Études cliniques sur l'aliénation mentale - article ; n°1 ; vol.11, pg 531-572

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L'année psychologique - Année 1904 - Volume 11 - Numéro 1 - Pages 531-572
42 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1904
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Th. Simon
Études cliniques sur l'aliénation mentale
In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 531-572.
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Simon Th. Études cliniques sur l'aliénation mentale. In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 531-572.
doi : 10.3406/psy.1904.3689
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1904_num_11_1_3689XII
RÉSUMÉ CLINIQUE D'ALIÉNATION MENTALE
{Suite) ■
VÉSANIQUES
La première partie de ce travail a paru dans l'année précédente,
Je n'y avais passé en revue que deux groupes seulement d'aliénés,
les paralytiques généraux et quelques alcooliques. Je rappelle en
quelques mots les traits cliniques qui les caractérisent*
Encéphalo-myélite diffuse, à marche progressive, s'échelonnant
sur plusieurs années, la paralysie générale se traduit cliniquement
par un affaiblissement global des facultés intellectuelles et des trou
bles moteurs dont l'embarras de la parole est le plus caracté
ristique, intellectuel et troubles moteurs soumis à
la même évolution que les lésions correspondantes. — Poison qui
par son action chaque jour répétée modifie lentement tous les
tissus de l'organisme, l'alcool, après cette plus ou moins longue
imprégnation préparatoire, provoque, à l'occasion d'excès plus
grands, ou par le concours d'actions infectieuses ou autres, des acci
dents oniriques hallucinatoires, pénibles et mobiles, et une agita
tion musculaire dont le tremblement des mains est la manifestat
ion la plus constante, phénomènes bruyants éphémères de quelques
jours à peine de durée si l'on supprime la cause qui les a fait
naître.
En relation ainsi, l'une avec des lésions profondes du système
nerveux, l'autre avec une intoxication d'un dosage déjà élevé, ces
deux affections, paralysie générale et alcoolisme, commandent à des
symptômes assez étroitement dépendants de la cause pathogène ou
des altérations anatomiques pour qu'ils se représentent les mêmes
dans leurs caractères essentiels quel que soit l'individu sur lequel
ils se développent.
Au contraire, en ce qui concerne le groupe des vésaniques,
malgré le nombre des recherches, aucune lésion explicative de
leurs troubles n'a pu encore être décelée, aucun agent causal
déterminé n'a pu être découvert dont l'intervention paraisse
entraîner nécessairement à sa suite une classe quelconque des
accidents qu'ils offrent. On peut déjà juger par là de la distance
qui sépare ces affections des premières que nous avons décrites. Il
ne s'agit plus d'entités morbides. Nous n'avons plus, pour essayer REVUES GENERALES 532
un classement que les seules notions cliniques. Elles permettent
cependant assez vite une première subdivision. Tantôt, en effet, on
se trouve en présence d'affections toujours semblables à elles-
mêmes, survenant chez des sujets qu'aucune originalité de caractère
n'a fait remarquer avant l'éclosion des troubles morbides actuels.
Ce sont 1° la manie ; 2° la mélancolie ; 3° la folie intermittente ; 4° le
Tantôt,' au contraire, délire à évolution systématique de Magnan.
on a l'impression, non pas d'avoir affaire à des maladies détermi
nées ni de marche définie, dont l'individu deviendrait la proie, mais
simplement à des réactions anormales aux divers accidents de la vie
de sujets toujours anormaux. Ici des tableaux morbides analogues
éclatent sous les influences les plus minimes et les plus variables
et qui sont aussi fréquemment au début d'accidents psychiques
opposés, si bien qu'il est difficile de voir dans celles-ci autre chose
que des causes occasionnelles d'ordre secondaire : gouttes d'eau qui
font déborder le vase, mais parce que déjà le liquide effleurait le
bord. La constatation de ce fait n'est pas cependant sans être ins
tructive : si 'n'importe quel poids culbute le trébuchet, c'est donc
que son équilibre n'était déjà point si stable. En fait, des antécédents
héréditaires paraissent bien se trouver à l'origine de toutes les
vésanies et commander la prédisposition nécessaire à leur éclosion;
mais les tares constitutionnelles dont sont marqués dès la naissance
les états de dégénérescence leur donnent une fragilité exception
nelle et imposent aux accidents qu'on y rencontre des caractères
particuliers.
I. — MANIAQUES
Une excitation intellectuelle extraordinairement diffuse, de la
loquacité, du mouvement, composent habituellement la manie à sa
période de plein développement.
Les idées éclatent en foule, vives et bruyantes comme les étincelles
d'un brasier de bois sec mais évanescentes aussi comme elles. Le
moindre heurt allume l'incendie. N'importe quel objet qui se pré
sente devant les yeux, n'importe quel mot qui frappe l'oreille, n'im
porte quelle impression qui parvienne à ce cerveau hyperesthésié,
est aussitôt recueilli, y réveille un intarissable flux d'images et fait
pétiller l'esprit; les conceptions les plus disparates se succèdent sans
intervalle, sans hésitation traduisant un effort quelconque.
Mais aussi bien une telle activité de pensée ne peut rester con
tenue. Il faut naturellement qu'elle déborde. Et c'est une exubé
rance mimique surprenante de vivacité, une logorrhée intarissable.
L'œil est brillant et mobile, la face colorée et sans cesse en mou
vement : clignements d'yeux expressifs, grimaces rapides du
visage. Mais même la parole est insuffisante : pour si grande que
soit sa volubilité, elle ne peut cependant exprimer tout ce qui
vient à l'esprit ainsi lâché et fouetté : le bavardage est heurté; les
phrases inachevées, celle qui suit surprenant la précédente avant — RÉSUMÉ CLINIQUE D'ALIÉNATION MENTALE 533 SIMON.
qu'elle soit terminée par des chevauchements continuels; discours
interminables par sous-entendus où ceux-ci tiennent plus de place
que les mots prononcés; et de là, pour l'interlocuteur qui n'est pas
au même diapason, une apparence de désordre très supérieure à
'incohérence réelle.
Le maniaque cependant n'est pas lui-même sans être victime de
cette vivacité excessive. La pensée souvent manque de profondeur,
e bouillonnement ne suit que des voies aisées et déjà tracées,
l'association est fréquemment toute verbale et d'assonance et non
d'après la nature intrinsèque des idées, et la perception elle-même
trop prompte provoque maintes illusions fugitives.
Mais le maniaque n'en est point juge. Il est tout à la joie de se
sentir plus spirituel qu'à l'ordinaire, plus riche de réparties; et de
ne plus avoir le pénible travail habituel de l'idéation, cela lui fait
illusion sur sa valeur; de là, parfois, quelques idées passagères de
satisfaction et de grandeur. Il ne voit pas que la réflexion inhibi-
trice ne joue point dans ces manifestations nouvelles le rôle auquel
il l'avait habituée. Car cette excitation lui est agréable.
Adieu donc toute retenue et toute timidité : tel qui d'habitude est
modéré dans ses allures et châtié dans ses expressions, étonne
maintenant par la franchise ou grossière ou obscène des opinions
qu'il énonce. Il va la tête haute, les mouvements impérieux; les
poses sont fières, imperatives, majestueuses; les gestes saccadés,
les pas précipités et sonores. On dirait qu'il leur faut du bruit : les
cris, les chants se succèdent sans relâche ni sourdine, tant qu'à la
fin la voix devient rauque; ils frappent des mains et des pieds;
c'est un désordre tumultueux. Il faut qu'ils touchent à tout :
celui-ci dénoue le tablier du médecin d'une brusque secousse,
celui-là s'empare en riant de sa calotte, un autre cherche toujours
à chiper quelque chose aux voisins comme pour le seul plaisir de
déranger. Sont-ils mis au lit, les oreillers, le traversin, les couvert
ures, volent d'un bout à l'autre de la salle; ils sortent brusquement
du lit, ils y remontent, ils y sautent, ils y déclament, ils le déplacent,
le soulèvent : jamais en repos, les cheveux dénoués, les vêtements
en désordre, en une gesticulation incessante.
D'une mobilité extrême, parce qu'ils sont entraînés sans cesse
par des impressions nouvelles, ils passent des rires aux larmes, des
larmes aux rires, de la bouderie à la colère; mais surtout ils devien
nent immédiatement irascibles dès que leur besoin moteur ren
contre un obstacle et ils atteignent alors presque immédiatement
le même excès, entrent facilement en fureur. Aussi la forme
furieuse a-t-elle disparu depuis la suppression des moyens de con
tention; et l'alitement en dortoir, qui laisse au malade la plus
grande liberté possible, assez de sensations pour le distraire, et ne le
soumet qu'à une surveillance impersonnelle et par suite moins
irritante, est particulièrement efficace à diminuer d'intensité toute
manie aiguë.
Le sommeil aussi est rare et les nuits même ne font pas cesser
l'agitation; les hypnotiques n'ont qu'une action très brève. — 534 REVUES GÉNÉRALES
L'appétit est généralement augmenté comme par le besoin de
subvenir à ces dépenses extraordinaires.
Cette agitation ne survient d'ordinaire qu'après une période pro-
dromique de malaise et souvent de dépression et de fatigue; puis
elle s'établit assez vite. Elle persiste un temps variable, et qu'aucun
signe ne permet de prévoir. Mais il est remarquable que pendant
son existencce même, on peut presque toujours fixer, fugitivement
il est vrai, l'attention du malade, arrêter assez son éparpillement
pour obtenir de lui quelque observation juste qui indique, sous ce
décor mouvant, la persistance d'un jugement sain. Aussi longtemps
que des suppressions, si brèves soient-elles, de ce genre, peuvent
être obtenues, témoignant de la persistance des forces intellec
tuelles du passé, il y a lieu d'espérer la guérison de l'affection. Un
bon moment relatif est souvent nécessaire pour être fixé sur cet
élément de pronostic. Aussi faut-il en renouveler la recherche fr
équemment. Une impression assez vive peut être indispensable. Mais
sa constatation précise est d'une valeur non douteuse. — Après plu
sieurs mois alors, le plus souvent les nuits d'abord deviennent meil
leures, puis de courts moments de tranquillité apparaissent dans la
journée, le malade prend plus d'intérêt à ce qui se passe autour de
lui, rend quelques services, s'inquiète des siens. Dès que cette
période plus calme survient, où il devient capable aussi d'apprécier
quelque peu son agitation précédente, on peut espérer le voir entrer
franchement en convalescence et la transition n'est pas habituell
ement bien longue. Guéri, le malade garde souvenir de son accès,
souvent avec précision, se rappelle son excitation intellectuelle ou
motrice, peut fournir l'explication de telle répartie ou de telle
action; mais c'était plus fort que lui, il ne pouvait s'en empêcher.
On le retrouve maintenant pondéré comme il était avant l'accès.
II. — MELANCOLIQUES
Une dépression douloureuse, une torpeur psychique et organique
plus ou moins accentuée, caractérisent la mélancolie. Cette dépres
sion est-elle fonction comme on l'a dit, de troubles profonds de la
nutrition générale, n'est-elle que la conscience de désordres orga
niques dont les troubles digestifs paraissent les principaux? Quoi
qu'il en soit, le fait essentiel est l'existence chez le malade d'un
sentiment profond de malaise, d'impuissance, d'inquiétude.
Des causes intenses, soit des chagrins domestiques répétés, deuils
ou ruines, ou des actions débilitantes : surmenage, etc., se trouvent
assez souvent à l'origine de l'affection.
La langue est souvent chargée, les sécrétions plus ou moins
taries, la salive peu abondante, la peau sèche, le teint terreux,
l'appétit nul, la constipation opiniâtre, le pouls petit et serré, la res
piration rare et sans profondeur, les mains froides et cyanosées.
Quant au trouble mental, tout se borne parfois à un malaise
vague dont le malade a conscience : il ne se sent plus le même; un — RÉSUMÉ CLINIQUE D'ALIÉNATION MENTALE 535 SIMON.
nouvel état affectif le domine tout entier : il n'a plus goût à rien,
il est indifférent, morne, inerte, insensible, tristement assis dans
un coin, la tête et les yeux baissés, sans mouvement, ne prenant
plus aucun soin de sa personne, indifférent à ses affaires, à lui-même
et aux êtres qui lui étaient auparavant le plus chers : plus de cou
rage, plus de volonté; l'anéantissement est tel qu'il se laisse parfois
nourrir comme un enfant, mais ne fait lui-même aucun effort.
Toute l'attitude exprime l'affaissement, les traits sont tombants,
les mouvements lents, la parole rare, faible, indistincte, les phrases
souvent inachevées, ou le mutisme à peine entrecoupé de quelques
soupirs. A quoi bon? toute leur pensée est concentrée sur des idées
noires, tout est sombre : passé, présent, avenir. Tous leurs malheurs
d'autrefois reviennent à leur mémoire, comme s'il n'y avait plus
alors d'autre élément d'association entre les souvenirs que les
caractères, douloureux qui leur sont communs et qui les rattachent
au présent. Car tout aussi maintenant est ressenti douloureuse
ment : eux-mêmes se sentent incapables de faire quoi que ce soit, se
mésestiment, se jugent inférieurs à leur tâche. Tout est sujet d'a
ppréhension pour l'avenir : que vont-ils devenir? tout est perdu,
c'est la ruine, le déshonneur....
Ou bien l'appréhension plus intense développe un délire plus
actif, les événements du passé ne sont pas seulement rappelés,
mais démesurément grossis ou monstrueusement déformés : telle
faute antérieure d'autrefois, erreur d'un moment depuis longtemps
effacée, avouée, déjà pardonnée et sans conséquence, renaît avec
son cortège de remords, et provoque de nouveau l'accusation; tel fait
insignifiant, prêt d'argent par exemple, ou perte d'un objet prend, à
leurs yeux une importance capitale. Le malade semble y rattacher
tous ses malheurs actuels, et rien n'est plus saisissant que la
disproportion qui existe entre le prétexte ainsi invoqué et les consé
quences qu'ils en déduisent. Mais que va-t-on dire d'eux? Que va-t-
il résulter de tout cela? Il n'y a qu'un pas à faire pour qu'ils arri
vent aux idées de culpabilité les plus accusées. Ils l'ont vite franchi.
Ils ont perdu leur situation et celle des leurs. Ils sont les plus
grands coupables, les pires criminels. Ils se refusent par suite à
tout aveu qui les soulage, à toute distraction. Ils s'irritent si l'on
cherche à le faire. Ils sont indignes de toute pitié. Ils prévoient au
contraire les pénalités les plus disproportionnées : on va les juger,
les condamner, les guillotiner. Les châtiments les plus terribles leur
sont réservés.
Et dans cette angoisse, les sensations qui les effleurent se modif
ient, leurs craintes se traduisent en illusions et hallucinations : il
leur semble que leurs parents ne sont plus avec eux ce qu'ils
étaient autrefois, qu'on n'a plus pour eux la même affection mais
seulement indifférence ou haine. Des spectacles terribles leur appa
raissent, symboles de tous les malheurs qu'ils déchaînent; tout est
détruit, eux-mêmes ne sont plus rien. Des crimes leur sont annoncés,
ils entendent que leur mère est morte, ou leur fils, ou leur fille. Des
reproches, des menaces les assaillent. Ont-ils des habitudes reli- 536 REVUES GÉNÉRALES
gieuses, des tendances mystiques, ils ont négligé leurs devoirs, ils
sont damnés, le démon est en eux, les possède ou va les emporter.
Ces troubles sensoriels achèvent leur accablement. La concentrat
ion de leur esprit sur ces idées pénibles peut déterminer une véri
table stupeur.
Ou bien c'est une crainte perpétuelle, une frayeur sans raisons
plausibles, nettement formulées, mais incessante, un état constant
d'anxiété : la douleur persistante crie son cri monotone par une
mobilité inlassable, par des lamentations sans fin, des gémisse
ments toujours les mêmes : « Oh, mon Dieu! quel malheur! mes
pauvres enfants! ». Ces malades cherchent sans cesse à quitter la
place où ils sont, ils y mettent une opiniâtreté qui fatigue les plus
robustes, tout doit céder à la répétition de leurs efforts. Ils oppo
sent la plus vive résistance à tout ce qu'on veut leur faire faire, et
notamment à se coucher; ils s'accrochent désespérément à tout ce
qui les entoure.
Et leur anxiété se traduit encore par des gestes comme les sui
vants indéfiniment répétés : ils s'écorchent les doigts autour des
ongles; ils s'abiment la figure, le lobule du nez, ceux des oreilles;
ou se pincent la peau du cou, ou tortillent sans cesse la même natte
de cheveux.
Le sommeil est rare, ou terrifié par des cauchemars, ou inte
rrompu par des sursauts d'angoisse.
Le suicide est toujours à craindre, soit par refus obstiné d'al
iments, soit par une tentative subite dans un paroxysme de désespoir
ou un rap tus panophobique.
L'intensité de l'état émotionnel n'est pas en effet invariable. Les
exacerbations paraissent surtout fréquentes le matin. Mais assez
souvent aussi on assiste comme à des rémissions où le malade se
possède, répond aux questions, se rend compte de l'absurdité de
ses affirmations et de ses craintes, du tracas qu'il cause aux siens.
Ce sont là il est vrai, calmes éphémères : et on le voit rapidement,
impuissant de nouveau à chasser son angoisse, être repris par son
délire.
L'accès se prolonge ainsi souvent 7 à 8 mois. Puis l'inquiétude
s'apaise, les nuits restent cependant le plus longtemps troublées.
Pendant des mois, les efforts avaient donc paru vains; puis on voit
le malade, sans motif appréciable, et parfois même de soi-même, si
un pronostic erroné et trop sombre l'a fait trop tôt négliger, rentrer
peu à peu dans la vie, se ressaisir, reprendre intérêt à ce qui
l'entoure, se rattacher à ses affections. Un souvenir lui reste, parfois
étrangement précis, parfois confus comme des choses faites ou dites
sous l'influence d'un violent état émotif, des accidents douloureux
qu'il vient de traverser; et la guérison complète s'établit.
III. — INTERMITTENTS
La folie intermittente est composée d'accès maniaques ou mélanc
oliques. Je n'insisterai pas sur ceux-ci, bien qu'ils présentent — RÉSUMÉ CLINIQUE D'ALIÉNATION MENTALE 537 SIMON.
quelques ü'aits distinctifs : une demi-lucidité, un sentiment parti
culier de bien-être, de bonne santé, un caractère malicieux, ou une
humeur difficile, exigeante, sont par exemple des traits fréquents
des accès de manie de la folie intermittente ; une dépression déno
tant moins une souffrance qu'un abattement, où le malade sans
idées délirantes, ne se montre surtout aucunement communicatif,
ceux des accès de mélancolie. Mais, en fait, c'est moins les caractères
de la manie ou de la mélancolie dans chaque cas qui sont les él
éments essentiels à leur reconnaissance, que leur répétition, leur
similitude d'un accès à l'outre, leur séparation par des intervalles
de pleine santé intellectuelle.
L'accès débute le plus souvent brusquement presque sans pro
dromes, sans cause apparente. Tout d'un coup, un homme jusque-là
ordonné, rangé, montre une activité inusitée, entre en gaieté, rit pour
le moindre motif, fait parfois des excès inhabituels, se montre
bruyant, ne tient pas en place, bouscule ses meubles. On peut suivre
parfois la croissance de l'exaltation à quelque signe précis; ainsi
l'écriture devient d'abord plus ample, plus rapide et ornée, jusqu'au
moment où la pensée trop vive ne peut plus s'accommoder de la
lenteur de ce mode d'expression et ne couvre plus alors la page que
de coups de crayon endiablés. Le désordre en effet augmente rap
idement, et l'accès de manie éclate enfin complet. Non moins bru
squement encore par exemple, une femme présente un peu de
loquacité, d'exubérance; dénoue ses cheveux, agrafe ses jupes au
hasard; puis des chants, des cantiques, des rires et des danses. Une
autre, au contraire, devient plus sensible, se met à pleurer, s'isole,
aboutit rapidement à une inertie absolue dont rien plus ne peut la
distraire, la face pâle, les yeux comme endormis.
Outre la brusquerie de leur début, les accès d'un même malade
sont d'abord toujours semblables à eux-mêmes. Souvent l'accès
débute par un acte déterminé, toujours le même, au point que l'en
tourage, s'il est prévenu, peut ainsi l'annoncer, et quelquefois
reconduit le malade à l'asile avant de plus graves désordres : c'est
parfois, par exemple, toujours un même reproche qui commencera
un accès maniaque. — Puis l'accès se développe comme les précé
dents, analogue comme forme, comme intensité et durée. Et sa termi
naison est aussi rapide qu'avait été son éclosion.
Après lui, le malade redevient lui-même complètement, reprend
régulièrement son travail, peut de nouveau gérer ses affaires, ple
inement maître de lui, sans que persiste aucune trace d'un trouble
mental quelconque.
Au début de l'affection ce sont presque toujours des accès
simples, purement maniaques ou simplement mélancoliques; et
fréquemment ils sont peu accentués et courts, états d'exaltation
légère ou de dépression sans danger qui n'exigent point l'interne
ment. Puis, en même temps qu'ils augmentent habituellement d'in
tensité ils peuvent se modifier quelque peu : à un accès maniaque
peut, après un intervalle sain, succéder un accès mélancolique, que
suivra de même après un nouvel intervalle de santé un nouvel accès REVUES GENERALES 538
maniaque, et ainsi de suite; à une phase maniaque peut aussi
s'accoler, immédiatement consécutive et sans aucune transition,
comme par un changement à vue, une phase mélancolique, ou à une
phase mélancolique un accès maniaque. Longtemps cependant les
accès gardent encore les mêmes caractères qu'au début; mais
avec les années ils s'allongent, durent quelques semaines au lieu de
quelques jours, puis plusieurs mois. Et les espaces intercalaires
d'intégrité intellectuelle subissent des modifications parallèles. Le
rythme des retours n'est toujours qu'exceptionnellement régulier.
On les voit cependant se rapprocher progressivement, et en même
temps que les intermittences se raccourcissent elles perdent aussi de
la netteté de leurs contours, les malades notamment paraissent sou
vent comme un peu honteux, ne réclament plus leur sortie, se tien
nent à l'écart.... Mais ce n'est cependant qu'à la longue, après plus
de 20 ans souvent, et sous les coups également de l'âge qu'on voit
la maladie aboutir à un état définitif de chronicité et de démence.
Quelle que soit la forme sous laquelle on l'observe, la folie inter
mittente présente toujours cette même série alternante d'intermit
tences et d'accès maniaques ou mélancoliques, isolés ou combinés,
avec leurs analogies de caractères et leur aggravation très lentement
progressive.
IV. — DELIRANTS A EVOLUTION SYSTEMATIQUE
Le délire à évolution systématique tel qu'il a été isolé par Magnan
a le plus souvent son début passé 30 ans. On le voit croître de la
manière la plus insidieuse, et s'imposer chaque jour davantage au
malheureux qui en est victime.
D'abord un malaise prolongé, fréquemment de l'insomnie, sans
que le malade y prenne garde ; puis, tout de même un peu d'inquié
tude se fait jour, et il se pose la question : Qu'est-ce donc que j'ai?
Les sensations pénibles augmentent de semaine en semaine et en
même temps l'inquiétude s'accuse : c'est comme si, disent-ils, on
s'occupait d'eux ; quand il allait au restaurant où il mangeait tous les
soirs, dit l'un, il lui semblait qu'on faisait attention à lui ; il ne remar
quait cependant rien. Puis un jour : un regard. Il trouve cela drôle.
Mais il attend toujours, son opinion n'est pas faite; il n'en est encore
qu'à un état d'expectative pénible mais qui de son propre aveu ne
lui permet pas de conclusion ferme. Seulement son attention tou
jours en éveil le conduit à d'autres remarques : quand il entre, on
parle comme en se cachant; ou, au contraire, les conversations s'a
rrêtent court. Et d'abord ça n'est pas constant, il ne fait la réflexion,
dit-il, que lorsque le hasard le veut; quelquefois il en trouve d'abord
une raison qui le satisfait ; si l'on a d'ailleurs quelque chose à lui
dire, qu'on le fasse ; car malgré tout, finit par demeurer constante
la sensation qu'on a quelque chose à lui faire entendre. Son esprit
s'applique donc, de plus en plus soupçonneux, à comprendre. Et
voyez les conséquences vicieuses de cette tournure d'esprit : avide — RÉSUMÉ CLINIQUE D'ALIÉNATION MENTALE 539 SIMON.
d'examiner, le persécuté provoque en effet lui-même par son attitude
les regards de son entourage. Tout va devenir alors peu à peu
l'objet d'interprétations erronées : quelle qu'en soit la nature,
n'importe quel fait extérieur ne va plus être vu tel qu'il est, dans sa
simplicité nue, dépourvu surtout, comme c'est le fait le plus souvent
pour ce qui se passe autour de nous, de toute intention à notre
égard; ici point; tout au contraire est bientôt attribué à une hostil
ité étrangère et l'esprit du malade semble ne constater les choses
que pour y ajouter celte origine. L'un croit voir sur le visage des
passants qu'il rencontre un sourire de moquerie : on le nargue ; un
autre aperçoit-il deux personnes causer entre elles : c'est de lui
qu'elles parlent, à son sujet qu'elles se concertent. On n'en finirait
point d'exemples de ce genre. Tant que les affirmations du malade
ne sont pas de choses matériellement impossibles, on peut d'ailleurs
avoir une invincible tendance à croire qu'il y a peut-être bien tout
de même quelque chose devrai dans ce avance; et je ne serais
pas surpris qu'alors que je donnais comme exemple d'interprétation
de persécution la constatation d'un sourire, quelque lecteur ait pensé
que celui-ci pouvait bien effectivement être ironique. Mais ce ne
sont pas le plus souvent quelques faits particuliers qui sont ainsi
spécialement l'objet de l'altération qualitative que nous venons de
signaler. La façon préconçue d'envisager les choses crée comme une
nouvelle manière générale de percevoir. Pour ces esprits désormais
ombrageux il n'est pas jusqu'au silence qui n'ait une intention
blessante. L'idée de persécution pénètre tout.
Les sensations internes sont l'objet du même travail que les
impressions du dehors : un peu de lourdeur de tète à la suite d'un
repas éveille par exemple l'idée d'un poison mêlé aux aliments;
l'observation est faite parfois sous forme syllogistique qui en
impose : « Plus je prends de médicaments, dit T..., plus je suis
faible; concluez vous-même ».
Toute cette première période d'interrogation et de recherche, où
les interprétations vont ainsi s'enrichissant en prêtant une inten
tion hostile aux moindres actes de l'entourage, toute cette première
phase où aucune hallucination ne s'est encore montrée hors le
vague malaise qui les prépare, toute cette préface en quelque
sorte du délire de persécution proprement dit, s'étend sur de longs
mois, parfois deux à trois ans.
L'oreille, sans cesse aux aguets, arrive enfin à entendre. Mais ici
encore l'hallucination, les malades le disent eux-mêmes, ne s'établit
que progressivement. Ce n'est d'abord qu'un ronflement, un bruit
ou chuchotement qui les a fait tourner la tête : ils écoutent, plus
rien. Mais le siiîlement se renouvelle, agaçant. Puis un jour, un mot
précis. Ce n'est d'abord qu'à intervalles éloignés, de temps à autre,
ou indirectement, mais par derrière, ou « entre eux » ; puis le fait
devient de plus en plus fréquent et le malade dès lors est bien
obligé d'en tenir compte. Enfin résonnent à son oreille des insultes,
des phrases entières, des conversations continuelles; comme une
grêle de mots orduriers : charogne, salope, putain, coquin,

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