Exégèse de désastre. Iéna, la crise de l'état prussien et la genèse du romantisme - article ; n°4 ; vol.1, pg 306-313

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1946 - Volume 1 - Numéro 4 - Pages 306-313
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1946
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Henri Brunschwig
Exégèse de désastre. Iéna, la crise de l'état prussien et la
genèse du romantisme
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 1e année, N. 4, 1946. pp. 306-313.
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Brunschwig Henri. Exégèse de désastre. Iéna, la crise de l'état prussien et la genèse du romantisme. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 1e année, N. 4, 1946. pp. 306-313.
doi : 10.3406/ahess.1946.3236
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1946_num_1_4_3236EXÉGÈSE DE DÉSASTRE
IÉNA, LA CRISE DE LÉTAT PRUSSIEN
ET LA GENÈSE DU ROMANTISME l
L'effondrement de la Prusse après Iéna : une surprise pour toute-
l'Europe. On s'étonna du manque de cohésion d'une armée célèbre par
sa discipline, de la désorganisation d'un système administratif réputé
pour la valeur de ses fonctionnaires et, surtout, des signes de désaffec
tion donnés par un peuple dont le loyalisme était proverbial. Comment
s'expliquer cet effondrement, sinon en reconsidérant l'édifice, dont,
après Kover, toute une génération d'historiens a minutieusement étudié
les rouages ? Puis en décrivant les principaux aspects d'une crise qui,
s'attaquant à l'économie et à l'équilibre social, transforma la mentalité
populaire et s'exprima, par la plume des intellectuels, en un langage
nouveau. ♦
En apparence, ce sont l'armée et l'administration qui caractérisent
l'Etat prussien à la fin du xviir3 siècle. Mais, ce qui le rend incompar
able aux autres puissances, c'est un dépouillement méthodique de la
presse, des mémoires, des études politiques ou économiques publiées
entre la fin du règne de Frédéric II et la catastrphe de 1806, — qui,
seul, permet d'en prendre lentement conscience.
Le trait le plus étonnant est le partage qui s'est opéré dans les
esprits, d'une part entre l'administration et l'armée, — c'est-à-dire le
gouvernement de l'Etať, — et, d'autre part, les autres domaines divers
de l'activité humaine.
Fait du roi, le gouvernement suppose la pratique d'un ensemble de
techniques auxquelles la majorité des citoyens ne s'intéresse pas Qu'une '
institution fonctionne mal, on ne se gêne pas pour le proclamer, mais
on laisse le prince y remédier. C'est son rôle. Frédéric II a trop sou
vent revendiqué son « métier de roi » pour qu'on ne le lui abandonne
1. Notre collalborateur Henri Brunsohwig a soutenu brillamment ses thèses
en Sorbonně, en avril 1946. Les rigueurs du temps font que son travail n'a pas
encore <pu être imprimé. A défaut de compte rendu critique, nous insérons dans
les Annales l'exposé qu'a fait M. devant son jury de thèse. Il donnera
une juste idée die ce que renferme son livre en cours d'impression Livre qui
pose bien des questions : celle des rapports de la littérature avec la vie politique
et sociale ; mais aussi, en dernière analyse, celle des contrastes de Ha mentalité
prussienne et de la mentalité française. (iNote de la Direction.) IENA E'T LA CFxISE DE L'ETAT PRUSSIEN 307
pas. Un exemple illustre admirablement cette attitude : dans l'Europe
entière l'opinion s'inquiète des réformes économiques urgentes ; les
physiocrates, en France, et. les militaristes, en Angleterre, poussent
les particuliers à changer de 'méthodes ; la révolution agricole trouble
les classes populaires ; le progrès de l'industrie et du commerce enfièvre
les bourgeois de tout l'Occident ; seuls, les Prussiens ne songent pas à
discuter le mercantilisme traditionnel. S'ils déplorent l'insuffisance des
méthodes appliquées à l'économie, ce n'est point pour agir en se substi
tuant au roi. Ils lui font confiance. Jamais d'initiative : ceci paraît vrai
de l'Allemagne entière. Le pays des Fugger et des Hanšéates est de\emi
un ensemble de petites mécaniques fonctionnant en vase clos. Personne
en Prusse ne s'élève au-dessus du cercle de ses occupations, de l'artisanat
local ou du petit commerce. Si le pays possède des industries nouvelles,
soieries, horlogerie, porcelaine, c'est que le roi les a créées. Si les com
pagnies de commerce et de navigation s'organisent, si les banques et le
crédit se développent, c'est que le gtouvernèment les impose eť les
subventionne Rarement, très rarement, ses appels sont entendus par les
particuliers. Et si, en dernière analyse, la banque et le commerce tombent
1 aux mains des Juifs ou des Huguenots, c'est parce que le gouvernement
possède des moyens de pression plus efficaces sur des sujets de catégorie
inférieure, auxquels la législation interdit la plupart des autres activités,
ou sur les immigrés qui importent précisément les industries de luxe,
dont les masses populaires n'ont pas besoin.
Cette indifférence aux problèmes de la politique, cette discipline et
cette confiance dans le souverain sont peut-être dues aux nombreux réfugiés
accourus de toutes parts depuis le début du siècle. Ils ont été bien
accueillis par les Hohenzollern. Leur loyalisme est inébranlable. Et,
d'autre part, ils ont émigré 'pour conserver leur foi ; ils vivent surtout
pour faire leur salut Ils ont tendance à dédaigner les contingences, les
réalités concrètes Et cela, même quand leur idéal n'est pas spécifiqu
ement religieux, mais philosophique, même quand leur activité les oriente
vers les industries nouvelles.
Or, de par la supériorité de leur culture, leur influence est incon
testable sur les élites des villes où ils se sont établis La bourgeoisie
prussienne n'est pas capitaliste ; elle est morale, intellectuelle. Elle
gravite autour des cures, des universités, des académies.
Les campagnes sont dominées par des hobereaux, peu cultivés et
généralement habitués à la discipline militaire ; on n'y rencontre pas
davantage d'opposition aux pratiques administratives, lorsqu'elles ne
heurtent pas de front les privilèges traditionnels Vers 1800, 27 pour 100
seulement des propriétaires de la Marche électorale n'ont pas servi dans
l'armée ou dans l'administration Us régissent leurs paysans, en partie
anciens « cantonistes », et poursuivent une existence isolée dans le
cercle des occupations saisonnières. ^
Les pratiques administratives d'ailleurs, pour être défectueuses, ne
sont pas scandaleuses à la façon des épices ou de l'hérédité de charges
sans cesse multipliées et vendues
Ce partage et cette passivité dans le domaine de la technique admin
istrative définissent le despotisme éclairé. C'est parce qu'il admet la
lumière de la critique que l'État prussien n'est pas tyrannigue. Mais
cest aussi parce qu'il n'est pas tyrannique que la critique ne s'attaque ses* Elle a son domaine propre, que les princes institutions. guère à 308 ANNALES
respectent Le loyalisme des Prussiens a pour corollaire une activité
passionnée sur le terrain moral et religieux.
II
Frédéric H l'a dit et répété : « II est de toute évidence que le
souverain n'a aucun droit sur la façon de penser des citoyens. » Dans
son Essai sur tes formes de gouvernement et les devoirs des souverains,
il précise admirablement ce partage entre l'État et ses sujets : « Les
hommes, écrit-il, ont dit à un homme, leur semblable : Nous avons
besoin de vous pour maintenir les lois auxquelles nous voulons obéir,
pour nous gouverner sagement ; du reste, nous exigeons que vous
respectiez notre liberté. »
Même idée chez les hauts fonctionnaires Et pas seulement chez des
théoriciens, — Kant, professant à Koenigsberg le double devoir de
chacun, devoir du citoyen qui obéit et de l'homme qui juge, qu Hertz-
berg, dissertant devant l'Académie de Berlin, — mais aussi chez ceux
qui collaborent avec le roi dans le règlement des affaires quotidiennes.
Tel >on Heinitz, ministre des Mines et membre du Cabinet royal, qui
proteste contre une décision du souverain en expliquant : « C'est mon
devoir d'obéir Mais mon serment m'engage aussi à dire ce que j'aurais
dit si je n'étais pas ministre, mais simple particulier. » Cette conception
est si répandue que Woellner lui-même (qui s'y opposera) la • définit
dans un curieux mémoire rédigé en 1785 avant son accession au pou
voir : « Quand un prince [Régent], dans un Etat, autorise la libre prati
que d'autres religions à côté de la religion régnante et, d'une façon
générale, quand il accorde à tous et à chacun de ses sujets une liberté
de conscience illimitée, on appelle cela la tolérance... Un prince qui est
tolérant considère tous ses sujets d'un seul point de vue : à savoir qu-ils
doivent être des citoyens [Burger] de l'Etat. Il leur accorde volontiers
la pleine liberté de penser et d'agir, sitôt cfue l'un et l'autre ne nuisent
pas à l'ordre, à la sécurité publiques, aux bonnes mœurs, à la concorde
entre les citoyens et, surtout, au bien de l'État... »
On appelle AufkWrung cette tolérance effectivement pratiquée en
Prusse. Elle diffère tellement de la philosophie des lumières qu'il faut
lui conserver son nom allemand, pour éviter toute confusion.
L'Aufklârung se distingue de la française d'abord parce
qu'elle est officielle. L'État l'encourage et la répand, par ses pasteurs,
ses maîtres d'école et ses fonctionnaires. Il n'a aucune raison de la
craindre, puisqu'elle ne s'attaque pas à ses oeuvres. Bien plus, il l'utilise
à la manière de nos propagandes actuelles, en faveur de sa politique :
ainsi la presse, les sociétés de lecture et les fonctionnaires s'efforcent de
substituer des succédanés locaux au café et au thé exotiques, ou d'enrayer
les progrès du luxe qui se solde toujours par de coûteuses importations.
L'AufMarung, en Prusse, est d'inspiration essentiellement protes
tante. Et les réformés n'ont pas lieu de s'effrayer du rationalisme autant
que l'Église en France. L'État et l'intelligence ont également intérêt au
progrès de l'instruction, à la disparition des préjugés, au développement,
en somme, d'un certain individualisme qui faciliterait l'œuvre royale.
h 'Au fklarung, enfin, par suite de ce partage et de cet accord avec le
pouvoir, se répand beaucoup plus que l'Encyclopédie. Si elle ne réussit
pas à pénétrer les masses aussi complètement qu'elle le souhaiterait, elle >

IENA ET LA CRISE DE LETAT PRUSSIEN 309
n'en est pas moins le mouvement le plus populaire qu'on ait observé en
Prusse depuis la Réforme. Avec elle, la raison domine. On explique, on
comprend, on analyse. Les directives viennent d'en haut. Ce sont les
Maîtres qui les donnent. Elles sont appliquées par les vulgarisateurs, les
conférenciers, les journalistes, les pédagogues, les pasteurs. Chacun peut
collaborer à la campagne contre les préjugés. L'objectif est toujours
proche, le succès assuré, l'avenir connu, car on n'a pas le sentiment de
la fuite du temps, la nostalgie de tout ce qu'exclut l'orientation choisie.
On ignore la hantise de la mort. L'idéal « éclairé », c'est une vie calme,
un progrès lent réalisé par un travail régulier, une conquête méthodique.
Il crée ce type d'individu, conscient de ses droits, honnête, raisonnable,
un peu terre à terre peut-êlre et parfois légèrement ridicule, qui carac
térise encore aujourd'hui le peuple des grandes villes, sachlich und niieh-
iern, tête iroide, esprit concret. Et, par ailleurs, dans ce monde de bour
geois consciencieux, d'artisans, d'instituteurs, de petits fonctionnaires,
qui défilent dans les romans et dans les mémoires (Nicolai, Moritz, Jung-
Stilling, Steffens, Varnhagen), on rencontre déjà ce loyalisme immuable,
cette discipline nationale, que les crises les plus violentes ébranlent sans
les déraciner — car les crises ne seront pas épargnées à cet Etat en appa
rence si solide.
III
II y a crise quand les organes d'un gouvernement ne remplissent plus
leur fonction, des troubles apparaissent, persistent et affaiblissent
le corps social. Trop souvent, les gouvernements agissent comme les
médecins assemblés autour d'un malade. Ils s'attaquent aux symptômes
et négligent les causes du malaise. Ils recourent à des institutions nouv
elles, semblables aux emplâtres appliqués sur les membres infirmes,
dans l'espoir de pallier un désordre dont on ignore la véritable origine.
Les troubles, vers la fin du siècle, s'offrent à tous les regards, en
Allemagne comme dans tout l'Occident Le vagabondage à travers les cam
pagnes, la mendicité dans les villes, l'émigration de villages entiers vers
les terres vacantes d'Ukraine et de Galicie font le désordre endémique Les
petits États sont impuissantsi contre les bandes de comédiens ambulante,
de soldats congédiés, de compagnons en chômage, de maraudeurs tour à
tour humbles et menaçants. Mais l'administration et l'armée prussienne
veillent Elles appréhendent le vagabond, l'internent dans des « Maisons
de travail » strictement réglementées, remplissent les archives de dossiers
sur les Vagabunden Sachen des diverses provinces.
La cause du malaise, cependant, échappe aux contemporains aveuglés
par les vérités du règne (précédent, qui sont devenues des erreurs. Ces
vérités, que Frédéric II énonçait, que le professeur Sùssmilch proclamait
dans un gros traité en trois volumes, bourré de statistiques, et quatre
fois réédité, entre 1761 et 1776 : La seule richesse authentique d-un pays
réside en le nombre de ses habitants. La grandeur de la Prusse résulte de
l'afflux des étrangers qui ont mis son sol en valeur. Credo frédéricien.
Mais quand la natalité augmente, quand partout la main-d'œuvre s'offre
en surnombre, ne faut-il pas réformer une administration née de la pénur
ie des hommes ? Ne faut-il pas libérer le paysan, imposer la culture des
plantes à racines qui permettent de supprimer les jachères, abattre les 310 ANNALES
réglementations corporatives qui limitent le nombre des compagnons et
des objets produits, faire jaillir de nouvelles sources de richesses en créant,
non pas des industries de luxe, mais de grandes fabriques, à production
massive et peu chère, qui satisfassent aisément les besoins des foules et
s'exportent avantageusement ? Tout cela, le gou\ernement prussien ne
Га pas compris. Les bourgeois éclairés ne l'ont pas vu non plus, tout
orientés qu'ils étaient vers des problèmes moraux.
Les désordres sociaux n'engendrent donc pas d'opposition politique
dans ces populations traditionnellement habituées au loyalisme et, d'ail
leurs à juste Щте, convaincues de la bonne volonté des gouvernants. Les
mouvements populaires ne prennent une certaine gravité qu'en Silésie,
parmi les artisans et ouvriers de l'industrie textile et parmi les paysans,
gênés au moment de la soudure. Les révoltes locales s-expliquent par la
crise économique. Elles sont du type de ces ce troubles de la soudure »,
dont M Lefebvre a révélé la fréquence à la fin de l'ancien régime. Peut-
être exacerbées par les nouvelles venues de France, où les droits féodaux
avaient été abolis, ces révoltes ne s'accompagnent jamais d'un programme
politique, même rudimentaire.
En tout cas, — et pour nous Français, le fait est bien curieux, mais
il est là, — la plupart des Prussiens peuvent lire, sans danger, les nouv
elles de France. Leurs enfants, passant l'Abitur au Friedrichswerder
Gymnasium de Berlin, à Pâques 1791, se voient interroger sur « les gou
vernements les plus mauvais que la France a connus ». Ils écrivent tran
quillement que « la France s'est défait d'un joug insupportable de des
potisme ». A Halle, en 179З, ils traitent ce sujet : « Comparez les Français
d'aujouid'hui avec ceux des Romains qui abolirent la royauté à Rome. »
Et, à Magdebourg, interrogé sur les causes du changement constitutionnel
en France, l'un d'eux répond que, depuis Henri IV, les rois se laissaient
mener par « de stupides confesseurs, des maîtresses ou des ministres mal
honnêtes ». '
La grande bourgeoisie n'est pas nombreuse en Prusse. Le problème
bourgeois qui se pose intéresse les maîtres artisans, les commerçants,
ïes pasteurs, les fonctionnaires et les rares représentants des autres pro
fessions libérales. Ce sont leurs fils qui peuplent les universités ; niais,
tandis qu'ils se multiplient, les débouchés qui s'offrent à eux n'augment
ent guère. Les nominations de fonctionnaires varient beaucoup d'une
année à l'autre. Mais dans l'ensemble, entre 1786 et 1806, le nombre des
•postes \acants ne s'accroît pas.
Les fonctions publiques n'absorbent donc pas le trop-plein annuel des
universités. Les professions libérales, peu nombreuses, n'y suffisent pas
non plus. Les médecins, souvent méprisés — la profession est ouverte aux
Juifs — sont concurrencés par les rebouteux et autres faiseurs de mirac
les. Visites et opérations sont en général taxées, et l'existence de
physici municipaux fonctionnarisés ne permet de vivre qu'aux som
mités reconnues ou aux charlatans. Les avocats, de même, ne jouent pas
grand rôle en Prusse ; leur nombre est limité, leur nomination contrôlée
par l'Etat et leur activité strictement tarifée.
Restent les écrivains... Mais écrire n'est pas un métier. C'est un pis-
aller, même si on ne s'en rend pas compte. Tous les jeunes gens qui n'ont
rien d'autie à faire écrivent. Le Mercure allemand de Wieland signale en
1776 que « le nombre des poètes affamés augmente quotidiennement », et
il déplore leur manque de talent En 1781, dans la même revue, un chro- ET LA CRISE DE L'ETAT PRUSSIEN 311 IENA
nique ur constate « que la majorité des poètes sont tristes, paresseux et
mécontents » ; il note le « mécontentement envers tout ce qui nous
entoure » qui caractérise une grande partie de la jeunesse universitaire.
Ceux qui ont du talent sont à peine mieux partagés : ils ne trouvent pas
de public, un chroniqueur du Mercure le remarque également en 1779 :
les Allemands sont ingrats envers leurs génies, dit-il. Et Wieland estime
en 1782 que l'écrivain français a au moins douze lecteurs quand l'All
emand en a un. Encore ce public restreint n'est-il pas assuré ; la pratique
■de la réimpression enlève à l'auteur la propriété de ses œuvres.
Ainsi la littérature n'est pas un bon métier. Et pourtant, il est le
seul. Certains Allemands ont eu l'intuition que leurs écrivains auraient
volontiers suřvi d'autres voies. Leurs jeunes intellectuels ressemblent à
nos Girondins, qui, eux aussi, auraient poursuivi une carrière littéraire,
s'ils n'avaient trouvé, dans la Révolution, la possibilité d'une vie active.
Chateaubriand, écarté de l'action politique, fait de la littérature romant
ique et souffre du mal du siècle, tout comme Frédéric Schlegel. Ce der
nier, jeune, envie les Romains, pour qui la culture notait a qu-une pré
paration à l'activité pratique et politique ». Et Wieland/ en 1785, trouve
qu'on s'ennuie en Allemagne, où les. affaires de l'Etat ne fournissent
aucun sujet de conversation.
Ecrire.. C'est à peu près tout ce que pevivent faire les jeunes bour
geois sans emploi. Mme de Staël estime que la nation allemande manque
d'énergie : « L'éducation publique elle-même, quelque bonne qu'elle soit,
-peut former des hommes de lettres, mais non des citoyens, des guerriers
ou des hommes d'État. » Peut-être plus consciemment révolutionnaires que
les paysans ou les ouvriers, les bourgeois ne sont pas plus décidés. Ils
n'envisagent pas de se mettre d'accord sur un programme d'action. Pauv
res, timides, jaloux des nobles moins instruits, mais plus fortunés et
mieux adaptés à la société mondaine, ils rongent leur frein en silence.
Et ils écrivent.
Mais alors, dans leurs œuvres, à leur manière, ils donnent une tr
aduction morale de la crise dont, parfois inconsciemment, ils souffrent.
IV
Toute crise économique et sociale transforme les conditions d'exis
tence1. La sécurité disparaît. Le temps, riche de possibilités imprévues,
prend une valeur nouvelle. En Prusse, la masse des vagabonds, des mend
iants, des paysans incultes dans les provinces récemment conquises
•échappe à l'endoctrinement.
Ces aventuriers sont perpétuellement à l'affût de l'occasion, du coup
de main réussi, de la chance qui les enrichira au jeu. Leur dieu, c*est
le hasard. Leur mentalité, celle du miracle. Et la révolution morale qui
s'accomplit à la fin du xvme siècle vient de ce que les mots d'ordre des
grands intellectuels n'atteignent plus les masses. Le fil est coupé. Désor
mais, c'est d'en bas que viennent les directives. Ce sont les réactions
populaires, confuses mais puissantes, qui commandent. On change
1. Où l'on voit reparaître la théorie de Pirenne dans les Etapes de l'Histoire
sociale an Capitalisme, sans qu'on i 'ait cherché, oertes, de propos délibéré Maie
'transposée du plan des générations sur le plan des « crises », 312 ANNALES
l'échelle des valeurs. Les appréhensions, les craintes, les espoirs, les sen
timents des gens incultes reçoivent audience. On ne veut plus expliquer,
comprendre ou analyser, mais éprouver.
Cette mentalité, nous historiens, nous l'appelons « romantique ».
Définition toute psychologique : le Romantisme est l'insatiable appétit du
miracle. C'est le caractère commun qu'on retrouve dans toutes ses manif
estations, à toutes les époques et dans tous les ipays. Et, certes, ,1e Romant
isme est une philosophie. Un art. Une littérature. Peut-être une religion.
On l'a dit, on a eu raison de le dire. Mais pour l'historien, littérature,
art, philosophie ne sont que les manifestations diverses d-une même ment
alité sous-jacente. Et nous le répétons : le Romantisme, pour les histoires
de la Littérature, est sans doute un système d'idées. Pour nous, il est,
avant tout, une mentalité de miracle.
On assiste, en effet à l'invasion du miracle dans tous les domaines de
la vie. S'agit-il du mariage ? aux justes noces, consécutives à une longue
fréquentation, à l'assortiment des fortunes et des situations sociales, on
•préfère le coup de foudre. Et, de même, au patrimoine économisé sou par
sou, les gains des loteries, aux guérisons obtenues par l'observation clini
que, prudente et scrupuleuse, les cures miraculeuses. A l'apprentissage
étroitement réglementé, on oppose les vocations subites ; aux pratiques
codifiées de religions rationalisées, l'illuminisme, le fanatisme des prophèt
es ; aux sociétés de lecture et aux groupes de Francs-maçons décrits par
Lessing, les rites compliqués des loges nouvelles, toutes auréolées de
mystère ; au loyalisme traditionnel, l'idéalisation du couple royal ou la
conspiration, le coup d'Etat, la révolution ; au livre patiemment élaboré,
■le chef-d'œuvre génial, né <£'un moment d'inspiration ; au classicisme
d'un Winckelmann, si l'on veut, l'esthétique subjective d'un Wacken-
roder.
Que les œuvres romantiques puissent s^expliquer dans chaque cas par
certaines influences morales, par des réactifs individuelles, par tel ou tel
système philosophique — d'excellents travaux l'ont établi. (Mais on n'a
peut-être pas assez remarqué que ces œuvres apparaissent à la fin du
xvnr3 siècle, entre l'explosion du Sturm und Drang et la révolte de
l'Athenaeum, juste au moment où la crise s'approfondit, où la mentalité
populaire évolue.
'Cependant, le manifeste du Sturm und Drang, Von deutscher Art
und Kunst, paraît en 177З et celui des romantiques, l'Athenaeum, en
1798. Werther est de 1774, les contas fantastiques de Tieck le font exclure-
de l'Allgemeine Deutsche Bibliothek par le sage Nicolaï en 1797. La même
année, Hôlderlin propose dans Hyperion une image de la Grèce antique
bien différente de celle d'un Winckelmann ou d'un Goethe ; Schelling
expose <la « Philosophie de la nature » ; Guillaume Schlegel traduit Sha
kespeare. C'est en 1799, enfin, que Schleiermacher publie ses Discours mr
la religion et que la Lucinde de Frédéric Schlegel fait scandale.
D'autre part, le succès des loteries, peu courues auparavant, s'a
ffirme après 1770. Le prophète Rosenfeld qui vaticine dans la nouvelle
Marche est interné à Berlin en 1768, relâché, puis emprisonné à Spandau
en 1785. Bekker, « frère de Moïse », est appréhendé à Berlin en 1784 ;
Mathias, auquel le Christ a donné pouvoir de guérip les malades, parcourt
la Poméranie entre i'8o3 et i8o5. C'est à la suite du Congrès général de&
Loges, à Wilhelmsbaden, en 1782, que les Rose-Croix l'emportent et que
se multiplient les rites mystérieux dejs loges orientales. L'année suivante,
v IENA ET LA CRISE DE L'ETAT PRUSSIEN 313
le docteur de la Lune fait fortune à Berlin en guérissant les traumatis-
mes par des formules cabalistiques prononcées la nuit. Un dentiste mira
culeux le relaye en 1785. En 1794, on s'arrache l'élixir de longue vie du
fameux délie Lane, et le comte de Thun guérit, par attouchement, les rhu
matismes et la goutte.
Moser signale en 1786 que « l'Allemagne souffre d'une épidémie qui
occasionne bien des maux... ; elle est même devenue affaire de mode...
C'est la fièvre du génie ».Et Goethe le confirme dans ses mémoires, ce Un
monde nouveau parut tout à coup se lever. On exigeait du génie du mé
decin, du général, de l'homme d^tat... Le mot « génie » devint une solu
tion universelle... Comme chacun exigeait du génie de son voisin», il en
) vint à penser qu'il devait en être lui-même pourvu... [Le génie] ne se
manifestait qu'en transgressant les lois en vigueur et en renversant les
règlements .. Quelqu'un parcourait-il le monde à pied, sans trop savoir
pourquoi, ni où il allait ? Cela s'appelait un voyage de génie. Quelqu'un
entreprenait-il quelque chose à contre-sens, sans but et sans utilité »
C'était un trait de génie. Des jeunes gens pleins d'ardeur et souvent
doués se perdirent dans l'infini... » (Dichtung und Wahrheit, livre XIX.)
Ces faits, sans doute, ne sont pas nouveaux. On en peut relever de
semblables à toutes les époques. Mais la presse, qui se multiplie аргеь 1770,
leur donne plus d'écho. Et ce qui est nouveau, c'est leur apparition simul
tanée dans tous les domaines, fest leur concordance avec la révolution
littéraire et artistique. Nous ne voulons rien d'autre qu'établir cetta con
cordance. La littérature romantique n'a pas pu se développer isolément
sans subir l'influence du milieu, sans refléter la mentalité de la crise.
Qu'il y ait eu action et réaction réciproque entre ces deux éléments, on
ne saurait le mettre en doute. Mais ce n'est pas un rapprochement ten
dancieux que celui du grand Moor, le héros des Brigands de Schiller
(1781) et de Jochum, pillard et voleur, rôdant à travers les campagnes
comme des milliers d'autres bandits jetés par la crise hors des cadres so
ciaux, et qui meurt sur la roue cette même année 1781, à Eichstett, en
Bavière ?
Il ne suffit pas, pour nier l'intérêt de tels rapprochements, de consta
ter que les écrivains romantiques n'ont pas "eu conscience de leur choix.
Gomme si les contemporains, d'habitude, comprenaient leur époque et
distinguaient les courants qui les emportent... De même que les All
emands ne prennent pas conscience que l'augmentation de la population
est à l'origin» de leurs maux, parce qu'ils sont habitués à considérer la
prolificité comme un bien — de même les jeunes Prussiens ne s'aperçoi
vent pas qu'ils font une certaine littérature parce que les autres voies
leur sont fermées. Dans la mesure, cependant, où il en est ainsi, ils sont
bien des Girondins qui n'ont pas eu de Révolution, et les Girondins
auraient sans doute été des écrivains romantiques si le champ de la poli
tique ne leur avait pas été ouvert.
Et à considérer l'histoire d'Allemagne dans son ensemble, on pourrait
-sans doute constater que les périodes de crise politique, économique et
sociale s'y sont généralement accompagnées d'une explosion de romant
isme, d'une nostalgie passionnée du miracle.
. , Henbi Brunschwig.

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