Etude anthropo-sociale et généalogique de la population Sara Kaba Ndindjo d'un village centrafricain - article ; n°2 ; vol.28, pg 361-382

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Population - Année 1973 - Volume 28 - Numéro 2 - Pages 361-382
SUMMARY After defining the biogeographical and anthropological environment of Sara Kaba Ndinjo, a small village in Central Africa, this paper puts special emphasis on the family structures, marriage rules, fertility, nuptiality and genealogies of its 393 inhabitants and of their ancestors. The biometrical study and the analysis of samples of the blood, feces, urine and saliva of 305 persons make it possible to examine the genetic and biological characteristics of this highly endogamous group, adapted for many centuries to an environment which is not likely to have changed very much for a very long time.
SUMARIO El articulo define las caractrísticas bio geo gráf icas y étnicas de un pueblecito Sara del centr o de Africa y luego estudia particularmente las estructuras del parentesco, las reglas del casamiento, la fecundidad, la nupcialidad y la genealogia de sus 393 habitantes y de los ascendientes. El examen biômetrico y las tomas de muestras de sangre, de heces, de orina y de saliva de 305 personas permiten deter minar las carac- terísticas biológicas y genéticas de este grupo humano muy endógamo y bien adaptado desde centenares de ânos a un ambiente que, verosi- milmente, no habrá sufrido desde mucho tiempo modificaciones importantes.
La génétique de population utilise deux champs principaux d'études, les modèles et enchaînements théoriques et l'expérience sur des populations. Les petites populations se prêtent mieux à l'expérience et fournissent souvent des renseignements plus significatifs, en raison de l'uniformité du mode de vie et de la consanguinité. M. G. Jaeger, directeur général des Centres Européens Associés de Biologie Humaine, présente ici une étude sur un village centrafricain dont l' environnement ethnique n'a encore jamais fait l'objet d'aucune recherche. Cet article fournit non seulement d'importants renseignements biométriques et génétiques, mais souligne l'importance de recherches interdisciplinaires dans ce domaine.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1973
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Georges Jaeger
Etude anthropo-sociale et généalogique de la population Sara
Kaba Ndindjo d'un village centrafricain
In: Population, 28e année, n°2, 1973 pp. 361-382.
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Jaeger Georges. Etude anthropo-sociale et généalogique de la population Sara Kaba Ndindjo d'un village centrafricain. In:
Population, 28e année, n°2, 1973 pp. 361-382.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1973_num_28_2_15412Abstract
SUMMARY After defining the biogeographical and anthropological environment of Sara Kaba Ndinjo, a
small village in Central Africa, this paper puts special emphasis on the family structures, marriage rules,
fertility, nuptiality and genealogies of its 393 inhabitants and of their ancestors. The biometrical study
and the analysis of samples of the blood, feces, urine and saliva of 305 persons make it possible to
examine the genetic and biological characteristics of this highly endogamous group, adapted for many
centuries to an environment which is not likely to have changed very much for a very long time.
Resumen
SUMARIO El articulo define las caractrísticas bio geo gráf icas y étnicas de un pueblecito Sara del centr
o de Africa y luego estudia particularmente las estructuras del parentesco, las reglas del casamiento, la
fecundidad, la nupcialidad y la genealogia de sus 393 habitantes y de los ascendientes. El examen
biômetrico y las tomas de muestras de sangre, de heces, de orina y de saliva de 305 personas
permiten deter minar las carac- terísticas biológicas y genéticas de este grupo humano muy endógamo
y bien adaptado desde centenares de ânos a un ambiente que, verosi- milmente, no habrá sufrido
desde mucho tiempo modificaciones importantes.
Résumé
La génétique de population utilise deux champs principaux d'études, les modèles et enchaînements
théoriques et l'expérience sur des populations. Les petites populations se prêtent mieux à l'expérience
et fournissent souvent des renseignements plus significatifs, en raison de l'uniformité du mode de vie et
de la consanguinité. M. G. Jaeger, directeur général des Centres Européens Associés de Biologie
Humaine, présente ici une étude sur un village centrafricain dont l' environnement ethnique n'a encore
jamais fait l'objet d'aucune recherche. Cet article fournit non seulement d'importants renseignements
biométriques et génétiques, mais souligne l'importance de recherches interdisciplinaires dans ce
domaine.ÉTUDE ANTHROPO-SOCIALE
ET GÉNÉALOGIQUE
DE LA POPULATION
SARA KABA NDINDJO
D'UN VILLAGE CENTRAFRICAIN
La génétique de population utilise deux champs princi
paux d'études, les modèles et enchaînements théoriques et
l'expérience sur des populations.
Les petites populations se prêtent mieux à l'expérience et
fournissent souvent des renseignements plus significatifs, en
raison de l'uniformité du mode de vie et de la consanguinité.
M. G. Jaeger, directeur général des Centres Européens
Associés de Biologie Humaine, présente ici une étude sur un
village centrafricain dont l' environnement ethnique n'a en
core jamais fait l'objet d'aucune recherche. Cet article fournit
non seulement d'importants renseignements biométriques et
génétiques, mais souligne l'importance de recherches interdisci
plinaires dans ce domaine.
L'étude anthropo-biologique d'une population mélano-africaine du
Moyen-Chari Bamingui-Bangoran, de langue Sara Kaba Ndindjo, a été
entreprise, en juin 1971, dans le village centrafricain de Miamane et pour
suivie en mars-avril 1972, dans la même commune rurale, avant d'être
étendue à l'ensemble de la région habitée par les sujets de ce petit
sous-groupe ethnique.
Nous présentons ici les premiers résultats anthropo-sociaux, démog
raphiques et généalogiques, qui ont servi de base à l'étude de ce groupe
sur le plan génétique, et, par classes d'âge et par sexe, sur les plans
anthropo-physiologiques, biologiques et épidémiologiques qui, traités ail
leurs, ne seront qu'évoqués dans le cadre de cet article.
Après avoir succinctement situé le village dans son environnement
physique, évoqué le milieu biologique et décrit le milieu ethnique et
social, nous présenterons la généalogie des familles telle que l'ont révélée
d'abord l'interrogatoire des sujets et la définition de leur système complexe 362 LA POPULATION D'UN VILLAGE CENTRAFRICAIN
de parenté et confirmée ensuite les résultats de l'examen génétique des
échantillons biologiques recueillis. La fréquence des marqueurs géné
tiques, dans quatre générations de sujets prélevés, ainsi que l'analyse
parentale des d'ancêtres décédés permettent de rendre
compte de l'évolution du patrimoine génétique d'une génération à l'autre,
dans une population possédant un fort taux d'endogamie.
Situation géographique Miamane est situé par 19°50 de longitude
et environnement Est et 8° 50 de latitude Nord du méridien
international, au Nord de la République
Centrafricaine, à une altitude de 387 mètres, dans la plaine alluvionnaire
du Bahr Aouk, affluent du Chari, qui constitue à cet endroit la frontière
avec le Tchad (carte).
REPUBLIQUE
CENTRAFRICAINE
Le sol de la région, hydromorphe, appartient à la catégorie des
sols ferrugineux tropicaux (sable, limon, argile, avec accumulation de
fer) à kaolinite.
L'hydrographie locale, assez succincte, est dominée par le cours de
l'Aouk, fleuve à écoulement permanent, qui inonde d'août à septembre
de grandes étendues de plaines argileuses de part et d'autre de ses berges;
seules émergent alors quelques buttes sableuses, sur l'une desquelles est
actuellement construit le village.
Le climat, tropical, est caractérisé par une longue saison sèche de
sept mois et une courte saison des pluies liée, l'été, au déplacement LA POPULATION D'UN VILLAGE CENTRAFRICAIN 363
annuel vers le Nord de la zone de convergence intertropicale des vents.
Ce sont les vents du Sud-Ouest (mousson) qui, chargés d'eau par leur
passage au-dessus de l'Océan, apportent la pluie. L'augmentation de la
nébulosité et de l'humidité, ainsi que la diminution de l'amplitude the
rmique qu'ils déterminent, conditionnent la vie de la région, tant végétale
qu'animale.
La végétation de cette zone bio-géographique (zone soudannienne
d'après Aubreville) est caractérisée par une savane arbustive à grandes
herbes, vertes en saison des pluies, puis jaunes en saison sèche, avant
d'être brûlée par l'homme tous les ans. On y trouve des acacias, des
arbustes, ainsi que de nombreux buissons épineux, nourriture des grands
herbivores.
Les cultures de subsistance sont, en raison de ces ressources clima
tiques et pédologiques, limitées aux graminées de grande plasticité (mil,
sorgho) et à certaines légumineuses et racines alimentaires (manioc). Les
cultures marchandes sont représentées par le coton et l'arachide, mais la
brièveté de la saison végétative (trois mois seulement d'humidité franche
par an) ne permet pas plus d'une de ces cultures principales à la fois.
De plus, la pauvreté du terrain oblige à des mises en jachère fréquentes
et de longue durée, ce qui explique les déplacements successifs de
certains villages.
Cette savane est la zone de prédilection de la grande faune africaine;
on y rencontre grands et petits bovidés sauvages, girafes, éléphants,
grands carnivores, singes et, plus rarement, le rhinocéros noir et l'autru
che. Elle est riche aussi en reptiles, scorpions, insectes et vecteurs de
maladies parasitaires, en microbes, virus et parasites, évoqués ici en
raison de leur incidence possible sur certains facteurs génétiques.
Milieu ethnique. Les Sara Kaba. Dans cette région à faible densité
(un peu plus d'un habitant au
kilomètre carré), située aux confins de plusieurs ethnies, on retrouve
dans les rares agglomérations une proportion variable de sujets appar
tenant aux groupes voisins. Nous n'évoquerons cependant parmi eux
que le groupe Sara Kaba, auquel se rattache le sous-groupe Ndindjo des
fondateurs et, partant, de l'ensemble des habitants actuels du village.
Le groupe Sara Kaba occupe un vaste espace, le long de la rive
droite du Chari. Il est habituellement subdivisé (Tucker et Bryan, 1956)
en deux groupes, selon la langue utilisée :
— le Sara Kaba, réunissant l'ensemble des dialectes parlés par les
Bumanga, les Sara Kaba Sime et surtout les Sara Kaba Deme qui sont
les plus connus et les plus étudiés des Sara Kaba, en raison de leur
nombre et de leur implantation géographique dans la ville de Sahr (Fort-
Archambault) et les régions voisines; 364 LA POPULATION D'UN VILLAGE CENTRAFRICAIN
— le Sara Ndindjo, parlé par les Sara Kaba Ndindjo, les Sara
Kaba Na, les Sara Kaba Tie et les Sara Kaba Mbanga, petits sous-
groupes Kaba de dix à vingt villages chacun, se distinguant essentiellement
par leurs dialectes, la prononciation différente des mêmes mots établissant
une sorte de gradient entre les cinq groupes, de telle manière que chacun
comprend les langues de ses voisins immédiats : en allant vers l'Est
et le Nord-Est, on trouve respectivement les Ndindjo, puis les Na, puis
les Mbanga, et au Sud les Tie. Autre particularité, dans les groupes
Ndindjo et Na, certaines femmes portent encore des plateaux dans les
lèvres supérieures et inférieures, ce qui les distingue nettement de leurs
voisins et plus particulièrement des Deme, avec lesquels ils n'échangent
que très peu de femmes (1 %). Quant aux Mbanga et aux Tie, ils ne
pratiquent pas de scarifications ethniques, lors de l'initiation des garçons.
Compte tenu de l'orientation de cet article, nous ne présenterons ici
sur le plan ethnographique que les données qui permettent de comprendre
le système de parenté de la population étudiée, issue d'unions particu
lièrement fréquentes entre les trois petits sous-groupes les plus proches
sur les plans ethnique, linguistique et géographique et sur celui des échan
ges matrimoniaux : les Ndindjo, les Na et les Mbanga. Nous avons cepen
dant gardé à cet ensemble la seule dénomination linguistique de Kaba
Ndindjo étant donné que tous les sujets interrogés se sont réclamés de
cette ethnie, pensant simplifier ainsi la tâche d'un interrogateur qu'ils
savaient à l'époque ignorant des subdivisions des Kaba de l'Est. Mais
l'étude approfondie des données de l'interrogatoire sur leurs lieux de
naissance ne laisse aucun doute sur leurs origines précises, confirmées
ensuite par l'un d'eux.
L'ensemble Sara Kaba Ndindjo étudié est endogame à plus de 95 % ,
les femmes étrangères appartenant presque exclusivement aux autres
groupes Kaba voisins. Il est composé de clans exogames, patrilinéaires,
à résidence patrilocale. Chaque village est divisé en autant de quartiers
qu'il y a de clans (tanamba). Les femmes mariées font toujours partie
de leur tanamba d'origine, mais appartiennent au village de leur mari.
Le système matrimonial révèle une structure complexe par (Levi Strauss)
« le caractère aléatoire du réseau d'alliances qui résulte indirectement
des conditions négatives seules posées ». Autrement dit, à part les femmes
interdites, Ego peut épouser qui il désire; ce qui n'exclut pas certaines
difficultés dans la recherche de son ou ses conjoints (les Sara sont
polygames et les femmes ont quelquefois des maris successifs), car, d'une
part, lui sont interdites toutes les femmes qu'il appelle Ko (mère), Nami
(sœur), Mono (enfant) et Begne (tante) (terminologie de la parenté Sara
Kaba, tableau I établi par A. Chaventré) et d'autre part, ses conjointes,
les conjointes de ses frères directs et classificatoires, ainsi que les conjoints
de ses sœurs directes et classificatoires, doivent nécessairement tous être
d'un lignage différent. En d'autres termes, nous trouvons à la génération
d'Ego autant de lignages plus un que de conjoints. POPULATION D'UN VILLAGE CENTRAFRICAIN 365 LA
Tableau I. — Terminologie de la parenté sara kaba ndindjo
(établie par A. Chaventré)
IAKA KAKA KAIA KAKA
АЪАЪКЪ UM KHE М1Д KtlE ММ KUl MIA КИЕ ИДИв Кв КАШ (О
Mill ЯШ MM MOM ■IN0 1910 MONO MONO Я0М MONO MOKO
LIGNAGE DU PERE LIGNAGE DE LA MERE
Sont appelés KAKA : tous les individus de la génération des grands-parents
d'EGO,
— MONO : tous les de la inférieure à EGO,
— BABA : le père, le frère du père, les fils des oncles et tantes
du père d'EGO,
— KO : la mère, la sœur de la mère, les filles des oncles et
tantes de la mère d'EGO,
— NANO : le frère de la mère, les fils des oncles et tantes de la
mère d'EGO,
— BEGNE : la sœur du père, les filles des oncles et tantes du père
d'EGO,
— NONJO
et NAMI : les frères et les sœurs germains d'EGO, les enfants du
frère et de la sœur de son père, du frère et de la
sœur de sa mère.
Pour que ce système puisse fonctionner, le groupe doit comporter
un grand nombre de lignages, ce qui n'est pas le cas des trois groupes
Sara Kaba étudiés, puisqu'ils ne sont, selon nos estimations, que quelques
milliers et se marient à plus de 95 % entre eux. Il est donc inévitable
que toutes les généalogies qui paraissaient distinctes à la lumière de
l'interrogatoire, soient en réalité apparentées, mais à un niveau antérieur
où la mémoire fait défaut pour respecter les règles exogamiques.
Pour confirmer cette hypothèse sur le plan généalogique, il serait
nécessaire de recenser tous les clans Kaba concernés et de les regrouper
par lignages; on pourra ainsi retrouver les points de segmentation des 366 LA POPULATION D'UN VILLAGE CENTRAFRICAIN
clans apparentés. Pour ce faire, deux méthodes d'investigation se pré
sentent :
— la première, aléatoire, consiste à retrouver les interdits aliment
aires des différents clans;
— la seconde, à notre avis beaucoup plus intéressante, se fonde
sur le fait que les noms sont la propriété de la même subdivision
ethnique; par exemple, nous savons que tous les individus nommés
Ganda Nguidje appartiennent au même sous-groupe ethnique, même s'ils
sont dans des villages ou des clans différents. Dans ce cas, si la
parenté n'est plus perçue, elle n'en est pas moins réelle, ce qui ne permet
plus au généticien ou au biologiste de considérer comme fondateurs
réellement distincts les chefs des différents clans où l'on retrouve ce
nom, puisqu'ils descendent tous du même ancêtre. Ceci permet entre
autres d'expliquer la présence des mêmes marqueurs génétiques rares
dans des clans présentés comme non apparentés.
Dans ces populations sans généalogies écrites, c'est précisément au
moment où la mémoire des plus anciens ne permet plus de rendre
compte des chaînes d'apparentement antérieures que les données hématol
ogiques relevées dans le groupe peuvent prendre le relai.
Le village. Kolo puis Miamane. Le village a été fondé vers 1930
par trois frères, Ndjaha (n° 449),
Ngano Takia (n° 62) et Nanga (n° 382), accompagnés de leurs quatre
femmes et de leurs cinq enfants, à quatre kilomètres au Nord-Ouest
de l'emplacement actuel, autour d'un majestueux arbre de brousse, le
kolo, qui lui a donné son nom. En 1957, à la suite d'une inondation
et de la famine qui suivit la perte des récoltes, le village s'est déplacé
en masse sur la butte sablonneuse actuelle en prenant le nom de Miamane
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Plan du village : disposition des cases, emplacement des arbres (.)
et des 5 puits (P). POPULATION D'UN VILLAGE CENTRAFRICAIN 367 LA
qui signifie « fuit l'eau » en Sara. Le village actuel s'étend sur 650 mètres,
le long de la piste peu fréquentée qui relie le poste frontière (à 40 km
au Nord-Ouest) à la Préfecture de Ndele (à 120 km au Sud-Est) (carte).
Il est centré par les cases des premiers fondateurs et par les manguiers
qu'ils ont plantés en arrivant.
Les cases, en briques de terre séchée, recouvertes de paille, sont
disposées sans souci d'urbanisme, au fur et à mesure de leur construction,
de part et d'autre des cases des fondateurs. Les familles au sens large
ne semblent que très grossièrement groupées, sans que l'on retrouve ici
la disposition en quartiers ou en concessions si fréquente dans les
villages Sara du Tchad, vraisemblablement parce que l'essentiel de la
population du village est précisément constitué d'une famille étendue.
L'hygiène collective, rigoureuse quant à la propreté de la case et
de ses environs, des poteries et des calebasses culinaires, est très rudi-
mentaire vis-à-vis des besoins biologiques : rien n'est prévu pour les
excrétions, la brousse proche servant ici d'isoloir. C'est sur ce terrain
homogène et perméable un facteur important et permanent de contami
nation fécale de la nappe souterraine, dont cinq puits permettent de tirer
l'eau domestique.
Aucune boutique, commerce ou artisanat permanent n'existe dans
le village, ce qui n'exclut pas, bien entendu, les transactions inter
individuelles avec celui des villageois qui est plus particulièrement le
chasseur (fils du Chef, il peut disposer du seul fusil du village), le pêcheur
(il a fabriqué un filet spécial de 30 mètres), le couturier (paralytique,
il a été muni, il y a un an, par le missionnaire, d'une machine à coudre),
l'épicier en gros (il dispose d'un vélo pour acheter au loin sel, savon,
cotonnades imprimées et articles de ménage), ou avec celles des femmes
qui, pour se faire un peu d'argent, fabriquent des dizaines de litres de
bière de mil ou d'alcool de manioc qui seront vendus « à la calebasse »,
dans la journée ou la soirée. Il n'existe sur place aucune organisation
sanitaire. L'hôpital de brousse le plus proche est à trois jours de marche
du village. Les équipes sanitaires mobiles passent — tous les deux ans
environ — vacciner la population qui, par ailleurs, est livrée aux pra
tiques traditionnelles des féticheurs.
Ngano Takia, le Chef de terre, est le représentant du village auprès
des autorités préfectorales. Il est aussi chargé, par ces dernières, de
collecter et d'apporter à la ville (avec son fusil, marque du « capita »)
les impôts et répond personnellement de la production annuelle de coton
imposée au village par le gouvernement. Cette culture marchande est
d'ailleurs la seule qui permette aux hommes valides de gagner assez
d'argent pour payer leurs impôts. L'autorité souriante du Chef est
d'autant moins discutée dans le village qu'outre sa qualité d'ancien et de
fondateur, il est en même temps l'ancêtre de 170 des 393 habitants
du village. 368 LA POPULATION D'UN VILLAGE CENTRAFRICAIN
L'essentiel du travail domestique est réalisé par les femmes. Elles
s'occupent de tout ce qui concerne la cuisine et l'alimentation de la
famille étendue. Elles aident aux travaux des champs, en rapportant
récoltes et bois, mais leur plus lourde tâche est la navette d'eau, portée
sur la tête en quantité souvent impressionnante, dans des jarres dont
le seul poids à vide découragerait les bras de beaucoup de nos épouses.
Leurs activités artistiques se limitent à la fabrication, avec leurs seules
mains, de ces poteries de terre cuite et à la décoration au fer rouge
des calebasses culinaires, outre bien entendu le tressage savant et minut
ieux des cheveux de leurs amies, et la danse. Elles ne portent aucun
bijou.
Les hommes construisent les cases, défrichent, brûlent, labourent
à la main, sèment et récoltent, se réservant par ailleurs les palabres, la
musique (tambour et balafon) et, nous l'avons vu, les métiers virils :
chasse, pêche, couture.
Les animaux domestiques se limitent aux chiens, qui gardent le
foyer et surtout écartent la nuit du village les animaux sauvages par leurs
aboiements, et aux poules, réservées aux hôtes de marque de passage
et aux conjurations des sorts.
L'alimentation est sobre, limitée au mil et au manioc, tous deux
relevés par des sauces (gombo, piments) et agrémentés deux à quatre
fois par semaine par du poisson frais ou plus souvent séché, et, plus
rarement par de la viande de chasse ou des œufs. De juillet à septembre,
période souvent difficile de soudure alimentaire, le régime familial
diminue encore, au moment précis où la mise en culture demande le
maximum de travail physique. Les matières grasses sont fournies par la
graine de coton, la noix de karité ou le sésame. Les habitants ne consom
ment aucune crudité, ce qui explique l'absence totale de certains parasites
intestinaux (ascaris, trichocéphale); les seuls fruits disponibles sont les
mangues, mais seulement de mars à mai tous les ans. Les adultes des
deux sexes boivent du bil-bil (bière de mil) et quelques hommes de
l'arghi (alcool de manioc de 40° à 80°, dont certains boivent jusqu'à
deux ou trois litres par jour) et de l'eau. Cette dernière est malheureu
sement la cause de nombreux troubles intestinaux ou généraux. L'analyse
des échantillons tirés des trois puits principaux montre en effet que
cette eau est très peu minéralisée (dix fois moins que notre eau d'Evian)
et largement fécalisée. Trop douce, déminéralisante, polluée, elle serait
considérée comme dangereuse dans nos pays et sa consommation de
toutes façons interdite par les autorités.
Sur le plan épidémiologique, il faut signaler la totale absence de
maladies vénériennes (sérologies tréponémique et gonococcique négatives)
qui tranche sur la fréquence habituelle de ces affections en Afrique Noire
(P. Cirera, 1972) et constitue un des caractères permettant de considérer

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