Evaluation du rôle de l'information phonologique dans l'identification des mots écrits - article ; n°2 ; vol.95, pg 293-315

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L'année psychologique - Année 1995 - Volume 95 - Numéro 2 - Pages 293-315
Summary : The role of phonology in visual word recognition.
This article provides a review of experimental data concerning the role of phonological information in visual word recognition. We start from the distinction between three major theories of visual word recognition, namely the Direct Access theory, the Phonological Mediation theory and the Dual Route theory. Then we review data in favour of the role of both phonology and orthography in the processing of isolated words or words presented in context. We present an alternative view embodied in a modified Interactive Activation model in which we assume that both phonological and orthographic codes can independently influence performance in a number of tasks supposed to reflect basic processes in visual word recognition. Finally, we turn to the general characteristics of this phonological information.
Key words : visual word recognition, phonology and orthography, models of lexical access.
Résumé
Cet article présente une synthèse des données expérimentales concernant le rôle de l'information phonologique dans le domaine de l'identification des mots écrits. Les trois positions théoriques classiques, à savoir la théorie de l'Accès direct, de la Médiation phonologique, et des Deux Routes servent de point de départ. Ensuite sont présentées les données de la littérature en faveur du rôle de l'information phonologique mais aussi en faveur du rôle de l'information orthographique concernant l'identification de mots isolés ou en contexte. Il est enfin présenté un modèle à Activation interactive se démarquant des trois théories présentées et prenant en compte à la fois le rôle de l'information orthographique et le rôle de l'information phonologique dans l'identification des mots écrits. De plus, nous examinons quelles sont les composantes essentielles de cette information phonologique.
Mots-clés : identification des mots écrits, phonologie et orthographie, modèles de l'accès au lexique.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Ludovic Ferrand
Evaluation du rôle de l'information phonologique dans
l'identification des mots écrits
In: L'année psychologique. 1995 vol. 95, n°2. pp. 293-315.
Abstract
Summary : The role of phonology in visual word recognition.
This article provides a review of experimental data concerning the role of phonological information in visual word recognition. We
start from the distinction between three major theories of visual word recognition, namely the Direct Access theory, the
Phonological Mediation theory and the Dual Route theory. Then we review data in favour of the role of both phonology and
orthography in the processing of isolated words or words presented in context. We present an alternative view embodied in a
modified Interactive Activation model in which we assume that both phonological and orthographic codes can independently
influence performance in a number of tasks supposed to reflect basic processes in visual word recognition. Finally, we turn to the
general characteristics of this phonological information.
Key words : visual word recognition, phonology and orthography, models of lexical access.
Résumé
Cet article présente une synthèse des données expérimentales concernant le rôle de l'information phonologique dans le domaine
de l'identification des mots écrits. Les trois positions théoriques classiques, à savoir la théorie de l'Accès direct, de la Médiation
phonologique, et des Deux Routes servent de point de départ. Ensuite sont présentées les données de la littérature en faveur du
rôle de l'information phonologique mais aussi en faveur du rôle de l'information orthographique concernant l'identification de mots
isolés ou en contexte. Il est enfin présenté un modèle à Activation interactive se démarquant des trois théories présentées et
prenant en compte à la fois le rôle de l'information orthographique et le rôle de l'information phonologique dans l'identification des
mots écrits. De plus, nous examinons quelles sont les composantes essentielles de cette information phonologique.
Mots-clés : identification des mots écrits, phonologie et orthographie, modèles de l'accès au lexique.
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Ferrand Ludovic. Evaluation du rôle de l'information phonologique dans l'identification des mots écrits. In: L'année
psychologique. 1995 vol. 95, n°2. pp. 293-315.
doi : 10.3406/psy.1995.28826
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1995_num_95_2_28826L'Année Psychologique, 1995, 95, 293-315
REVUES CRITIQUES
Ecole des hautes études en sciences sociales
Laboratoire de psychologie expérimentale URA 316, EPHE
Université René Descartes, Paris F1
EVALUATION DU ROLE
DE L'INFORMATION PHONOLOGIQUE
DANS L'IDENTDTICATION DES MOTS ÉCRITS
par Ludovic FERRAND2
SUMMARY : The role of phonology in visual word recognition.
This article provides a review of experimental data concerning the role of
phonological information in visual word recognition. We start from the
distinction between three major theories of visual word recognition, namely the
Direct Access theory, the Phonological Mediation theory and the Dual Route
theory. Then we review data in favour of the role of both phonology and
orthography in the processing of isolated words or words presented in context.
We present an alternative view embodied in a modified Interactive Activation
model in which we assume that both phonological and orthographic codes can
independently influence performance in a number of tasks supposed to reflect
basic processes in visual word recognition. Finally, we turn to the general
characteristics of this phonological information.
Key words : visual word recognition, phonology and orthography, models
of lexical access.
1 . 28, rue Serpente, 75006 Paris.
2. Je tiens à remercier Juan Segui et Jonathan Grainger pour les nomb
reuses discussions qui ont contribué à l'élaboration de ce travail. L'article
représente un condensé du travail d'une thèse soutenue par l'auteur le
21 octobre 1994 dans le cadre de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
et du Laboratoire de psychologie expérimentale de l'Université René-Des-
cartes, Paris V. Ludovic Ferrand 294
INTRODUCTION
Un débat primordial en Psycholinguistique, et en particulier dans le
domaine de l'identification visuelle des mots, concerne le rôle possible de
l'information phonologique dans le traitement des mots écrits1. En effet,
bien que la lecture silencieuse ne semble pas requérir a priori l'utilisation
de des mots, les chercheurs visent à établir si
une telle information joue un rôle et si oui, comment, et ce depuis le début
du siècle (voir en particulier Huey, 1908).
En fait, trois positions logiques ont été soutenues dans la littérature
(voir Fig. 1).
1 - La théorie de l'Accès direct
Une première position extrême soutient que l'information phonologique
ne joue aucun rôle dans la lecture silencieuse de mots écrits et existe seul
ement comme un épiphénomène (Baron, 1973 ; Johnson, 1977 ; Frederiksen et
Kroll, 1976; Smith, 1971). De ce point de vue, seule l'information visuelle
(e.g. Johnson, 1977 ; Smith, 1971) ou orthographique (e.g. Baron, 1973) est
une base suffisante voire nécessaire pour identifier un mot sans rôle joué par
la phonologie. Comme représenté sur la figure la, la présentation visuelle
d'un mot activerait sa représentation correspondante, qui à
son tour directement sa représentation lexicale stockée en
mémoire, ce qui permettrait la récupération du sens et de la prononciation
du mot. Cette conception est appelée théorie de « L'Accès direct ».
2 - La théorie de la Médiation phonologique
Une deuxième position radicalement opposée à la théorie de l'Accès
direct soutient que l'identification visuelle des mots serait essentiellement
1 . Dans cet article, nous n'abordons pas le rôle de l'information phonolo
gique dans la tâche de dénomination (ou prononciation) de mots. De la même
façon, nous ne traitons que du système d'écriture alphabétique comme le fran
çais ou l'anglais. Nous renvoyons le lecteur intéressé à Peereman (1991, 1992)
pour une revue de questions en français concernant le rôle de la phonologie
dans la dénomination et à travers différents systèmes d'écritures (voir égal
ement Perfetti, Zhang et Berent, 1992, ainsi que Carello, Turvey, et Lukatela,
1992, pour une revue de questions en anglais). La décision de ne pas aborder le
rôle de l'information phonologique à travers la tâche de dénomination tient au
fait que cette tâche permet difficilement de tirer des conclusions sur la question
du rôle de la phonologie dans la mesure où l'information phonologique est
nécessairement requise par la tâche. Théorie de l'Accès Direct a)
b) Théorie de la Médiation Phonologique
c) Théorie des Deux Routes
Fig. 1. — Trois théories classiques de l'accès au lexique : la théorie de l'Ac
cès direct (fig. la), la théorie de la Médiation phonologique (fig. 16) et théorie
des Deux Routes (fig. le). Les flèches représentent des connexions excitatrices
ou activatrices entre les différents niveaux de représentations.
Three classical theories of visual word recognition : the Direct-Access theory
(fig- la), the Phonological Mediation theory (fig. lh), the Dual Route
(fig Jc>. 296 Ludovic Ferrand
voire nécessairement basée sur l'information phonologique, sans rôle joué
par l'accès direct, les mots écrits étant convertis en un code phonologique
avant d'accéder aux représentations lexicales (Rubenstein, Lewis, et
Rubenstein, 1971 ; Van Orden, 1987, 1991 ; Carello, Turvey, et Lukatela,
1992; Van Orden, Johnston, et Hale, 1988; Van Orden, Pennington, et
Stone, 1990 ; Van Orden, Stone, Garlington, Markson, Pinnt, Simonfy, et
Brichetto, 1992). Cette position supposant une activation phonologique
précédant l'identification repose sur l'idée ancienne que les gens « appren
nent » à parler avant d'apprendre à lire (primauté de la parole dans l'o
ntogenèse et certainement la phylogenèse du langage), et donc, l'accès à ces
représentations doit impliquer nécessairement une médiation phonolog
ique. Comme représenté sur la figure 16, la représentation orthographique
d'un stimulus activerait par des règles de translations graphèmes/pho
nèmes sa représentation phonologique correspondante qui activerait à
son tour sa lexicale. Cette conception revient à ignorer
l'existence d'un accès direct (représentation orthographique — > représen
tation lexicale). Cette conception est appelée théorie de la « Médiation
phonologique ».
3 - La théorie des Deux Routes
Entre ces deux positions extrêmes se trouve une position intermédiaire
soutenant que l'information phonologique est un des moyens parmi d'au
tres pour l'accès au lexique (Coltheart, 1978 ; Jared et Seidenberg, 1991 ;
Meyer, Schvaneveldt, et Ruddy, 1974 ; Seidenberg, 1985 ; Seidenberg et
McClelland, 1989 ; Waters et Seidenberg, 1985). Cette conception incorpore
à la fois l'accès direct et la médiation phonologique (voir fig. le). Dans ce
cadre, l'information orthographique est suffisante la plupart du temps
(l'accès direct est dominant), toutefois, dans certaines conditions, l'info
rmation phonologique est utilisée (la médiation phonologique est optionn
elle). Cette théorie fait une dichotomie « tout-ou-rien » entre l'accès
direct et la médiation phonologique : seule une des deux routes permet
l'accès au lexique, en règle générale, la route la plus rapide gagne. Cette
théorie propose que l'activation phonologique est plus lente que l'activa-
tion orthographique, et par conséquent, que l'influence de cette activation
phonologique est généralement retardée (ou différée) et/ou habituellement
absente de l'identification des mots. Cette conception est appelée théorie
des « Deux Routes ».
En résumé, la théorie de l'Accès direct soutient que l'information pho
nologique ne joue aucun rôle dans les processus d'identification des mots.
La théorie de la Médiation phonologique attribue un rôle fondamental,
indispensable et obligatoire à la phonologie sans rôle joué par l'information
orthographique. Enfin, la théorie des Deux Routes attribue un rôle option
nel et non obligatoire à la phonologie. Phonologie et identification des mots écrits 297
Comme nous le verrons par la suite, nous soutenons une position diffé
rente et nouvelle par rapport aux trois positions évoquées ci-dessus (voir éga
lement Rumelhart et McClelland, 1982, et Seidenberg, 1985 pour des posi
tions très proches de la nôtre). Nous nous attachons tout d'abord à
démontrer que l'information phonologique joue un rôle certain dans l'identi
fication des mots écrits contrairement à ce qu'affirment les partisans de la
théorie de l'Accès direct. De plus, nous démontrons que l'information ortho
graphique joue également un rôle majeur, contrairement à ce qu'affirment
les partisans de la théorie de la Médiation phonologique. En fait, nous défen
dons l'idée que les deux types d'informations, orthographique et phonolog
ique, contribuent à l'identification des mots écrits, et ce de façon indépen
dante, avec la contrainte majeure que l'activation de l'information
orthographique précède l'activation de l'information phonologique. Nous
démontrons par la suite que de orthographique et
phonologique est irrépressible, générale, automatique, précoce et non
optionnelle, contrairement à ce que soutiennent les défenseurs de la théorie
des Deux Routes. Plutôt que d'essayer de montrer qu'une information est
plus importante qu'une autre, nous proposons l'idée qu'un mot est identifié
sur la base de l'activation de sources multiples (orthographiques et phonolog
iques). Cette identification ne peut être basée exclusivement sur l'informa
tion orthographique ou sur l'information phonologique. Ainsi, nous présen
tons un modèle à Activation- Interactive modifié (McClelland et Rumelhart,
1981 ; Ferrand et Grainger, 1992, 1993, 1994) dans lequel il existe une activa
tion générale des deux sources d'informations orthographiques et phonologiq
ues. L'identification d'un mot se ferait grâce à l'activation conjointe de l'i
nformation orthographique et de l'information phonologique.
HOMOPHONIE ET PSEUDO-HOMOPHONIE :
EFFETS D'INTERFÉRENCE ET EFFETS DE FACILITATION
A) Rôle de la phonologie
DANS L'IDENTIFICATION DES MOTS ISOLÉS
a) L'expérience princeps de décision lexicale
de Rubenstein, Lewis et Rubenstein (1971)
Une approche de l'étude des influences de l'information phonologique
dans l'identification visuelle des mots soutenant la position que l'accès au
lexique est phonologiquement médié tire avantage de l'existence de nom
breux homophones en anglais et en français (ex. MAID homophone de MADE
en anglais, et ELLE homophone de AILE en français) et de la possibilité de
créer des non-mots qui sonnent comme des mots réels (des pseudo-homop
hones, ex. : le non-mot BRANE sonne comme le mot BRAIN en anglais, et 298 Ludovic Ferrand
le non-mot RAUZE sonne comme le mot ROSE en français). Dans leur expé
rience princeps de décision lexicale (dans laquelle le sujet doit décider le
plus rapidement possible et le plus correctement possible si la suite de let
tres présentée est un mot ou non de sa langue), Rubenstein et al. (1971)
observent des temps de décision lexicale plus longs pour le membre le
moins fréquent d'une paire d'homophones hétérographiques (ex. en
anglais : SAIL-SALE) comparé à des mots non-homophones (ex. TASK ou
BATH). Selon les auteurs, cet effet d'homophonie survient, car les mots sont
stockés dans le lexique mental sous forme de représentations phonologi
ques par ordre de fréquence. Ainsi, la première représentation rencontrée
dans cette recherche lexicale par ordre de fréquence est le membre de plus
haute fréquence de la paire d'homophones (SAIL dans notre exemple).
Après une vérification orthographique et un rejet de ce mot, la recherche
lexicale continue jusqu'au membre le moins fréquent de la paire (ici SALE),
entraînant ainsi des temps d'identification plus longs pour ce mot. Toutef
ois, Coltheart, Davelaar, Jonasson, et Besner (1977) ne parviennent pas à
reproduire cet effet quand la fréquence d'usage et le nombre de lettres des
homophones et de leurs contrôles non homophones sont contrôlés. Ils
observent néanmmoins un robuste effet de pseudo-homophonie dans la
même expérience, les pseudo-homophones (comme BRANE) prenant plus de
temps à être rejetés dans une tâche de décision lexicale que les non-mots
qui ressemblent mais qui ne sonnent pas comme des mots (ex. SLINT ; un
effet également observé par Rubenstein et al., 1971). Cependant, quand
aucun pseudo-homophone n'est inclus dans les listes expérimentales,
Davelaar, Coltheart, Besner, et Jonasson (1978) observent des temps de
décision lexicale plus longs pour les membres les moins fréquents des paires
d'homophones, suggérant que parce que la présence de pseudo-homo
phones dans les listes induit les sujets à faire plus de fausses alarmes, les
sujets pourraient abandonner une « stratégie » d'encodage phonologique
pour améliorer leur performance.
Rubenstein et al. (1971) sont les premiers à observer un effet de pseudo-
homophonie : un pseudo-homophone comme BRANE ou RAUZE prend plus de
temps pour être rejeté qu'un non-mot qui ressemble mais ne se prononce pas
comme un mot. Toutefois, des expériences ultérieures ont démontré la fragi
lité de cet effet d'interférence, son apparition dépendant du type de contrôles
orthographiques utilisés (Martin, 1982 ; Taft, 1982), du pourcentage de
pseudo-homophones dans les listes expérimentales (McQuade, 1981 ; Gfroe-
rer, Günther, et Weiss, 1984), et de la présence ou absence d'homophones
dans les listes (Besner, Dennis, et Davelaar, 1985 ; Dennis, Besner, et Davel
aar, 1985 ; Underwood, Roberts, et Thomason, 1988). Tous ces résultats
suggèrent que les effets de pseudo-homophonie existent mais sont sous
contrôle stratégique. Mentionnons quand même que l'hypothèse selon
laquelle l'effet de pseudo-homophonie est causé par la conversion phonolo
gique du pseudo-homophone est soutenue par des observations neuropsy
chologiques. Si les processus d'assemblage phonologique sont altérés, alors Phonologie et identification des mots écrits 299
l'effet de pseudo-homophonie ne devrait pas provoquer d'interférence dans
la tâche de décision lexicale : c'est ce qu'observent Patterson et Marcel (1977)
avec des dyslexiques profonds, et Patterson (1982) avec des dyslexiques pho
nologiques (voir Ellis et Young, 1988, ainsi que Shallice, 1988 pour une revue
de la littérature en neuropsychologie).
b) L'expérience princeps de Catégorisation sémantique
de Van Orden (1987)
Des expériences récentes sur le traitement des homophones réalisées
par Van Orden et ses collègues (Van Orden, 1987 ; Van Orden et al., 1988,
1992) supportent plus fortement l'idée que l'information phonologique est
utilisée et générée extrêmement rapidement et de manière non stratégique
dans l'identification visuelle des mots. Ces résultats ont d'ailleurs été
confirmés en partie par de nouvelles recherches (cf. Coltheart, Patterson,
et Leahy, 1994 ; Jared et Seidenberg, 1991 ; Peter et Turvey, 1994). Van
Orden (1987) observe que les sujets produisent plus d'erreurs positives
dans une tâche de Catégorisation sémantique quand ils doivent répondre si
LAID est UNE BOISSON NON ALCOOLISÉE (ici, LAID est homophone du mot
LAIT) comparé à LENT (contrôle orthographique) est UNE BOISSON NON
ALCOOLISÉE. Ces résultats suggèrent que la séquence de lettres LAID a été
encodée phonologiquement et a contacté la représentation lexicale de LAIT.
Ceci a pour résultat un effet d'interférence dans la décision du sujet puis
qu'il répond de manière erronée que LAID est une boisson non alcoolisée.
Cette activation phonologique est considérée comme automatique et non
stratégique dans la mesure où les sujets produisent ces erreurs malgré eux.
Dans ce type de tâche, les sujets n'on aucun intérêt à se tromper.
Van Orden et al. (1988) étudient plus en détail la nature de cette acti
vation phonologique. On fait la distinction classique dans la littérature
entre phonologie assemblée ou pré-lexicale, et phonologie adressée ou post
lexicale (voir en particulier Patterson, 1982, et Patterson et Coltheart,
1987). L'information phonologique d'un mot écrit peut être obtenue de
deux manières différentes : par assemblage et par adressage. Une première
possibilité pour obtenir la représentation phonologique d'un mot écrit
consiste à récupérer ou adresser cette représentation phonologique globale
stockée dans le lexique mental directement à partir de la représentation
orthographique. La seconde possibilité consiste à construire ou calculer
cette représentation phonologique par assemblage d'un code phonologique
à partir du code orthographique (les unités orthographiques sont traduites
en unités phonologiques pour être assemblées en une représentation pho
nologique globale grâce à des règles de correspondances graphèmes/pho
nèmes qui sont par définition pré-lexicales) avant que les processus d'iden
tification soient terminés. Considérons la phonologie assemblée ou
pré-lexicale, en prenant l'exemple de Van Orden (1987) : le stimulus
« LAID » activerait sa représentation orthographique correspondante (com- Ludovic Ferrand 300
posée des lettres L + A + 1 + D), qui à son tour calculerait ou activerait sa
représentation phonologique correspondante /le/, pour activer finalement
(incorrectement) la représentation lexicale « LAIT » qui conduirait à l'e
rreur de Catégorisation sémantique. Considérons maintenant le cas de la
phonologie adressée ou post-lexicale : le stimulus « LAID » activerait sa
représentation orthographique correspondante qui à son tour
directement la représentation lexicale correspondante « LAID ». De cet
accès lexical du mot « LAID » serait adressée ou récupérée la représentation
phonologique /le/ stockée en mémoire, qui activerait à son tour (incorrect
ement) la représentation lexicale « LAIT » conduisant à l'erreur de Catégori
sation sémantique.
Pour trancher entre ces deux possibilités, Van Orden et al. (1988) utili
sent des pseudo-homophones comme « ROZE » et observent les mêmes résul
tats qu'avec des homophones. Les sujets produisent plus d'erreurs positives
de catégorisation sémantique quand ils doivent répondre si ROZE est UNE
FLEUR comparé à ROJE est UNE FLEUR. Selon les auteurs, l'utilisation d'une
phonologie adressée ou post-lexicale n'est pas possible dans le cas de pseud
ohomophones puisque « ROZE » n'a aucune entrée lexicale correspondante.
Donc, il ne peut pas y avoir adressage de la représentation phonologique
/RoZ/ qui activerait à son tour la représentation lexicale « ROSE ». Il s'ensuit
qu'il ne peut s'agir que de l'intervention de la phonologie assemblée ou pré
lexicale. Ainsi, « ROZE » activerait la orthographique corre
spondante qui activerait ou calculerait à son tour (par un processus d'assem
blage graphèmes/phonèmes) la représentation phonologique correspondante
/RoZ/. Cette dernière activerait la lexicale « ROSE ».
Dans leur revue critique de la littérature, Van Orden et al. (1990) crit
iquent fermement les preuves soutenant la théorie de l'accès direct et
concluent que le lexique est exclusivement ou essentiellement activé par les
représentations phonologiques (infralexicales). Pour notre part, nous reje
tons cette position extrême et nous étayerons notre argumentation d'un
point de vue empirique et théorique dans les paragraphes sur l'amorçage et
la modélisation (voir également Jared et Seidenberg, 1991 ; Fleming, 1993 ;
Wydell, Patterson, et Humphreys, 1993 ; Coltheart et al., 1994, pour une
critique de Van Orden).
B) Rôle de la phonologie dans l'identification
DES MOTS EN CONTEXTE
a) Expériences de jugement de phrases
et de corrections de textes
Dans ce paragraphe, nous examinons les études démontrant le rôle
de l'information phonologique dans des tâches plus proches de la lecture
normale : la tâche de jugement de phrases, dans laquelle le sujet doit Phonologie et identification des mots écrits 301
juger si la phrase a un sens ou non, et la tâche de détection d'erreurs
dans la lecture silencieuse de textes, dans laquelle le sujet doit repérer
des erreurs.
Dans le paradigme de jugement de phrases, deux types de phrases
sont présentées aux sujets. Le premier type de phrases contient un
homophone du mot initial approprié (ici beach), par exemple : « A beech
has sand. » Cette phrase sonne comme une phrase réelle bien qu'elle soit
incorrectement orthographiée. Dans le second type de phrases, le mot
initial correct beach est remplacé par un mot non homophone mais
proche orthographiquement, par exemple : « A bench has sand. » La
tâche des sujets est de décider si les phrases présentées ont un sens ou
non. Un certain nombre d'expériences (voir Coltheart, Laxon, Rickard et
Elton, 1988; Coltheart, Avons, Masterson et Laxon, 1991; Treiman,
Freyd et Baron, 1983) a permis de mettre en évidence un taux d'erreurs
positives supérieur pour les phrases incorrectes contenant un homophone
(ex. A beech has sand) que pour les phrases incorrectes comprenant un
mot similaire orthographiquement mais non homophone (ex. A bench has
sand). Autrement dit, les sujets se trompaient plus souvent en affirmant
que la phrase « A beech has sand » est correcte qu'en affirmant que la
phrase « A bench has sand » est correcte. De plus, Zeker et DuMont
(1984) ont observé que les latences de rejets à des phrases incorrectes
homophones de phrases correctes (ex. A beech has sand) sont plus longues
que les latences de rejets à des phrases incorrectes non-homophones de
phrases correctes (ex. A bench has sand). Ces résultats sont interprétés
par les auteurs comme étant une preuve que l'information phonologique
affecte la lecture silencieuse de phrases.
Dans une étude récente dans laquelle sont enregistrées les durées de
regard sur les mots, les sujets lisent simplement de manière silencieuse
les phrases présentées (Pollatsek, Lesch, Morris, et Rayner, 1992). Les
auteurs démontrent que l'information phonologique dérivée d'un homo
phone présenté en parafovéa facilite l'identification du mot-cible qui est
fixé immédiatement après. Ils observent que la durée de fixation sur le
mot-cible présenté dans une phrase est plus courte quand un homophone
de ce mot est présenté auparavant en périphérie que lorqu'un mot non
homophone mais proche orthographiquement est présenté auparavant en
périphérie. Cette recherche constitue un exemple clair de la reproduction
d'un effet qui a été établi dans le domaine de l'identification des mots
écrits et qui est répliqué dans une situation de lecture plus naturelle.
Daneman et Stainton (1991) augmentent la validité écologique de la
tâche de jugement de phrases en faisant lire aux sujets non pas une liste de
phrases sans liens mais un long texte en prose. Ce paradigme constitue une
variante du paradigme de jugement de phrases. Les sujets lisent d'abord le
texte dans une version ne contenant pas d'erreurs. Dans la seconde partie
de l'expérience, certains mots sont remplacés par des homophones et des
contrôles orthographiques (comme dans la tâche de vérification de

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