- Étude sur la mentalité des ouvriers d'une grande entreprise suisse - article ; n°1 ; vol.50, pg 507-519

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L'année psychologique - Année 1949 - Volume 50 - Numéro 1 - Pages 507-519
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1949
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Franziska Baumgarten-Tramer
II. - Étude sur la mentalité des ouvriers d'une grande entreprise
suisse
In: L'année psychologique. 1949 vol. 50. pp. 507-519.
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Baumgarten-Tramer Franziska. II. - Étude sur la mentalité des ouvriers d'une grande entreprise suisse. In: L'année
psychologique. 1949 vol. 50. pp. 507-519.
doi : 10.3406/psy.1949.8470
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1949_hos_50_1_8470II
:étude sur la mentalité des ouvriers
d'une grande entreprise suisse
par le Dr Franziska Baumgarten-Tramer
Université de Berne.
L'évolution récente des tendances économiques et sociales
.a suscité, tant chez les psychologues et sociologues que chez les
employeurs, un vif intérêt pour la mentalité des classes labo
rieuses. Les premiers envisagent ces questions surtout sous un
angle scientifique et s'efforcent de déterminer la constitution
mentale des diverses catégories de travailleurs. Quant aux
employeurs, seuls les problèmes suivants les intéressent dans ce
domaine : L'employé ou l'ouvrier manifeste-t-il un réel intérêt
pour le travail qu'il exécute ou le considère-t-il uniquement
comme un gagne-pain? Pourra-t-il s'intégrer utilement dans le
groupe de ses camarades de travail ou bien restera-t-il à l'écart?
En d'autres termes, contribuera-t-il à faire régner dans ce groupe
l'entente ou le désaccord?
C'est de la réponse à ces questions que dépendra l'attitude
qu'il conviendra de prendre à l'égard du travailleur. On lui
témoignera la confiance que méritent sa loyauté et sa fidélité ou
bien on marquera de la réserve à l'égard de ses paroles et de ses
actes. En vue de résoudre ce problème, les psychologues se sont
efforcés, depuis bien des années déjà, de déceler, dans le cadre des
examens psychologiques, non seulement les aptitudes professionn
elles spécifiques, mais aussi le caractère de chaque travailleur.
Cependant, malgré de multiples études entreprises dans ce
■domaine, l'analyse des traits de n'a pas abouti, jusqu'à
présent, à des résultats satisfaisants1. Il convient d'ajouter
1. Fr. Baumgarten. Orientalion et sélection professionnelles par l'examen
psychologique du caractère, Paris, Dunod, 1949. 508 PSYCHOLOGIE APPLIQUEE
également qu'il serait erroné d'identifier le caractère avec la
mentalité d'un individu donné. En effet, l'examen du caractère
proprement dit se borne à relever avant tout les traits présen
tant une tendance morale. Or, dans la constitution mentale, un
rôle important revient à la réflexion, au raisonnement et au juge
ment, qui déterminent la compréhension et l'appréciation des
manifestations de la vie. Connaître la mentalité du travailleur
signifie donc savoir ce que les travailleurs approuvent et ce
qu'ils désapprouvent, ce qu'ils considèrent comme juste et ce critiquent. L'examen du caractère ne saurait toutefois
être considéré comme l'équivalent d'un examen de la mentalité.
La deuxième guerre mondiale a compliqué davantage encore
ces problèmes, car on a consacré la plus grande attention à la
collectivité sociale en tant que facteur politique et l'on a étendu
les investigations psychologiques également à la totalité du
personnel des entreprises. Étant donné que, dans l'économie
moderne, les entreprises ont tendance à s'agrandir sans cesse,
— il n'est pas rare que cinq cents ouvriers et employés ou plus
soient occupés par une même maison — l'examen individuel,
même s'il s'étend à une fraction importante du personnel, ne
saurait fournir des notions exactes de la mentalité de l'ensemble
des travailleurs d'une entreprise donnée. De nouveaux problèmes
se sont donc posés, à savoir : Quelle est la d'un groupe
d'ouvriers et d'employés travaillant sous les ordres contre
maître, d'un directeur? Existe-t-il une méthode permettant d'en
obtenir une vue d'ensemble? C'est ainsi que des problèmes se
rapportant à la psychologie des foules ont pris de l'actualité
également dans la vie économique.
Il en résulte, pour la psychotechnique, une tâche nouvelle,
très difficile et comportant de grandes responsabilités.
I
II n'existe pas encore, en psychologie, de méthodes appropriées
pour l'examen de la mentalité. La méthode des questionnaires, uti
lisée en général dans ce but, s'est avérée insuffisante. Les critiques
formulées à l'égard de cette méthode ne sont que trop bien connues.
Quant aux tests deRorschach et de Szondi, ils sont inadéquats *.
1. Voir F. Baumgarten. Der Rorschachtest im Lichte der experiment
ellen Psychologie. Schweiz. Archiv für Neurologie und Psychiatrie, 1943.
A. Ancelin-Schutzenberger. Étude expérimentale du test de Szondi.
Comptes rendus du IXe Congrès intern, de Psychotechnique, Paris, Presses
Universitaires de France, 1951 (en préparation). BAUMGARTEN-TRAMER. LA MENTALITE DES OUVRIERS 509 F.
Nous aimerions signaler ici une autre méthode, le « test des
proverbes l », dont les résultats nous semblent plus satisfaisants.
Ce test est basé sur un choix de 240 proverbes portant sur le
travail humain et les relations sociales et touchant à de nombreux
problèmes se rapportant à des domaines particuliers, tels que les
conséquences du travail, la réputation des professions, la tech
nique du travail, les salaires, la justice, l'action rationnelle,
l'organisation sociale existante, etc..
Le sujet est prié de choisir, dans cet ensemble, huit proverbes
qu'il considère comme justes et huit qu'il considère comme faux.
Il indiquera en outre (soit verbalement, soit par écrit) les raisons
de son choix. C'est là une méthode d'interrogation indirecte, en
ce sens que l'activation des sentiments et des expériences vécues,
produite au moyen du test, provoque une prise de position à
l'égard des problèmes énoncés par chaque proverbe. De cette
manière, le test permet au sujet de se prononcer spontanément
sur une question choisie j)ar lui-même.
Nous avons utilisé ce test, en même temps que d'autres « tests
évocateurs », pour examiner la mentalité de 98 travailleurs occu
pés dans une grande entreprise suisse et nous aimerions en pas
ser brièvement en revue les résultats les plus significatifs.
II
Les proverbes les plus fréquemment choisis ont porté sur le
domaine du travail. C'est ainsi que 37 % des sujets ont choisi le
proverbe « Le travail fait le charme de la vie ». Un tel choix
prouve, à lui seul déjà, l'attitude positive à l'égard du travail
qui est accepté par le sujet. Cette hypothèse est confirmée entièr
ement par les différentes raisons données pour le choix de ce pro
verbe. Ces raisons indiquent, en effet, que le travail donne à la
vie un sens et un but, qu'il exerce une action stimulante sur
l'esprit en permettant au travailleur d'oublier ses soucis, qu'il
combat l'ennui, qu'il rend les hommes plus contents en les rete
nant d'accomplir des actions irréfléchies. Nous résumerons ces
arguments en disant que le travail possède une vertu psycho
hygiénique. Certains sujets ont émis l'opinion que le travail fortifie
l'organisme et qu'il constitue un moyen de faire son chemin
dans la vie. Mentionnons encore la réponse d'un sujet selon lequel
1. F. Baumgarten. Les Tesls pour l'examen psychologique de la personnali
té. Établissement des Applications psychologiques, Clamart, 1951. 510 PSYCHOLOGIE APPLIQUEE
le travail permet de donner toute sa mesure et procure de lai
satisfaction en convaincant que l'on est bon à quelque chose.
Il résulte de toutes ces opinions que le travail est considéré
non pas comme un but en soi, mais comme un moyen. Il est en
outre très intéressant de constater que, dans ces réponses, l'i
nfluence psychique du travail l'emporte largement sur son influence
d'ordre physique. En effet, deux réponses seulement mentionnent
l'heureuse action du travail sur l'organisme du travailleur, alors,
que l'influence psychique est soulignée dans 19 cas.
Le choix et les réponses relatifs aux autres proverbes se rap
portant au domaine du travail (tels que les : « II n'est
pas de sot métier »; « Le procure l'aisance, la paresse la
misère »; « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ») reflètent
également, dans les arguments cités en faveur de l'idée exprimée
dans ces proverbes, une attitude généralement positive à l'égard
du travail.
Nous tenons cependant à relever dans, cette catégorie quelques
critiques, témoignant de préoccupations éthiques, telles que :
« C'est un travail honteux que de produire des machines de
guerre », ou encore, parmi les critiques apportées au proverbe :
« A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », celle-ci : « Et,
cependant, il existe des gens qui triomphent par le travail d'au-
trui. » La sentence biblique : « Tu mangeras ton pain à la sueur
de ton front » provoque la protestation suivante : « Pourquoi
sommes-nous les seuls à devoir gagner notre pain à la sueur de
notre front? »
Parmi les proverbes tirés du domaine du travail proprement
dit, il y en a trois qui suscitèrent de la part de nos sujets des
protestations particulièrement vives. Le premier de ces trois pro
verbes affirme : « Tel travail, tel salaire. » Une seule réponse
approbatrice : « On est bien payé pour un bon travail » constitue
une exception. Bien plus nombreuses sont des réponses telles
que : « Malheureusement, ce n'est pas le cas. » — « Le salaire
ne correspond que rarement au travail effectué. » — « II y en a
beaucoup qui auraient mérité un salaire plus élevé. » Certains
sujets citent leurs propres expériences dans ce domaine : « Le
proverbe n'est pas probant, car je trouve insuffisant le salaire
dont est rémunéré mon travail »; ou : « Nos salaires n'augmentent
pas en proportion de notre rendement ». D'autres ouvriers rap
pellent des faits qui leur sont connus : « Cela n'est pas exact. Il
y a des ouvriers qui travaillent au-delà de leurs forces et s'ils
réclament un salaire équitable, on leur répond généralement que F. BAUMGARTEN-TRAMER. LA MENTALITE DES OUVRIERS 511
leur rendement est minime. C'est le patron, naturellement qui
touche la part du lion. » — ■ « Cela n'est pas le cas par exemple
dans l'armée, où l'assurance militaire tranche chaque cas en
sa propre faveur ». — « Le travailleur dans les mines de charbon
et l'ouvrier du bâtiment effectuent un travail beaucoup plus dur
qu'un voyageur de commerce, un instituteur ou un fonctionn
aire. » — « De nombreux êtres humains travaillent plus dure
ment que d'autres et gagnent bien moins que ceux qui ne font
rien. » L'on voit que les travailleurs lisent les journaux et se
mettent au courant.
Un deuxième proverbe avait provoqué de l'opposition de
la part des sujets. Ce fut le suivant : « Dur travail, doux sommeil.»
Non seulement, les réponses relevèrent que le travail effectué
calmement provoque également un doux sommeil, mais ces
ouvriers déclarèrent qu'en général, « l'on ne dort pas bien après
avoir durement travaillé ». Un autre sujet remarque qu'il ne
croit pas qu'un travailleur n'aimant pas son travail ait un
doux sommeil.
Par ailleurs, la sentence selon laquelle « La qualification se
reconnaît à la fonction » a suscité beaucoup d'irritation. Certains
sujets relevèrent à ce propos que « Nombreux sont ceux qui ne
sont pas à la hauteur de leur tâche ». D'autres affirment que
« maint travailleur serait prêt à faire mieux, mais il n'a pas de
chance ». Les raisons indiquées pour l'absence de qualifications
pour un poste trop élevé ou, inversement, des
méconnues, sont : les hautes protections, le favoritisme, l'ava
ncement automatique, etc. Le refus d'admettre cette sentence
montre que nombreux sont les travailleurs qui ne sont pas satis
faits du rang qu'ils occupent.
Il ressort de cette brève description que les problèmes du
travail humain ont été traités par les sujets sous leurs aspects
positifs et négatifs à la fois.
II
Parmi les proverbes choisis par les sujets, un grand nombre se
rapporte aux problèmes de V attitude adéquate à adopter dans la
vie, par exemple : « En tous tes actes prends soin de considérer
la lin. » — « Travail bien accompli, au succès conduit. » —
« Essaye, et tu sauras. » — « Le sage ne cesse jamais d'apprendre. »
— « Bien des hommes savent beaucoup, mais aucun ne sait tout. » 512 PSYCHOLOGIE APPLIQUEE
— « Mieux vaut penser d'abord que réfléchir ensuite. » — « La
fortune sourit aux audacieux. >> — « Dans une forte main, toutes
les armes sont bonnes. » — « N'est perdue que la cause que l'on
abandonne. » II semble donc que les sujets attribuent une grande
importance à ce problème de la conduite. Ils ont bien reconnu
que le succès ou l'échec de nos actes dépend de l'attitude que
nous adoptons. C'est la raison pour laquelle ils ont mis l'accent
sur les proverbes qui établissent des règles de conduite. Il est
intéressant de constater que les commentaires relatifs au pro
verbe cité en dernier, soit : « N'est perdue que la cause que l'on
abandonne », font ressortir que « Toute situation difficile offre
une issue » ou encore qu' « Atteindre le but ne dépend souvent
que d'une volonté de fer ». Trois sujets expriment même leur
opinion sous une forme imperative : « L'on ne doit rien aban
donner... mais persévérer et ne pas perdre la maîtrise de soi. »
Relevons aussi certaines remarques critiques, comme celle d'un
sujet qui choisit le proverbe « Où la peau du lion ne passe pas,
couvrez-vous de celle du renard » et qui donne comme réponse :
« Ce n'est pas donné à chacun de pouvoir s'adapter. » La maxime
« II faut savoir saisir l'occasion quand elle se présente » a suscité,
il est vrai, deux réponses affirmatives : « Sinon, c'est un autre
qui en profite », ou encore « Celui qui ne se défend pas, doit se
contenter de ce qui reste. »Mais 5 % des sujets ont manifesté
leur désapprobation, en s'exprimant comme suit : « La leçon de
ce proverbe a été particulièrement appliquée pendant la guerre »,
ou qu'une telle maxime pourrait « engager quelqu'un à commettre
un vol », ou encore : « Voilà une conception bien malsaine car
elle doit entraîner petits et grands à entrer en conflit avec leurs
voisins. »
Étant donné que les règles de conduite sont de nature ration
nelle — c'est la raison qui les a établies — leur approbation signifie
que Von doit reconnaître la priorité de cette dernière. Il convient
d'en conclure que les sujets ayant conservé cette qualité du
jugement, ne sauraient être considérés comme atteints d'appe-
santissement, comme on le lit souvent dans la presse de divers
partis politiques.
Nous insisterons, en outre, sur la conception morale qui se
dégage de ces réponses, à savoir que l'on préfère, pour atteindre
ses fins, recourir à des moyens honnêtes. C'est cette conviction
qui inspire la critique de maint proverbe, tel que de celui-ci :
« Dans une forte main, toutes les armes sont bonnes. » C'est
ainsi qu'un travailleur remarque : « La meilleure arme ne vaut F. BAUMGARTEN-TRAMER. LA MENTALITE DES OUVRIERS 513
rien dans une main forte, mais sacrilège » ou un autre : « Une
main forte ne vaut rien avec une arme, si l'homme qui s'en sert
est un traître à son peuple. » Nous apprécions hautement la concep
tion qui se reflète dans ces réponses, car il s'agit ici de l'attitude
prise par l'individu à l'égard d'un problème très important, à
savoir le choix des moyens propres à atteindre un but. Il est
intéressant de noter également, à propos de ce proverbe, que
plusieurs sujets ont attaché une grande importance au fait que
certains moyens d'action doivent être réservés à des personnes
présentant des garanties au point de vue moral et spirituel.
Nous avouons avoir rencontré cet argument pour la première
fois au cours de notre pratique psychologique.
La tendance à l'action rationnelle nous explique le choix fr
équent de maximes telles que « Le sage ne cesse jamais d'ap
prendre », « Bien des hommes savent beaucoup, mais aucun ne
sait tout », maximes qui expriment la nécessité de se perfec
tionner à tous points de vue. C'est ainsi qu'un sujet remarque
« II faut utiliser toutes les occasions pour apprendre. »
IV
Parmi les problèmes sociaux, c'est celui de la justice qui inté
resse le plus les sujets. Non seulement, les proverbes et maximes
qui traitent de cette notion représentent le groupe le plus impor
tant des proverbes choisis, mais les sujets ont encore profité de
chaque occasion qui s'offrait à eux pour aborder cette question
à laquelle les travailleurs sont particulièrement sensibles.
C'est précisément ce sens de la justice très prononcé qui a
provoqué des réactions très vives à l'égard du proverbe « Le
droit du plus fort est toujours le meilleur » (2 réponses en sa
faveur et 16 oppositions) et l'on entend répliquer : « Le faible,
aussi, a ses droits. » — « Cette maxime peut s'appliquer à un
pays à forme de gouvernement non démocratique. » En règle
générale, la justice devrait donc avoir le pas sur la force. Une
autre réponse relève : « Ce qui importe, ce n'est pas la puissance,
mais la sagesse. » Des protestations ont également été provoquées
par deux proverbes de tendance analogue, à savoir : « Ceux qui
sont à la peine ne sont pas toujours à l'honneur » et « L'un porte
le bois, l'autre se chauffe». Plusieurs sujets estiment qu'il en
est bien ainsi et mentionnent des expériences vécues ou observées :
« Les uns travaillent et d'autres en tirent leur profit. » — « II
A. P. VOL. JUB. 33 514 PSYCHOLOGIE APPLIQUEE
y aura toujours des gens qui mangent à leur faim aux dépens
d'autrui. » — « C'est ainsi que cela se passe précisément de
nos jours dans la politique des grands. » — « Le peuple tra
vailleur porte le fardeau du bois et les capitalistes se chauffent
grâce aux bénéfices. » — « De grands inventeurs, il en a toujours
existé, mais je n'en connais pas un seul dont le travail ait été
récompensé comme il le méritait. » Enfin, nous citerons cette
réponse qui établit une sorte d'impératif moral : « Celui qui porte
le bois, doit aussi pouvoir s'y chauffer. »
L'injustice qui règne dans la société humaine est soulignée par
le proverbe suivant : « On pend les petits voleurs, on laisse courir
les gros. » 10 % de la totalité des sujets ont choisi ce proverbe
en confirmant les faits peu réjouissants qu'il exprime. C'est ainsi
que plusieurs sujets rappellent, dans ce contexte, certains évé
nements regrettables : « Je pense à l'affaire N.... », « Comme dans
l'affaire M....< », etc. i. Ces irrégularités dans la vie sociale
s'expliqueraient par le fait que « Les grands ont toujours assez
d'argent pour étouffer une affaire ». D'après le remède préconisé
par un des sujets, il faudrait « pendre les grands et laisser courir
les petits ».
Au deuxième rang de l'intérêt social figure la communauté.
Dans un pays comme la Suisse, il n'est pas étonnant que de
nombreux sujets aient choisi la maxime « Un pour tous, tous
pour un » (14 %). Certes, ceux qui firent ainsi ont dû éprouver
un sentiment particulièrement prononcé en faveur de cette
maxime. Cela ressort notamment du commentaire suivant :
« Cette idée, qui est le fondement de la Confédération Helvétique,
constitue la base même de n'importe quelle œuvre collective. »
Les sujets insistent en premier lieu sur les conséquences qui
découleraient de l'application de cette maxime aux rapports de
la vie en commun et entre les nations : « Ainsi, nous aurions
certainement moins de guerres et moins de gens pauvres. » Nous
retrouvons ici de nouveau, à la place des arguments qui ont fait
adopter cette maxime, un impératif d'ordre éthique : « II faut
penser au prochain, et non pas uniquement à soi. » — « Un hon
nête homme ne doit pas penser qu'à lui seul. » — « Le véritable
camarade doit se mettre au service de la collectivité et ne pas
songer qu'à ses intérêts. » Ces affirmations apparaissent comme
un engagement pris vis-à-vis de soi-même.
La sentence qui exprime l'idée de la paix sociale et qui affirme
1. Deux affaires fâcheuses causées par des personnalités bien connues du
public. BAUMGARTEN-TRAMER. LA MENTALITE DES OUVRIERS 515 F.
qu' « A force de céder, on empêche la guerre » n'a pas été ap
prouvée. Cela ressort des réponses suivantes : « C'est faux, pensez
à Munich en 1938. » — « Les événements actuels prouvent le
contraire. » — « L'on a pu en faire l'expérience avec Hitler. »
D'autres réponses, au contraire, admettent la leçon contenue
dans le proverbe, mais formulent certaines réserves. Le mot
« céder » ne devrait pas être pris, ici, dans son sens absolu :
« Ce n'est pas en cédant à toutes les occasions, mais en cédant
en faveur d'une bonne cause que l'on empêche les guerres. »
Un autre proverbe mentionne les conséquences négatives que
peut entraîner une attitude trop conciliante, encourageant par
exemple l'avidité de l'adversaire : « En offrant un doigt, on vous
demande la main. » — « A force de céder, il ne vous reste plus
rien. » Celui qui cède risque de perdre son indépendance : « Céder
et se faire assujettir? » demande un sujet ironiquement. Une
autre réponse comporte la suivante : « Si l'on veut céder, il
faut au moins le faire de façon intelligente. » Enfin, cette dernière
réponse qui montre que le désir de paix ne saurait dépendre d'un
seul des deux partenaires, car « Si le méchant ne veut, le bon ne
peut vivre en paix ».
13% des sujets ont choisi le proverbe « Qui ne se mêle de rien,
a la paix », proverbe qui a rallié autant de réponses positives
que négatives, ces dernières soulignant surtout la nécessité de
l'intervention : « Lorsqu'on constate que les choses ne vont pas
bien chez le voisin, il faut s'en mêler, même au risque de troubler
la paix. » Cette réponse s'inspire d'un sens prononcé de la respons
abilité sociale. Il en est de même pour le sujet qui déclare avec
simplicité : « Moi aussi je me sens responsable. » Un autre dit
encore : « C'est exact. Mais ce serait de la lâcheté, un manque
de caractère et d'opinion que de vivre en se conformant à cette
maxime. » Cet aveu, reconnaissant l'existence d'une responsabil
ité sociale, constitue un des plus beaux témoignages du n
iveau moral élevé des sujets interrogés, qui préfèrent s'exposer
à tous les ennuis que peut causer une intervention plutôt que
de rester passifs devant l'injustice. Nous voyons là une concept
ion très élevée du devoir social, pénétrée de noblesse et de dignité
humaine.
Un autre enseignement intéressant de notre épreuve peut être
tiré de la réaction au proverbe suivant : « La récolte du voisin
est toujours la plus belle. » Les sujets ont bien reconnu qu'il
s'agit là de l'envie, ce dont témoignent les réponses suivantes :
« En les contemplant sans jalousie, les récoltes des deux champs

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