Encodage phonologique et production de la parole - article ; n°3 ; vol.98, pg 475-509

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L'année psychologique - Année 1998 - Volume 98 - Numéro 3 - Pages 475-509
Résumé
Nous présentons dans un premier temps le modèle d'encodage phonologique de la production de la parole proposé par Levelt et Wheeldon (1994). Dans un second temps, nous présentons brièvement les méthodes utilisées pour étudier ce processus. Dans une troisième partie, nous passons en revue les résultats anciens et nouveaux, comprenant les erreurs de production, le phénomène du mot-sur-le-bout-de-la-langue, les résultats issus des paradigmes de temps de réaction, ainsi que les données de la neuropsychologie. Dans la dernière partie, nous montrons que la syllabe constitue une unité naturelle de production de la parole, et nous suggérons que la représentation des syllabes spécifie à la fois le contenu phonologique et la structure abstraite.
Mots-clés : encodage phonologique, planification de la parole, syllabe.
Summary : Phonological encoding in speech production.
This paper begins with a presentation of Levelt and Wheeldon's (1994) model of phonological encoding in language production. Then, the methods used to study this process are presented. In a third part, data on phonological encoding, including speech errors, the tip of the tongue phenomenon, reaction times studies and neuropsychological studies are reviewed. Finally, evidence for the syllable's role as a unit of speech production is presented. A mixed representation of the syllable in which syllables are both chunks and schemas is suggested.
Key words : phonological encoding, speech planning, syllable.
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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Ludovic Ferrand
Encodage phonologique et production de la parole
In: L'année psychologique. 1998 vol. 98, n°3. pp. 475-509.
Résumé
Nous présentons dans un premier temps le modèle d'encodage phonologique de la production de la parole proposé par Levelt et
Wheeldon (1994). Dans un second temps, nous présentons brièvement les méthodes utilisées pour étudier ce processus. Dans
une troisième partie, nous passons en revue les résultats anciens et nouveaux, comprenant les erreurs de production, le
phénomène du mot-sur-le-bout-de-la-langue, les résultats issus des paradigmes de temps de réaction, ainsi que les données de
la neuropsychologie. Dans la dernière partie, nous montrons que la syllabe constitue une unité naturelle de production de la
parole, et nous suggérons que la représentation des syllabes spécifie à la fois le contenu phonologique et la structure abstraite.
Mots-clés : encodage phonologique, planification de la parole, syllabe.
Abstract
Summary : Phonological encoding in speech production.
This paper begins with a presentation of Levelt and Wheeldon's (1994) model of phonological encoding in language production.
Then, the methods used to study this process are presented. In a third part, data on phonological encoding, including speech
errors, the tip of the tongue phenomenon, reaction times studies and neuropsychological studies are reviewed. Finally, evidence
for the syllable's role as a unit of speech production is presented. A mixed representation of the syllable in which syllables are
both chunks and schemas is suggested.
Key words : phonological encoding, speech planning, syllable.
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Ferrand Ludovic. Encodage phonologique et production de la parole. In: L'année psychologique. 1998 vol. 98, n°3. pp. 475-509.
doi : 10.3406/psy.1998.28580
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1998_num_98_3_28580L'Année psychologique, 1998, 98, 475-509
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de Psychologie expérimentale
CNRS URA 316, EPHE
Université René- Descartes, Paris V1
ENCODAGE PHONOLOGIQUE
ET PRODUCTION DE LA PAROLE
par Ludovic FERRAND2
SUMMARY : Phonological encoding in speech production.
This paper begins with a presentation of Levelt and Wheeldon's (1994)
model of phonological encoding in language production. Then, the methods
used to study this process are presented. In a third part, data on phonological
encoding, including speech errors, the tip of the tongue phenomenon, reaction
times studies and neuropsychological studies are reviewed. Finally, evidence
for the syllable's role as a unit of speech production is presented. A mixed
representation of the syllable in which syllables are both chunks and schémas is
suggested.
Key words : phonological encoding, speech planning, syllable.
Parler est une de nos occupations préférées.
Nous passons plusieurs heures par jour à discuter,
raconter des histoires, débattre, argumenter... et,
bien sûr, à nous parler à nous-mêmes.
Willem J. Levelt (1989).
Depuis une vingtaine d'années, l'étude psycholinguistique de la pro
duction de la parole a connu un nouvel essor grâce à l'analyse des erreurs
de production et à l'invention de nouveaux paradigmes de temps de réac-
1 . 28, rue Serpente, 75006 Paris.
E-mail:ludovic. ferrand@psycho.univ-paris5.fr
2. Cet article traite essentiellement de la production de mots isolés. Pour
une revue de question de l'encodage phonologique traitant des phrases, nous
renvoyons le lecteur à Levelt (1989) et Fayol (1997). De la même manière, pour
l'encodage morphologique des mots au cours de la production de la parole, le
lecteur est renvoyé à Roelofs (1996). Ludovic Ferrand 476
tion, et ce chez l'adulte normal ou cérébro-lésé. Ces résultats ont conduit à
l'émergence d'un modèle théorique de la production de la parole développé
essentiellement par Willem Levelt (1989, 1992, 1993) qui comporterait en
gros trois étapes majeures : la conceptualisation, la formulation, et l'articu
lation (voir fig. 1).
Schématiquement, l'étape de formulation des mots peut se découper en
deux sous-étapes : l'étape d'encodage grammatical (ou de sélection lexicale)
et l'étape d'encodage phonologique. Dans l'étape d'encodage grammatical,
le locuteur doit d'abord récupérer les informations sémantiques et syntaxi
ques associées au mot qu'il désire exprimer (ce que Levelt appelle des lem
mas). Dans l'étape d'encodage phonologique, il doit ensuite récupérer sa
forme phonologique (ce que Levelt appelle des lexemes) et ses informations
associées (comme les segments, le nombre de syllabes, l'accent, etc.).
CONCEVOIR
'modèle du discourse génération du
message encyclopédie,
etc. 1 »Monitoring
Messa ge Preverbal
FORMULER
SYSTEME
Encodage DE
Grammatical COMPREHENSION!
DE LA PAROLE
Encodage
Phonologique
Plan Phonétique Suite Phonétique
ARTICULER AUDITION
Fig. 1. — Modèle général de la production de la parole
(adapté de Levelt, 1989)
A general model of speech production
(adapted from Levelt, 1989) Produire les mots
UN MODELE DE L'ENCODAGE PHONOLOGIQUE
(Levelt et Wheeldon, 1994)
Dans cet article, nous ne traiterons que de l'étape d'encodage phonolog
ique. Pour chaque mot sélectionné, le locuteur va récupérer un code pho
nologique, la forme phonologique spécifiée dans le lexique mental. Cette
forme phonologique, appelée lexeme, va être utilisée pour créer un pro-
ENCODAGE PHONOLOGIQUE
RECUPERATION Lexique
DU LEXEME "[ Mental \
V Lexemes y
COMPOSITION STRUCTURE
SEGMENTALE METRIQUE
FORMATION
DU MOT
PHONOLOGIQUE
ASSOCIATION
SEGMENTALE +
METRIQUE
RECUPERATION
DES SYLLABES
ARTICULATION
Fig. 2. — Modèle de l'encodage phonologique
au cours de la production de la parole
(adapté de Levelt et Wheeldon, 1994)
A model of phonological encoding in speech production
(adapted from Levelt and Wheeldon, 1994) 478 Ludovic Ferrand
gramme phonétique pour le mot considéré. Levelt et Wheeldon (1994) ont
proposé les étapes suivantes concernant l'encodage phonologique.
Une première étape de l'encodage phonologique est l'activation ou la
récupération de la forme phonologique du mot sélectionné (ou lexeme)
dans le lexique mental. La figure 2 illustre cet encodage phonologique pour
deux mots en parole continue, mon et avion, tels qu'on peut les trouver
dans la phrase C'est mon avion. La plupart des théories de l'encodage pho
nologique font la distinction entre deux types d'information phonolo
gique : l'information segmentale et l'information métrique du mot. L'info
rmation segmentale correspond à la structure phonétique du mot,
c'est-à-dire la composition des consonnes, des groupes de consonnes, des
voyelles, etc. Les théories diffèrent quant au degré de spécification, allant
d'une sous-spécification (Stemberger, 1983) à une spécification phoné-
mique entière (Crompton, 1981). Dans le modèle, les segments sont simple
ment représentés sous la forme de consonnes (C) et de voyelles (V).
L'information métrique correspond à la trame du mot (Shattuck-Huf-
nagel, 1979). Cette information contient le nombre de syllabes d'un mot
donné et sa structure accentuelle, c'est-à-dire, le stress lexical sur les syl
labes successives. On considère généralement que l'information métrique
est récupérée indépendamment de l'information segmentale. C'est le cas
notamment dans le phénomène du mot-sur-le-bout-de-la-langue, puisque
nous sommes incapables de retrouver le mot considéré, mais nous pouvons
retrouver correctement son accent et le nombre de syllabes, comme nous le
verrons par la suite.
Comment les segments sont associés aux trames métriques ? La plu
part des théories classiques se sont limitées à l'encodage phonologique de
mots isolés. Néanmoins, comme le font remarquer Levelt et Wheeldon
(1994), au cours de la parole continue, les locuteurs ne concatènent pas des
mots, mais créent des structures métriques rythmiques prononçables qui
ignorent largement les frontières lexicales des mots. Ce qui compte sont les
mots phonologiques (ou groupes clitiques). Dans la phrase C'est mon avion,
on obtient le mot phonologique navion. Les mots phonologiques sont du
domaine de la syllabification. Le mot phonologique navion est syllabifié en
deux syllabes na.vion. Il doit donc exister un mécanisme dans l'encodage
phonologique qui va créer des trames phonologiques pour les mots. Cela
correspond à la formation phonologique des mots dans la figure 2.
L'étape suivante de l'encodage phonologique correspond à l'associa
tion de l'information segmentale à la trame métrique du mot phonologique
correspondant. De nombreux travaux suggèrent que ce processus se fait de
« gauche à droite » (Meyer, 1990). Une fois que les segments sont ordonnés,
et que l'association procède de « gauche à droite », la syllabification du
mot phonologique se fait en cours de route. Le lecteur peut vérifier facil
ement cela pour la syllabification de navion qui devient na . vion.
La dernière étape de l'encodage phonologique (appelée parfois enco
dage phonétique) correspond au calcul ou à la récupération des gestes arti- Produire les mots 479
culatoires qui vont réaliser les syllabes du mot phonologique. Comment le
locuteur génère ces gestes articulatoires ? La plupart des syllabes que nous
utilisons correspondent à des gestes articulatoires utilisés très fréquem
ment. La plupart des phénomènes de variation allophonique, de coarticu-
lation et d'assimilation ont la syllabe comme domaine. Donc, si le locuteur
connaît la syllabe et le niveau de stress, il sait comment prononcer ses seg
ments. En fait, les segments n'auraient pas d'existence indépendante ; ce
sont des propriétés du geste syllabique, son attaque, son nucleus et son
coda. Puisque les syllabes sont des unités largement utilisées, il semble
naturel de supposer qu'elles sont accessibles telles quelles, c'est-à-dire que
nous disposerions d'un répertoire de gestes syllabiques pour les syllabes
régulièrement utilisées dans la parole. Cela correspond au syllabaire dans la
figure 2. D'après cette théorie, le syllabaire est un ensemble fini de paires
consistant en une spécification phonologique de la syllabe d'une part, et en
un geste syllabique articulatoire d'autre part. La spécification phonolo
gique est l'entrée de l'adresse ; le geste articulatoire correspond à la sortie.
Alors que les syllabes phonologiques sont créées, une par une, au cours du
processus d'association, chacune de ces syllabes va activer son geste articu
latoire correspondant dans le syllabaire. Ce geste articulatoire va consti
tuer l'entrée du système articulatoire, qui contrôle l'exécution motrice de
la syllabe.
En résumé, d'après la théorie développée par Levelt et Wheeldon
(1994), l'encodage phonologique comprend deux étapes au cours desquelles
le locuteur récupère l'information stockée. La première étape correspond à
la récupération de la forme phonologique du mot, c'est-à-dire son lexeme.
La seconde étape correspond à la récupération du geste syllabique articu
latoire. La première étape implique le lexique mental, la seconde implique
le syllabaire. Selon ces auteurs, ces deux étapes seraient successives et
indépendantes.
APPROCHES UTILISEES POUR ETUDIER
L'ENCODAGE PHONOLOGIQUE
L'étude de la production des mots repose sur trois approches princi
pales. La première approche consiste à étudier les échecs au niveau de l'ac
cès au lexique en recueillant les erreurs de production (Cutler, 1982 ; Dell
et Reich, 1981 ; Dell, Burger, et Svec, 1997 ; Fromkin, 1973 ; Garrett,
1975 ; MacKay, 1970 ; Nooteboom, 1969) et consiste à étudier le phéno
mène du mot-sur-le-bout-de-la-langue (A. S. Brown, 1991 ; R. Brown et
McNeill, 1966). Une seconde approche fait appel aux mesures de temps de
production verbale : cette concerne la dénomination de dessins
d'objets (Glaser, 1992 ; Levelt et al., 1991 ; Schriefers, Meyer et Levelt,
1990). Finalement, une troisième approche est l'étude neuropsychologique 480 Ludovic Ferrand
de la production de la parole, c'est-à-dire l'étude de patients qui à la suite
d'un accident cérébral, présentent des troubles du langage parlé (Butter-
worth, 1992 ; Ellis, 1985 ; Garrett, 1992 ; Nickels, 1997).
Les erreurs de production ont été depuis longtemps considérées comme
fournissant des informations quant aux processus cognitifs mis en œuvre
au cours de la production de la parole. En particulier, les erreurs indiquent
à quel niveau le système est pris en défaut, ce qui permet d'isoler les
niveaux correspondant à des étapes de traitement. Ces niveaux peuvent
être conçus comme modulaires ou interactifs (voir Ferrand, 1994, 1997,
pour une discussion des niveaux de traitement). C'est une des raisons pour
laquelle l'étude des erreurs de production a été très tôt utilisée pour tenter
de comprendre comment fonctionne la production de la parole (Bock,
1996). Le recueil et l'analyse de telles erreurs est le point de départ de la
plupart des recherches en production de la parole. Il suffit guère plus
d'avoir une bonne oreille, un crayon et du papier. Armé de ce matériel,
nous pouvons commencer à étudier un nombre considérable de questions.
Il existe d'importants recueils d'observations d'erreurs de productions
effectués par Fromkin (1973, 1980) et Cutler (1982). Les erreurs de produc
tion sont de formes multiples. Toutefois, dans cette diversité, une taxino
mie précise a été élaborée.
Malgré l'intérêt considérable de l'observation des erreurs de product
ion, il existe de nombreux inconvénients concernant cette méthode,
notamment la rareté des erreurs, l'ambiguïté de la classification des
erreurs, ainsi que le biais dans le recueil de ces erreurs (Bock, 1996 ; Meyer,
1992). La rareté des erreurs est assez surprenante étant donné l'impression
largement répandue que la parole est pleine d'erreurs. La cause de cette
impression n'est pas les erreurs, mais la dysfluence. Blackmer et Mitton
(1991) ont montré que les auditeurs d'une radio s'interrompent eux-mêmes
plus d'une fois toutes les cinq secondes, mais seulement 3 % des interrup
tions étaient pour corriger des erreurs de production. Le reste constituait
des dysfluences. Les erreurs de syntaxe interviennent moins de 5 fois sur
1 000 phrases produites, les erreurs de sélection lexicale interviennent
moins d'une fois tous les 1 000 mots produits, et les erreurs d'encodage
phonologique interviennent moins de 4 fois tous les 10 000 mots produits.
Néanmoins, malgré tous ces problèmes potentiels, il existe une bonne
convergence entre les observations naturelles et celles induites en labora
toire (Stemberger, 1992).
Certains chercheurs ont développé des méthodes originales d'induction
de lapsus afin d'étudier expérimentalement les erreurs de production
(Baars, 1980, 1992a ; Baars, Motley et MacKay, 1975 ; Motley, 1985). Les
sujets doivent lire silencieusement des paires successives de mots, comme
dans l'exemple suivant (tiré de Fayol, 1997, p. 124) :
rude garçon
rouge gorge
rio grande Produire les mots 481
Au cours de cette liste, on demande aux sujets de prononcer une paire
particulière après l'avoir lue silencieusement (par ex. « gare routière »).
Les sujets produisent fréquemment des erreurs, comme « rare gouttière »
au lieu de « gare routière ». Cette méthode permet donc d'induire expé
rimentalement des erreurs de production et d'étudier les facteurs re
sponsables de ces (voir Baars, 19926, pour une synthèse des
résultats obtenus avec cette technique).
Une autre technique très fréquemment utilisée pour étudier la product
ion de la parole est celle de la dénomination d'objets. Pourquoi cela ?
Essentiellement parce que les résultats les plus fins ont été observés avec
cette technique. Par ailleurs, puisque nous mesurons des temps de product
ion verbale, nous pouvons étudier le décours temporel des processus men
taux au cours de la production de la parole, ce que ne permet pas l'étude
des erreurs de production.
Enfin, nous présenterons, chaque fois que cela sera possible, des cas
de patients permettant de renforcer tel ou tel résultat expérimental. Il
faut noter néanmoins que cette approche neuropsychologique en est
encore au tout début, surtout en ce qui concerne la mise en relation des
observations neuropsychologiques avec les modèles psycholinguistiques
habituels.
LES RESULTATS OBTENUS
SUR L'ENCODAGE PHONOLOGIQUE
Une fois que les informations sémantiques et syntaxiques ont été
récupérées (ou activées), le locuteur doit récupérer les informations pho
nologiques associées à ces mots. Des observations de la vie de tous les
jours suggèrent que le locuteur récupère une représentation phonologique
différente de celle qui est produite en réalité. En effet, nous pouvons pro
duire un même mot avec un contour prosodique, une sonorité et bien
d'autres facteurs différents. Le niveau de formalité dans notre product
ion, le taux de production, etc., conduisent à des réalisations différentes
du même mot. Or, il semble très peu probable que toutes les formes arti-
culatoires soient stockées pour chaque mot dans notre lexique mental. Ce
qui est beaucoup plus plausible, en revanche, c'est de penser que le locu
teur récupère une représentation phonologique standard (ou canonique),
qui est ensuite modifiée en fonction de la vitesse d'articulation, de la
sonorité, etc.
Les formes sonores des mots ne sont pas stockées et récupérées dans le
lexique mental de manière globale. La récupération comprend deux sous-
étapes importantes : il s'agit de récupérer l'information phonologique seg-
mentale (les consonnes et les voyelles), ainsi que l'information phonolo
gique métrique (le nombre de syllabe, le pattern de stress). 482 Ludovic Ferrand
LES ERREURS DE PRODUCTION
CONCERNANT LA FORME PHONOLOGIQUE DES MOTS
Les erreurs concernant la forme sonore des mots sont des énoncés qui
dévient de l'intention du locuteur dans le placement ou l'identité d'un ou de
plusieurs segments phonologiques. Ces erreurs phonologiques correspondent
à différentes unités linguistiques comme les traits distinctifs, les phonèmes,
les constituants de la syllabe (l'attaque, le noyau vocalique, le coda). Deux
questions générales ont guidé l'analyse de ces erreurs. Tout d'abord, com
ment sont caractérisées les représentations phonologiques des locuteurs ?
Ensuite, comment ces sont récupérées ou construites ? Un
aspect important des erreurs concernant la forme sonore des mots est qu'elles
sont presque toujours bien formées phonétiquement. Le fait que ces erreurs
soient régulières permet de dire que les représentations phonologiques des
mots ne sont par récupérées dans le lexique mental comme des unités total
ement spécifiées (Caplan, 1992 ; Levelt, 1992 ; Meyer, 1992). Ces représenta
tions seraient plutôt construites par la sélection et la combinaison de cer
taines unités infralexicales. Si les représentations phonologiques des mots
étaient récupérées comme des entités uniques sans structure interne, nous ne
pourrions pas observer d'erreurs concernant la forme sonore des mots. Le fait
que ces erreurs soient bien formées phonétiquement suggère qu'elles inte
rviennent avant la création de la forme phonétique et avant que des
séquences sonores illégales soient éditées. Ainsi, les locuteurs construisent
des représentations à la fois phonologiques et phonétiques des énoncés. La
plupart des erreurs interviennent au cours de la création des représentations
phonologiques. Considérons chacune de ces erreurs.
Les erreurs en (1) et (2) sont des erreurs de traits distinctifs impliquant
un échange des traits [± nasal] ou [± voisé] entre les consonnes affectées.
En (1), le trait [- nasal] du Ipl a été échangé avec le trait [+ nasal] du /W,
et en (2), le trait [+ voisé] du Ibl a été avec le trait [- voisé] du Ifl .
Ce type d'erreurs suggère que les représentations phonologiques des mots
capturent non seulement quels segments, mais aussi quels traits phonologi
ques le mot contient.
(1) mity the due teacher (au lieu de pity the new teacher) ;
(2) pig and vat (au lieu de frig and /at).
Les erreurs en (3) et (4) sont des erreurs de phonèmes. En (4a), il s'agit
d'anticipation de phonèmes en position finale, en (46), il s'agit de persévé-
ration d'un phonème, en (4c) et (4d) d'un échange de consonne et de
voyelle respectivement :
(3) you getter stop for 6as (au lieu de you 6etter stop for gas) ;
(4a) John dropped his cujfjf of coffee (au lieu de John dropped his cup of
coffee) ;
(46) John gave the goy (au lieu de John gave the boy) ;
(4c) teep a feape (au lieu de keep a tape) ;
(4d) od hac (ou lieu de ad hoc). les mots 483 Produire
Des syllabes complètes sont rarement observées comme erreurs de pro
duction, mais d'autres types d'erreurs supportent l'existence d'une repré
sentation de la structure syllabique. Une syllabe est constituée d'une
attaque (le s du mot sac) et d'une rime (ac dans sac). La rime peut elle-
même être divisée en un noyau vocalique (le a de sac) et un coda (le c de
sac). En particulier, les constituants de la syllabe, comme l'attaque (5a), le
noyau vocalique (56) et le coda ((5c) qui réunis forment la rime) sont sus
ceptibles d'être des erreurs de production :
(5a) /ace spood (au lieu de space food) ;
(56) cleap pik (au lieu de clip peak) ;
(5c) do a one-stetch (au lieu de do a one-step switc/i).
D'autres erreurs, comme les combinaisons (6) et les haplologies (7),
confirment le rôle des constituants de la syllabe. En ce qui concerne les
combinaisons de mots polysyllabiques, la coupure tend à tomber entre les
syllabes plutôt qu'à l'intérieur des syllabes (6a) (MacKay, 1972). Si la cou
pure intervient à de la syllabe, elle tend à tomber entre les cons
tituants de la syllabe, la plupart du temps entre l'attaque et la rime,
comme en (66). Les haplologies sont des erreurs dans lesquelles une partie
de l'énoncé que le locuteur désirait produire est manquant. Cette
manquante de l'énoncé correspond généralement à une ou plusieurs syl
labes (comme en (7a)) ou à des constituants de la syllabe (76 et 7c)
(Crompton, 1981) :
(6a) recoflect (pour une combinaison de recognize et reflect) ;
(66) Irvine is quite clear (combinaison de close et near) ;
(la) tremenly (au lieu de tremendously) ;
(76) shrig souffle (au lieu de shrimp and egg souffle) ;
(7c) it is too dailed (au lieu de it is too detailed).
Une autre preuve en faveur de la représentation de la structure sylla
bique vient de la contrainte positionnelle des échanges de sons (comme
en 8a, 86 et 8c). Boomer et Laver (1968) en ont dérivé une loi qui est la sui
vante : les échanges de sons obéissent à une règle structurale concernant la
place dans la syllabe ; le segment initial de la syllabe d'origine remplace le
segment initial de la syllabe cible, le noyau vocalique remplace le noyau
vocalique, et le segment final remplace le segment final :
(8a) mell toade (au lieu de well made) ;
(86) bud begs (au lieu de bed bugs) ;
(8c) god to seen (au lieu de gone to seed).
Cette contrainte des échanges de sons respectant la structure sylla
bique est observée dans la plupart des langues étudiées (Meyer, 1992).
Toutes ces observations suggèrent que ces erreurs sont soumises à des
contraintes précises. En particulier, les erreurs affectant les phonèmes sont par la position du phonème dans la syllabe. De plus, les consti
tuants de la syllabe peuvent également être des erreurs.

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