Existe-t-il une ou plusieurs mémoires permanentes ? - article ; n°1 ; vol.93, pg 113-141

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1993 - Volume 93 - Numéro 1 - Pages 113-141
Summary : Are there one or several types of permanent memory ?
Obserced dissociations between implicit and explicit memory have attracted considerable attention in recent memory research. A central problem concerns whether such dissociations require the postulation of separate memory systems (structural theories) or are best understood in terms of different processes operating within a single system (functional theories). This article presents and critically evaluates the main theories that claim to account for the relations between implicit and explicit memory. In conclusion, if we favoured a unitary functional conception of memory based on the principle of transfer appropriate processing, instead of Roediger and his co-workers, however, we have not adopted the distinction between « conceptually driven » and « data driven » processes. We think that it would be preferable in the future to specify the types of processing required for a given task to explain the relations between implicit and explicit memory.
Key-words : implicit memory, explicit memory, theories of memory, priming effects.
Résumé
Les dissociations observées entre la mémoire implicite et la mémoire explicite ont attiré l'attention de nombreux théoriciens. Le problème de fond est de savoir si de telles dissociations permettent de postuler des systèmes indépendants de mémoire ou si elles ne sont que la conséquence de processus différents opérant à l'intérieur d'un système unitaire. Cet article est consacré à la présentation et à l'évaluation critique des diverses théories qui prétendent rendre compte des relations entre les performances aux tests de mémoire implicite et explicite. Si nous avons favorisé une conception fonctionnelle unitaire de la mémoire centrée sur le principe du traitement approprié au transfert, contrairement à Roediger et à ses collègues, cependant, nous n'avons pas adopté la distinction entre « traitements dirigés par les concepts » et traitements dirigés par les données ». Nous pensons qu'il serait préférable dans l'avenir de spécifier les types de traitements requis pour une tâche donnée afin de pouvoir rendre compte des relations entre la mémoire implicite et la mémoire explicite.
Mots clés : mémoire implicite, mémoire explicite, théories de la mémoire, effets d'amorçage.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
Lecture(s) : 17
Nombre de pages : 31
Voir plus Voir moins

S. Nicolas
Existe-t-il une ou plusieurs mémoires permanentes ?
In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°1. pp. 113-141.
Citer ce document / Cite this document :
Nicolas S. Existe-t-il une ou plusieurs mémoires permanentes ?. In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°1. pp. 113-141.
doi : 10.3406/psy.1993.28685
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1993_num_93_1_28685Abstract
Summary : Are there one or several types of permanent memory ?
Obserced dissociations between implicit and explicit memory have attracted considerable attention in
recent memory research. A central problem concerns whether such dissociations require the postulation
of separate memory systems (structural theories) or are best understood in terms of different processes
operating within a single system (functional theories). This article presents and critically evaluates the
main theories that claim to account for the relations between implicit and explicit memory. In conclusion,
if we favoured a unitary functional conception of memory based on the principle of transfer appropriate
processing, instead of Roediger and his co-workers, however, we have not adopted the distinction
between « conceptually driven » and « data driven » processes. We think that it would be preferable in
the future to specify the types of processing required for a given task to explain the relations between
implicit and explicit memory.
Key-words : implicit memory, explicit memory, theories of memory, priming effects.
Résumé
Les dissociations observées entre la mémoire implicite et la mémoire explicite ont attiré l'attention de
nombreux théoriciens. Le problème de fond est de savoir si de telles dissociations permettent de
postuler des systèmes indépendants de mémoire ou si elles ne sont que la conséquence de processus
différents opérant à l'intérieur d'un système unitaire. Cet article est consacré à la présentation et à
l'évaluation critique des diverses théories qui prétendent rendre compte des relations entre les
performances aux tests de mémoire implicite et explicite. Si nous avons favorisé une conception
fonctionnelle unitaire de la centrée sur le principe du traitement approprié au transfert,
contrairement à Roediger et à ses collègues, cependant, nous n'avons pas adopté la distinction entre «
traitements dirigés par les concepts » et traitements dirigés par les données ». Nous pensons qu'il serait
préférable dans l'avenir de spécifier les types de traitements requis pour une tâche donnée afin de
pouvoir rendre compte des relations entre la mémoire implicite et la mémoire explicite.
Mots clés : mémoire implicite, mémoire explicite, théories de la mémoire, effets d'amorçage.l'Année, psychologique, 1993, 93, 113-141
Laboratoire de Psychologie expérimentale
CNRS URA 316
Université René-Descartes, Paris V1
EXISTE-T-IL UNE OU PLUSIEURS MÉMOIRES
PERMANENTES ?
par Serge Nicolas
SUMM AR Y : Are there one or several types of permanent memory ?
Observed dissociations between implicit and explicit have
attracted considerable attention in recent memory research. A central
problem concerns whether such dissociations require the postulation of
separate memory systems (structural theories) or are best understood in
terms of different processes operating within a single system (functional
theories). This article presents and critically evaluates the main theories
that claim to account for the relations between implicit and explicit memory.
In conclusion, if we favoured a unitary functional conception of memory
based on the principle of transfer appropriate processing, instead of
Roediger and his co-workers, however, we have not adopted the distinction
between « conceptually driven » and « data driven » processes. We think
that it would be preferable in the future to specify the types of processing
required for a given task to explain the relations between implicit and
explicit memory.
Key-words : implicit memory, explicit memory, theories of memory,
priming effects.
INTRODUCTION
Le problème de l'unicité ou de la multiplicité des mémoires est
devenu ces dernières années une question du plus haut intérêt. Deux
grandes conceptions théoriques s'affrontent actuellement : les théories
structurales ou multi-systèmes et les théories fonctionnelles ou uni-
système. La controverse qui s'est aujourd'hui instaurée entre ces deux
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. 114 Serge Nicolas
ensembles de théories rappelle le vieux débat qui a animé la psychologie
il y a plus de soixante ans entre les structuralistes et les fonctionnalistes.
Quelle est l'origine réelle du conflit actuel ? Assurément, on peut le
rattacher aux études intensives qui ont été menées depuis le début des
années 1980 sur la comparaison entre les diverses mesures de la mémoire.
La multiplication des indicateurs a conduit à un classement accepté
par la plupart des chercheurs actuels qui distinguent à la suite de Graf
et Schacter (1985) les tests explicites des tests implicites de mémoire2.
Graf et Schacter (1985) ont ainsi décrit des tâches de mémoire implicite
ou explicite selon que l'on mesure ou non le souvenir conscient des sujets.
D'après Schacter, Bowers et Booker (1989), on peut parler de tâche
de mémoire explicite lorsque les consignes lors du test induisent des
stratégies conscientes de recherche de l'événement ; on parle de tâche
de mémoire implicite lorsque les lors de la récupération du
matériel cible n'induisent pas un tel type de stratégie. Si les tests de
mémoire explicite regroupent les mesures classiques que sont le rappel
et la reconnaissance, les tests de mémoire implicite peuvent inclure un
nombre d'épreuves virtuellement illimité.
En effet, tester indirectement les contenus mnésiques suppose, par
exemple, de mesurer la performance des sujets dans diverses tâches à
caractère perceptif, lexical ou conceptuel (Richardson- Klavehn et
Bjork, 1988). Une des tâches implicites les plus connues et les plus
anciennes utilisées dans les recherches sur la mémoire est certainement
celle de complètement de trigrammes (Graf, Mandler et Haden, 1982 ;
Graf, Squire et Mandler, 1984 ; Graf et Mandler, 1984 ; Warrington et
Weiskrantz, 1970). Lors du test de complètement de trigrammes on
présente aux sujets trois lettres (par exemple : era), la tâche étant de
produire le premier mot qui vient à l'esprit commençant par ce radical.
Lorsque les items cibles ont été étudiés lors d'une phase précédente
(ex. cravate), on constate généralement qu'ils ont plus de chance d'être
générés ultérieurement (biais de réponse) à cette épreuve de complète
ment alors que d'autres solutions sont possibles (dans notre exemple :
crabe, cratère, crapaud...). Il s'avère que l'on retrouve cet effet facili-
tateur (biais, rapidité ou précision de la réponse selon les cas) lorsqu'on
utilise de nombreuses autres épreuves de mémoire implicite de nature
2. Même si la distinction entre « mémoire implicite » et « mémoire expli
cite » est aujourd'hui largement répandue dans la littérature psychologique,
l'introduction de ces termes pose des problèmes d'ordre terminologique
qu'il convient de signaler (cf. pour des discussions : Richardson-Klavehn
et Bjork, 1988 ; Rœdiger, 1990 ; Schacter, 1990a ; Schacter, Bowers et
Booker, 1989). Il est à noter que les termes « tests de mémoire implicite »
et « tests indirects de mémoire » ainsi que les termes « tests de mémoire
explicite » et « tests directs de mémoire » peuvent être considérés comme
très proches conceptuellement puisqu'ils renvoient aux mêmes épreuves
de mémoire. Mémoire implicite et mémoire explicite 115
lexicale (complètement de mots fragmentés, décision lexicale), perceptive
(identification perceptive, clarification perceptive) et conceptuelle (asso
ciation catégorielle, association libre) (Schacter, 1987 ; Richardson-
Klavehn et Bjork, 1988). Cet effet est souvent désigné sous le nom d'effet
d'amorçage direct (Segal et Cofer, 1960).
Depuis quelques années, l'orientation des travaux consiste à examiner
les relations entre ces deux ensembles de mesures car les résultats
diffèrent souvent selon les sujets employés et les facteurs expérimentaux
manipulés. Ainsi, de nombreuses recherches font apparaître que les
patients amnésiques porteurs de lésions cérébrales réalisent des perfor
mances similaires à celles de leurs sujets témoins lorsqu'ils sont testés
avec des tâches de mémoire implicite (pour une revue : Nicolas,
Garbonnel et Tiberghien, 1992i), alors qu'ils présentent de très sérieuses
difficultés pour rappeler ou reconnaître le matériel cible. De plus, la
littérature accumulée depuis quelques années avec les sujets normaux
indique que certains facteurs expérimentaux traditionnels comme les
niveaux de traitements, la production, l'intervalle de rétention, le format
et la modalité de présentation exercent généralement des effets différents
sur ces deux types de mesures (pour des revues : Schacter, 1987 ;
Richardson- Klavehn et Bjork, 1988 ; Nicolas, 1992). Ainsi, un trait
ement sémantique de l'information cible conduit à des performances
beaucoup plus élevées qu'un traitement de type structural ou phoné-
mique lorsque l'on mesure le souvenir des sujets avec des tâches de
rappel et de reconnaissance mais n'augmente pas de manière signifi
cative les effets d'amorçage (cf. Jacoby et Dallas, 1981 ; Graf et
Mandler, 1984). De plus, alors que l'on constate l'effet classique de
« production » du matériel lorsque des tests explicites sont utilisés, un
effet inverse dit de « lecture » apparaît souvent avec des tests implicites
de nature perceptive ou lexicale (cf. Jacoby, 19836). Le déclin temporel
des performances varie aussi selon les tests considérés. Lorsque certaines
tâches implicites sont utilisées (ex. complètement de mots fragmentés,
identification perceptive), les effets d'amorçage peuvent perdurer sur
de très longues périodes alors que le souvenir des sujets pour le matériel
est très affaibli (cf. Tulving, Schacter et Stark, 1982). Au contraire,
l'effet d'amorçage peut disparaître au bout de quelques heures (ex. Com
plètement de trigrammes, association libre) alors que les sujets ont
encore en mémoire le souvenir d'une grande partie du matériel (cf. Graf
et Mandler, 1984 ; Graf, Squire et Mandler, 1984). La manipulation des
variables liées à la forme physique de présentation des items (auditive vs
visuelle ; imagée vs verbale) indique que l'amplitude des effets d'amor
çage est profondément affectée par les changements de modalité et de
format de présentation entre l'étude et le test quand des épreuves de
nature perceptive ou lexicale sont utilisées pour mesurer la mémoire du
matériel (cf. Roediger et Blaxton, 1987).
L'existence de ces nombreuses dissociations a conduit les chercheurs Serge Nicolas 116
à poser le problème de l'unicité ou de la multiplicité des mémoires. Si
les chercheurs travaillant surtout dans la tradition neuropsychologique
ont privilégié une approche théorique qui postule des systèmes indépen
dants de mémoire, les chercheurs travaillant dans le cadre de la psychol
ogie cognitive chez le sujet normal ont plutôt favorisé une approche
unitaire de la mémoire.
LES THÉORIES STRUCTURALES
Cette conception théorique préconise le fractionnement de l'esprit
en de nombreux systèmes ou modules (cf. Fodor, 1983) qui dépendent
de différentes régions anatomiques du cerveau. Si des interactions entre
les systèmes3 peuvent se produire, l'accent est mis sur leur séparation
et leur indépendance.
A) Présentation générale des principales conceptions
BI- OU MULTI-SYSTÈMES
De nombreuses distinctions entre diverses sortes de mémoire ou
différentes formes de connaissances ont été proposées depuis une
vingtaine d'années (cf. Squire, 1987, p. 169 ; Roediger, Rajaram et
Srinivas, 1990). Nous n'allons considérer ici, d'une part, que celles aux
quelles on se réfère le plus souvent, et, d'autre part, celles qui ont traité
plus ou moins explicitement des rapports entre les différentes mesures
expérimentales de rétention. Dans l'optique de cette approche non
unitaire de la mémoire, les tâches implicites n'impliqueraient pas le
même système mnésique que celui utilisé dans les tests classiques de
rappel ou de reconnaissance.
a) Mémoires épisodique et sémantique
L'idée en psychologie cognitive de systèmes multiples en mémoire pe
rmanente fut clairement formulée pour la première fois par Tulving dans
un article publié en 1972. Il distinguait alors, de manière heuristique, deux
systèmes indépendants de traitement de l'information : la mémoire épiso-
3. Nous adopterons la définition élaborée par Sherry et Schacter (1987,
p. 440) pour qui un système de mémoire : « se rapporte à une interaction
entre les mécanismes d'acquisition, de rétention et de recouvrement caractér
isés par certaines règles d'opérations. Le terme "systèmes multiples de
mémoire" fait référence à l'idée que deux ou plusieurs systèmes sont régis
par des règles d'opérations fondamentalement différentes ». implicite et mémoire explicite 117 Mémoire
dique et la mémoire sémantique4. Dans un ouvrage ultérieur publié
en 1983, Tulving développa la distinction originelle entre ces formes de
mémoire en soulignant que les deux systèmes pouvaient être différenciés
non seulement selon leurs fonctions cognitives mais aussi en termes de
structures cérébrales (Tulving, 1983). Pour l'auteur, chaque système
paraît capable d'opérer indépendamment l'un de l'autre. La distinction
fut adoptée dans le domaine de la pathologie mnésique par de nom
breux auteurs (cf. Cermak, 1984 ; Kinsbourne, 1987 ; Kinsbourne et
Wood, 1975 ; Parkin, 1982). Pour tous ces chercheurs, le système épisodi-
que serait endommagé dans l'amnésie (le rappel et la reconnaissance d'évé
nements récents étant perturbés), alors que le système sémantique res
terait intact, témoignant ainsi des effets d'amorçage quasi préservés chez
ces patients (pour une discussion à ce sujet : Schacter et Tulving, 1982).
La majorité des chercheurs travaillant dans le domaine de la mémoire
acceptent l'utilité heuristique de la distinction entre la mémoire épiso-
dique et la mémoire sémantique mais elle est encore cependant aujour
d'hui fermement débattue (cf. McKoon, Ratclifî et Dell, 1986 ; Tulving,
1984, 1986). En effet, certains auteurs (Anderson et Ross, 1980 ;
McCloskey et Santee, 1981) ont suggéré que cette distinction était une
manière potentiellement utile de classer différents types de connaissances
mais ne correspondait certainement pas à des systèmes indépendants
de mémoire. Ces critiques ont conduit Tulving depuis 1984 à adopter
l'hypothèse des systèmes emboîtés. Il a ainsi classé les mémoires épiso-
dique et sémantique comme deux systèmes de la mémoire déclarative
ou propositionnelle et la mémoire des procédures et aptitudes comme
une mémoire procédurale5. Tulving (1984, 1985a, 1985è, 1987, 1989)
affirme que la mémoire procédurale peut opérer sans l'aide des autres
systèmes, la sémantique, en revanche, ne peut fonctionner
indépendamment de la mémoire procédurale mais peut être détachée
de la mémoire épisodique qui, elle-même, est liée aux deux autres
systèmes. Même si l'hypothèse d'emboîtement des systèmes est sujette
à critiques (cf. Neely, 1989), la distinction entre mémoire déclarative
ou propositionnelle et mémoire procédurale est maintenant largement
acceptée, non seulement dans ses aspects psychologiques mais aussi
dans ses mécanismes neurophysiologiques.
4. La mémoire épisodique est considérée comme un système qui reçoit
et stocke l'information concernant des épisodes ou des événements temporel-
lement datés ainsi que les relations spatio-temporelles entre ces événements.
La mémoire sémantique est la connaissance que le sujet possède sur le
monde qui l'entoure (les mots ou autres symboles verbaux, leur signification
et attribution...).
5. Les connaissances déclaratives ou propositionnelles s'actualisent dans
le langage naturel ou sous forme d'images mentales et sont en principe
accessibles à la conscience, alors que les connaissances procédurales s'expr
iment seulement au cours des activités perceptivo-motrices et cognitives
des sujets. 118 Serge Nicolas
b) Mémoires déclarative et procédurale
Les résultats de capacités d'apprentissage et de mémoire préservées
dans l'amnésie (pour une revue : Nicolas, Carbonnel et Tiberghien, 19926)
ont conduit, depuis une dizaine d'années, certains chercheurs dans le
domaine neuropsychologique à adopter la distinction, souvent citée
aujourd'hui, qui oppose la mémoire déclarative à la mémoire procé
durale ou non déclarative (Cohen et Squire, 1980 ; Squire, 1987 ;
Squire et Zola-Morgan, 1988).
La mémoire dépendrait de l'intégrité des systèmes
neuronaux endommagés dans l'amnésie et serait tributaire de l'inter
action, établie au moment de l'apprentissage initial, entre l'hippocampe
(et ses structures associées) et les sites de stockage de l'information dans
le néo-cortex. Appréhender les contenus de ce type de mémoire suppose
d'interroger les sujets avec des tests explicites de mémoire. Dans l'am
nésie organique, un système cérébral, essentiel dans la formation de
nouvelles connaissances déclaratives à long terme, serait endommagé.
Les savoir-faire perceptivo-moteurs et cognitifs, l'habituation, le
conditionnement et les effets d'amorçage sont des exemples où la
mémoire procédurale est directement impliquée puisqu'elle n'est acces
sible qu'au travers de la performance des sujets engagés dans ces tâches
à caractère implicite. Dans certains cas (conditionnement, aptitudes
motrices), l'apprentissage pourrait dépendre de la participation du
système moteur extra-pyramidal (Benzing et Squire, 1989), alors que
dans d'autres cas (effets d'amorçage, aptitudes perceptives), l'appren
tissage pourrait reposer sur des structures corticales qui sont activées
au cours de l'exécution de certaines tâches. Les effets d'amorçage
seraient ainsi la conséquence d'une préactivation temporaire des repré
sentations en mémoire. Selon Squire, Shimamura et Graf (1985, p. 38),
cette information n'est cependant pas de nature déclarative parce qu'elle
n'est pas disponible à la conscience.
Si l'expression comportementale de cette mémoire procédurale est
automatique, la question posée récemment par Tulving est de savoir
s'il ne faudrait pas plutôt attribuer certains effets d'amorçage à un
autre système précurseur de la mémoire épisodique (Tulving, 1985a)
ou sémantique (Tulving et Schacter, 1990) et qu'il a récemment nommé
qm (pour Quasi Mémoire) (Hayman et Tulving, 1989i) ou spr (Système
Perceptif de Représentation) (Tulving et Schacter, 1990).
c) Les mémoires perceptives :
l 'adjonction de nouveaux systèmes de mémoire
Tulving et Schacter (Schacter, 19906, 1992 ; Schacter, Delaney et
Merikle, 1990 ; Tulving et Schacter, 1990) ont récemment proposé que
les effets d'amorçage dans les tests implicites de nature perceptive et Mémoire implicite ei mémoire explicite 119
lexicale dépendaient d'une classe de systèmes de représentation pré
sémantique de nature perceptive. Cette hypothèse des systèmes per
ceptifs était surtout motivée par deux ensembles de résultats obtenus
avec les sujets neurologiquement sains. D'une part, les tâches implicites
ne requièrent pas un traitement sémantique lors de l'étude et sont
sensibles aux manipulations physiques introduites entre la phase
d'étude et de test. D'autre part, certains effets d'amorçage sont tribu
taires de systèmes qui opèrent sur une information perceptivo-struc-
turale mais pas sémantico-associative.
Les études neuropsychologiques semblent appuyer l'idée de la
présence, entre autres, d'un système perceptif de la forme visuelle
des mots et d'un système perceptif de la forme visuelle des objets. Les
recherches entreprises avec des patients présentant des déficits de la
connaissance sémantique fournissent des éléments en faveur de l'exis
tence d'un système perceptif de la forme visuelle des mots. Schacter,
Rapscak, Rubens, Tharan et Laguna (1990) ont ainsi montré
qu'une patiente alexique (pt) obtenait des effets d'amorçage d'ampli
tude importante en identification perceptive, indiquant par là même
que le système de forme visuelle du mot sous-tendant les effets d'amor
çage était préservé. Des séries d'expériences réalisées avec une tâche
implicite de décision d'objets par Schacter, Cooper et leurs collabo
rateurs (Schacter, Cooper et Delaney, 1990 ; Schacter, Cooper, Delaney,
Peterson et Tharan, 1991 ; Cooper, Schacter, Ballesteros et Moore,
1992) semblent aussi confirmer l'existence d'un système présémantique
de la forme visuelle des objets.
Des travaux récents (Posner, Petersen, Fox et Raichle, 1988) uti
lisant une technique par imagerie (tomographie d'émission de positons)
semblent appuyer l'existence d'un système présémantique de la forme
visuelle des mots localisé dans le cortex occipital (cf. Keane, Gabrieli,
Fennema, Crowdon et Corkin, 1991). Le système de la forme visuelle
des objets serait localisé dans les régions du cortex temporal inférieur
(Schacter, Cooper, Tharan et Rubens, 1991) mais pourrait aussi impliquer
des zones du cortex pariétal et occipital (Gabrieli, Milberg, Keane et
Corkin, 1990; Schacter, 19906).
Selon Schacter (19905, 1992) ces deux systèmes feraient partie d'un
ensemble de Systèmes perceptifs de Représentation (spr) qui jouent un
rôle crucial dans les effets d'amorçage de nature perceptive et lexicale.
L'idée générale est que l'étude d'un mot ou d'un objet crée une nouvelle
représentation de sa structure perceptive en spr. Quant aux effets
d'amorçage de nature conceptuelle, ils s'expliqueraient par l'existence
d'un effet d'amorçage conceptuel impliquant la modification ou l'addi
tion de nouvelles informations en mémoire sémantique (cf. Tulving et
Schacter, 1990, p. 304-305). Les patients amnésiques présenteraient un
dysfonctionnement au niveau du système épisodique, alors que les
autres systèmes seraient préservés. Si, selon Schacter (19906), les spr 120 Serge Nicolas
sont indépendants des systèmes de mémoire épisodique et sémantique,
ils interagiraient avec les autres systèmes mnésiques. Cette nouvelle
formulation multi-systèmes est actuellement celle qui est la plus déve
loppée et qui concurrence directement les approches fonctionnelles que
nous détaillerons plus loin.
B) Evaluation des théories structurales
La logique des dissociations expérimentales a été avancée pour
appuyer l'hypothèse des systèmes de mémoire indépendants (cf. Tulving,
1983, 1985a). En effet, deux systèmes de mémoire peuvent être déclarés
fonctionnellement distincts lorsque de nombreuses variables affectent
différemment les performances obtenues à deux mesures différentes (ou
ensembles de mesures) de rétention (cf. Neely, 1989). Puisqu'elle est
basée sur la logique dissociative, la théorie des systèmes multiples en
mémoire est susceptible de rendre compte des nombreux résultats mont
rant l'existence de dissociations de diverses sortes : expérimentales,
développementales, neurochimiques et neuropsychologiques (cf. Nicolas,
1992). Les preuves expérimentales sont-elles aujourd'hui suffisantes
pour admettre l'existence de multiples systèmes de mémoire ? Nous
allons établir une critique détaillée des arguments les plus souvent
invoqués à l'appui de l'existence de systèmes distincts de mémoire :
l'indépendance fonctionnelle, l'indépendance stochastique et les doubles
dissociations.
Le problème de la dépendance et de l'indépendance fonctionnelles
Les dissociations fonctionnelles ont été invoquées comme une preuve
(parmi d'autres) de l'existence de systèmes mnésiques indépendants.
Selon Tulving (1983, p. 73), les expériences qui se basent sur la logique
des dissociations expérimentales nécessitent la manipulation d'une
variable et la comparaison des effets de cette dans deux
tâches de mémoire de nature différente. Une dissociation se produit
si l'on trouve que la variable manipulée affecte la performance des
sujets dans une tâche mais pas dans l'autre, ou affecte différemment
la performance des sujets selon les tâches considérées (cf. Snodgrass,
1989). Si des dissociations entre les implicites et explicites de
mémoire sont découvertes, alors on peut en conclure que différents
systèmes sous-tendent les performances à ces deux ensembles de mesures.
Au sens strict, les théories structurales supposent que de mémoire sont responsables des performances dans les tests
explicites et implicites. Il s'ensuit bien évidemment que les variables
expérimentales traditionnelles devraient influencer différemment le
comportement selon les mesures de rétention utilisées. Cependant,

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.