléances
suivies de vœux à émettre au Conseil Général..., 1816, Archives V. Guéneau) « Qui ne
sait d'ailleurs, ajoutait-il, que l'industrie ne prospère que par l'abondance du signe
monétaire, réel ou fictif, que la confiance accueille et qui accroît ou qui diminue la
valeur des denrées à raison de sa multiplication ou de sa rareté ».
3. Les marchands de bois de Clamecy demandent même en l'an VI l'autorisation
de puiser dans les Caisses du Trésor : « La pénurie du numéraire qu'éprouvent les mar
chands de bois leur empêche de fournir aux dépances que demande le jettage des bois
pour l'approvisionnement de Paris... Je vous invite à représenter au ministre de l'i
ntérieur les difficultés que les marchands éprouvent à faire remonter de l'argent de
Paris puisqu'ils sont obligés de le faire apporter par des flotteurs qui sont exposés à
être volés en route ; encore ce moyen ne peut-il avoir lieu que dans l'été lors du flot
tage des bois en trains. Anciennement le produit des tailles, aides, gabelles, etc.,
était à la disposition du commerce qui faisait exactement verser à Paris les sommes
qui lui étaient avancées à Clamecy. En autorisant le commerce à prendre des fonds
chez le préposé du receveur général de la Nièvre à la résidence de Clamecy, le trésor
public n'éprouverait aucun retard dans les rentrées, il éviterait des frais de recette et
assurerait les transports qui sont très dispendieux et susceptibles d'être dévalisés...
(24 frimaire an VI, Arch. dép. Nièvre, L non classé).
4. Des banquiers s'installent à Nevers comme correspondants de banques pari
siennes : ainsi « le citoyen Jacquinot, ex-secrétaire en chef du département de la Nièvre,
et correspondant depuis cinq ans du bureau central de liquidations et de recouvre
ment établi à Paris me Jacob, prévient ses concitoyens que désirant leur être utile et
les mettre à même d'obvier aux retards, pertes et faux-frais qu'ils ont pu éprouver
parce qu'ils n'avaient pas à Paris ou à Nevers d'intermédiaires de confiance à la suite
de leurs liquidations, négociations et recouvrements, il s'est décidé à établir chez lui
à Nevers ... un bureau à cet effet » (Almanach général de la Nièvre pour Van IX).
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