Étude sur la réversibilité des associations de mots - article ; n°1 ; vol.66, pg 57-89

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L'année psychologique - Année 1966 - Volume 66 - Numéro 1 - Pages 57-89
Summary
This research was undertaken to outline the nature of associative reversibility. Reversibility is defined as such : when using free word-association, if stimulus A evokes answer B, then stimulus B evokes answerA. Reversibility is assumed to depend on psycho-linguistic variables, and not on specific individual reactions.
Subjects from two different samples of an homogeneous population were submitted to two experiments of free association in limited tinte (visual presentation of one word stimulus each 7 seconds). Experiment I provided with associative responses to word A ; experiment II provided with responses to word B, which was primary, secondary or tertiary response to A in experiment I.
When comparing associations AB with associations BA, it can be concluded that :
1) There is a general tendency to reversibility, but no correlation between frequencies fA (B) and fB (A).
2) In an associative pair, privileged direction is connected with a difference in word frequency between associated words, and goes from the less to the more frequent word.
3) When dichotomizing associative pairs between highly and lowly reversible, it was showed that the former offer higher associative community.
Résumé
L'objet de cette recherche est de préciser la nature de la réversibilité associative. On entend par là le fait que, si, en association libre, un mot A présenté comme stimulus entraîne comme réponse le mot B, inversement, le stimulus B entraîne la réponse A. Cette réversibilité doit dépendre de variables psycho-linguistiques et non de réactions individuelles spécifiques.
On a réalisé deux expériences d'association libre en temps limité (présentation visuelle d'un mot-stimulus toutes les 7 s) sur deux échantillons différents de sujets prélevés dans une population homogène. On a obtenu : 1) Dans l'expérience 1, les réponses associatives au mot A; 2) Dans l'expérience 2, celles au mot B qui était la réponse primaire, secondaire ou tertiaire au mot A dans l'expérience 1.
La confrontation des liaisons AB et BA permet de conclure que :
1) II existe une tendance générale à la réversibilité, mais non une corrélation entre les fréquences fA (B) et /B (A).
2) La direction privilégiée d'une paire associative est liée à une différence entre les fréquences d'usage des mots associés et va du mot le moins fréquent au mot le plus fréquent.
3) En dichotomisant les paires associatives en « fortement » et « faiblement réversibles », on montre que les premières présentent une communauté associative plus élevée que les secondes.
33 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1966
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F. Jodelet
Geneviève Oléron
Étude sur la réversibilité des associations de mots
In: L'année psychologique. 1966 vol. 66, n°1. pp. 57-89.
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Jodelet F., Oléron Geneviève. Étude sur la réversibilité des associations de mots. In: L'année psychologique. 1966 vol. 66, n°1.
pp. 57-89.
doi : 10.3406/psy.1966.27878
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1966_num_66_1_27878Abstract
Summary
This research was undertaken to outline the nature of associative reversibility. Reversibility is defined as
such : when using free word-association, if stimulus A evokes answer B, then stimulus B evokes
answerA. Reversibility is assumed to depend on psycho-linguistic variables, and not on specific
individual reactions.
Subjects from two different samples of an homogeneous population were submitted to two experiments
of free association in limited tinte (visual presentation of one word stimulus each 7 seconds).
Experiment I provided with associative responses to word A ; experiment II provided with responses to
word B, which was primary, secondary or tertiary response to A in experiment I.
When comparing associations AB with associations BA, it can be concluded that :
1) There is a general tendency to reversibility, but no correlation between frequencies fA (B) and fB (A).
2) In an associative pair, privileged direction is connected with a difference in word frequency between
associated words, and goes from the less to the more frequent word.
3) When dichotomizing associative pairs between highly and lowly reversible, it was showed that the
former offer higher community.
Résumé
L'objet de cette recherche est de préciser la nature de la réversibilité associative. On entend par là le
fait que, si, en association libre, un mot A présenté comme stimulus entraîne comme réponse le mot B,
inversement, le stimulus B entraîne la réponse A. Cette réversibilité doit dépendre de variables psycho-
linguistiques et non de réactions individuelles spécifiques.
On a réalisé deux expériences d'association libre en temps limité (présentation visuelle d'un mot-
stimulus toutes les 7 s) sur deux échantillons différents de sujets prélevés dans une population
homogène. On a obtenu : 1) Dans l'expérience 1, les réponses associatives au mot A; 2) Dans
l'expérience 2, celles au mot B qui était la réponse primaire, secondaire ou tertiaire au mot A dans 1.
La confrontation des liaisons AB et BA permet de conclure que :
1) II existe une tendance générale à la réversibilité, mais non une corrélation entre les fréquences fA (B)
et /B (A).
2) La direction privilégiée d'une paire associative est liée à une différence entre les fréquences d'usage
des mots associés et va du mot le moins fréquent au mot le plus fréquent.
3) En dichotomisant les paires associatives en « fortement » et « faiblement réversibles », on montre
que les premières présentent une communauté associative plus élevée que les secondes.Laboratoire de Psychologie expérimentale et comparée
ÉTUDE SUR LA RÉVERSIBILITÉ
DES ASSOCIATIONS DE MOTS
par François Jodelet1 et Geneviève Oléron
Au regard du nombre imposant de travaux expérimentaux
consacrés aux associations de mots, particulièrement aux asso
ciations « libres » d'un mot-réponse (unique) à un mot (unique)
présenté comme stimulus, un aspect particulier de celles-ci
semble n'avoir guère retenu jusqu'ici l'attention : il s'agit de
leur « réversibilité »2. Nous entendons par là le fait que, si un
mot A présenté comme stimulus entraîne la production d'un B comme réponse de la part du sujet, la présentation du
mot B stimulus peut entraîner à son tour la production
du mot A comme réponse. Comment peut-on décrire, d'une
façon exacte, les aspects et les degrés d'une telle réversibilité ?
Peut-on les mettre en rapport avec d'autres variables psychol
ogiques, linguistiques ou psycho-linguistiques '? Tel est le propos
de la recherche dont nous exposerons ici les premiers résultats.
Nous noterons d'abord deux points :
1) Le peu d'intérêt soulevé par cette question est paradoxal
si l'on considère l'attention accordée très fréquemment aux
1. Aujourd'hui à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines de Nancy,
Laboratoire de Psychologie.
2. Nous préférerons ce terme à ceux de « symétrie », de « bilatéralité » ou
de « bidirectionnalité », employés par des auteurs américains à ce propos ou
surtout à celui du paired-associate learning. Dans leur contenu sémantique
usuel, « symétrie » ou « bilatéralité » nous semblent moins près de la notion
que nous voulons évoquer : « l'association dans un sens par rapport à celle
dans le sens inverse. » « Bidirectionnalité » est malsonnant en français. Pré
cisons que « réversibilité » est entendu par nous sans référence (tout au moins à
première vue) à l'acception de ce mot en logique ou dans l'épistémologie
génétique de Piaget. MÉMOIRES ORIGINAUX 58
effets « rétroactifs » (backward) dans l'apprentissage verbal, et
notamment dans celui de couples de termes associés (paired-
associates)1. Dans la procédure canonique de ce type d'expér
iences, où les termes sont des syllabes sans signification, on fait
apprendre une série de couples AB en présentant d'abord A,
puis, immédiatement après, « A et B » (dans l'ordre) ; dans la
phase-test, on présente à nouveau cette série de la même façon,
mais on demande au sujet, dès l'apparition de A, de répondre
par B en anticipant sur la présentation de ce terme. Le problème
se pose alors de savoir s'il répondrait aussi bien par A si l'on
présentait B seulement. Une question analogue dans sa forme
peut être posée lorsqu'on constate la réponse associative B
(mot) à un stimulus A (mot), à ceci près que cette association ne
résulte pas d'un apprentissage contrôlé en laboratoire, mais
de la mise en jeu « d'habitudes de langage » (en un sens très
général) qui préexistent à la passation de l'expérience.
2) Dans des expériences mettant en jeu des couples de mots,
portant sur l'apprentissage, sur les rapports entre association
et rappel, sur l'association à deux mots présentés conjointe
ment, etc., il est gênant d'utiliser des couples de mots associés AB
dont on ne connaît la fréquence d'association que dans un seul
sens, par exemple A-B seulement ou B-A seulement2 : ceci empêche
de démêler, dans d'éventuels effets d'apparence « rétroactive »,
ce qui peut résulter de l'expérience elle-même de ce qui relèverait
d'habitudes antérieures à celle-ci. Les données de réversibilité pour
des mots associés français que nous présentons pourront, en tout
état de cause, servir de référence pour un contrôle de cette
variable dans ce type d'expériences3.
Dans le cadre limité de cet exposé, nous évoquerons d'abord
le problème d'une tendance générale à la réversibilité dans les
associations de mots, puis nous mettrons en rapport les aspects
opérationnels qui auront pu être dégagés de cette étude avec deux
variables susceptibles de les éclairer (et qui ne sont évidemment
1. Pour un exposé sur ces travaux, on lira l'article de Ascii et Ebenholtz
(1962), cité plus loin.
2. Convenons d'un symbolisme. Si nous parlons d'une paire AB, sans tiret,
nous l'entendons sans indication d'une « direction » quelconque allant de A
à B ou de B à A. Nous écrirons « A-B », avec un tiret, lorsque nous parlerons
de l'association de B à A et « B-A » de l'association inverse. Enfin, en un sens
qu'on explicitera plus loin, nous écrirons AB (surligné) ou BA pour parler
de la « direction privilégiée » de l'association entre deux termes A et B.
3. C'est la raison pour laquelle nous présenterons plus loin in extenso nos
tableaux statistiques. JODELET ET G. OLÉRON. — ÉTUDE DES ASSOCIATIONS DE MOTS 59 F.
pas les seules à envisager, mais celles dont l'approche nous
semble prioritaire) : la fréquence d'usage linguistique des mots
associés et la communauté associative des réponses à ces mots.
1. Le problème d'une tendance générale
a la réversibilité associative
Considérons un ensemble de paires telles que le mot B est une
réponse associative au mot A, et la « force d'association » A-B
une variable quantifiable : par exemple, la fréquence avec laquelle
une population de sujets donne B en réponse au mot A présenté
comme stimulus dans une expérience d'association de mots libre
simple (nous évitons de discuter pour le moment de la nature
et de la valeur d'autres indices possibles pour cette force d'asso
ciation). On se demandera si, dans une expérience similaire où
B est présenté comme stimulus : 1) A apparaît comme une réponse
à B ; 2) la force d' association B-A présente une liaison avec la force
d'association A-B, celle-là se trouvant par exemple approxima
tivement égale à celle-ci pour l'ensemble des paires considérées.
Par cette double question, nous posons le problème d'une
tendance générale (ou, si l'on préfère, statistique) à la réversibilité
dans l'association des mots. Il n'est pas aisé d'imaginer a priori
sa solution :
1) Dans le cas d'un apprentissage de couples de termes
associés (syllabes sans signification), présentés dans l'ordre A-B
(« apprentissage verbal » effectué en laboratoire), on observe
généralement une infériorité de la « force d'association » rétro
active (B-A) par rapport à la force d'association originale (A-B).
Mais pour des auteurs comme Asch et Ebenholtz (1962), cette
infériorité résulte d'un pur artefact expérimental, tenant aux
conditions mêmes de l'épreuve qui privilégie le rappel de B1.
Fidèles à une position gestaltiste ou « anti-associationniste »,
ils soutiennent que l'association, dès qu'elle est acquise dans un
sens, est en soi, au niveau latent, parfaitement « symétrique »
ou réversible et peut donc jouer aussi bien dans l'autre sens si
l'on égalise la disponibilité d'évocation (availability) de chacun
des termes associés pris séparément : leurs propres expériences
tendent à le démontrer.
1. Dans la phase d'entraînement, B est en soi mieux perçu que A, parce
que A représente un signal préparatoire à l'apparition de B. D'autre part,
dans la phase-test où le sujet doit anticiper dès de A la réponse
correcte B, il prononce B à haute voix et, s'il se trompe de réponse, la .rectifie
en prononçant la réponse correcte B dès qu'elle apparaît. Ceci privilégie la
mémorisation de B. 60 MÉMOIRES ORIGINAUX
2) Lorsqu'il s'agit de paires associatives de mots, paires
« naturelles » ancrées sur des habitudes de langage (et cognitives)
préexistant à l'expérience d'association, et dans la mesure où
cette expérience répétée dans les deux sens (A comme stimulus,
puis B comme stimulus) ne privilégie le rappel particulier
d'aucun des deux termes comme réponse, peut-on penser que
se manifeste la « symétrie » ou réversibilité latente postulée par
Asch et Ebenholtz ? C'est-à-dire, bien que dans le cas d'une
paire particulière AB on ne puisse prédire si la force d'associa
tion A-B est supérieure, inférieure ou égale à la B-A, peut-on penser que, pour un ensemble de telles paires,
ces forces seraient approximativement équilibrées ?
Si oui, on devrait penser à des « configurations » ou « Gestalten »
lexicales conservées en mémoire, qui ne seraient pas en soi
orientées ou directionnelles, peut-être parce qu'attachées à des
structures conceptuelles ou imageantes qui elles-mêmes ne le
seraient pas. Ou bien, on devrait admettre que tout le comporte
ment verbal antérieur a permis un énorme brassage, en tous sens,
des séquences de mots employés et que rien ne subsisterait,
comme reflet dans les associations de mots, d'un ordre privilégié
dans ces séquences.
Si non, on admettra que pèse sur l'association de mots en
situation expérimentale le poids déterminant des habitudes de
langage directionnelles (manifestes de la façon la plus massive
quand l'association restitue le second terme d'une lexie comme
« lune (de) miel », « pénurie (d') essence », etc.), en même temps
que des facteurs d'inégale disponibilité mémorielle pour chacun
des termes associés, déjà évoqués par Asch et Ebenholtz.
Nous mettrons la question à l'épreuve des faits, en recueillant
— dans une première expérience — un matériel nombreux de
paires associatives, puis en réalisant l'expérience complémentaire
où cette fois ce seront les mots B qui seront présentés comme
stimuli. Une condition limitera toutefois le choix de ces mots B
servant de stimuli pour la seconde expérience : il s'agira seul
ement de mots de même classe grammaticale que A (substantifs
si A est un substantif, verbes si A est un verbe)1. En revanche,
1. Ceci se justifie par le souci d'éviter, tout au moins dans une première
approche comme celle de cette recherche, le problème immédiatement apparent
de l'inégalité des probabilités transitionnelles d'une classe grammaticale donnée
à une autre classe : on sait en effet que, aussi bien dans le discours que dans
l'expérience d'association de mots, ces probabilités sont massivement diffé
rentes selon qu'elles vont d'un substantif à un verbe, d'un verbe à un subs
tantif, d'un substantif à un adjectif, etc. JODELET ET r,. OLERON. ÉTUDE DES ASSOCIATIONS DE MOTS 61 F.
on ne tiendra compte, pour la sélection des mots B, d'aucune
considération sur les liens sémantiques pouvant réunir les deux
mots A et B.
2. Direction privilégiée d'une association de mots
et fréquence d'usage linguistique des mots associés
Quelle que soit la réponse à la question posée sur la réversib
ilité en général dans un ensemble de paires associatives, il est
clair que chaque paire particulière pourra être caractérisée par
une direction privilégiée de l'association : nous appelons ainsi
celle (soit A-B, soit B-A) selon laquelle la force d'association
sera la plus grande. On cherchera donc naturellement à quelles
variables psycho-linguistiques cette direction privilégiée se trouve
liée.
Cette recherche pourrait, semble-t-il, être immédiatement
orientée vers les variables en rapport avec la co-occurrence et la
substituabilité, au niveau du discours, des mots qui se trouvent
être les termes associés dans notre expérience. Ceci amènerait
à poser le problème des types de rapports sémantiques (syno
nymie, coordination, subordination, etc.) pouvant exister entre
eux et qui, selon les perspectives d'interprétation que l'on adopte,
sont la manifestation ou la source de leurs variantes relation
nelles dans le discours. Disons aussitôt que nous excluons délib
érément du présent exposé toute investigation de ce genre, que
nous réservons pour un travail ultérieur. Il nous paraît, en effet,
qu'une condition pour l'entreprendre est d'avoir sondé préala
blement la liaison éventuelle entre la direction de l'association
et la « familiarité » des mots associés considérés séparément :
cette variable est en effet à la fois plus accessible et son influence
mieux assignable à la lumière de recherches psycho-linguistiques
bien connues.
On sait que la familiarité des mots, indiqués sommairement
(et imparfaitement)1 par leur fréquence d'occurrence dans des
échantillons de discours, exerce une influence considérable sur
]. L'imperfection tient surtout au fait, signalé par les linguistes statis
ticiens eux-mêmes, qu'un certain nombre de mots très concrets et désignatifs
évidemment bien connus et praticables par les parleurs, ne figurent que rar
ement dans les discours échantillonnés, parce qu'ils sont « inutiles » par rapport
à la situation de discours. Des tests psycholinguistiques remédiant à ce défaut
peuvent être instaurés, mais ils ne sauraient fournir des données aussi exten
sives que les compilations fréquentielles de vastes échantillons oraux ou écrits.
Par nécessité, celles-ci continuent donc d'être largement exploitées comme
référence dans de nombreux travaux psycho-linguistiques. MÉMOIRES ORIGINAUX 02
tous les comportements verbaux qui ont trait à ces mots :
apprentissage, perception, mémoire et, naturellement, associa
tion. On a étudié comment cette familiarité était un facteur de
leur choix comme réponses à un mot-stimulus et comment,
d'autre part, la familiarité des mots-stimuli conditionnait la
sélection de leurs mots-réponses1. Toutefois, à notre connaissance,
on ne s'est pas jusqu'ici demandé si la fréquence d'un mot
comme réponse à un mot-stimulus présentait une relation avec
la différence entre les fréquences d'usage linguistique du mot-
stimulus et du mot-réponse. Si, pour une paire associative AB,
on connaît les forces d'association « inverses » A-B et B-A, une
approche rigoureuse de ce problème devient possible : on pourra,
en effet, comparer la différence de ces forces d'association avec
la différence des fréquences d'usage de A et de B.
Pour faire une hypothèse sur le résultat de cette comparaison
nous nous référerons au travail de Asch et Ebenholtz déjà cité.
Pour ces auteurs, lorsqu'une association a été créée entre deux
termes, elle est « symétrique » au niveau latent ou potentiel,
mais cette symétrie ne demeure pas quand l'association s'actua
lisera ou se réalisera : si un terme A, pris isolément, est moment
anément moins disponible pour la mémoire qu'un terme B, pris
lui aussi isolément, l'association, en tant qu'acte, se fera plus
aisément de A à B que de B à A.
Que nous trouvions ou non un reflet, sous forme de tendance
générale à la réversibilité, de la symétrie latente postulée par ces
auteurs, et que ce postulat même soit ou non légitime, leurs vues
concernant les déterminants de l'association actuelle paraissent
fondées, et nous pouvons aisément les transposer à notre cas.
Si nous ne trouvons pas de réversibilité générale, cela peut tenir
précisément, entre autres, à l'inégale disponibilité mémorielle
des mots A et B selon les paires, disponibilité que nous référerons
à la familiarité de chaque mot pris séparément et qui résulte
essentiellement de sa fréquence d'usage antérieur. Si, à l'opposé,
nous trouvons cette réversibilité générale, le même facteur peut
servir à expliquer les oscillations que nous constaterions autour
de la tendance générale entre les différentes paires associatives.
Convenons d'un langage commode pour énoncer notre hypot
hèse. Si, pour une paire associative AB, la fréquence d'association
dans la direction A-B (c'est-à-dire de B comme réponse à A)
1. Nous renvoyons sur ce point, ainsi que plus généralement sur les études
de l'association verbale, au travail de l'un de nous (Jodelet, 1965). JODELET ET G. OLERON. ÉTUDE DES ASSOCIATIONS DE MOTS f>3 F.
est supérieure à celle dans la direction inverse B-A (c'est-à-dire
de A comme réponse à B), nous parlerons d'une direction privi
légiée associative AB dont A est le mot-origine. L'hypothèse peut
alors se formuler ainsi : « La direction privilégiée d'une paire
associative est liée à une différence entre les fréquences d'usage des
mots associés et va du mot le moins fréquent au mot le plus fréquent. »
3. Degré de réversibilité et communauté associative
pour une paire de mots associés
Nous venons d'envisager la liaison d'une variable inhérente
à notre observation expérimentale (la direction privilégiée d'une
paire associative) avec une variable extérieure à cette observation
(la fréquence d'usage linguistique des termes associés). Mais il
faut faire deux remarques :
A) La « direction privilégiée » de l'association n'est qu'une
caractérisation grossière d'un aspect de la réversibilité afférente
à une paire : on y inclut seulement la notation du sens- du rapport
entre les forces d'association A-B et B-A (supériorité ou infé
riorité, voire égalité). Mais on a laissé jusqu'ici de côté toute
préoccupation d'une mesure de ce rapport (au sens d'une mesure
plus complète que celle d'un constat simple d'égalité ou d'inégal
ité orientée). Autrement dit, il nous reste à établir la notion d'un
degré de réversibilité associative entre deux mots : ce degré serait
maximal si les forces d'association A-B et B-A étaient approxi
mativement équilibrées ou « de même grandeur », minimal au
cas où l'une l'emporterait infiniment sur l'autre, la force B-A
étant par exemple nulle si A n'apparaît jamais dans l'échantillon
des réponses à B.
B) A l'intérieur même de notre observation expérimentale
reposant sur la confrontation des associations A-B et B-A, il
existe une autre variable que nous ne saurions négliger, ne
serait-ce que dans la mesure où elle a déjà fait l'objet de nomb
reuses études1 : il s'agit de la communauté des réponses, autres
que B et A, fournies à A et à B lorsque chacun de ces mots est
présenté séparément comme stimulus. Selon l'usage, nous appelle
rons celle-ci « communauté associative » pour la paire considérée.
Ces deux remarques guident le choix de notre troisième
thème de recherche. Existe-t-il une liaison entre le degré de réver
sibilité et la communauté associative pour une paire de mots ?
]. Entre autres : Cofer, 1957 ; Bousfield el al., 1960 ; Deese, 1962. G4 MKMOIRES ORIGINAUX
Nous ferons l'hypothèse que cette liaison existe et qu'elle est
positive, en nous bornant pour le moment à justifier ceci par des
considérations générales et provisoires1.
Nous pensons, en effet, que l'existence d'un haut degré de
réversibilité associative entre deux mots peut tenir essentiell
ement au fait que l'expérience verbale antérieure (production et
perception des discours) a tissé entre eux de nombreux rapports
sémantiques dans les deux sens (de A à B et de B à A), et approx
imativement autant dans un sens que dans l'autre ; en revanche,
un faible degré de réversibilité résulterait de ce que ces mots
n'ont co-fîguré que dans certains syntagmes nettement orientés
ou « directionnels » (B après A, mais pae, A après B, ou bien A
après B, mais pas B A). D'autre part, l'étendue de la
communauté associative entre deux mots a été généralement
référée, dans les études citées ci-dessus, à la richesse des rapports
sémantiques qui existent entre eux. Il est donc naturel que nous
songions à établir une liaison positive entre nos deux variables
expérimentales, puisqu'elles évoquent, même imprécisément, une
troisième variable hypothétique identique.
Cette interprétation, disons-nous, revêt un caractère provis
oire, et nous n'évoquons la notion complexe de « rapports
sémantiques » que pour justifier le sens de notre hypothèse.
Mais l'indication d'une recherche de liaison est née en quelque
sorte d'elle-même : nous avons été dans l'obligation « opérationn
elle » de préciser la notion de « degré de réversibilité », puis
de détecter la présence d'une « communauté associative », enfin
de ce fait même, d'explorer la relation que peuvent avoir entre
elles l'une et l'autre.
PLAN DE RECHERCHE
Son principe est de constituer systématiquement, grâce à deux
expériences complémentaires d'association libre de mots, un ensemble
de paires associatives AB telles que soit connue la fréquence d'asso
ciation de B à A dans la première expérience et de A à B dans la seconde2.
On cherche à traiter un ensemble nombreux où les paires (N = 97) soient
grammaticalement homogènes (paires de substantifs ou de verbes),
mais sans aucune sélection a priori des rapports sémantiques pouvant
1. Nous reviendrons sur cette justification dans la conclusion de cet article.
2. Cette étude a été menée grâce à la collaboration technique de Mmes Florès
et Barrey et de Mlle Zuili. Les épreuves collectives ont été passées, grâce à
l'obligeance de M. Le Gall, au Centre de Sélection de l'Armée de Vincennes.
Que tous voient ici l'expression de nos très sincères remerciements.

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