Étude des erreurs d'accord sujet-verbe au présent et à l'imparfait.Analyse comparative entre des collégiens et des adultes - article ; n°2 ; vol.100, pg 209-240

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L'année psychologique - Année 2000 - Volume 100 - Numéro 2 - Pages 209-240
Résumé
L'objectif de cette étude était d'analyser et de comprendre les conditions d'apparition des erreurs d'accord sujet-verbe chez des élèves de cinquième et des adultes. Nous avons testé expérimentalement l'influence de certains paramètres sur l'occurrence de ces erreurs. La tâche proposée aux participants consistait à rappeler des phrases du type « Nom 1 (sujet) + Verbe 1 + Nom 2 (complément d'objet direct). Complément + Pronom 1 (renvoyant au Nom 1) + Pronom 2 (renvoyant au Nom 2) + Verbe 2 ». Les pronoms pouvaient être tous les deux au singulier, au pluriel ou différer en nombre. Une erreur consistait à accorder le verbe avec le Pronom 2 au lieu du Pronom 1. Les phrases étaient présentées au présent ou à l'imparfait, afin de comparer l'effet de deux temps de l'indicatif sur les erreurs d'accord. De plus, nous avons testé l'impact d'une charge en mémoire de travail en demandant aux participants de rappeler une fois sur deux une liste de cinq mots unisyllabiques à la suite de la phrase. Les hypothèses principales prédisaient, d'une part, que la proportion d'erreurs serait plus importante à l'imparfait qu'au présent et, d'autre part, qu'elle augmenterait en présence d'une charge en mémoire de travail et lorsque les deux pronoms différaient en nombre.
Les résultats ont montré que seule l'interaction entre les pronoms personnels, sujets et compléments, était significative aux deux âges et aux deux temps. Les scripteurs commettaient davantage d'erreurs lorsque les pronoms différaient en nombre. En revanche, la charge en mémoire n'avait un effet sur la proportion d'accord qu'au présent pour les deux groupes d'âge. En d'autres termes, l'accord d'un verbe serait d'un coût cognitif différent en fonction du temps utilisé. Cependant, il n'existe pas d'effet général du temps.
Mots-clés : erreurs d'accord, production écrite, perspective développementale.
Summary : Study of subject-verb agreement errors with present and imperfect tense. A comparative analysis of 7th graders and adults.
The objective of this study was to analyze and to understand conditions for subject-verb agreement errors, in children and adults. We tested the influence of some parameters on the occurrence of these errors. Seventy-two pupils and students were orally proposed sentences to write down. The sentences were : « Noun 1 (subject) + Verb 1 + Noun 2 (object). Adverbial phrase + Pronoun 1 (refering to Noun 1) + Pronoun 2 (refering to Noun 2) + Verb 2. » The two nouns and the two pronouns were either matched or mismatched in number. Thus, an error appeared when the second verb agreed with the second pronoun instead of the first pronoun. The sentences were in the present and in the French past indicative (the « imperfect » tense), in order to compare the tense effect on the proportion of agreement errors. Moreover, the sentences were either followed or not by a series of five monosyllabic words (additive cognitive load). The hypotheses predicted that the proportion of agreement errors would increase when the verb was conjugated with the past indicative comparatively to the present, when the working memory was overloaded and when the pronouns mismatched. Results showed that the interaction between subject pronouns and object pronouns was significant for the two tenses and the two age groups. Writers made more errors when the two pronouns differed in number. The cognitive load had a significant effect only for the present tense in children and adults. Thus, in French, it seems that the agreement of a verb involves different cognitive resources as a function of the tenses used in sentences. However, there was no generai tense effect on the proportion of agreement errors.
Key words : agreement errors, writing, developmental perspective.
32 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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I. Negro
Lucile Chanquoy
Étude des erreurs d'accord sujet-verbe au présent et à
l'imparfait.Analyse comparative entre des collégiens et des
adultes
In: L'année psychologique. 2000 vol. 100, n°2. pp. 209-240.
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Negro I., Chanquoy Lucile. Étude des erreurs d'accord sujet-verbe au présent et à l'imparfait.Analyse comparative entre des
collégiens et des adultes. In: L'année psychologique. 2000 vol. 100, n°2. pp. 209-240.
doi : 10.3406/psy.2000.28638
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2000_num_100_2_28638Résumé
Résumé
L'objectif de cette étude était d'analyser et de comprendre les conditions d'apparition des erreurs
d'accord sujet-verbe chez des élèves de cinquième et des adultes. Nous avons testé
expérimentalement l'influence de certains paramètres sur l'occurrence de ces erreurs. La tâche
proposée aux participants consistait à rappeler des phrases du type « Nom 1 (sujet) + Verbe 1 + Nom 2
(complément d'objet direct). Complément + Pronom 1 (renvoyant au Nom 1) + Pronom 2 (renvoyant au
Nom 2) + Verbe 2 ». Les pronoms pouvaient être tous les deux au singulier, au pluriel ou différer en
nombre. Une erreur consistait à accorder le verbe avec le Pronom 2 au lieu du Pronom 1. Les phrases
étaient présentées au présent ou à l'imparfait, afin de comparer l'effet de deux temps de l'indicatif sur
les erreurs d'accord. De plus, nous avons testé l'impact d'une charge en mémoire de travail en
demandant aux participants de rappeler une fois sur deux une liste de cinq mots unisyllabiques à la
suite de la phrase. Les hypothèses principales prédisaient, d'une part, que la proportion d'erreurs serait
plus importante à l'imparfait qu'au présent et, d'autre part, qu'elle augmenterait en présence d'une
charge en mémoire de travail et lorsque les deux pronoms différaient en nombre.
Les résultats ont montré que seule l'interaction entre les pronoms personnels, sujets et compléments,
était significative aux deux âges et aux deux temps. Les scripteurs commettaient davantage d'erreurs
lorsque les pronoms différaient en nombre. En revanche, la charge en mémoire n'avait un effet sur la
proportion d'accord qu'au présent pour les deux groupes d'âge. En d'autres termes, l'accord d'un verbe
serait d'un coût cognitif différent en fonction du temps utilisé. Cependant, il n'existe pas d'effet général
du temps.
Mots-clés : erreurs d'accord, production écrite, perspective développementale.
Abstract
Summary : Study of subject-verb agreement errors with present and imperfect tense. A comparative
analysis of 7th graders and adults.
The objective of this study was to analyze and to understand conditions for subject-verb agreement
errors, in children and adults. We tested the influence of some parameters on the occurrence of these
errors. Seventy-two pupils and students were orally proposed sentences to write down. The sentences
were : « Noun 1 (subject) + Verb 1 + Noun 2 (object). Adverbial phrase + Pronoun 1 (refering to Noun 1)
+ Pronoun 2 (refering to Noun 2) + Verb 2. » The two nouns and the two pronouns were either matched
or mismatched in number. Thus, an error appeared when the second verb agreed with the second
pronoun instead of the first pronoun. The sentences were in the present and in the French past
indicative (the « imperfect » tense), in order to compare the tense effect on the proportion of agreement
errors. Moreover, the sentences were either followed or not by a series of five monosyllabic words
(additive cognitive load). The hypotheses predicted that the proportion of agreement errors would
increase when the verb was conjugated with the past indicative comparatively to the present, when the
working memory was overloaded and when the pronouns mismatched. Results showed that the
interaction between subject pronouns and object was significant for the two tenses and the
two age groups. Writers made more errors when the two pronouns differed in number. The cognitive
load had a significant effect only for the present tense in children and adults. Thus, in French, it seems
that the agreement of a verb involves different cognitive resources as a function of the tenses used in
sentences. However, there was no generai tense effect on the proportion of agreement errors.
Key words : agreement errors, writing, developmental perspective.L'Année psychologique, 2000, 100, 209-240
MÉMOIRES ORIGINAUX
LEAD CNRS ESA 5022
Université de Bourgogne1 *
Université Paul Valéry, Montpellier IIP **
ETUDE DES ERREURS D'ACCORD SUJET-VERBE
AU PRÉSENT ET À L'IMPARFAIT
ANALYSE COMPARATIVE
ENTRE DES COLLÉGIENS ET DES ADULTES
par Isabelle NEGRO* et Lucile CHANQUOY**
SUMMARY : Study of subject-verb agreement errors with present and
imperfect tense. A comparative analysis of 7th graders and adults.
The objective of this study was to analyze and to understand conditions for
subject-verb agreement errors, in children and adults. We tested the influence of
some parameters on the occurrence of these errors. Seventy-two pupils and
students were orally proposed sentences to write down. The sentences were :
« Noun 1 (subject) + Verb 1 + Noun 2 (object). Adverbial phrase
+ Pronoun 1 (refering to Noun 1) + Pronoun 2 (refering to Noun 2)
+ Verb 2. » The two nouns and the two pronouns were either matched or
mismatched in number. Thus, an error appeared when the second verb agreed
with the second pronoun instead of the first pronoun. The sentences were in the
present and in the French past indicative (the « imperfect » tense), in order to
compare the tense effect on the proportion of agreement errors. Moreover, the
sentences were either followed or not by a series of five monosyllabic words
(additive cognitive load). The hypotheses predicted that the proportion of
agreement errors would increase when the verb was conjugated with the past
indicative comparatively to the present, when the working memory was
overloaded and when the pronouns mismatched.
1. Faculté des sciences, 6, boulevard Gabriel, 21004 Dijon Cedex.
2. Département de Psychologie, Route de Mende, 34199 Montpellier
Cedex 5. E-mail : chanquoy@bred.univ-rnontp3.fr 210 Isabelle Negro et hudle Chanquoy
Results showed that the interaction between subject pronouns and object
pronouns was significant for the two tenses and the two age groups. Writers
made more errors when the two pronouns differed in number. The cognitive load
had a significant effect only for the present tense in children and adults. Thus,
in French, it seems that the agreement of a verb involves different cognitive
resources as a function of the tenses used in sentences. However, there was no
general tense effect on the proportion of agreement errors.
Key words : agreement errors, writing, developmental perspective.
INTRODUCTION
« Les différents ouvrages de cet auteur explique... » II n'est
pas rare de relever ce type d'erreurs dans des lettres, des publi
cités ou dans la littérature. Ces erreurs concernent un accord
simple : celui d'un verbe avec son sujet. Elles sont appelées
erreurs d'attraction (Bock et Eberhard, 1993) ou erreurs de
proximité (Francis, 1986) et surviennent lorsqu'un certain
nombre de conditions est réuni :
— les deux noms préverbaux appartiennent au même syntagme
sujet ;
— ces deux noms constituent en général des sujets potentiels
plausibles du même verbe ( « les fils du maçon travaillent »,
« les fils travaillent », « le maçon travaille » ), même si des
erreurs subsistent lorsque le nom préverbal n'est pas un sujet
sémantiquement plausible du verbe (Negro et Chanquoy,
sous presse ; Negro, Chanquoy et Largy, 1998) ;
— les deux noms diffèrent en nombre.
L'objectif de cette recherche est d'analyser et de tenter de
comprendre la nature des erreurs d'accord sujet-verbe. La cause
de ces erreurs pourrait être, en effet, soit la méconnaissance de la
règle d'accord, soit l'incapacité à l'appliquer dans certaines
conditions. La première explication paraît peu probable, notam
ment parce que la plupart de ces erreurs sont relevées chez des
adultes experts en production. En revanche, la seconde explica
tion semble plus plausible. Ce travail a donc pour but de recueill
ir des données permettant d'étayer cette interprétation. Ces
données sont issues d'expériences simulant les conditions réelles
de la production écrite. erreurs d'accord sujet-verbe 211 Les
POSITION DU PROBLEME
De façon générale, les processus d'écriture ont été largement
ignorés par les psychologues, contrairement à ceux concernant le
discours verbal, la lecture ou la résolution de problèmes (Fayol,
1997). Deux raisons principales peuvent être invoquées. La pre
mière est le manque d'orientation théorique pour guider les
recherches et la seconde est l'absence de méthodologies pertinent
es (Levy, 1997). Aujourd'hui, les théories de production écrite
les plus séduisantes reposent sur les modèles de orale
ou écrite qui consacrent un intérêt particulier à la mémoire de
travail et l'une des techniques les plus utilisées est l'étude des
erreurs de production.
Les modèles de production orale ou écrite servant actuell
ement de référence sont, à l'oral, les modélisations élaborées par
Garrett (1980) et reprises par Levelt (1989) et Bock (1995). À
l'écrit, la référence reste la modélisation de Hayes et Flower
(1980), récemment revue par Hayes (1996). Le modèle élaboré
par Kellogg (1996) s'inspire de ces travaux, tout en mettant
l'accent à la fois sur le rôle de la mémoire de travail en product
ion et sur l'intervention d'un système de contrôle.
Kellogg (1996, 1998) distingue trois systèmes — formulation,
exécution et contrôle — comportant chacun deux processus de
base (fig. 1).
1 FORMULATION £ EXECUTION
lecture CONTROLE -> édition planification -> traduction programmation -> exécution
calepin visuo-spatial administrateur central boucle phonologique
Fig. 1. — Modèle de production de Kellogg
(1996, notre traduction)
Kellog's writing model (1996)
La description des différents systèmes s'inspire essentiell
ement du modèle de Brown, McDonald, Brown et Carr (1988).
La formulation est composée de deux processus : la planifica
tion et la traduction. Le premier consiste à fixer des buts à 212 Isabelle Negro et Lucile Chanquoy
atteindre, à rechercher des idées pertinentes en fonction de ces
buts et enfin à organiser les idées récupérées. La traduction,
ensemble de processus linguistiques, convertit alors ces idées en
structures linguistiques.
L'exécution comprend la programmation et l'exécution
motrice du message. Au cours de ce processus, Voutput de la tr
aduction est programmé pour la retranscription du message. Le
système d'écriture manuelle ou de dactylographie consiste à
reproduire graphiquement les phrases. La programmation et
l'exécution musculaire varient en fonction du mode d'émission
finale. Par exemple, pour l'écriture manuelle, la taille et la forme
des lettres doivent être sélectionnées.
Le système de contrôle implique la lecture du message et
éventuellement une nouvelle édition de celui-ci. Le premier de
ces processus consiste à relire régulièrement le message pendant
et après son élaboration. L'édition compare les intentions du
scripteur et les sorties des différents systèmes. Tout désaccord
entraîne alors un feedback, soit sur un système et ses processus,
soit sur ceux le précédant. L'édition consiste enfin à détecter et à
diagnostiquer les problèmes dans un texte, puis à éditer une
nouvelle version du message.
Parallèlement à ces systèmes de production, Kellogg décrit le
rôle de la mémoire de travail en production. Baddeley et Hitch
(1974) et Baddeley (1990) sont à l'origine du concept de mémoire
de travail. Cette mémoire serait composée d'un administrateur
central et de deux systèmes esclaves : la boucle phonologique et
le calepin visuo-spatial. La boucle phonologique comprend,
d'une part, une unité de stockage capable de
contenir les informations provenant du langage. D'autre part,
elle comporte un processus de répétition articulatoire, reposant
sur le langage, c'est-à-dire l'autorépétition subvocale. Ce compos
ant est aussi utilisé pour recoder phonologiquement les entrées
non phonologiques, comme les mots représentés par des images
(Gathercole et Baddeley, 1993). Le calepin visuo-spatial est re
sponsable du stockage à court terme des informations spatiales et
visuelles ainsi que de l'élaboration et de la manipulation des
images mentales. Contrairement à Levy (1997), Kellogg attribue
un rôle important au calepin en production écrite car, selon cet
auteur, les idées à planifier et à traduire en mots se présente
raient soit sous forme de représentations propositionnelles (dans
la boucle phonologique), soit sous une forme plus abstraite (ima- Les erreurs d'accord sujet-verbe 213
ges ou sensations, dans le calepin visuo-spatial). Enfin, l'admi
nistrateur est le système le plus important, mais reste peu déve
loppé d'un point de vue théorique (Ehrlich, 1997). Ses fonctions
incluent la régulation de l'information en mémoire de travail, la
récupération d'informations situées dans d'autres systèmes,
comme la mémoire à long terme, le traitement et le stockage
d'informations. L'administrateur constitue le centre principal de
la mémoire de travail. La capacité de du scripteur
étant limitée, le rôle de l'administrateur consiste à gérer
l'ensemble des actions en cours et à inhiber certaines d'entre
elles lorsque le système est surchargé.
Kellogg a donc réuni dans un modèle unique divers concepts
développés par différents auteurs. La caractéristique de ce
modèle est de permettre des activations simultanées de la fo
rmulation, de l'exécution et du contrôle, telles que les demandes
au niveau de la mémoire de travail ne dépassent pas les capacit
és limitées du scripteur. Kellogg décrit en outre très précis
ément les interactions entre les systèmes de production et les
composants de la mémoire de travail. Par exemple, la planifica
tion demande des ressources du calepin visuo-spatial et de
l'administrateur central, alors que la traduction nécessite l'i
ntervention de la boucle phonologique et de l'administrateur
central. Cependant des questions demeurent quant à cette
modélisation, car il semble difficile d'opérationnaliser le lien
entre chacun de ces systèmes et les composants de la mémoire
de travail.
Enfin, Kellogg spécifie, à l'aide de flèches dans le modèle, les
interactions existant entre systèmes et processus de base, ind
iquant la circulation de l'information. Les flèches entre les pro
cessus révèlent, par exemple, que Youtput de la planification
constitue un input pour la traduction. Toutefois, Youtput d'un
processus serait préalablement contrôlé avant de constituer un
input pour un autre processus.
La fonction occupée par le contrôle dans ce modèle montre
que les processus de relecture et d'édition peuvent apparaître
avant et après que la phrase ne soit programmée et exécutée.
Dans la même perspective, Levelt (1983, 1989) proposait à l'oral
l'existence d'un processus appelé monitoring. Les scripteurs
ou locuteurs pourraient contrôler les idées, écouter ou relire
les phrases déjà élaborées sous forme d'un discours interne
(Vygotsky, 1962) ou d'un prétexte (Witte et Cherry, 1994). Ce 214 Isabelle Negro et Lucile Chanquoy
contrôle pourrait également s'exercer une fois que le scripteur ou
locuteur a produit une phrase ou la totalité du message.
Dans ce modèle, les scripteurs ne formulent pas un texte en
entier, l'exécutent et le contrôlent, mais activent simultanément
ces différents processus. Kellogg postule que l'exécution d'un
mot ou d'une phrase peut être réalisée en parallèle avec la fo
rmulation d'un nouveau matériel ou le contrôle d'un matériel
déjà écrit, dès lors que l'exécution procède automatiquement.
Les systèmes de formulation et de contrôle sont, quant à eux,
contrôlés et donc coûteux en ressources cognitives.
Le modèle de production de Kellogg est particulièrement
intéressant, car il permet, entre autres, d'expliquer pourquoi les
productions des experts sont de meilleure qualité que celles des
novices. Cette différence résulterait de la plus ou moins bonne
coordination des processus, atteinte notamment grâce à l'aut
omatisation des processus de bas niveau (McCutchen, 1994,
1996). De plus, grâce au processus de contrôle préarticulatoire
(ou prégraphique) et postarticulatoire (ou postgraphique), les
erreurs de production surviendraient lorsque le processus de con
trôle est absent ou peu efficace.
Ces erreurs ont longtemps été attribuées à l'inattention du
sujet, ou à une méconnaissance de la langue. Or, l'observation de
ces erreurs en production spontanée et en situation expériment
ale a montré qu'elles résultaient de l'architecture même du sys
tème de production (Dell, 1986 ; Garrett, 1980). En d'autres ter
mes, les erreurs traduiraient une difficulté du système de
production dont les origines peuvent être diverses. La recherche
de ces difficultés constitue le point de départ de nombreuses étu
des empiriques concernant les erreurs d'accord sujet-verbe. Un
certain nombre d'entre elles est présenté ci-après.
Bock et Miller (1991) ont élaboré un paradigme permettant
de provoquer expérimentalement l'apparition d'erreurs d'accord
sujet-verbe, afin de vérifier, entre autres, si ces erreurs résultent
de la distance séparant le nom sujet du verbe. Pour cela, les
auteurs demandent à quarante étudiants de répéter et de comp
léter oralement des préambules que l'expérimentateur présente
à l'oral. Les préambules sont courts dans la moitié des cas (The
key to the cabinets) et longs dans l'autre moitié (The key to the
ornate Victorian cabinets). De plus, dans chaque préambule,
deux noms sont en compétition (key/cabinet) pour l'accord et
sont de même nombre (singulier-singulier : SS et pluriel-pluriel : erreurs d'accord sujet-verbe 215 Les
PP) ou diffèrent en nombre (singulier-pluriel : SP et pluriel-
singulier : PS). Les résultats montrent que les locuteurs com
mettent davantage d'erreurs lorsque les deux noms diffèrent en
nombre (SP et PS). De plus, ces erreurs augmentent significati-
vement lorsque le sujet est au singulier et le nom préverbal au
pluriel. En revanche, la proportion d'erreurs varie peu en fonc
tion de la longueur du matériel séparant le sujet du verbe. Selon
les auteurs, ce résultat indique que les éléments de la phrase
seraient spécifiés morphologiquement avant d'être ordonnés, ce
qui correspond à l'hypothèse hiérarchique des modèles de pro
duction orale. Le sujet et le verbe seraient spécifiés morphologi
quement au niveau fonctionnel (Garrett, 1980) avant que les él
éments ne soient ordonnés. Le niveau fonctionnel consisterait à
attribuer une fonction syntaxique à chaque élément lexical et à
organiser ces items sous forme de propositions pour les spécifier
morphologiquement. L'ordre dans lequel ces éléments seraient
ainsi spécifiés ne correspondrait pas nécessairement à l'ordre
dans lequel ils seraient ensuite ordonnés dans la phrase. Les él
éments de la phrase étant spécifiés proposition par proposition, il
n'existerait pas d'interférence possible entre le nombre de deux
éléments appartenant à des propositions différentes. Les interfé
rences auraient lieu uniquement entre les éléments appartenant
à une même proposition.
Pour tester cette hypothèse hiérarchique, Bock et Cutting
(1992) se sont intéressés à l'effet du type de matériel situé entre
le sujet et le verbe. La tâche des locuteurs consiste à compléter
des syntagmes prépositionnels (The editor of the history books) et
des propositions relatives (The editors who rejected the book). Les
résultats montrent, comme dans l'étude précédente, une aug
mentation significative des erreurs d'accord lorsque les noms
diffèrent en nombre (SP, PS), et surtout en condition SP. En
outre, les locuteurs commettent davantage d'erreurs en pré
sence d'un syntagme prépositionnel qu'en présence d'une pro
position relative. Dans le cas d'une proposition relative, le nom
sujet et le verbe seraient spécifiés morphologiquement dans une
même proposition, tandis que le nom préverbal serait spécifié
avec les éléments de la proposition relative. Les interférences
entre le nombre du nom sujet et du nom préverbal seraient
alors relativement rares. En revanche, avec un syntagme prépos
itionnel, le nom sujet, le nom pré verbal et le verbe seraient
spécifiés dans une seule proposition, ce qui augmenterait les 216 Isabelle Negro et hudle Chanquoy
interférences possibles entre le nombre du nom sujet et celui du
nom préverbal.
Ces deux études suggèrent que les erreurs d'accord résulte
raient bien de l'architecture hiérarchique de la production du
langage (cf. également, Vigliocco et Nicol, soumis). Les erreurs
d'accord surviendraient dès lors que le nom sujet et le nom pré-
verbal diffèrent en nombre et sont spécifiés morphologiquement
dans la même proposition, comme c'est le cas avec des syn-
tagmes prépositionnels du type « Nom 1 de Nom 2 ». En outre,
dans ces conditions, les erreurs seraient d'autant plus fréquentes
que la mémoire de travail est surchargée (Fayol et Got, 1991 ;
Fayol, Hupet et Largy, sous presse ; Fayol, Largy et Lemaire,
1994). L'étude de la charge en mémoire de travail constitue
l'objectif de nombreuses études réalisées en français.
La particularité du français est que la plupart des marques
du nombre ne sont pas prononcées à l'oral, mais sont présentes à
l'écrit (Catach, 1980). Fayol et Got (1991) proposent à des scrip-
teurs adultes de rappeler par écrit des phrases comportant deux
sujets préverbaux. L'objectif des auteurs est de reproduire expé
rimentalement des erreurs d'accord sujet- verbe et de déterminer
ainsi les causes de ces erreurs. La tâche des scripteurs consiste à
rappeler des phrases du type « Article 1 + Nom 1 + Préposi
tion + Article 2 + Nom 2 + Verbe » (par exemple : « Le chien
des voisins arrive »). Dans ces phrases, les deux noms sont des
sujets sémantiquement plausibles du verbe et sont soit équiva
lents (SS, PP), soit différents en nombre (SP, PS). De plus, dans
la moitié des cas, les phrases sont suivies d'une liste de cinq mots
unisyllabiques phonologiquement proches, afin d'augmenter la
charge en mémoire de travail (Drewnowski et Murdock, 1980).
La phrase à rappeler est censée simuler la transition entre la
représentation d'un segment déjà planifié et sa réalisation gra
phique (Fayol, Largy et Lemaire, 1994). L'accumulation tempor
aire d'une série de mots correspondrait à une seconde tâche très
coûteuse cognitivement. Ce paradigme consiste à évaluer le coût
cognitif des traitements engagés par le scripteur. La pre
mière hypothèse des auteurs prédit un effet de la seconde tâche,
c'est-à-dire de la charge en mémoire de travail, sur les erreurs
d'accord sujet-verbe, du fait des capacités limitées de trait
ement. Ils émettent également l'hypothèse que les scripteurs
accordent le verbe avec le nom qui le précède au lieu du premier
parce qu'ils ont automatisé l'accord de proximité du verbe avec

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