Fin de l'« explosion » démographique en Méditerranée ? - article ; n°1 ; vol.50, pg 179-191

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Population - Année 1995 - Volume 50 - Numéro 1 - Pages 179-191
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Youssef Courbage
Fin de l'« explosion » démographique en Méditerranée ?
In: Population, 50e année, n°1, 1995 pp. 179-191.
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Courbage Youssef. Fin de l'« explosion » démographique en Méditerranée ?. In: Population, 50e année, n°1, 1995 pp. 179-191.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1995_num_50_1_5909NOTES ET DOCUMENTS 179
FIN DE L'« EXPLOSION » DEMOGRAPHIQUE EN
MÉDITERRANÉE?
La Division de la Population des Nations Unies prépare bi-annuellement les
projections démographiques pour l'ensemble des pays du monde. En 1994, cet exer
cice a revêtu une importance spéciale, du fait de la tenue de la Conférence de la
Population au Caire en septembre 1994, dernière conférence avant le tournant du
siècle.
Parmi les régions de la planète, la Méditerranée semblait constituer, par son
déséquilibre entre hommes et ressources, une démographie déclinante au Nord et
apparemment explosive au Sud, l'une des zones de fracture les plus aiguës du
monde ; le réservoir inépuisable des hommes au Sud nourrissant inéluctablement
un courant migratoire légal ou clandestin, dont l'on prévoit difficilement le tari
ssement, en raison du retard fréquemment invoqué de la transition démographique.
On ira même jusqu'à prédire la tension politique, voire militaire, suscitée par ce
déséquilibre démographique jugé permanent entre les deux rives0 '. Les médias con
tribuèrent parfois à obscurcir le débat, à prédire la catastrophe. Encore plus proche
de l'Europe que le reste du monde méditerranéen, le Maghreb fut plus volontiers
dans la ligne de mire. Les journalistes qui allèrent à contre-courant des idées reçues
constituèrent toujours l'exception'2'.
Si elles ne sont plus l'unique référence pour prévoir le futur démographique,
les projections des Nations Unies restent néanmoins la source la plus respectée.
Or, jusqu'en 1992, les effectifs projetés par les Nations Unies pour la plupart des
pays de la rive Sud de la Méditerranée furent presque toujours réévalués à la hausse.
Voici, par exemple, la population estimée pour le Maroc au cours des différentes
projections réalisées par les Nations Unies'3' dans les dix dernières années (t
ableau 1).
Tableau 1. - Projections de la population du Maroc par les Nations Unies
réalisées à diverses dates
Population (millions) Année de la projection
en 2025 en 2000
1984 29,5 40,1
31,4 44,4 1988
1990 31,6 45,6
1992 31,7 47,5
") Voir notamment Fondation Agnelli, The 2 1st Century-Living in the Mediterranean,
n°4, February 1992, Turin. La fondation Agnelli a créé un programme de recherche de géo
politique en Méditerranée dont l'origine est «la conviction que des tendances démographiques
différentes, la migration internationale et des groupes ethniques et culturels vivant ensemble,
ont créé une série de problèmes qui continueront à croître dans la dernière partie du siècle,
au point de devenir l'une des principales causes de conflits politiques, sinon de la guerre».
(2) Par exemple Edward Mortimer, «North African birth rate falls steeply», The Fi
nancial Times, London, 25 janvier 1993.
(3) Données prises des différents jeux de projections des Nations Unies. 1
180 NOTES ET DOCUMENTS
ISF
6 lili INED 43894
Algérie - — ONU PLAN 94 92 BLEU
4 -
3 -
2010 2015 2020 1990 1995 2000 2005
1995 2000 2005 2010 2015 2020 2025
Période
ISF
6 INED Graphique 1. - 44194
Comparaison — ONU 94 Maroc des projections --ONU92 5 -
de fécondité. PLAN BLEU
Hypothèse de
fécondité ONU
94, ONU 92 et
Plan Bleu
2005 2010 2015 2020
2O"1O 2O"15 2020 2025
Période
ISF
6 lili INED
43994
— ONU 94 Tunisie -— 92 5 -
PLAN BLEU
- 4 -

1990 1995 2000 2005 2010 2015 2020
1995 2000 2005 2O"1O 2O"15 2020 2025
Période 1
i
1
1
i
1
'
1
1
ISF
lili INED
44294
Egypte — -- ONU PLAN 94 92 BLEU 5 -
1990 1995 2000 2005 2010 2015 2020
1995 2000 2005 2O"1O 2O"15 2020 2025
Période
ISF
44094 INED
6
Syrie
Graphique 1. -
Comparaison
5 des projections
de fécondité.
Hypothèse de
fécondité ONU 4
94, ONU 92 et
Plan Bleu
— ONU 94 3 --ONU92
PLAN BLEU
2
2020 1990 1995 2000 2005 2010 2015
2000 2ÓÓ5 2010 2O"15 2020 2025 1995 Période
ISF
44394 INED
6
ONU 94 Turquie 92
PLAN BLEU
1990 1995 2000 2005 2010 2015 2020
1995 2000 2005 2O"1O 2O"15 2020 2025
Période 1
I
1
I
I
1
1
1
1
1
I
1
I
1
1
1
1
I
1
I
!
I
I
I
I
I
I
I
1
!
1
!
1
1
1
I
182 NOTES ET DOCUMENTS
Pop. en millions
55
50
Algérie 45
40
35
— ONU 94 30 --ONU 92
PLAN BLEU 25
INED 44494 20
1995 2000 2005 2010 2015 2020 2025 1990
Année
Pop. en millions
50
Maroc 45
40
35
— ONU 94 - 30 --ONU92
PLAN BLEU 25,
INED 44794 ?0
1990 1995 2000 2005 2010 2015 2020 2025
Année
Pop. en millions
14
13
Tunisie
12
— 11 -
10 — ONU 94
-- 92
PLAN BLEU 9
44994 INED ^^
1990 1995 2000 2005 2010 2015 2020 2025
Année
Graphique 2. - Effectifs de la population totale selon les projections ONU
94, ONU 92 et Plan Bleu (en millions). 1
i
1
I
i
i
1
i
!
I
1
1
NOTES ET DOCUMENTS 183
Pop. en millions
90
Egypte
- 80
70
t
- 60 ^^ — ONU PLAN 92 94 BLEU
INED 44894 50
1990 1995 2000 2005 2010 2015 2020 2025
Année
Pop. en millions
35
ONU 94 92
PLAN BLEU 44694 INED
10
1990 1995 2000 2005 2010 2015 2020 2025
Année
Pop. en millions
85 Turquie L
^*z..- —
75 ^-<--
— ONU 94
- 65 --ONU92
U**^ PLAN BLEU
INED 44594 : 55
1990 1995 2000 2005 2010 2015 2020 2025
Année
Graphique 2. - Effectifs de la population totale selon les projections ONU
94, ONU 92 et Plan Bleu (en millions). 184 NOTES ET DOCUMENTS
Une lecture hâtive des chiffres pourrait effectivement laisser croire que la
baisse de la fécondité marquait le pas, alors même qu'elle suivait le chemin normal
ailleurs dans le Tiers-Monde, en Amérique latine ou en Asie, par exemple.
De fait, c'est probablement la méthode globale utilisée par les Nations Unies
- privilégier les grandes évolutions régionales sur les évolutions nationales -, qui
pouvait gommer les transformations rapides de la fécondité dans la rive sud de la
Méditerranée, dans le Maghreb en particulier. Le déphasage entre la réalité et la
perception des faits, était d'autant plus net que, tandis que l'on réévaluait à la
hausse la croissance des populations, la transition féconde s'accélérait, dans les
années 1980, du détroit de Gibraltar jusqu'à celui du Bosphore.
Une approche prenant mieux en compte les données spécifiques des pays,
une intégration plus rapide des données récentes, pouvaient assurément corriger la
vision et améliorer la perception du futur démographique en Méditerranée. Sans
prétendre au rayonnement international de la Division de la Population de New
York, le Plan Bleu de Sophia Antipolis, qui couvre l'ensemble des pays du pourtour
méditerranéen Nord et Sud, a récemment pris conscience de l'inadaptation des pro
jections onusiennes à ses besoins propres et a entrepris la réactualisation de ses
estimations démographiques(4). Ces travaux ont couvert les six pays les plus peuplés
de la rive Sud, les neuf dixièmes de la population de l'ensemble de cette rive(5).
La version 1994 des projections onusiennes est donc comparée à la précédente
version 1992, ainsi qu'aux du Plan Bleu pour les six pays les plus peu
plés de la rive Sud. Quelques développements additionnels sont également fournis
pour les pays moins peuplés. L'on pourra ainsi apprécier les changements intervenus
dans la perception de la croissance démographique de cette région. L'écho de la
conférence du Caire en septembre 1994, la haute autorité en matière de prévisions
démographiques que représente la Division de la Population, conféreront à son der
nier jeu de projections une audience qui dépassera de loin celle des seuls initiés
de la démographie (graphiques 1 et 2 pages précédentes et tableaux 1 et 2, p. 179
et 188).
Le Maghreb
Le changement de perspective est radical. Pour ne prendre en compte que la
fécondité, le seul paramètre qui influencera substantiellement la croissance démo
graphique à moyen terme (jusqu'en 2025), l'évolution est plus optimiste dans les
projections de 1994 que dans celles de 1992 et est très proche des hypothèses du
Plan Bleu.
En Algérie, la fécondité initiale estimée par les Nations Unies : 3,85 enfants
par femme en 1990-1995, a tenu compte des dernières statistiques algériennes d'en
quête : 4,2 enfants sur la période quinquennale 1988-1992 et de l'irrésistible baisse
(4) Plan Bleu/Y. Courbage et Ph. Fargues, L'avenir démographique de la rive sud de
la Méditerranée - Algérie, Egypte, Maroc, Syrie, Turquie, Tunisie - Projections de la popul
ation et de l'emploi et réflexions sur la migration - Document de travail, 1992. Outre l'i
ntégration des données démographiques les plus récentes, la projection de la fécondité,
paramètre qui pèse le plus sur la croissance démographique a été désagrégée par sous-groupe
féminin selon le niveau d'instruction, la variable la plus corrélée à la fécondité dans cette
zone.
(5) Ont donc été écartés de l'exercice : la Libye, la Palestine (Gaza et Cisjordanie),
Israël, le Liban. NOTES ET DOCUMENTS 185
que révèlent tous les ans les naissances relevées par l'état civil (taux brut de natalité
tombé en dessous de 30 p. 1 000 en 1992). La forte diminution de la fécondité
permettra d'atteindre le seuil de reproduction des générations dès 2010-2015 (soit
avant l'hypothèse du Plan Bleu en 2020-2025). L'effet de cette révision sur la po
pulation totale est significatif dès l'an 2000 : 31,2 millions au lieu de 32,7, consi
dérable en 2025 : 45,5 au lieu de 51,8 millions.
Pour le Maroc également, les projections de la fécondité se rapprochent dé
sormais beaucoup de celles du Plan Bleu. La fécondité initiale est de 3,75 enfants
en 1990-1995. Si ce chiffre est cohérent avec la dernière estimation d'enquête :
3,9 enfants en 1989- 1992(6), des évaluations ultérieures, réalisées à partir des nais
sances enregistrées à l'état civil marocain, ont montré que la baisse de la fécondité
s'avère très rapide durant ces dernières années, de sorte que l'indice de
prévu par le Plan Bleu : 3,40 enfants par femme en 1990-1995, paraît plus conforme
à l'évolution réelle. Cependant les différences de fécondité ONU 1994 et Plan Bleu,
restent somme toute modestes (ce qui était loin d'être le cas en 1992) et amènent
l'ONU à une vigoureuse réévaluation de la population marocaine : 40,6 millions
en 2025 au lieu de 47,5 millions (40,0 millions pour le Plan Bleu)(7).
Les inévitables retards dans l'incorporation des statistiques, les hésitations et
les doutes sur la matérialité des transitions fécondes algérienne ou marocaine, sont
beaucoup moins sensibles pour la Tunisie. Dotée de bonnes statistiques, rapidement
diffusées, présentant tous les ingrédients réputés efficaces en matière de maîtrise
de la fécondité (statut de la femme, programmes de planning familial d'implantation
ancienne, urbanisation, instruction et activité féminine, forte ouverture sur le monde
occidental...), la Tunisie s'est constamment imposée comme le pays-phare dans la
région, par ses performances démographiques, au double plan de la connaissance
et des réalisations. Dans ces conditions, les écarts entre les deux jeux de projection
onusiens et celui du Plan Bleu sont relativement minimes : en 2025, l'écart porte
sur 500 000 habitants'8' à peine ; un chiffre dérisoire par rapport aux très fortes
surestimations par le passé des populations algérienne (7 millions) et marocaine
(7,5 millions).
Globalement, les trois populations du Maghreb central ou celles de l'Union
du Maghreb Arabe en y incorporant les populations - périphériques - de la Libye(9)
et de la Mauritanie, ont beaucoup ralenti leur rythme de croissance. En cours depuis
une ou deux décennies selon le pays, ce phénomène vient seulement d'être révélé
au grand jour, grâce à ces nouvelles projections. Auront-elles pour effet une att
énuation du discours alarmiste sur l'explosion démographique, la migration et la
sécurité en Méditerranée? Il est à craindre que d'autres sujets d'inquiétude : isl
amisme, drogue, écologie... ne prennent rapidement la relève.
(fi) D'après une repondération urbain/rural des données du Ministère de la Santé Pu
blique, Enquête Nationale sur la Population et la Santé (ENPS II)-1992, Rabat, 1994. Sans
cette repondération l'ISF de 1989-1992 est de 4,04.
(^> Et 40,5 millions d'après la projection officielle du Maroc, Direction de la Statistique,
Projections de la Population du Maroc à long terme, CERED, Rabat, 1992.
(8) Par rapport à l'Algérie ou au Maroc, l'infléchissement de la courbe de fécondité
tunisienne paraît somme toute modeste dans la projection 1994 des Nations Unies.
(9) Les projections de l'ONU pour la Libye, fondées sur des données rares et incertaines
paraissent très exagérées. La fécondité initiale (1990-1994) est estimée à 6,4 enfants par
femme, chiffre très élevé, même pour un pays peu peuplé, producteur de pétrole. Dans des
contextes sans doute voisins, les pays du Golfe arabo-persique ont subi du fait du contre-choc
pétrolier de sérieuses réductions de leur fécondité. Voir Y. Courbage, « Péninsule Arabique.
Les surprises de la démographie», Maghreb-Machrek, avril-juin, 1994. La fécondité libyenne
projetée en 2005-2010 serait encore de près de 5 enfants par femme. NOTES ET DOCUMENTS 186
L'Egypte
II est paradoxal que dans le pays qui accueillit la Conférence sur la population,
le niveau et les tendances de la fécondité restent toujours ouverts à la discussion*10*.
Ces niveaux et ne sont pas en concordance selon que l'on mesure la
fécondité par l'état civil ou par les enquêtes. Un doute additionnel vient de se sur
ajouter avec l'estimation de la population initiale. La proximité entre les estimations
des Nations Unies de 1994 et du Plan Bleu pour 2025 : 97,3 et 97,8 millions ne
doit donc pas faire illusion. Elle est la résultante d'une surestimation des effectifs
de la population au point de départ en 1990 et de celle de la baisse de la fécondité
actuelle et future.
La population égyptienne totale en 1990 (résidents et expatriés) était officie
llement estimée à 55 543 000 habitants' n). Compte tenu de l'existence à cette date
(avant la guerre du Golfe) d'un peu plus de 2 millions d'émigrés, la population
résidente de l'Egypte avoisinait alors 53 millions d'habitants. Au recensement du
18 septembre 1986, la population de l'Egypte était de 48 254 000 habitants. Par
projection au milieu de 1990, le Plan Bleu aboutissait à une population initiale de
53 415 000 habitants. En 1992, lors de l'exercice précédent, l'ONU estima la po
pulation égyptienne résidente à 52 426 000 en 1990, soit un chiffre légèrement sous-
estimé compte tenu des chiffres du recensement de 1986. Sans doute consciente de
cette sous-estimation, la Division de la Population a cette fois-ci réévalué la popul
ation égyptienne de 1990. Mais cette réévaluation est excessive : 3,9 millions de
plus entre les projections de 1992 et de 1994(12). Les retours d'émigrés ne peuvent
expliquer ce gonflement
La fécondité initiale en 1990-1995 a été réestimée à 3,88 enfants par femme
dans les nouvelles projections, soit moins qu'en 1992 : 4,12 et beaucoup moins que les projections du Plan Bleu : 4,81. De récentes statistiques démographiques,
celles de l'état civil(13) et celles des enquêtes démographiques, permettent de penser
que si l'estimation du Plan Bleu pèche par excès, celles des Nations Unies par
défaut ; l'indice de fécondité le plus plausible en 1990-1994, réconciliant les données
sous-estimées des enquêtes et celles de l'état civil plus exhaustif, se situe à mi-
chemin de ces estimations : 4,35 enfants par femme.
Avec 100 millions d'habitants en 2025, l'Egypte pèsera donc lourd dans la
croissance mondiale. Mais elle devra assainir ses données statistiques, car elles ne
cessent d'émettre des signaux contradictoires et qui troublent la vision de son futur
démographique.
(10) Voir par exemple, Youssef Courbage, «La politique de population en Egypte et
son évaluation. Que nous apprennent les enquêtes récentes?», Population, n° 4, 1994.
C1) Central Agency for Public Mobilization and Statistics, Statistical Year Book 1952-
1992, Cairo, 1993.
(12) Ce qui revient implicitement à considérer que plus de 3 millions d'Égyptiens
(6,3%) auraient échappé au recensement de 1986.
(13) Central Agency for Public Mobilization and Statistics, Statistical Year Book 1952-
1992, ouv.cit. et Central Agency for Public Mobilization and Statistics, Pan Arab Project for
Child Development, Egypt maternal and Child Health Survey 1991, Cairo 1993 et National
Population Council/Demographic and Health Surveys, Egypt Demographic and Health Survey,
november 1993. NOTES ET DOCUMENTS 187
La Syrie
La Syrie restera-t-elle éternellement la laissée-pour-compte de la transition
démographique? Aussi bien en 1992 qu'en 1994, les Nations Unies semblent ne
pas croire en la réalité de la transition syrienne. Même le Plan Bleu avait des doutes,
démarrant sa fécondité initiale avec un niveau moindre que celui des Nations Unies,
mais quand même plus élevé que celui que fourniront un peu plus tard les données
réelles. Or, le taux brut de natalité a très fortement diminué depuis 1986 (26 % de
baisse entre 1985 et 1990)(14) et les résultats de l'enquête Child Health Survey de
Syrie de 1993 donnent un indice de fécondité de 4,2 enfants par femme au début
de cette décennie (période 1988-1993)(15). C'est dire que les trois jeux de projection
présentés ici, ont surestimé la fécondité actuelle. Les répercussions de cette sures
timation de la fécondité sur la population totale étaient déjà énormes : 33,5 millions
(ONU 94), 35,3 millions (ONU 92) contre 26,4 millions (Plan Bleu) à l'horizon
2025. Ce dernier chiffre devra sans doute être encore revu à la baisse avec l'i
ncorporation des nouvelles données de fécondité.
La surévaluation de la fécondité transparaît également pour d'autres pays ara
bes du Moyen-Orient : l'Irak par exemple, où l'indice initial de fécondité en 1990-
1995 est estimé à 5,70 enfants par femme -par l'ONU en 1994, alors que l'enquête
Child Health Survey l'avait estimé - avant la guerre du Golfe - à 5,25 en 1989.
En Jordanie, l'indice de 5,57 en 1990-1995 est celui de la dernière enquête DHS,
mais qui couvrait une période antérieure 1988-1990(l6).
La Turquie
La transition féconde, en Turquie, pourrait-elle se dérouler à un rythme plus
lent qu'en Tunisie, voire qu'au Maroc? Selon les Nations Unies, au tournant du
siècle en 2000-2005, la fécondité atteindrait encore 2,72 enfants par femme en Tur
quie contre 2,45 en Tunisie et 2,55 au Maroc et l'écart entre ces pays se maintiend
rait jusqu'à ce que le seuil de reproduction des générations soit atteint. Des données
récentes montrent cependant que cet indice de 2,7 enfants par femme était atteint
dès 1993, dix ans avant la prévision des Nations Unies'17'. Le Plan Bleu, en incor
porant la forte montée de la scolarisation féminine et la convergence des comport
ements reproducteurs dans les divers segments de la population féminine, avait
parié sur une transition turque plus audacieuse. L'effet sur la population totale de
ces différents scénarios n'est pas négligeable : 90,9 millions en l'an 2025 selon la
(14) Youssef Courbage, «Évolution démographique et attitudes politiques en Syrie»,
Population, mai-juin 1994.
(15) « Syria 1993 : Results from the PAPCHILD Survey », Studies in Family Planning,
n°4, july-august 1994.
Об) pOur les autres pays arabes, ceux du Golfe notamment, il est très difficile de juger
du bien-fondé des projections des Nations Unies, celles de la fécondité notamment en raison
de la forte présence de communautés expatriées, dont le comportement reproducteur pèse
beaucoup sur la moyenne nationale.
{X') Enquête Demographic and Health Survey, 1993, citée par Cem Behar, Une tran
sition démographique presque achevée : la Turquie, (à paraître).

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