Enquêtes d'opinion et connaissance de la fécondité - article ; n°1 ; vol.32, pg 249-260

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Population - Année 1977 - Volume 32 - Numéro 1 - Pages 249-260
Enquêtes d'opinion et connaissance de la fécondité Alain Girard La fécondité n'est plus un phénomène aléatoire soumis aux seules contraintes naturelles et on ne saurait se passer d'examiner les motifs qui en commandent le niveau et les tendances. Les enquêtes d'opinion ont été appliquées à ce domaine dès 1936 aux Etats-Unis et en 1939 en France et sont aujourd'hui pratiquées dans le monde entier. Elles présentent évidemment des limites, qui ne sont d'ailleurs pas propres à ce type d'enquêtes, par exemple la difficulté d'interpréter des enquêtes successives faites dans des circonstances différentes, ou encore la conformité des attitudes réelles des personnes interrogées avec leurs déclarations. De plus ces enquêtes sont souvent limitées aux femmes en âge d'avoir des enfants. Or la fécondité relève de normes collectives élaborées par la collectivité tout entière. On ne pourra donc éluder la question de savoir s'il est possible d'agir sur ces normes ou encore sur les aspects de l'organisation sociale qui influent sur les normes, sujets sur lesquels les enquêtes pourront aussi apporter d'utiles informations.
Enquiry into Opinions and Knowledge of Fertility Alain Girard Fertility is no longer a random phenomenon subject purely to natural restraints and it is essential to examine the motives which control its level and trends. Opinion polls were used in the U.S.A. as early as 1936, and in 1939 in France, and to-day are taken all over the world. They are subject to obvious limitations which, incidentally, are not specific to this type of enquiry, for instance, the difficulty of interpreting successive polls carried out under different circumstances, or else the sistency of the real attitudes of the respondents with their statements. Furthermore, these polls are often restricted to women old enough to bear children. However, fertility depends upon collective standards held by the whole community. We thus cannot evade the question whether it is possible to influence these standards either directly or indirectly through social organization, topics about which the surveys could also supply useful information.
Encuestas de opinion y conocimiento de la fecundidad Alam Girard La fecundidad déjà de ser un fenómeno aleatorio sometido so lamente a las influencias naturales y, actualmente, no puede prescindïrse del análisis de los motivos que afectan su nivel y sus tendencias. Las encuestas de opinion empezaron a aplicarse, en este campo, a partir de 1936 en Estados Unidos y a partir de 1939 en Francia y ahora su utilizaciôn es universal. Evidentemente tienen limitaciones, que no son exclusivas a este tipo de encuestas, со то рог ejemplo el problema de interpretar encuestas succesivas en circunstancias diferentes o también el estudio de la concordancia entre las actitudes reaies de las personas con sus declaraciones. Además, estas encuestas se aplicana menudo a mujeres en edad fertil. Y, ahora bien, la fecundidad pone en evidencia normas colectivas elaboradas por la comunidad en su conjunto. Por lo tanto, no se puede eludir el interrogante de saber si es posible actuar sobre esas normas о incluse sobre los aspectos de la organizacion social que influyen sobre ellas, têmas sobre los cuales las encuestas pueden tambien aportar antécédentes valiosos.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
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Alain Girard
Enquêtes d'opinion et connaissance de la fécondité
In: Population, 32e année, n°1, 1977 pp. 249-260.
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Girard Alain. Enquêtes d'opinion et connaissance de la fécondité. In: Population, 32e année, n°1, 1977 pp. 249-260.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1977_hos_32_1_16478Résumé
Enquêtes d'opinion et connaissance de la fécondité Alain Girard La fécondité n'est plus un phénomène
aléatoire soumis aux seules contraintes naturelles et on ne saurait se passer d'examiner les motifs qui
en commandent le niveau et les tendances. Les enquêtes d'opinion ont été appliquées à ce domaine
dès 1936 aux Etats-Unis et en 1939 en France et sont aujourd'hui pratiquées dans le monde entier.
Elles présentent évidemment des limites, qui ne sont d'ailleurs pas propres à ce type d'enquêtes, par
exemple la difficulté d'interpréter des enquêtes successives faites dans des circonstances différentes,
ou encore la conformité des attitudes réelles des personnes interrogées avec leurs déclarations. De
plus ces enquêtes sont souvent limitées aux femmes en âge d'avoir des enfants. Or la fécondité relève
de normes collectives élaborées par la collectivité tout entière. On ne pourra donc éluder la question de
savoir s'il est possible d'agir sur ces normes ou encore sur les aspects de l'organisation sociale qui
influent sur les normes, sujets sur lesquels les enquêtes pourront aussi apporter d'utiles informations.
Abstract
Enquiry into Opinions and Knowledge of Fertility Alain Girard Fertility is no longer a random
phenomenon subject purely to natural restraints and it is essential to examine the motives which control
its level and trends. Opinion polls were used in the U.S.A. as early as 1936, and in 1939 in France, and
to-day are taken all over the world. They are subject to obvious limitations which, incidentally, are not
specific to this type of enquiry, for instance, the difficulty of interpreting successive polls carried out
under different circumstances, or else the sistency of the real attitudes of the respondents with their
statements. Furthermore, these polls are often restricted to women old enough to bear children.
However, fertility depends upon collective standards held by the whole community. We thus cannot
evade the question whether it is possible to influence these standards either directly or indirectly
through social organization, topics about which the surveys could also supply useful information.
Resumen
Encuestas de opinion y conocimiento de la fecundidad Alam Girard La fecundidad déjà de ser un
fenómeno aleatorio sometido so lamente a las influencias naturales y, actualmente, no puede
prescindïrse del análisis de los motivos que afectan su nivel y sus tendencias. Las encuestas de
opinion empezaron a aplicarse, en este campo, a partir de 1936 en Estados Unidos y a partir de 1939
en Francia y ahora su utilizaciôn es universal. Evidentemente tienen limitaciones, que no son
exclusivas a este tipo de encuestas, со то рог ejemplo el problema de interpretar encuestas succesivas
en circunstancias diferentes o también el estudio de la concordancia entre las actitudes reaies de las
personas con sus declaraciones. Además, estas encuestas se aplicana menudo a mujeres en edad
fertil. Y, ahora bien, la fecundidad pone en evidencia normas colectivas elaboradas por la comunidad
en su conjunto. Por lo tanto, no se puede eludir el interrogante de saber si es posible actuar sobre esas
normas о incluse sobre los aspectos de la organizacion social que influyen sobre ellas, têmas sobre los
cuales las encuestas pueden tambien aportar antécédentes valiosos.249
ENQUETES D'OPINION
ET CONNAISSANCE
DE LA FÉCONDITÉ
Alain Girard
Institut National d 'Etudes Démographiques
Les progrès accumulés de la science et l'amélioration générale des condi
tions de vie ont modifié dans une large mesure les relations de l'homme avec
la nature. Cette évidence, ou ce truisme, a des conséquences pour la recherche
démographique.
Dans tous les domaines de l'existence quotidienne, des plus humbles
aux plus essentiels, s'offrent à chacun des possibilités de choix. A tout instant,
choisir est une nécessité. La résidence, la nourriture, le logement, l'activité
professionnelle ne sont plus imposés du dehors. Chaque geste accompli résulte
d'une délibération et d'un choix, souvent d'un arbitrage, entre divers possibles :
quel menu placer sur la table, en quelle ville et en quelle demeure s'installer,
où passer ses vacances, quel métier accomplir et comment s'y préparer, qui
épouser ? Enfin, avoir ou n'avoir pas d'enfants, et combien, et à quel moment ?
Nous ne nous demanderons pas quels peuvent être les effets d'une telle
situation sur l'équilibre physique et psychologique des individus et des groupes.
Il en est pourtant de certains. Un état constant d'interrogation peut troubler.
La liberté n'est pas facile à assumer. En outre, si ses choix le satisfont, l'indi
vidu n'en mesure pas les conséquences sur la collectivité à laquelle il appart
ient. Il s'en remet à l'organisation sociale pour lui assurer les conditions les
plus favorables à l'exercice de sa liberté. Pourtant, de ses choix, et de ceux
des autres, dépend le fonctionnement même de cette organisation de plus
en plus complexe.
Cantillon notait au début du XVIIIe siècle, avec une pénétration que
l'avenir n'a cessé de vérifier, que "les modes et les façons de vivre" agissent
sur l'économie en général et sur la population, et même déterminent les "va
riations de prix de toutes choses", et "la multiplication ou le décroissement
Population, numéro spécial, 1977. ENQUETES D'OPINION 250
des peuples dans un Etat". Certes, Cantillon avait en vue "les humeurs, les
modes et les façons de vivre du Prince, et principalement des propriétaires
des terres", la foule des humbles étant soumise à ces humeurs et à la volonté
qui en résultait. Aujourd'hui, chacun dispose d'une part d'initiative, plus ou
moins étendue suivant les conditions, mais réelle. Des goûts et des décisions
de chacun et de tous dépend l'orientation du marché. Des dispositions des
couples à l'égard du nombre de leurs enfants dépend le niveau de la natalité,
et, partant, le rythme de renouvellement de la population.
De même que l'entrepreneur cherche à connaître l'étendue de son
marché potentiel, ou l'homme politique l'étendue de son audience, de même
le démographe, pour l'interprétation des variations de la natalité, ou l'établi
ssement de perspectives de population, s'efforce de pénétrer les mobiles qui
poussent les couples à accroître ou à restreindre leur progéniture. Le problème
est identique dans tous les domaines : découvrir ce qui pousse les individus
à agir dans un sens ou dans un autre, les motifs qui dictent leurs conduites.
Un savant qui vient de disparaître, qui a consacré son œuvre à tenter d'élucider
les mécanismes psychologiques de la décision, et qui a innové dans l'utilisation
de la méthode représentative pour les études d'opinion, Lazarsfeld, considérait
qu'il y a "équivalence méthodologique" entre le vote pour un parti politique
et la consommation de tel produit. Nous pourrions désormais ajouter, entre
le vote pour un parti et la procréation d'un enfant. Si la fécondité n'est plus
un phénomène aléatoire, soumis aux contraintes naturelles, on ne saurait se
passer d'examiner les motifs qui en commandent le niveau et les tendances.
La démographie, en tant que discipline autonome, ne pouvait se déve
lopper qu'à condition de disposer de séries statistiques assez nombreuses et
précises sur les événements qui constituent son champ d'observation. Elle a
profité peu à peu des progrès de l'organisation administrative, qui permirent
de mettre au point la pratique des recensements et l'exploitation systématique
des données d'état civil. L'histoire de la démographie pourrait être écrite en
suivant les perfectionnements de cette double source de données. La notion
de probabilité d'agrandissement des familles, par exemple, ne pouvait être
dégagée qu'à partir du croisement de variables fines tirées des statistiques of
ficielles. Louis Henry s'inscrit dans la lignée de tous ceux qui mettent en
œuvre les ressources de l'analyse démographique à partir des données dispo
nibles et, même, de données reconstituées en ce qui concerne le passé.
Mais aucune science ne se perfectionne indépendamment des autres
sciences, et la démographie a profité des progrès d'autres disciplines. Les
enquêtes d'opinion, d'un usage courant en science politique, sociologie ou
psychologie sociale, lui apportent de plus en plus le concours de leurs méthodes
et de leurs investigations pour étudier les composantes psychologiques et
sociales des phénomènes qui la concernent. Appliquées à la fécondité, elles
sont susceptibles, non de résoudre les questions en suspens, mais de contri- ET CONNAISSANCE DE LA FECONDITE 25 î
buer à les éclairer dans une certaine mesure, compte tenu des limites de leur
méthode et de leurs objectifs.
Extension des recherches Les premières indications sur les attitudes du
public à l'égard des problèmes de population,
de la natalité ou de la dimension idéale de la famille proviennent des Etats-
Unis, où, dès 1936, apparaissent les premiers sondages d'opinion publique.
Elles se rencontrent ensuite dans d'autres pays à mesure qu'y pénètre la pra
tique des sondages, en France notamment dès 1939(1).
Après les "pollsters", les démographes, conscients de ce qu'ils peuvent
attendre de telles méthodes, organisent des enquêtes spécifiques. Evoquons
d'abord, toujours aux Etats-Unis, après l'enquête d'Indianapolis, entreprise
en 1938, sur les facteurs psychologiques et sociaux de la fécondité, les études
connues sous le nom de "GAF Studies" (The Growth of American Family),
en 1955, puis 1960, 1965 et 1970, portant sur des échantillons nationaux
analogues, mais renouvelés à chaque enquête, de femmes mariées en âge de
procréer. Pour tenter d'établir une perspective des naissances et de la populat
ion, on interroge chaque fois sur le nombre de grossesses et de naissances
vivantes, les projets, les pratiques contraceptives, toutes données analysées
en fonction de diverses variables, économiques, culturelles ou religieuses.
S'inspirant à la fois d'une technique particulière, la technique du "panel",
inaugurée par Lazarsfeld dès avant la guerre pour étudier l'évolution des att
itudes des électeurs au moment d'une campagne électorale, et des analyses
par génération, ou cohorte, pratiquées en analyse démographique, d'autres
chercheurs procèdent à des enquêtes longitudinales, pour suivre l'évolution
des intentions et des comportements en matière de procréation. La première
en date est sans doute celle, dite de Princeton, portant sur un échantillon
limité et défini par des critères très stricts, de couples ayant eu récemment
un deuxième enfant, interrogés en 1957 et réinterrogés à plusieurs reprises
au cours des dix années suivantes. Une autre enquête longitudinale, limitée
à la seule agglomération de Detroit, a été entreprise à partir de 1962.
La croissance de la population dans le monde, et les inquiétudes qu'elle
suscite depuis deux ou trois décennies, ont provoqué un essor considérable
des recherches. Dans les pays industriels, en Europe de l'Ouest et en Europe
de l'Est, comme en URSS ou au Japon, l'observation s'est portée tout spécial
ement sur les tendances de la fécondité, et des enquêtes d'opinion ont été
conduites un peu partout. En France, en particulier, l'INED suit régulièrement
(1) Des indications sur l'histoire et le développement des études d'opinion, notam
ment sur leur application aux problèmes démographiques, se trouvent dans J. Stoetzel
et A. Girard. Les sondages d'opinion publique. Paris, PUF, 1973. ENQUETES D'OPINION 252
les attitudes et opinions du public en ce domaine(2).
Enfin, de manière très systématique, dans un nombre croissant de pays
du Tiers Monde ont été montées des enquêtes spécifiques, désignées souvent
sous le nom d'enquêtes CAP (connaissances, attitudes, pratiques) qui ont pour
objet d'explorer les comportements et attitudes des populations concernant
la famille, la fécondité, la contraception.
Une liste exhaustive serait aujourd'hui difficile à établir. Un rapport
récent évalue à quelque 700 les enquêtes effectuées dans le monde, où figu
rent des questions sur la dimension idéale de la famille(3). Un projet inter
national en cours d'exécution vise à la réalisation d'une enquête comparative
sur la fécondité dans un nombre important de pays.
De telles recherches posent un certain nombre de questions, et les spé
cialistes réfléchissent à leur sujet. Par exemple, J. Morsa, au moment de lancer
une enquête longitudinale en Belgique(4), L. Coombs et R. Freedman, à
propos de leur travail à Detroit(5), ou encore récemment N. Ryder, lors de
son adresse présidentielle à l'Association américaine de démographie (6). Des
critiques même, consubstantielles en réalité aux études d'opinion, se sont
manifestées récemment(7 et 8). Quoi qu'il en soit, il serait opportun, tant
pour la pratique que pour la théorie, d'inviter des chercheurs à se pencher
sur l'ensemble des données recueillies et d'en faire l'analyse, pour dégager
les enseignements de toute nature qu'elles comportent. Les quelques remarques
suivantes ont pour objet d'insister sur leur véritable nature, et donc sur leur
portée.
(2) Louis Henry a participé à l'une d'entre elles ; "les attitudes et la conjoncture
démographique : natalité, structure familiale et limites de la vie active", Population, 1956,
n° 1,105-141.
n° 13, London, 1974, World (3) H. Ware. "Ideal Family Size", Occasional Papers,
Fertility Survey (cité par J. Simons, voir infra).
(4) Jean Morsa. "Une enquête nationale sur la fécondité" (en Belgique). Présen
n* 13, 1967, 1-2. tation. Population et Famille, Bruxelles,
(5) Lolagene С Coombs et Ronald Freedman. "Enquêtes répétées sur la fécondité,
Problèmes et possibilités", Population et Famille, Bruxelles, n° 20, 1970, 1-19.
(6) Norman B. Ryder. "A Critique of the National Fertility Study", Demography,
X, 4 nov, 1973,495-506.
(7) Roland Pressât. "Opinion sur la fécondité et perspectives de naissances", In
Etudes offertes à Jacques Lambert, Paris, 1975, pp. 227-235.
(8) John Simons. "Opinions et attitudes. L'interprétation des résultats d'enquêtes
sur les attitudes à l'égard de la taille de la famille", Séminaire du Conseil de l'Europe sur
les incidences d'une population stationnaire ou décroissante en Europe. Strasbourg, 6-10
septembre 1976, 23 p. CONNAISSANCE DE LA FECONDITE 253 ET
Objectifs et limites La connaissance de la fécondité, et de son évolution
au cours du temps, résulte d'abord de l'analyse des
statistiques officielles. Les enquêtes ne prétendent en aucun cas se substituer
à cette analyse, mais elles leur apportent des sources complémentaires d'infor
mation.
Portant sur des échantillons limités, elles permettent de procéder à une
exploration plus étendue. La fécondité est mise en relation avec un nombre
accru de variables, susceptibles d'exercer une influence : degré d'instruction
ou niveau des ressources, par exemple, activité professionnelle présente et
passée des femmes, mobilité géographique ou pratique religieuse, etc. Elles
offrent également l'occasion de reconstituer l'ensemble de la vie féconde
des femmes, en tenant compte des fausses couches, et d'étudier les pratiques
contraceptives.
C'est donc en premier lieu sur des faits et sur des comportements que
porte l'observation, et l'on peut ainsi atteindre une connaissance plus fine
des déterminants de la fécondité.
L'enquête passe ensuite à l'investigation des projets et de leur réalisa
tion. Quel nombre d'enfants les couples se proposent-ils d'avoir, ont-ils une
idée précise du calendrier des naissances, parviennent-ils ou non à suivre ce
calendrier, quels obstacles viennent éventuellement contrecarrer leur projet,
quelles circonstances peuvent le modifier dans un sens ou dans l'autre ? Autant
de questions primordiales dans des populations où la pratique de la limitation
des naissances est devenue comme une seconde nature.
A un plus haut degré de généralisation, les enquêtes sur la fécondité
cherchent à définir les idéaux : dimension idéale de la famille, intervalle le
plus souhaitable entre les naissances, motifs qui peuvent inciter à accroître
ou à restreindre le nombre des enfants, intérêt porté à la croissance plus ou
moins rapide de la population, ou tous autres jugements sur la situation génér
ale en rapport avec le mouvement ou la structure de la population.
Ces enquêtes offrent donc de larges possibilités pour l'étude des facteurs
psychologiques et sociaux de la fécondité. Elles n'en ont pas moins des limites
inhérentes à la nature même de la méthode mise en œuvre, et rien n'est plus
suggestif que l'appréciation des spécialistes sur leur propre travail. Les réserves
que formule par exemple Ryder sur les enquêtes qu'il a lui même dirigées ou
suivies portent essentiellement sur trois points.
En premier lieu, l'univers étudié ne couvre pas la totalité de la popul
ation. Il est borné aux femmes mariées de moins de 45 ans, et ne comprend
donc pas les célibataires ; lors de la première étude, l'échantillon ne compren
ait que des femmes de race blanche. En conséquence, et par définition, les
conclusions ne pourront pas déborder le champ couvert. En outre, le domaine
d'observation ne peut être assez étendu en profondeur pour satisfaire toutes ENQUETES D'OPINION 254
les curiosités. L'économiste ou le psychologue social ne trouveront pas tout
ce qu'ils voudraient savoir concernant le comportement à l'égard de la pro
création. Ce que l'enquête perd en extension, elle le gagne en profondeur,
mais on ne saurait aller au-delà d'un certain seuil. Tous les aspects d'un pro
blème ne peuvent être considérés à la fois, et, si les variables sont trop nomb
reuses, il n'est plus possible d'analyser leur effet éventuel : très vite, le nombre
de cas observés dans chaque type de comportement défini devient trop faible
pour être significatif.
Mais n'est-ce pas une règle fondamentale de toute recherche qu'il importe
de préciser ses limites et de ne pas lui demander de réponse à des questions
qu'elle-même ne se propose pas de résoudre ? C'est en répétant les observations,
centrées chaque fois sur un objectif particulier, que peu à peu se développe
une meilleure connaissance des phénomènes.
D'autres limitations ont trait aux conclusions que l'on peut tirer des
enquêtes pour étayer des perspectives. Des événements extérieurs ou des ci
rconstances nouvelles peuvent intervenir dans les années suivantes ou dans
l'intervalle de temps qui sépare deux enquêtes. C'est ce qui s'est produit aux
Etats-Unis, et qui s'est reproduit ailleurs à d'autres moments, avec la diffu
sion de méthodes contraceptives nouvelles et plus sûres, sans parler des chan
gements de législation concernant par exemple l'avortement, ou encore des
fluctuations marquées de la conjoncture économique. Mais en ce domaine,
l'observateur qui s'appuie sur les résultats d'enquêtes n'est pas dans une situa
tion différente de celle de l'analyste, qui calcule des perspectives de populat
ion. Les projets exprimés dans les enquêtes peuvent permettre de préciser
les hypothèses et de mieux apprécier, parmi les éventualités possibles, celles
qui paraissent les plus probables. Sur ce plan, les enquêtes d'opinion apportent
à nouveau un complément d'information. Elles n'offrent "aucune certitude
particulière", leur valeur est "celle d'une procédure supplémentaire s'ajoutant
au stock existant" (9). Elles ne disent pas l'avenir, qui demeure inconnu, elles
balisent peut-être un tant soit peu les routes où il s'engage.
Enfin, une dernière réserve, souvent répétée et toujours reprise, porte
sur le contenu même des études d'opinion. Concernant la fécondité, elle vise
surtout les projets et les idéaux. On ne sait pas comment les personnes inter
rogées interprètent les questions, et il n'est pas sûr,d'autre part, qu'elles connais
sent leur propre projet. "Au fond, estime Pressât, les intéressés eux-mêmes
sont assez largement ignorants de l'avenir qu'ils entendent construire, et cela,
même en dehors de toute question de conjoncture ou d'insuffisance dans la
pratique de la contraception". C'est sans doute faire peu de cas de la maîtrise
des procédés contraceptifs et de l'évolution des mentalités en matière de
fécondité.
(9) Ryder et Westoff. cités par Pressât, op. cit. ET CONNAISSANCE DE LA FECONDITE 255
II n'est nullement prouvé, écrit de son côté Ryder, "que les gens se soient
fixés des objectifs en matière de procréation, sous forme d'un nombre d'enfants
qu'ils ne souhaitent pas dépasser. . . Or, ils s'arrêtent bien entendu à un certain
nombre d'enfants, dont il est cependant probable qu'il ne représente que le
résultat arithmétique d'une longue série de décisions ad hoc".
Cela est fort possible, mais à moins d'admettre que les gens agissent à
l'aveugle, c'est précisément le résultat de toute cette série de décisions que
la personne interrogée exprime en donnant dans sa réponse un nombre d'enfants
plutôt qu'un autre. Quant à l'ignorance où l'individu se trouverait de ses propres
motifs, on ne voit pas pourquoi cela l'empêcherait de manifester une préfé
rence correspondant précisément à ses motifs profonds. Lorsqu'un paysan
français, notait déjà Emile Levasseur, à la fin du XIXe siècle, n'a que trois
enfants, c'est qu'il n'en veut pas davantage. S'il ne peut d'aventure donner
lui-même ses raisons, ce qui n'est d'ailleurs pas nécessairement le cas, c'est
à l'observateur de les découvrir par l'ensemble des questions qu'il pose et les
recoupements qu'il opère.
Cohérence et validité Certains considèrent par exemple que la réponse donnée
des résultats quant au nombre idéal d'enfants dans une famille
correspond seulement à la situation dans laquelle
chacun se trouve, compte tenu de son âge, de la durée écoulée depuis son mar
iage, du nombre d'enfants qu'il a déjà, ou encore de l'idée qu'il se fait de
lui-même, et qu'en conséquence on ne saurait en tirer aucune conclusion
objective. C'est précisément le contraire. Si, comme le montrent toutes les
enquêtes, les estimations s'ordonnent de manière logique, en fonction de la
situation où se trouvent les uns et les autres, par exemple si elles sont plus
élevées dans les pays ou dans les groupes où la fécondité est plus forte, ou
parmi l'ensemble des personnes qui ont plus d'enfants que d'autres, c'est
bien qu'elles ne sont pas données au hasard ou "dans le vide", mais qu'elles
reflètent des préférences et des conduites exprimant une réalité objective.
Les individus peuvent changer de projet au cours du temps, dira-t-on,
et tel qui souhaitait deux enfants à un moment donné n'en aura qu'un ou en
aura quatre. Bien des enquêtes vérifient cette donnée de bon sens. Mais le
plus souvent les réponses moyennes calculées sur l'ensemble, ou sur chaque
sous-ensemble particulier ne changent pratiquement pas. Une certaine compens
ation qu'on pourra peut-être un jour étalonner s'opère entre ceux dont les
réalisations se situent en-deça et au-delà du projet initial. De même, dans de
très nombreuses enquêtes de marché, qui étudient les intentions d'achat du
public concernant un produit, l'étendue de la clientèle potentielle peut être
évaluée en dépit des changements individuels, tel faisant un achat qu'il n'avait
pas prévu, et tel autre n'achetant pas malgré son intention initiale. De même
aussi dans l'influence que peut exercer au moment d'une consultation élec- ENQUETES D'OPINION 256
torale la publication d'un sondage, les changements de vote qui peuvent en
résulter, au reste fort peu nombreux, se compensent. Ce phénomène général
de compensation, qui est une donnée d'expérience, exprime peut-être à la fois
le poids des déterminismes sociologiques qui agissent sur les individus, et le
degré de liberté dont ils disposent.
A côté des moyennes, la distribution des réponses est chargée de signi
fication. Plus une distribution est serrée, avec un mode très marqué, et plus
on se trouve en présence d'une opinion publique, d'une norme collective, qui
déborde les préférences individuelles aussi bien que les variations éventuelles
entre les groupes.
Les changements de moyenne, aussi bien que les changements dans la
forme des distributions, expriment d'autre part les qui peuvent
se produire dans l'état d'esprit général au cours du temps. Il n'est pas indif
férent de savoir que le nombre idéal d'enfants oscille autour des valeurs deux
à quatre, ou bien se cristallise autour de trois ou de deux. La répétition des
enquêtes dans le temps apporte à l'observateur de précieuses indications.
Les normes collectives Les comportements des individus et les objectifs
qu'ils poursuivent ne sont pas indépendants des
normes collectives admises dans leur groupe social d'appartenance ou de réfé
rence. Nous pensons ou nous agissons, dans les domaines les plus triviaux ou
les plus essentiels, en fonction des valeurs répandues dans le milieu où nous
vivons. Notre conduite est sous-tendue par des attitudes, dont les opinions
offrent une expression verbale. Dès lors, cette opinion que nous formulons,
que nous puissions ou non la justifier, exprime des normes qui nous dépassent
et qui définissent le groupe auquel nous appartenons.
Pour le statisticien, "les traits spécifiques de chaque individu ne prennent
une signification que par la juxtaposition qui caractérise le groupe : en quelque
sorte, l'individu ne possède pas les particularités qui le distinguent ; il n'en est
que le dépositaire et l'information dont il est le support n'est qu'un élément de
l'information qui se rapporte au groupe tout entier"(10). De même, la démog
raphie ne s'intéresse pas à la naissance ou au mariage d'un homme ou d'une
femme, elle observe des ensembles et raisonne sur eux. L'enquête d'opinion,
c'est sa loi, des individus, mais ne s'intéresse pas à eux en tant que tels,
elle cherche à saisir à travers eux les attitudes collectives qu'ils expriment. La
variété des circonstances et des motifs individuels est extrême et singulièrement
complexe. Les attitudes collectives sont beaucoup plus étroites. L'important
n'est pas ce que pense ou ce que dit un individu, et pourquoi il le pense ou il
(10) Gérard Calot. Cours de statistique descriptive .Vans, Dunod, 1973, 2e éd., p. 3.

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