Essai sur l'évolution du nombre des hommes - article ; n°1 ; vol.34, pg 13-25

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Population - Année 1979 - Volume 34 - Numéro 1 - Pages 13-25
Biraben Jean-Noël. — Essai sur l'évolution du nombre des hommes. Pour éluder les incertitudes relatives aux périodes inconnues, la plupart des auteurs qui ont traité de la population mondiale ont fait l'hypothèse d'une croissance exponentielle à peu près régulière. Cependant, les régions les mieux connues (Chine, Europe) qui rassemblent 35 % à 40 % de la population mondiale, montrent de grandes oscillations qui contredisent cette hypothèse. Nous présentons ici un essai sur l'évolution de la population mondiale à des dates assez rapprochées depuis 400 av. J.C. qui permettent de penser que de grands mouvements d'ensemble ont affecté le développement général de l'humanité. Plus anciennement encore de grandes et brusques poussées se sont manifestées lors des changements culturels majeurs (par exemple lors du passage au paléolithique supérieur vers 36 000 av. J.C. puis au néolithique vers 5 000 av. J.C. enfin à l'ère industrielle aux xixe et xxe siècles) entre lesquelles se place une croissance plus lente, marquée par des oscillations de moindre amplitude.
Biraben Jean-Noël. — An Essay on the Evolution of Numbers of Mankind. Most authors who have written on the subject of world population have assumed that its growth was more or less regular and exponential, in order to overcome the difficulties caused by periods for which information was not available. However, in the regions about which most is known (Europe, China) and which contain between 35 and 40 per cent of the world's population, there have been considerable fluctuations in growth rates during the past which are at variance with this hypothesis. This essay deals with the evolution of world population since the year 400 B.C. It suggests that there have been large general movements which have affected overall numbers. Further back in time, there have been sudden increased at the time of major cultural changes (e.g. the beginning of the Upper Palaeolithic Period around 36 000 B.C., the neolithic period around 5 000 B.C., and, lastly, the industrial changes in the 19th and 20th centuries), and these have been interspersed with slower growth marked by smaller variations.
Biraben Jean-Noël. — Ensayo acerca de la evolución de la población mundial. En general los autores que han estudiado la evolución de la población mundial, han tratado de suplir las lagunas correspondientes a los períodos en que las cifras se desconocen, formulando la hipótesis de un crecimiento exponencial aproximadamente regular. Sin embargo las regiones en que esta evolución es mejor conocida (China, Europa) y que comprenden el 35 о 40 % de la población mundial, muestran grandes oscilaciones que contradicen esta hipótesis. Se présenta acqui un ensayo acerca de la evolución de la población mundial, tomada a intervalos bastante próximos desde 400 afios A.C., y que permite pensar que grandes movimientos de conjunto afectaron el desarrollo general de la huma- nidad. Más hacia el pasado se observan grandes y bruscos crecimientos se han manifestado después de la ocurrencia de cambios culturales de importancia mayor (рог ejemplo después del paso el neolitico superior hacia 36 000 afios A.C. enseguida después del paso al neolitico hacia 5 000 anos A.C. Por ultimo después del paso a la era industrial en los siglos XIX y XX). Entre estas épocas se han producido crecimientos más lentos, alterados pos oscilaciones de menor amplitud.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1979
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Jean-Noël Biraben
Essai sur l'évolution du nombre des hommes
In: Population, 34e année, n°1, 1979 pp. 13-25.
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Biraben Jean-Noël. Essai sur l'évolution du nombre des hommes. In: Population, 34e année, n°1, 1979 pp. 13-25.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1979_num_34_1_18032Résumé
Biraben Jean-Noël. — Essai sur l'évolution du nombre des hommes. Pour éluder les incertitudes
relatives aux périodes inconnues, la plupart des auteurs qui ont traité de la population mondiale ont fait
l'hypothèse d'une croissance exponentielle à peu près régulière. Cependant, les régions les mieux
connues (Chine, Europe) qui rassemblent 35 % à 40 % de la population mondiale, montrent de grandes
oscillations qui contredisent cette hypothèse. Nous présentons ici un essai sur l'évolution de la
population mondiale à des dates assez rapprochées depuis 400 av. J.C. qui permettent de penser que
de grands mouvements d'ensemble ont affecté le développement général de l'humanité. Plus
anciennement encore de grandes et brusques poussées se sont manifestées lors des changements
culturels majeurs (par exemple lors du passage au paléolithique supérieur vers 36 000 av. J.C. puis au
néolithique vers 5 000 av. J.C. enfin à l'ère industrielle aux xixe et xxe siècles) entre lesquelles se place
une croissance plus lente, marquée par des oscillations de moindre amplitude.
Abstract
Biraben Jean-Noël. — An Essay on the Evolution of Numbers of Mankind. Most authors who have
written on the subject of world population have assumed that its growth was more or less regular and
exponential, in order to overcome the difficulties caused by periods for which information was not
available. However, in the regions about which most is known (Europe, China) and which contain
between 35 and 40 per cent of the world's population, there have been considerable fluctuations in
growth rates during the past which are at variance with this hypothesis. This essay deals with the
evolution of world population since the year 400 B.C. It suggests that there have been large general
movements which have affected overall numbers. Further back in time, there have been sudden
increased at the time of major cultural changes (e.g. the beginning of the Upper Palaeolithic Period
around 36 000 B.C., the neolithic period around 5 000 B.C., and, lastly, the industrial changes in the
19th and 20th centuries), and these have been interspersed with slower growth marked by smaller
variations.
Resumen
Biraben Jean-Noël. — Ensayo acerca de la evolución de la población mundial. En general los autores
que han estudiado la evolución de la población mundial, han tratado de suplir las lagunas
correspondientes a los períodos en que las cifras se desconocen, formulando la hipótesis de un
crecimiento exponencial aproximadamente regular. Sin embargo las regiones en que esta evolución es
mejor conocida (China, Europa) y que comprenden el 35 о 40 % de la población mundial, muestran
grandes oscilaciones que contradicen esta hipótesis. Se présenta acqui un ensayo acerca de la
evolución de la población mundial, tomada a intervalos bastante próximos desde 400 afios A.C., y que
permite pensar que grandes movimientos de conjunto afectaron el desarrollo general de la huma-
nidad. Más hacia el pasado se observan grandes y bruscos crecimientos se han manifestado después
de la ocurrencia de cambios culturales de importancia mayor (рог ejemplo después del paso el neolitico
superior hacia 36 000 afios A.C. enseguida después del paso al neolitico hacia 5 000 anos A.C. Por
ultimo después del paso a la era industrial en los siglos XIX y XX). Entre estas épocas se han
producido crecimientos más lentos, alterados pos oscilaciones de menor amplitud.í I
I
ESSAI SUR L'EVOLUTION
DU NOMBRE DES HOMMES
directeur nous l'histoire régulière, de preuve. la Si est population l'avenir Cette de des on mieux populations. recherches voit précision nous en apparaître mondiale semble mieux accrue à Là l'INED, de connu. où à une jette plus laquelle l'on suite se en La une supposait livre plus patiente d'accidents, lumière Jean-Noël incertain, ici, une en reconstitution nouvelle croissance fournit Biraben, des le passé stsur la
agnations entrecoupées de brusques poussées.
L'auteur insiste sur le caractère provisoire de ses est
imations, mais il est peu probable que de nouvelles données
reconstituent la régularité perdue.
Nous aurions pu nous contenter ici d'exposer les vues des nombreux
auteurs qui ont tenté de retracer la longue évolution démographique de
l'humanité, ou de reprendre le dernier et le plus élaboré de ces travaux,
celui de J.D. Durand, publié en 1976 à Philadelphie. Malgré l'incontes
table valeur de ce document, la méditation sur les courbes longues de
population comme celle de la Chine, dont Michel Cartier, après une
patiente exégèse, nous a fourni les données depuis le début de notre ère,
celle de la France, sur laquelle nous avons jadis travaillé, ou celle de
l'Italie dont J. Běloch a donné le premier et magistral modèle, nous a
incité à pousser plus avant l'analyse.
La plupart des auteurs, en effet, lorsqu'ils décrivent la population
du monde à travers les âges, éludent les difficultés et les incertitudes
relatives aux périodes anciennes en faisant l'hypothèse d'une croissance
exponentielle à peu près régulière (1). Or les courbes de régions aussi
importantes que la Chine ou l'Europe qui regroupent chacune, selon
l'époque, environ le cinquième ou le sixième de l'humanité contredisent
f1' C'est le cas de Colin McEvedy et Richard Jones dans leur Atlas of
World Population History.
Population, n" 1, 1979. 14 ÉVOLUTION DU NOMBRE DES HOMMES
cette hypothèse et montrent dans la croissance d'ensemble des grandes
oscillations très irrégulières.
L'étude de J.D. Durand, qui nous semble très sérieusement étayée,
donne une évaluation de la population mondiale pour huit dates qui
vont de 8 000 avant J.C. à 1970 de notre ère. Mais ces huit points sont
très inégalement répartis dans le temps, et six d'entre eux concernent le
dernier millénaire : or, pour cette période là, précisément, la belle courbe
exponentielle est brisée. Ainsi, peut-être en serait-il pour la population
mondiale comme pour les populations régionales : les baisses d'une partie
ne seraient pas nécessairement compensées par les hausses de l'autre,
mais au contraire, ainsi qu'on a pu l'observer au cours des derniers
siècles dont les données statistiques sont relativement sûres, présenteraient
des co-variations qui, pour être en grande partie énigmatiques, n'en sont
pas moins réelles.
L'humanité est compartimentée en aires culturelles restées relativ
ement fermées sur elles-mêmes jusqu'à une date récente, que P. Chaunu
appelle les Univers enclavés (2). On conçoit qu'à l'intérieur d'une même
aire culturelle se manifeste un mouvement d'ensemble qui reflète les
périodes de prospérité et les périodes de récession, mais a priori, rien
ne permet de supposer que des aires culturelles distinctes, ou même
très éloignées l'une de l'autre, voient leurs populations évoluer parallè
lement sauf par coïncidence aléatoire. C'est une hypothèse que nous
avons voulu vérifier.
Nous n'avions ni les moyens, ni le temps, de reprendre les docu
ments de base subsistants pour obtenir de nouvelles données complém
entaires. Nous nous sommes donc contenté de collationner les chiffres
ou les évaluations publiées jusqu'à ce jour pour chaque pays, puis à les
relier par un trait continu tenant compte des faits connus de l'histoire
économique, politique ou médicale et de prolonger ce trait dans le passé.
Cette série nous a permis de calculer une population globale pour
l'Europe, l'Afrique du Nord ou le Proche-Orient, à des dates aussi
rapprochées que nous le désirions. Quelqu'approximatives que soient
ces données, nous avons pu observer qu'elles sont généralement en
accord avec celles de J.D. Durand, sauf quelques unes pour lesquelles
il a adopté des estimations provenant semble-t-il d'études trop rapides
ou d'auteurs dont ce n'était pas l'objet principal, mais il s'agit là de
divergences mineures dont l'importance démographique n'est pas déte
rminante pour l'ensemble.
En effet, et c'est là un point important, la population humaine,
comme d'ailleurs toutes les populations de mammifères, est très concen-
(2) P. Chaunu : Histoire, science sociale. Paris, SEDES, 1974. EVOLUTION DU NOMBRE DES HOMMES 15
trée en quelques points de l'œcumène : la Chine, l'Inde et les pays euro
péens et méditerranéens qui rassemblent à eux seuls, selon l'époque,
entre les deux tiers et les trois quarts de l'humanité et commandent
l'évolution de l'ensemble.
Or, même s'il y a des divergences importantes, il apparaît que
certaines périodes sont favorables dans ces trois régions en même temps
et que, d'autres sont défavorables.
Voici, ramenés dans le même cadre géographique que celui utilisé
par J.D. Durand, les résultats que nous obtenons comparés aux siens
(tableau 1).
Tableau 1. — Nombres en millions d'habitants.
(en dessous de notre chiffre de population nous avons reporté
la fourchette de j. d. durandï
J.C. 1000 1500 1750 1 900 1970
461 771 1634 3 637 252 253
440 - 540 735 - 805 600 - 3 700 Total du monde 270-330 275-345 1650-1 7103
774 70 56 84 220 415
Chine 70-90 50-80 100-150 190-225 400-450 750-850
Inde - Pakistan - 46 40 95 165 290 667
160 - 200 285 - 295 Bangladesh 50-100 50-100 75-150 660-685
47 33 23 28 38 118
20-30 105-115 Sud-Ouest asiatique 25-45 20-30 25-35 40-45
4 104 2 10 26 45
103- Japon 1 -2 3-8 15-20 29-30 44-45
5 19 33 61 115 386
15-30 35-55 Reste de l'Asie 8-20 10-25 110-125 410-435
31 30 67 111 462 295
295 - 300 Europe (sans l'URSS) 30-40 30-40 60-70 120-135 420-425
12 13 17 35 127 243
243 - 244 U.R.S.S. 5-10 6-15 10-18 30-40 130-135
14 9 9 10 43 87
Afrique du Nord 5-10 6-12 10-15 53-55 71-73 10-15
12 30 78 94 266 95
270 - 290 Reste de l'Afrique 15-30 20-40 30-60 50-80 90-120
2 2 3 3 90 228
228 - 229 Amérique du Nord 1-2 2-3 2-3 2-3 82-83 du centre 10 16 39 15 75 283
280 - 295 et du Sud 6-15 20-50 30-60 13-18 71-78
1 1 3 3 6 19
Océanie 1-2 1-2 1 -2 2 6 6 16 EVOLUTION DU NOMBRE DES HOMMES
Tableau 2. — Population mondiale et par grandes régions estimée
à diverses dates (nombres en millions). (tableau provisoire)
1100 1200 -400 -200 JC 200 400 500 600 700 800 900 1000
Chine 19 40 70 60 25 32 49 44 56 48 56 83 124
45 32 33 37 50 43 38 40 48 69 Inde Pakistan Bangladesh 30 55 46
Sud-Ouest asiatique 42 52 47 46 45 41 32 25 29 33 33 28 27
4 4 4 4 4 7 Japon 1 1 2 2 5 5 5
Reste de l'Asie (sans URSS) 3 4 5 5 7 8 11 12 14 16 19 24 31
44 30 22 22 28 35 49 Europe sans URSS 19 25 31 36 25 30
U.R.S.S. 13 14 12 13 12 11 11 10 10 11 13 15 17
10 9 8 Afrique du Nord 14 14 16 13 11 7 6 9 8 8
Reste de l'Afrique 7 9 12 14 18 20 17 15 16 20 30 30 40
2 3 Amérique du Nord 1 2 2 2 2 2 2 2 2 2 2 du centre et Sud 7 8 10 9 11 13 14 15 15 13 16 19 23
1 1 1 1 1 2 2 Océanie 1 1 1 1 1 1
207 208 222 253 299 400 Total mondial 153 225 252 257 206 206 224
1250 1600 1700 1750 1800 1850 1900 1950 1970 1300 1340 1400 1500
84 110 150 220 330 435 415 558 774 Chine 112 83 70 70
Inde Pakistan Bangladesh 83 100 107 74 95 145 175 165 180 216 290 431 667
22 21 22 19 23 30 30 28 28 31 38 75 118 Sud -Ouest asiatique
25 45 84 104 Japon 9 10 10 9 10 11 26 25 30
31 29 29 29 33 42 53 61 68 78 115 245 386 Reste de l'Asie (sans URSS)
209 462 Europe sans URSS 57 70 74 52 67 89 95 111 146 295 395
14 16 16 13 17 22 30 35 49 79 127 180 243 U.R.S.S.
9 10 12 43 52 87 Afrique du Nord 9 8 9 8 9 10 10
Reste de l'Afrique 49 60 71 60 78 104 97 94 92 90 95 167 266
228 Amérique du Nord 3 3 3 3 3 3 2 3 5 25 90 166 du centre et Sud 29 29 36 39 10 10 15 19 34 75 164 283 26
Océanie 2 2 2 2 3 3 3 3 2 2 6 13 19
Total mondial 417 431 442 375 461 578 680 771 954 1241 1634 2530 3637
H. Le Bras a effectué sur ce tableau une analyse de variance des taux annuels moyens de croissance
par période et par région. Elle permet de rejeter l'hypothèse de variations aléatoires : il n'y a pas de
différence entre régions, mais il existe un écart très hautement significatif entre périodes.
S2 Origine de Somme des Degrés F la variance carrés de liberté (estimation)
Entre époques 0,0402 24 0,00168 8,3 très hautement
significatif
(P < 0,001)
Entre régions 0,0033 0,0003 1 ,5 non significatif
Résiduelle 0,0552 264 0,0002 DU NOMBRE DES HOMMES 17 ÉVOLUTION
Dans un autre tableau sans le détail régional, J.D. Durand avance
pour l'année 1250 une population mondiale comprise entre 350 et 450
millions et pour 8 000 av. J.C. entre 5 et 10 millions.
Manifestement, J.D. Durand a choisi les dates extrêmes de son
tableau parce qu'elles constituent des repères commodes et les autres
en fonction de leur équidistance entre l'an 1000 et l'an 2000, mais non
parce qu'elles se situent à un moment important de l'histoire démogra
phique de l'humanité. Les chiffres qu'il donne ne peuvent donc servir
que de repère, mais non de guides; ils ne sont pas assez rapprochés et
ne peuvent indiquer que très grossièrement la tendance générale mais
non situer les périodes de croissance ou de décroissance éventuelles de
la population. Il faut pour cela, soit avoir des points assez rapprochés
pour saisir les fluctuations, soit avoir des raisons précises pour choisir
une date qu'on soupçonne correspondre à un changement dans le
peuplement. C'est ce que nous avons tenté de faire en additionnant nos
courbes de deux siècles en deux siècles jusqu'en 400, puis de siècle en
siècle, plus les deux dates de 1250 (après les invasions mongoles) et
1340 (avant la Peste Noire), et nous obtenons le tableau 2.
Bien entendu, tous ces nombres, même les plus récents, n'ont aucune
prétention à l'exactitude. Pour 1970, comme pour 1950, les annuaires de
l'O.N.U. sont incertains et les chiffres varient d'une édition à la suivante.
Ils donnent le total mondial comme valable à 5 % près et nous pensons
que cette approximation est vraisemblable pour ses dates récentes mais
elle doit être de plus en plus large au fur et à mesure qu'on remonte dans
le temps; peut-être 7 % ou 8 %, vers 1700 et 10 % vers 1500. Au-delà,
il est difficile de donner une valeur étant donné l'exiguité des bases
statistiques, presque toujours indirectes, sur lesquelles on travaille.
Pour la Chine, nous avons suivi les chiffres qui nous ont été
fournis par Michel Cartier (3), en les augmentant plus ou moins selon la
surface qu'ils couvrent de façon à avoir la population approximative
sur le territoire actuel. Nous ajouterons deux remarques : dans les tout
premiers recensements, on observe une chute importante de la population
chinoise recensée vers le milieu du premier siècle de notre ère. Beaucoup
de causes ont été évoquées, depuis les catastrophes naturelles jusqu'à la
(3) Michel Cartier et Pierre-Etienne Will. — Démographie et institutions
en Chine : contribution à l'analyse des recensements de l'époque impériale (2 ap.
J.C. - 1750), Annales de démographie historique 1971, pp. 161-245.
Michel Cartier. — Nouvelles données sur la démographie chinoise à l'époque
des Ming (1368-1644), Annales E.S.C., № 6, novembre-décembre 1973, pp. 1341-
1359.
Michel Cartier. — 875 millions de chinois : échec de la planification des
naissances? Mondes Asiatiques, n° 9-10, printemps-été 1977, pp. 33-44. ÉVOLUTION DU NOMBRE DES HOMMES 18
désorganisation de l'administration chargée de l'enregistrement; une
autre, cependant, nous paraît avoir joué aussi un certain rôle : en 3
avant J.C., on note une sécheresse avec famine dans le Chantoung, en
2 de notre ère, le fleuve Jaune rompt ses digues et inonde le Chantoung
et le Hopéï, en 14 une grande famine fait de nombreuses victimes,
cependant que l'usurpateur Wang Mang, depuis l'an 9 tente une réforme
agraire qui entretient beaucoup de troubles. En 22, c'est la grave révolte
des Sourcils Rouges qui n'est matée qu'en 25-27 par Kouang Wou Ti,
fondateur des Han postérieurs. Passée cette dernière date, on ne note
rien d'important dans l'histoire de la Chine, si ce n'est la restauration
rapide de la puissance chinoise jusqu'en 49. En 49, la reconquête est
interrompue et ne reprendra qu'en 73; ni les troupes chinoises, ni les
Yue-Tché n'entreprennent d'opération entre 49 et 73. Or, on trouve dans
l'ouvrage de Ko-Hong, un médecin chinois de cette époque, la première
description de la variole en Chine qui, déclare-t-il, est une maladie
nouvelle apportée par les cavaliers Yué-Tché en 49 de notre ère. Nous
pensons qu'il y a là une explication possible, tout en laissant le soin
aux sinologues d'éclaircir la question.
Notre deuxième remarque se situe à l'autre bout de la série, et
concerne la population de la Chine en 1970. Nous pensons que si le
recensement de 1953 est valable, la population chinoise comptait en
1970, non 774 millions, mais peut être cinquante ou cent millions
d'habitants de plus, à moins que la campagne pour la contraception n'ait
abouti à une chute considérable des naissances, bien plus rapide et plus
forte que celle observée au Japon, par exemple, entre 1950 et 1960.
Pour l'Inde, nous avons suivi les indications de Ajït Das Gupta (4)
sauf pour des périodes antérieures au xvr9 siècle, dont il déclare seulement
que la population indienne a peut-être pu atteindre 100 millions d'habi
tants lors des périodes prospères de l'empire Maurya (environ entre 321
et 185 avant J.C.), de l'empire Gupta (320 à 470 de notre ère) et sous
le règne de Harsha (612 à 627). Nous pensons que cette donnée très
arrondie de 100 millions doit être interprétée. A toutes ces époques,
quelle que soit la prospérité, on doit considérer les immenses surfaces de
l'intérieur encore laissées aux tribus dont la plupart avaient un système
économique très archaïque et des densités de population certainement
très faibles. Nous avons donc préféré assigner à ces époques des popul
ations de 50 à 60 millions qui restent dans la fourchette de J.D. Durand,
mais nous aurions pu estimer 10 millions ou 20 millions de plus sans
que nos résultats en soient compromis. C'est sur la population de l'Inde
<4> Ajït Das Gupta. — « Study of the historical demography of India »,
in Population and Social change. — Edited by D.V. Glass and Roger Revelle.
Londres, Arnold, 1972, pp. 419-435. DU NOMBRE DES HOMMES 19 ÉVOLUTION
ancienne que nos chiffres divergent le plus de ceux de J.D. Durand qui,
dans son total, l'a comptée pour 75 millions.
Pour le Sud-Ouest asiatique dans lequel nous avons compris, outre
la péninsule arabique, la Palestine, la Syrie, l'Irak et l'Anatolie, l'Iran et
l'Afganistan, la plupart des estimations concernent soit l'Antiquité, soit
la période récente du xix* siècle et du xxe siècle et nous avons dû, entre
ces deux extrémités, faire évoluer la courbe en fonction des périodes
fastes ou néfastes de l'histoire, ce qui est toujours fort hasardeux mais
reste le seul moyen à notre disposition actuellement. C'est d'ailleurs
seulement dans l'Antiquité que le Proche-Orient joue un rôle important
dans le peuplement mondial.
Pour le Japon, nous avons suivi les données que nous a fourni
Michel Cartier et des indications de Akira Hayami.
Le reste de l'Asie pour lequel nous n'avons que peu de données
antérieures au XIXe siècle (sauf pour la Corée, fournies par Michel Cartier,
et la Thaïlande vers 1700) reste un problème pour le milieu et la fin
du Moyen Age où plusieurs pays ont connu des civilisations brillantes :
Cambodge, Tchampa, Indonésie, Sri Lanka, etc.
Pour l'Europe, nous avons puisé nos données essentiellement dans
la troisième édition de YHistoire générale de la population mondiale ainsi
que dans certains ouvrages du CICRED (Italie, Pologne) et dans quelques
publications particulières (Grande-Bretagne, Pays-Bas, Autriche, Hongrie).
Nous avons tracé une courbe pour chaque pays, depuis le début de notre
ère, puis additionné à chaque date. Dans l'Antiquité, la décroissance de
la population a dû commencer soit en 168 avec la Peste Antoníne, soit
peu après. Elle est accélérée en 251 par les premières invasions, et
surtout en 276, 375 et 407-412 où le déferlement des barbares compromet
définitivement l'économie. Alors que la fin du v* siècle et le début du
vie siècle semblent marqués par une reprise, la Peste Justinienne en
542-543 et l'apparition probable de la variole en 562 achèvent le
dépeuplement. La population stagne ensuite et ne reprend que lentement
à cause de l'insécurité que font régner les invasions slaves en Orient et
les raids des Sarrazins, puis des Normands et des Hongrois à l'ouest. La
reprise est ensuite rapide, marquée légèrement par les invasions mongoles
en 1242-1243 et surtout par la Peste Noire qui est suivie par une baisse
de 1/4 pendant près d'un siècle. La fin du xvr8 siècle, le début du
xvine siècle et le xxe siècle sont marqués par des ralentissements
importants (5).
<5) M.K. Bennett dans son ouvrage The World's Food (New York, 1954)
donne pour la population de l'Europe des fluctuations beaucoup plus amples; il
pense qu'elle est passée de 67 millions vers 200 à 27 millions en 700, 73 millions
en 1300 et seulement 45 millions en 1400. ÉVOLUTION DU NOMBRE DES HOMMES 20
Pour l'U.R.S.S., on a des indications dès le xin€ siècle (recense
ments mongols) et les données sont relativement abondantes du xvne
siècle à nos jours. Nous avons suivi séparément et additionné cinq
régions : les Pays Baltes, le reste de la Russie d'Europe, la Sibérie,
l'Asie centrale et le Caucase.
L'Afrique du Nord a certainement connu des périodes prospères
dans l'Antiquité, tant en Egypte qu'au Maghreb, mais comme pour le
Proche Orient, nous n'avons de données que pour l'Antiquité et la
période récente. Au Maghreb, nous avons marqué par un repeuplement
rapide la période prospère de la dynastie Ziride qui commence en 946
par une victoire décisive des sédentaires sur les nomades et ne s'achève
qu'avec les dévastations des arabes Hilaliens dans la deuxième moitié
du xie siècle et au début du XIIe siècle.
Le reste de l'Afrique pose d'immenses problèmes puisque, sauf
quelques rares données ponctuelles, sa population n'est connue qu'au
xxe siècle. Nous avons essayé de rythmer son peuplement d'après nos
connaissances sur son histoire économique et politique. Aux vne et vnr
siècles, la cessation du commerce avec l'Egypte et la déchéance des
royaumes nubiens et éthiopiens a pu être marquée par un certain dépeu
plement. Les IXe et Xe siècles qui ont connu un essor des échanges
commerciaux avec les pays musulmans et l'apogée de l'empire du Ghana
et de la civilisation de Zimbaboué en Afrique Sud-Orientale ont dû
marquer un essor du peuplement et l'effondrement du Ghana à la fin
du xie siècle, au contraire un recul. De même, la prospérité de l'empire
du Mali, de l'Ethiopie et de la civilisation Yorouba et l'extension des
peuples bantous au хше siècle et jusqu'au début du xive siècle, suivies
(à partir de 1330 pour l'Ethiopie) de guerres confuses et incessantes
ont dû être liées à un rapide peuplement suivi d'un reflux. Un autre
essor semble se manifester lors de l'apogée de l'empire Songhaï et de
la civilisation du Bénin jusqu'à la fin du xvie siècle et le début du
xviie siècle. Dès cette époque, pour le Haut-Niger, quelques recensements
urbains (Tombouctou, Gao, etc..) permettent d'apprécier pour l'Afrique
occidentale le dépeuplement qui suit l'effondrement de l'empire Songhaï
en 1591. Malgré l'apport et la rapide adoption du maïs et du manioc
qui constitue un progrès alimentaire important, l'esclavage et les luttes
tribales qui dévastent l'Afrique Noire pendant plus de deux siècles et
demi suivis du choc des conquêtes coloniales dans la 2e moitié du
xix* siècle ont certainement amené un recul de la population qui, en
certaines régions s'est prolongé jusqu'en 1920 ou même 1945.
Pour l'Amérique, nous n'avons de données chiffrées qu'à partir du
xvr siècle. L'estimation de la population au moment de la conquête
espagnole a entraîné d'âpres controverses, nous pensons, comme

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