Facteurs sévillans au XVIe siècle, d'après des lettres marchandes - article ; n°1 ; vol.12, pg 60-70

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1957 - Volume 12 - Numéro 1 - Pages 60-70
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1957
Lecture(s) : 20
Nombre de pages : 12
Voir plus Voir moins

B.Bennassar
Facteurs sévillans au XVIe siècle, d'après des lettres
marchandes
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 12e année, N. 1, 1957. pp. 60-70.
Citer ce document / Cite this document :
B.Bennassar . Facteurs sévillans au XVIe siècle, d'après des lettres marchandes. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 12e année, N. 1, 1957. pp. 60-70.
doi : 10.3406/ahess.1957.2599
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1957_num_12_1_2599ESSAIS
FACTEURS SÉVILLANS AU XVIe SIÈCLE
D'APRÈS DES LETTRES MARCHANDES
La correspondance de SiMO N Ruiz, marchand de Medina del Campo
n'est plus médite ; elle est même, pour longtemps encore, à l'ordre du
jour de la recherche historique qui a mis en chantier une prospection syst
ématique de cette source unique de renseignements. Les travaux de Henri
Lapeyre 1, de Gentil da Silva 2, de Felipe Ruiz Martin l'ont largement uti
lisée. Mais cette correspondance surabondante défie tout examen général 3.
De nombreuses lettres venues de presque toutes les grandes villes d'Espagne
sont encore inconnues et risquent de le rester longtemps. Aucun doute,
parmi ces liasses, que les lettres de Seville ne soient parmi les plus intéressant
es, ainsi qu'un bref examen, — l'objet même de cet article, — m'a permis
de l'établir.
Limité par le temps, je me suis malheureusement borné au seul examen
de la correspondance des dix premières années, au total quelque 330 lettres.
Peu nombreuses au début (1 en 1560, 5 en 1561, 11 en 1562), elles deviennent
abondantes à partir de 1565 (52 en 1565, 80 en 1566, 49 en 1567) 4. Leur
mérite est de nous introduire d'une manière désordonnée sans doute, mais
spontanée, immédiate, vivante au cœur complexe de Seville : alors beaucoup
plus qu'une ville, elle est le battement de cœur de l'Europe mercantile, la
porte ouverte sur un océan et un continent neufs, la raison de vivre de l'Occi
dent et même au delà, de trafics qui se prolongent jusqu'à l'Extrême-Orient.
La nature et le ton des renseignements ajoutent encore à leur valeur. La
langue de ces lettres est en effet savoureuse, charnue si l'on peut dire, notam
ment celle qu'emploient Géronimo de Valladolid et Francisco de Mariaca,
ces correspondants essentiels de Simon Ruiz. Elles restituent avec sa pitto-
1. Voir notamment Une famille de marchands : les Ruiz (thèse, Armand Colin, 1955).
2. J. Gentil da Silva, Stragédie des affaires à Lisbonne entre 1595 et 1607. Lettres
marchandes des Rodrigues ďEvora et Veiga (Publications du Centre de Recherches His
toriques, Collection a Affaires et Gens d'Affaires », S.E.V.P.E.N., 1957).
3. Voir les notes de Henri Lapeyre sur la richesse de ce fonds.
4. Sources : Archive Provincial de Valladolid, Section Simon Ruiz ; voir Cl (1560-
1562 ; C2 (1563-1564) ; C3 (1565) ; C4 (1566) ; C5 (1567) ; C7 (1568) ; C9 (1569) etc. Tout
cet article est construit en références à ce dossier, que nous citons d'entrée, une fois pour
toutes.
60 FACTEURS SÉVILLANS AU XVI* SIÈCLE
resque couleur la physionomie mouvante, baroque, attachante de la ville
qu'ils appelaient eux-mêmes la Babylone des temps modernes. Tout n'était-il
pas étrange et grandiose dans la ville florissante ?
Sur l'écran de ces lettres Seville se présente, avant toute chose, comme
la porte des Indes, le point de départ et le point d'arrivée des flottes améric
aines. Les facteurs des Ruiz, ceux d'autres grands négociants espagnols
(les Maluenda de Burgos par exemple), de maisons génoises et d'une façon
générale tous les hommes d'affaires sont suspendus aux fortunes de ces
flottes fabuleuses. A tout prix il faut des nouvelles de la mer, il faut connaître
les naufrages, être renseigné sur l'activité des corsaires. Tel navire s'est-il
échoué sur la barre de San Lucar, culbuté par le vent debout comme La
Trinidady en mars 1562 ? A-t-il brûlé sur le Guadalquivir comme le navire
de Rodrigo Baco en janvier 1566 ou comme la Santa Maria, en mars 1569 ?
A-t-il coulé près des Canaries, comme ces 22 navires disloqués par la tempête,
en février 1567 ? A-t-il été pris par les galères d'Alger (sombre année 1566),
par le Français (1561-1563) ou l'Anglais (1569) ? Au moindre écho, on se pré
cipite sur les registres : le navire contenait-il les cargaisons de nos débiteurs
— voire, car tout se tient, des débiteurs de nos débiteurs ? Si oui, ces cargai
sons étaient-elles assurées ? Par qui ? Les assureurs sont-ils solides ?
Le 9 janvier 1566, par exemple, Francisco de Mariaca écrit à Simon Ruiz
que, le 5 janvier, à la veille de son départ pour la Nouvelle-Espagne, la
nao de Rodrigo Baco, chargée de 500 tonnes de toiles, a brûlé sur le Guadalq
uivir avec toute sa cargaison, d'une valeur de 250 000 à 300 000 ducats.
Or, parmi les hommes d'affaires touchés par la catastrophe, figurent Gonzalo
et Gaspar Jorge, assurés, dit-on, en Flandres, à Burgos et à Lyon. Justement
Francisco de Mariaca désirerait savoir si Gonzalo et Gaspar (au nombre de
ses débiteurs) sont assurés effectivement. Petits faits, gros soucis...
Nouveau désastre quelques jours plus tard : cette fois le San Cosme y
San Damian qui gagnait Livourne, chargé de sucre, cuirs et cochenille,
coule dans la baie même de Cadiz : les pertes (cargaison et assurances valent
130 000 ducats) touchent les gens de Burgos. Toutes choses que Simon Ruiz
et Medina del Campo doivent savoir.
Les lettres ne négligent certes pas dans leur reportage repris sans fin, le
départ des flottes ; mais, à vrai dire, elles insistent plus encore sur la période
de chargement qui longtemps à l'avance annonce et prépare le départ.
Durant les premières années, en 1562 notamment, la flotte groupe sou
vent les navires destinés à la fois à la Nouvelle-Espagne et à la Terre-Ferme.
Elle part alors fin mars ou début avril : en 1562, 60 navires emportent quelque
5 millions de ducats de marchandises ; le 31 mars nous savons qu'ils ont quitté
61 ANNALES
Seville, mais le 15 avril nous apprenons qu'ils sont bloqués à Cadiz par les
vendavales, obligés d'attendre le beau temps.
Par la suite il y a presque toujours dédoublement. La flotte de Nouvelle-
Espagne se charge en mars-avril, part fin mai ou début juin (1566 par
exemple). Celle de Terre-Ferme chargée en juillet, appareille en septembre
(1563, 1565, etc.). Mais en 1566 elle est retardée par les galères d'Alger qui
tranquillement installées à San-Lucar attendent l'argent d'Amérique, inter
disent l'arrivée des bateaux de Terre-Ferme, heureusement prévenus. La
flotte destinée à Nombre de Dios ne pourra pas partir avant janvier 1567.
Pendant la période d'affrètement, les facteurs s'affairent ; leurs lettres
sont un fatras de récriminations : on ne leur a pas envoyé la marchandise
demandée ; les préférences des acheteurs ont évolué ; il faut placer les toiles
à des clients sûrs qui paieront, ce qui retarde la vente ; les concurrents sont
mieux servis ; la marchandise est arrivée trop tard, les registres étaient
déjà fermés-
Mais le départ des flottes n'est rien, comparé au retour : l'accostage des
navires des Indes au long des rives du Guadalquivir, c'est vraiment pour
Seville « l'août des laboureurs ». Durant les jours, voire les mois qui précèdent
l'arrivée des flottes, les affaires sont au point mort : il n'y a pas d'argent
et il ne saurait être question d'obtenir des débiteurs le paiement total ou
partiel de leurs dettes. Ils ne veulent point se démunir de leurs quelques
réserves sans connaître le volume exact de leurs partidas, de l'argent qu'ils
recevront d'Amérique. Pas question non plus de vendre, d'écouler des stocks
de marchandises. Car les exportateurs veulent connaître l'évolution de la
demande des Indes, les bénéfices réalisés sur les cargaisons anciennes, les
prévisions raisonnables : on imagine, on spécule, on échafaude des plans
pour faire rendre gorge aux débiteurs, on prévoit les commandes à passer
aux maisons que l'on représente.
Première alerte : l'arrivée de la Caravelle d'avis souvent plusieurs mois
avant le gros de la flotte. En 1567 et 1569 elle arrive à la mi-avril alors que
les autres navires seront attendus jusqu'en mai (Saint-Domingue), voire
jusqu'en août (Nouvelle-Espagne). On se précipite : la Caravelle apporte
des cuirs, de la cochenille, de l'argent (300 000 ducats en 1567, 70 à 80 000
en 1569). Mais surtout elle apporte des nouvelles. En 1567, elles ne sont pas
fameuses : la demande est faible aux Indes surtout en lingerie ; donc maigres
flottes et peu de cargaisons. Grosse émotion en 1566 ; le 1er août, Francisco
de Mariaca écrit que les Turcs ont pris la Caravelle d'avis qui venait de
Terre-Ferme. Mais ils revendent la cargaison sur la côte espagnole et avec elle
les lettres chargées de précieuses nouvelles : la flotte de Terre-Ferme appor
tera beaucoup d'argent ; on veut là-bas des vins, des soies, des nègres. Mais
la lingerie est en baisse.
Enfin suivent les flottes. Les renseignements dont nous disposons ne
sont pas complets, bien des lettres ont dû se perdre. Mais lorsqu'elles ont
subsisté, que de détails ! Nombre des navires arrivés, quantité et nature des
62 SÉVILL AN S AU XVI* SIÈCLE FACTEURS
marchandises, quantité de l'argent, nouvelles. Voici le 31 août 1568 une lettre
qui relate l'arrivée des navires de Nouvelle-Espagne quelques jours aupa
ravant : 16 naos ont apporté environ 1 million et demi de ducats registrados,
dont 600 000 pour le roi, 40 000 cuirs et 5 000 arrobas de cochenille. La nao
du Corço, restée en arrière, a combattu 2 jours et 2 nuits contre 2 galeotas
avant de succomber. Elle portait environ 60 000 ducats, des cuirs, de la
cochenille ; quinze personnes ont pu se sauver à la nage...
Les flottes apportent des marchandises : sucre, cuirs, cochenille reviennent
constamment sous la plume. Sucre et cuirs viennent surtout de Saint-
Domingue (par exemple 5 navires en avril 1562 ; 13 en juillet 1567 ; d'autres
en mai 1569 apportant 20 000 cuirs et 1 500 caisses de sucre), parfois de
Cuba ou de Terre-Ferme. La cochenille provient essentiellement de Nouvelle-
Espagne. On signale de temps à autre des apports de caňafistola, de plante»
médicinales.
Mais la marchandise que tous attendent, c'est l'argent. L'argent qui
relance la vie économique et qui arrive parfois en quantités fabuleuses :
en juin 1568, la flotte de Terre-Ferme (19 navires) apporte 3 millions de
ducats registrados et, pense-t-on, près de 8 millions non registrados. Ce qui
intéresse les facteurs, c'est de savoir ce que reçoivent leurs clients. Sont-ils
bien pourvus comme en juin 1568 ? La cobranza sera relativement facile»
Mais le contraire survient parfois : les faillites menacent, la perspective des
paiements s'éloigne.
A Seville, les faillites suivent souvent les arrivées des flottes. Sans para
doxe ; car elles frappent les négociants qui n'ont pas reçu d'Amérique les
sommes espérées. Fin août 1568, au lendemain de l'arrivée des vaisseaux de
Nouvelle-Espagne, voici 6 faillites : celles de Lopez de Ayala et Melchior
de Roa, qui ne touchent pas les Ruiz ; mais celle aussi de Gonzalo de Jerez,
bonnetier (lencero) qui est fiador d'un débiteur des Ruiz pour 55 000 mara-
vedis ; celle d'Hernando de Medina qui n'a pas honoré la lettre de
215 000 maravedis tirée par les Ruiz sur lui et doit en plus 180 000 mara-
vedis ; celle de Pedro de Dueňas qui doit 300 000 maravedis... Fréquentes
faillites. Les lettres des facteurs leur font une large place : 5 en 1563, 2 en
1564 et 1565, 3 en 1566, 12 en 1568 ; de plus, des allusions nombreuses à desf
aillis dont il n'a pas été fait mention auparavant.
La place de Seville est réputée peu sûre, on le sait ; ses négociants peu
solides, peu gênés par les scrupules : « II n'y a pas un homme d'affaires sûr
à Seville. » Mais nous voyons mieux les difficultés qu'éprouvaient les hommes-
d'affaires à se faire payer par leurs clients, dont les principaux sont les
exportateurs. L'échéance est passée : le débiteur refuse de payer ; menacé
de la contrainte par la justice (ejecutarle), de la prison, il n'en a cure. La prison
est bonne à Seville lorsqu'on y est pour dettes, et de très bonne compagnie.*
Puis le débiteur ne paye pas plus vite pour cela, fait traîner, a recours aux
protections, voire aux inquisiteurs qui reprochent à Géronimo de Valladolid
sa rigueur, son âpreté à vouloir toucher son dû. Ceux qui ne veulent point
65 ANNALES
aller en prison se réfugient dans les églises * : ils y sont intouchables mais
visibles ; les créanciers vont négocier avec eux, dans les églises, les modalités
d'un règlement qui sera toujours très long 2.
Les faillis souvent fuient, se réfugient dans les villes jouissant de l'immun
ité, par exemple au Puerto Real. Voici en 1567 Rodrigo de Brizuela, alzado
en même temps que son beau-père, le docteur Monardes, et dont la dette
s'élève à 110 000 ducats : il se retire au Puerto, cette « caverne de voleurs »
où il est rejoint en 1568 par Francisco del Rio dont le passif est à peu près
semblable (40 cuentos de maravedis).
Aussi bien les lettres des facteurs sont-elles parfois une longue et
ennuyeuse chronique, dont le thème unique est le problème du recouvrement
des dettes : elles exposent l'état de la situation, font mention des dernières
rentrées d'argent, des accords passés avec des débiteurs : tel celui expliqué
dans une lettre du 15 avril 1567 qui a trait au règlement de la dette de
Francisco Ruiz Aguanevada : il paiera 15 3/4 % tout de suite, 40 % à la
première flotte de Terre-Ferme, le reste à la suivante. Les amis de Terre-
Ferme sont disposés à l'aider. Ces lettres proposent parfois aussi des
échanges. Voici une dette peu sûre qui pourrait bien être perdue : celle du
Jurado Mayor Xuarez qui doit 70 000 ducats ; s'il ne reçoit pas de très fortes
sommes des Indes il est perdu : dans une lettre du 15 décembre 1565 Mariaca
conseille aux Ruiz d'échanger cette dette. Pour appâter l'amateur éventuel,
elle sera assortie d'une autre excellente, c'est-à-dire très sûre. Il semble que
les facteurs se soient employés à appliquer assez fréquemment ce procédé
avec le maximum de rouerie.
Ce qui impose aux maisons comme les Ruiz ou les Maluenda de conti
nuelles acrobaties financières, c'est la longueur des délais normaux de pai
ement à Seville, plus étirés que partout ailleurs. Ces atteignent souvent
15 ou 18 mois. Ainsi d'un marché conclu début avril 1564 sur des toiles de
Rouen et d'Angers. Les rouens sont payables en mars 1565, les angers en
juin ou juillet. Voici encore des toiles d'Angers vendues en janvier 1566 et
payables en août 1567 ou plus tôt si la flotte vient avant. Si l'on veut être
payé comptant, il faut consentir de gros sacrifices : en juillet 1563 on vend
des toiles de Rouen 85 maravedis l'aune au comptant et 108 avec le délai
habituel. Mais les ventes au comptant sont assez rares.
Peut-être voyons-nous mieux maintenant combien la tâche des facteurs
était difficile. Il ne s'agissait pas seulement pour eux d'écouler leurs stocks,
mais de vendre à des gens à peu près sûrs, aux meilleures ditas de Seville.
Géronimo de Valladolid, dans une lettre du 31 janvier 1563, se félicite du
résultat de sa vente de janvier. Il a vendu à des prix magnifiques et aux
1. C2 - 81 : « Cette flotte a été très parcimonieuse pour tous... et lorsqu'on veut en
exécuter un, il se réfugie à l'église... »
2. AH PV C3 - 149. On pourrait donner de nombreux exemples. Les créanciers de Pedro
de Molinedo qui ne veut rien payer, s'entendent en 1567 pour faire saisir et vendre 25 000ar-
robas de vin lui appartenant. Le reste sera obtenu par les hypothèques sur les « juros,
tributes, y posesiones » et, si cela ne suffit pas, à l'arrivée de la flotte de Terre-Ferme.
64 FACTEURS SÉVILLANS AU XVI* SIÈCLE
ditas mas principales de esta ciudad. II a notamment vendu des toiles d'Angers
à Sancho de Quintanadueňas, un excellent client, car c'est un homme très
riche ; quelques semaines plus tard, le 28 février 1563, il écrit que la vente
est désormais impossible : les acheteurs éventuels sont trop chargés de dettes.
Il faut attendre les flottes : l'attente des flottes, véritable leit-motiv qui
travel se cette correspondance.
L'arrivée périodique du trésor américain, c'est donc le paiement de
nombreuses dettes, l'afflux soudain d'argent sur le marché, bien souvent
la distension brutale des cours des changes, restés très élevés pendant les
mois précédant l'entrée des navires. Les facteurs savent l'importance qu*ont
les cours des changes pour leurs maisons ; leurs missives font mention de
ces : ceux qui sont donnés dans ces lettres concernent les places d'An
vers (4 foires : Noël, Pâques, juin et septembre), de Medina (foires de mai et
octobre), de Villalon, de Lisbonne enfin. Renseignements trop fragmentaires
d'ailleurs. Il n'est guère possible de lier rigoureusement l'évolution des
changes sévillans aux apports des flottes, car bien d'autres éléments inter
viennent, mais la relation est évidente : en général 1' « étroitesse » (estrechezd)
atteint son niveau maximum lorsque tous cherchent de l'argent pour la
foire pascale d'Anvers. Sans doute le ducat est-il coté seulement à 71 gros
en avril 1564 : Géronimo de Valladolid ne fait pas les remises prévues sur
Anvers à cette date, car le change est trop bas, le profit serait nul ; il préfère
changer sur Villalon. Mais ce cas reste l'exception ; pour la même foire, le
ducat s'abaisse rarement à 75 gros (mars 1563), atteint régulièrement 76,
s'élève à 77 en mars 1565 ou février 1566 et même à 79 en février 1568.
Cette « étroitesse » disparaît parfois lors de la foire de juin grâce à l'arrivée des
naos de Terre-Ferme (73 et 73 1 /2 en 1566 et 1567), mais tout retard de la
flotte ou tout apport insuffisant la maintient : le 30 avril 1568, alors que
l'on ignore encore quel sera l'apport de la flotte, le change pour juin atteint
77. La foire de septembre dépend surtout des fortunes de Nouvelle-Espagne.
Elle est parfois larga (72 en 1563), mais le change de 1566 atteint 77 gros :
or cette année-là le roi a fait saisir les partidas des particuliers. Quant à la
foire de Noël, elle est presque toujours larga. Et en janvier ou février le
change remonte en flèche.
L' « étroitesse » de la place sévillane est parfois inquiétante. En 1562
(année pour laquelle nous n'avons pas de chiffres), elle ne se relâche jamais.
L'explication, partielle au moins, nous est fournie par une lettre de Géronimo
de Valladolid du 15 avril 1562 : la flotte, contrariée au départ par les venda-
vales, attend à Cadiz l'arrivée du beau temps. Du coup, les vaisseaux de
Terre-Ferme ne pourront revenir la même année, ce qui va provoquer le
marasme des affaires : pas de cargaisons cette année, les paiements ne se
feront pas, du moins les règlements de ceux qui ont pris la marchandise
pour la payer à la fin de l'année, pensant que la flotte reviendrait à temps.
Un seul espoir reste : les vaisseaux de Nouvelle-Espagne dont on attend
beaucoup d'argent. Car il y a une estrecheza telle qu'on n'en a jamais vue ;
65
Лготлшв (1* année, janvier-mare 1957, n° 1) б ANNALES
on ne trouve d'argent à aucun prix. On ne peut pas prendre à change. Et
une lettre du 31 décembre 1562 nous apprend qu'il n'y a pas un réal sur la
place ; depuis 20 jours, il est impossible d'obtenir un paiement. Au printemps
1568, le marché est également très comprimé. Mais les grosses arrivées
d'argent de l'année desserrent l'étreinte. En octobre, la largueza est toute
relative, pour la foire flamande de Noël et pour Lisbonne (change au pair
pour fin décembre) x.
Dernier apport des flottes : les nouvelles des Indes de tout ordre ; mais
celles qui intéressent les hommes d'affaires sont surtout relatives à l'évolution
de la demande américaine. D'elle dépend, en effet, l'intensité des affaires sur
le marché de Seville, l'orientation à donner aux commandes. Nos lettres
mettent en relief les variations brutales de cette demande ; mais nous ne
sommes informés que du commerce des toiles, auquel les Ruiz se consacraient.
Nous aimerions des renseignements sur les exigences alimentaires des
Indes, leur demande insatiable d'esclaves, leur goût pour les soieries et les
merceries. Nous savons seulement qu'en 1565 le prix des denrées alimentaires
était très haut là-bas ainsi que celui des soies, des merceries, du savon.
En 1566, les esclaves, les vins et les soies sont demandés en priorité ; en géné
ral les facteurs se contentent de signaler les prix de vente de l'ensemble des
cargaisons, et les détails supplémentaires concernent les toiles. Les bénéfices
de 1562 et 1568 sont faibles en Nouvelle-Espagne, satisfaisants en Terre-
Ferme. Une lettre de Géronimo de Valladolid du 15 décembre 1564 nous
apprend que les cargaisons se sont vendues à 100 ou 120 % ; les exportateurs
achètent bon train, car ils ont peur de manquer de marchandises. Pourtant
les navires ne seront chargés qu'en mars pour la Nouvelle-Espagne et en
août seulement pour Terre-Ferme. Quelques jours plus tard (31 décembre),
il confirme ces bonnes nouvelles de Terre-Ferme et du Pérou : « On chargera
un monde parce qu'il y a des nouvelles de l'arrivée de la flotte ; ils ont vendu
à 100 pour 100 et au-dessus ; comme les passagers ont apporté beaucoup
d'argent, les dettes se sont épongées... » Le résultat, c'est une hausse passa
gère des prix. Le 15 décembre, les prix communiqués par Géronimo de Valla
dolid montrent que les rouens sont passés de 108 à 115, les toiles blanches
de 80 à 90, les toiles de Craon de 65 à 74, etc. Les angers restant stables. Et
à la fin du mois les prix retombent à leur niveau initial. Puis la situation se
modifie. Les bénéfices baissent en 1566 et les misères de cette triste année
se projettent sans doute sur l'année 1567, mauvaise également. Par contre,,
en 1568, les affaires de Terre-Ferme s'améliorent (vente de 70 à 90 % avec
délais, de 50 % au comptant), tandis que la Nouvelle-Espagne se borne à
demander du mercure. Enfin, en 1569, la demande se relève en Nouvelle-
1. Le rôle des Génois semble avoir été capital sur ce marché financier. Les noms des
Génois reviennent constamment sous la plume des facteurs qui nourrissent à leur égard
des sentiments divers, « car tout se fait pomme les Génois le gouvernent et l'ordonnent ».
Et Geronino de Valladolid écrit le 15 février 1563 : « II n'y a pas d'argent à change et l'on
n'en trouve à aucun prix ; cela est dû en grande partie à l'emprisonnement de ces Génois ;
comme ils ne sont point là avec leur argent, il y a peu de donneurs... »
66 SÉVILLANS AU XVI* SIÈCLE FACTEURS
Espagne, tandis qu'elle atteint les sommets en Terre-Ferme (80, 90 % et
même 130 %). Aussi de grandes flottes sont-elles prévues pour l'année
1570.
Faut-il établir un lien entre cette demande et les prix des toiles à Seville ?
Nous avons relevé tous les prix donnés dans cette correspondance et, si
l'on excepte le cas cité plus haut, la réponse est négative. Sans doute les
prix ont légèrement monté entre 1561 et 1569 ; mais la hausse des prix est
générale à cette époque et il y a aussi, dans les dernières années, renchéri
ssement à l'achat sur le marché breton ou flamand 1.
Ce commerce des toiles relie les traversées atlantiques au trafic qui unit
Seville aux ports français et flamands : car c'est de Bretagne, de Normandie,
d'Anvers qu'arrive la marchandise nécessaire aux Indes, et Seville n'est
qu'un relais. Les arrivées des hourques de Flandre, des navires de Nantes,
du Croisic, de Saint-Malo, de Rouen sont évidemment signalées par les
facteurs dont les lettres communiquent la liste détaillée des importations :
fardeaux et « cotres » de Rouen, toiles de Craon (coletas), d'Olonne (Olonas),
d'Angers (Angeos), de Laval (Clisoles), etc. Mais ces navires apportant sur
tout des toiles (parfois du blé) ne suscitent pas l'intérêt éveillé par les flottes
américaines, sauf circonstances spéciales : parfois la marchandise arrive
mouillée après une tempête et les facteurs relatent les démarches qu'ils
ont entreprises pour faire jouer l'assurance, indiquent l'indemnité
ont obtenue. Cet intérêt augmente aussi pendant les dernières années à cause
de l'activité des corsaires qui rend la mer dangereuse : tout navire parvenu
à bon port, c'est une victoire commerciale qu'il importe de communiquer
au monde des affaires. Mais toute prise opérée par le Turc ou l'Anglais n'est
pas moins intéressante à connaître, car elle influera sur les prix, sur la de
mande...
Seville agrandie, enrichie par rAmérique, était déjà la capitale d'un pays
peuplé, souvent difficile à nourrir mais dont certaines productions appréciées
de régions lointaines avaient développé le goût des voyages : ce rôle du Pays
andalou transparaît parfois dans certaines lettres.
Géronimo de Valladolid et Francisco de Mariaca expédiaient souvent
des barils d'olives vertes ou noires (moradas) à Medina ; ils les confiaient à
des arriéros que l'on payait à l'arrivée ; l'huile fait le même voyage en grande
quantité, avec parfois des surprises : Mariaca soupçonne fortement un mule-
1. Quel crédit accorder à cette réflexion de Géronimo de Valladolid, extraite d'une lettre
du 10 janvier 1563 : « Pour les Indes on ne doit point charger, sauf quand il n'y a pas
de demande, car c'est alors que l'on vend le mieux. » Géronimo justifie ce paradoxe par
l'observation suivante : il y a un an il y avait une forte demande et les rouens se vendaient
à 90 pour 15 mois, maintenant il n'y a pas de demande et on vend à 110. Concluons-nous
qu'un an auparavant l'offre avait répondu avec profité à la demande ?
67 ANNALES
tier d'avoir en cours de voyage substitué l'huile qu'il lui avait confiée,
car Simon Ruiz s'en plaint ; or Francisco l'avait choisie lui-même, et elle
n'avait aucun goût. L'huile va bien au delà de Medina : à Nantes où André
Ruiz la négocie, en Flandre aussi : les la Torre, par exemple, envoient de
grandes quantités d'huile à Anvers et avec le produit de ces ventes achètent
des toiles qu'ils exportent aux Indes. Le marché d'Ecija est le grand centre
d'approvisionnement de ces huiles. Seville exporte aussi des câpres, des
confitures, des conserves.
Elle réexporte une grande partie des marchandises venues d'Amérique :
sucre, cochenille, cuirs. En 1569 les cuirs se vendent très cher en France :
les Génois achètent tous ceux qu'ils trouvent à Seville pour les expédier outre
Pyrénées. Les Ruiz ne négligent pas cette affaire et Mariaca cherche, lo
nguement d'ailleurs, un navire qui aille à Rouen pour le charger. Seville
expédie aussi des plantes médicinales venues des Indes. Telles les racines de
Mechuacan dont les facteurs vantent l'efficacité à Simon Ruiz.
Inversement, Seville reçoit pour elle-même et pour son arrière-pays.
Les toiles ne prennent pas toutes le chemin d'Amérique. Certaines sont
destinées à « la Tierra a dentro ». Parfois la demande régionale relaie oppor
tunément celle des Indes comme en juin 1567 lorsque Mariaca réclame des
envois de fardeaux de Rouen et de « cofres » car s'il n'y a pas de cargaisons
pour les Indes « on en fait un grand usage ici ». Voici, le 20 juin 1567, l'arrivée
du navire de Jacques Rondal qui apporte 235 fardeaux pour des négociants
de Cordoba (quatre maisons différentes). Mais les Cordouans ne les veulent
plus : ils avaient prévenu qu'ils ne les accepteraient plus après la fin mai.
Mariaca doit déployer toute son ingéniosité pour obtenir leur acceptation
en leur donnant des facilités de paiement. Par ailleurs l'irrégularité des
récoltes andalouses permet assez souvent la réalisation d'importants bénéfices
sur la vente des céréales. Les Ruiz et d'autres négociants sont à l'affût des
nouvelles agricoles, prévoient la hausse fructueuse des prix du blé au cours
de l'hiver ou du printemps qui suivent des mauvaises récoltes. Pendant
l'hiver 1568 les Ruiz font d'importantes ventes de blé à Seville. La fanega
se vend un moment 26 réaux, puis 23 à 24, 19 ; enfin elle baisse à 16 en raison
de gros arrivages dus à des navires flamands et bretons. Heureusement les
bateaux attendus de Sicile ne sont pas venus car il fallait vendre à perte
les 1 600 fanegas restant. On peut en tout cas se féliciter des gains
obtenus.
La très mauvaise récolte de 1569 permet de préparer des affaires du même
ordre. Dès le 15 juillet 1569 Mariaca avertit les Ruiz que le pain se vendra
cher cet hiver : il vaut pour le moment 11 à 12 réaux la fanega, mais l'on peut
déjà penser à des envois. En fait la hausse est beaucoup plus soudaine que
prévue et prend les Ruiz à court : le 15 août la fanega se vend 19 ou 20 réaux
et Mariaca demande avec insistance des expéditions de blé : il voudrait
d'ailleurs être partie dans l'affaire. Le 20 août, le blé monte toujours :
on peut en envoyer sans crainte jusqu'à 10 000 fanegas. Ce blé viendra de
68

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.