Financement, échanges et investissement: le cercle vicieux de l'Afrique subsaharienne - article ; n°139 ; vol.35, pg 685-700

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Tiers-Monde - Année 1994 - Volume 35 - Numéro 139 - Pages 685-700
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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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Jean-Marc Fontaine
Financement, échanges et investissement: le cercle vicieux de
l'Afrique subsaharienne
In: Tiers-Monde. 1994, tome 35 n°139. pp. 685-700.
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Fontaine Jean-Marc. Financement, échanges et investissement: le cercle vicieux de l'Afrique subsaharienne. In: Tiers-Monde.
1994, tome 35 n°139. pp. 685-700.
doi : 10.3406/tiers.1994.4909
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1994_num_35_139_4909ÉCHANGES FINANCEMENT,
ET INVESTISSEMENT : LE CERCLE VICIEUX
DE L'AFRIQUE SUB-SAHARIENNE*
par Jean-Marc Fontaine**
L'Afrique pourrait être surnommée le continent de l'Ajustement. Sur
les 8 premiers « Prêts d'ajustement structurels » consentis par la Banque
mondiale en 1981, 4 concernaient l'Afrique1 et en 1992, 35 pays avaient
été à un moment ou un autre soumis à des programmes d'ajustement de
la Banque ou du Fonds, totalisant 162 à haute condition-
nalité, contre 126 seulement pour le reste du monde, anciens pays
du COMECON compris (Banque mondiale, 1992, Annexes). C'est dire
l'importance que revêt pour ce continent l'évolution des conceptions
qu'on se fait du développement à Washington.
Depuis quelques années, un vent nouveau semblait souffler sur les
rives du Potomac : le ton du dernier rapport d'ensemble consacré à
l'Afrique au sud du Sahara (Banque mondiale, 1989)2 semblait indiquer
une rupture avec un certain simplisme macro-économique et réduire
l'écart entre les conceptions des institutions de Bretton Woods et celles
de plusieurs Agences des Nations Unies comme I'unicef (Cornia et al.,
1987 et 1991) ou la CNUCED (Trade Develoment Reports, notamment
depuis 1989). L'apparition de la notion ď « Ajustement tourné vers la
croissance » (Corbo, Goldstein et Khan, 1987) et le retournement appar
ent de la position de la Banque concernant les politiques des pays Est-
* Vincent Geronimi et Eric Saint-Alary m'ont fourni une précieuse assistance dans les recherches pré
liminaires à cet article. Leur première version de ce texte a été discutée en détail avec Yilmaz Akyûz et a
bénéficié des commentaires de Gerry Helleiner. Je voudrais tous les remercier, tout en conservant l'entière
responsabilité des erreurs ou incohérence qui auraient échappé à leur vigilance.
•• Centre de Recherche Economique, iedes, Université Panthéon-Sorbonne, Paris I.
1. Kenya, Malawi, Maurice et Sénégal.
2. Dont les thèmes principaux concernaient l'investissement humain, le renforcement de la capacité
industrielle, notamment du secteur informel, et des associations d'agriculteurs, le rétablissement des infras
tructures, et l'intégration régionale, le tout placé dans une perspective de croissance durable.
Revue Tiers Monde, t. XXXV, n° 139, juillet-septembre 1994 686 Jean-Marc Fontaine
asiatiques (Banque mondiale, 1993) s'accompagnait d'un scepticisme
grandissant à l'égard du credo de la stabilisation pure et dure.
Or le dernier rapport publié par la Banque (Banque mondiale,
1994), exclusivement consacré à l'analyse des politiques de stabilisation
de court terme et à la réaffirmation du catéchisme libéral sur les vertus
de la libéralisation interne, tire un trait sur cette évolution. Cet article
vise à montrer les limites des politiques proposées par la Banque mond
iale à partir de l'analyse de deux phénomènes passés sous silence dans
ce rapport, outre la question de l'intégration régionale (Coussy et
Hugon, 1992), à savoir le comportement de l'investissement et la struc
ture du commerce extérieur. Les deux premières parties rappellent les
contraintes que le financement et la structure des échanges extérieurs
font peser sur les perspectives de redémarrage africain. La troisième rap
pelle les liens entre investissement et diversification des activités product
ives. La conclusion présente les contours et les préalables de politiques
alternatives.
LA FRONTIÈRE FINANCIÈRE
La première chose à rappeler, c'est que l'Afrique a besoin de temps.
C'était un message sur lequel les « Pionniers du développement »
(Meiers et Seers, 1988) s'accordaient. Selon le « Pionnier » le moins sus
pect de tiers-mondisme, Walt Rostow, auteur du célèbre Manifeste non
communiste et inspirateur de la politique d'aide du général Eisenhower
— mais on devrait évidemment également évoquer Ragnar Nurkse ou
Arthur Lewis — , une économie qui stagne avec une technologie simple
doit épargner une proportion de son revenu proche du taux d'accroiss
ement démographique — disons 4 % à 5 %. Pour croître et modifier les
méthodes de production, il faut atteindre, disait-on à l'époque, un taux
d'épargne de 12 % à 15 % — on dirait aujourd'hui 20 à 25 %. Il s'agit
là d'un bouleversement qui prend du temps. Pour Rostow, optimiste
mais intuitif, il faudrait vingt ans pour « décoller ». Pour Chenery
(1986), homme de chiffres, il faudrait soixante ans pour passer de la
phase primaire à la phase industrielle.
Or la transformation des économies africaines a réellement com
mencé au milieu des années 60, il y a donc trente ans, dont dix, voire
quinze, ont été engloutis dans une interminable « décennie perdue ».
L'épargne intérieure brute n'a jamais été élevée en Afrique. En 1970, elle
représentait environ 16 % du PNB, contre 21 % pour l'ensemble des
pays en développement, et n'atteint plus aujourd'hui, selon les estima- échanges et investissement en Afrique 687 Financement,
tions, qu'environ 10 % {World Economie Survey, ONU), 12 % {Perspect
ives de l'économie mondiale, FMI) ou 13 % (Banque mondiale, Rapport
sur le développement dans le monde) du PNB. Ce dernier chiffre (faible,
moins de la moitié du taux moyen de 27 % des économies à « faible
revenu ») est trompeur : il tombe à 10,6 % si l'on exclut le seul Nigeria,
il est inférieur à 5 % pour la moitié des pays africains, et négatif ou nul
pour plus d'un tiers d'entre eux (10 sur 27) avec quelques chiffres vert
igineux : Tchad : — 17 %, Tanzanie : — 11 % pour ne citer que les plus
spectaculaires.
Entre-temps, tout le monde l'admettait, il faudrait suppléer à la défi
cience de l'épargne domestique par des transferts internationaux : aide,
prêts, investissements directs. Or, si les flux financiers envers l'Afrique
sont importants, ils sont insuffisants, et orientés à la baisse. Constants
en termes nominaux depuis 1989, les transferts nets aux pays d'Afrique
sub-saharienne (ASS) représentaient en 1992 11,5 milliards de dollars
(World Debt Tables) — soit environ 6,5 % du PNB. C'est un chiffre
important : plus du quart des transferts nets à l'ensemble des pays du
Tiers Monde (50 milliards de dollars). S'il a permis que l'investissement
(16 % du PNB, en moyenne, contre 24 % pour du Tiers
Monde) chute dans des proportions moindres que l'épargne intérieure,
il n'en a pas pour autant empêché la décroissance au rythme annuel de
— 3,3 % pendant les années 80. Pour se maintenir dans le scénario
« réaliste »' de la Banque mondiale (1989), les transferts nets auraient
dû représenter 8 % du PNB en 1990 — environ 14,5 milliards, soit 3 mil
liards de plus que le montant effectif de 1992. On est donc loin des
19 milliards nécessaires en l'an 2000 — qui représenteraient, en chiffres
réactualisés2, quelque 22 à 24 milliards de dollars de 1992.
Certes, l'Afrique bénéficie de remises, d'allégements et de rééchelonne
ments de dette, mais l'effet en est presque négligeable. Même dans l'hypo
thèse favorable où les « termes de Toronto élargis » seraient appliqués à
l'ensemble de la dette africaine, l'encours total serait diminué d'environ
2,5 milliards de dollars, soit de 1,2 % {World Debt Tables, 1992-1993). En
ajoutant les diverses réductions unilatérales (Allemagne, Belgique, Etats-
Unis, France et Grande-Bretagne) décidées entre 1987 et 1991, soit
0,85 % de l'encours total (Lancaster, 1991), on obtient un chiffre de
l'ordre de 2 %, ce qui représente le taux d'accroissement « naturel »
annuel de la dette africaine depuis le début des années 90. L'application
1 . Hypothèse : Taux de croissance du PNB passant de 4 à 5 % par an, soit un taux de croissance par
tête légèrement supérieur à 1 %, maintien du service de la dette à 9 milliards de dollars par an — il a été de
10,2 milliards en 1992 — , bonne performance des exportations et rétablissement de l'épargne domestique.
Dans ces conditions, 22 milliards d'APD donneraient 19 milliards de transferts nets.
2. En appliquant les déflateurs calculés par l'OCDE, 1992. 688 Jean-Marc Fontaine
des conditions les plus favorables décalerait donc au mieux l'échéancier
d'un an. Si les « termes de Trinidad »' étaient appliqués, 9 pays seulement
parmi les 31 les plus endettés, contre 5 aujourd'hui, tomberaient en
dessous du seuil d'endettement considéré comme viable (rapport de la
valeur actualisée du service de la dette à la valeur des exportations égal
à 2), alors que ce même rapport dépasserait la critique de 2,5 dans
14 pays — contre 20 aujourd'hui.
Il y a donc là une frontière financière nettement contraignante.
Malheureusement, ce n'est pas une frontière ponctuelle, en ce sens que,
même si comme le propose Von der Hoeven (1992) on décrétait un morat
oire total de dix ans sur l'ensemble de la dette africaine, les déficits
externes se reconstitueraient d'eux-mêmes. Le taux de couverture moyen
des importations par les exportations est, pour l'ensemble de l'ASS, infé
rieur à 1 (0,97 pour être précis), mais il tombe à 0,61 si l'on exclut les pays
exportateurs de pétrole et de minerais, ce qui signifie que pour ces pays, le
déficit de la balance commerciale est régulier, prévisible et structurel.
Il ne s'agit donc pas seulement là d'une frontière financière, mais d'une
frontière macro-économique. Evoquant cette fois-ci encore deux autres
« Pionniers », Raul Prebisch et Hans Singer, on rappellera que la crois
sance d'un pays est limitée par l'évolution comparée de ses importations et
de ses exportations. Cette limite retentit directement sur deux facteurs :
l'évolution des taux de change et les possibilités de croissance de long
terme. A taux de change fixe, le taux de croissance relatif d'un pays est
limité par le rapport entre l'élasticité-revenu de ses exportations et celle de
ses importations2. Si ses importations croissent plus vite que ses exportat
ions, il se trouvera confronté à une situation de déficit externe l'obligeant
à ralentir sa croissance — pour diminuer sa demande d'importations. A
moins qu'il ne décide de dévaluer, en comptant sur une modification de
prix pour accroître ses exportations — mais alors probablement au détr
iment de ses concurrents — et limiter ses importations — dans la mesure
où existent des substituts domestiques aux produits importés.
C'est dans ce cadre qu'on voudrait examiner ici la pertinence des politi-
1. Proposition la plus favorable parmi celles qui sont actuellement envisagées.
2. L'argument peut être résumé par l'équation classique :
Ť = (Erx.gS — Erm.g)/(Epx + Epm — 1)
où Ť désigne le taux de croissance du taux de change réel, g$ et g les taux de croissance respectifs des PNB
des partenaires commerciaux et du PNB du pays analysé, Erx, Erm, Epx et Epm les élasticités revenu et les
élasticités prix des exportations et des importations. La contrainte que pose une configuration donnée des
élasticités-revenu se lit clairement dans le cas limite où le taux de change réel doit rester constant (Ť = 0)
soit
g/g$ = Erx/ Erm
le taux de croissance d'un pays par rapport à celui de ses partenaires dépendra du rapport de l'élasticité-
revenu de ses exportations à celle de ses importations, v. Ocampo, 19S6 ou Krugman, 1992, chap. 3. échanges et investissement en Afrique 689 Financement,
ques appliquées à l'Afrique. Comme l'évolution des importations dépend
de l'évolution de la structure productive, et celle des exportations du choix
des secteurs exportateurs, c'est toute la question de la stratégie de long
terme qui se pose derrière celle de l'équilibrage des comptes extérieurs.
Deux questions donc : Quelles politiques pourraient déplacer cette
frontière macro-économique ? Quel est l'espace politique économique
envisageable à l'intérieur de la frontière financière ?
LA TRAPPE DES ÉLASTICITÉS ET LA FRONTIÈRE MACRO-ÉCONOMIQUE
Le déplacement de cette frontière macro-économique repose sur
deux possibilités : à court terme, augmenter les exportations et diminuer
les importations, à long modifier la nature des biens exportés et
le contenu en importations de la production domestique. Comme les
pays d'ASS sont bloqués dans de « mauvaises élasticités », ces deux opé
rations vont nécessiter des actions résolues.
Le rééquilibrage à court terme va se heurter à la faiblesse des élasti
cités-prix et à la rigidité des importations. Les élasticités-prix des expor
tations ne sont pas a priori favorables : la demande mondiale n'est nota
blement influencée par les prix qu'en ce qui concerne les matières
premières agricoles et les minerais, mais les postes quantitativement les
plus importants (boissons tropicales et tabac) présentent des élasticités
faibles, de l'ordre de 0,3 (Bond, 1987). Les élasticités d'offre agricole,
quant à elles, sont très faibles (0,18 en moyenne) (Bond, 1983). A
l'échelle continentale, le problème est compliqué du fait que les pays
africains sont concurrents les uns des autres. Quand l'un d'entre eux
dévalue pour accroître ses exportations traditionnelles, il pèse sur les
prix mondiaux. Cette baisse de prix peut atteindre des proportions
importantes si cette politique se généralise — notamment du fait que la
Banque adresse les mêmes recommandations à tous les pays africains —
au point d'entraîner une chute globale des rentrées en devises (Evans,
Goldin et Van den Mensbrugghe, 1991). Ainsi Godfrey (1985) a calculé
qu'une forte proportion (de 49 à 61 %) des exportations africaines
étaient soumises à ce « paradoxe de composition ». Les estimations plus
récentes, et plus optimistes, de la Banque mondiale (1994, encadré 7.2)
confirment en partie ce diagnostic1 : une relance des exportations tradi-
1 . La chute des prix serait prononcée, mais pas nécessairement supérieure à la croissance des product
ions, tout au moins dans le long terme. Ainsi un accroissement de 10 % de la production de cacao entraî
nerait à court terme une chute des recettes en devises de 1,9 %, mais un accroissement de 3,3 % dans le long
terme. Pour le café, l'accroissement des recettes serait de 6,4 % à court terme, et de 8 % à long terme. Jean-Marc Fontaine 690
tionnelles par la dévaluation produira donc, au mieux, des résultats
médiocres.
L'évolution des importations à court terme n'ouvre pas non plus de
grandes perspectives, pour deux raisons.
La première est que, soumis à une contraction vertigineuse des
importations depuis une décennie ( — 4 % par an entre 1980 et 1991,
BM RDM 93), les pays africains ont déjà « fait le ménage », n'importent
plus aujourd'hui que des biens indispensables et ont pour la plupart
probablement crevé le plancher des importations incompressibles.
Entre 1986 et 1990, les importations moyennes per capita de 12 pays
africains représentaient 46 % du niveau moyen atteint en 1975-1979 (et
66 % si l'on exclut le Zaïre et le Nigeria)1. On est donc certainement
arrivé au seuil incompressible d'importations. Qui plus est, à réduire
prioritairement les importations de biens d'équipement, on a sacrifié le
long terme au court terme, l'investissement au rééquilibrage des
comptes courants. Or, si la croissance doit reprendre, on assistera à un
rattrapage de sorte qu'on doit s'attendre à une remontée, et non pas à
une diminution ni même une stabilisation, des niveaux d'importations.
(Lopez et Thomas, 1988).
La seconde raison tient à l'évolution de la structure des importat
ions. Par définition, les importations incompressibles ne sont plus subs-
tituables à la production domestique mais leur seront au contraire vra
isemblablement complémentaires. S'ouvre alors un cercle vicieux où
toute réduction supplémentaire des importations étrangle le secteur pro
ductif — le secteur industriel, évidemment, par pénurie de pièces déta
chées, mais aussi le secteur agricole, gros consommateur (direct et indi
rect, par exemple via les transports) d'importations. Or dans une
économie étranglée par les importations, un dilemme particulier se pose
(Ndulu, 91) : on peut affecter les devises à l'importation d'inputs indust
riels, et continuer à faire tourner la machine, ou investir. Mais on ne
peut pas faire les deux. L'arbitrage court terme / long terme se renforce
d'autant, resserrant encore la « frontière macro-économique ». Le ré
équilibrage de court terme par diminution des importations ne peut
alors se faire que sur le mode récessif, par blocage de l'Offre.
De plus, le degré d'étranglement par les importations dépendra du
mode de gestion de la compression des importations. Le recours à des
contrôles quantitatifs l'atténuera relativement dans la mesure où le pro-
1. Même en considérant la période 1975-1979 comme une période de forte importation, on obtient,
entre la 1™ et la 2e moitié de la décennie (importations per capita de 1986-1990 comparées à 1980-1984), des
déficits d'importation de 54 % (88 % en excluant Nigeria et Zaïre). Calculs personnels de l'auteur à partir
des World Tables. Les pays retenus sont ceux correspondant aux core adjusters définis par Jaycox (1993) aux
quels on a adjoint le Zaïre. échanges et investissement en Afrique 691 Financement,
cessus d'allocation des devises favorisera en priorité l'importation d'in-
puts. A l'inverse, une libéralisation des importations telle que proposée
par la Banque mondiale1 entraînera immanquablement deux consé
quences : un accroissement de la demande totale d'importations par un
phénomène de rattrapage (Ocampo, 1987) — et donc un accroissement
du déficit externe — et une modification de la structure des importat
ions en faveur des importations de biens de consommation et au détr
iment des inputs et biens de capital (Oyejide, 1992 ; Fontaine, 1992&) —
et donc un resserrement du garrot sur le secteur productif. Si, enfin, le
rééquilibrage des comptes s'opère par la dévaluation, on verra se multi
plier les effets récessifs : effet récessif traditionnel des dévaluations dans
les économies déficitaires (Lynx, 1994) et récession par blocage de
l'Offre.
En ce qui concerne les déterminants « lourds » de l'insertion interna
tionale, les élasticités-revenu, les estimations faites par Pritchett (1986)
situent les élasticités africaines dans la même tranche que les autres pays
en développement, aux alentours de 1,33, estimations comparables à
celles utilisées par la Banque mondiale (1989) pour ses projections à
moyen terme (moyenne de 1,2 pour l'ensemble de l'ASS, et de 1,5 pour
les pays ayant connu les meilleures performances : Ghana, Kenya, Mauri
ce)2. Les élasticités-revenu des exportations, par contre, sont certain
ement faibles. Les calculs réalisés par Rittenberg (1986) montrent que la
moyenne de ces élasticités pour 7 pays africains est de 1,17 (mais 0,93 si
l'on exclut le Togo) contre 1,88 pour l'ensemble des pays en développe
ment. Sur 9 pays présentant des élasticités inférieures à 1 dans un échant
illon de 35 pays, près de la moitié (4) sont en ASS, qui compte pour un
cinquième seulement de l'échantillon total.
Où tout cela nous mène-t-il ? A la conclusion que, dans le court
terme, les tentatives de relance des exportations traditionnelles ne réus
siront pas à repousser la frontière macro-économique, et risquent même,
si elles s'opèrent par le recours à une dévaluation réelle permanente, de
resserrer cette contrainte en aggravant l'étranglement par les importat
ions. Et que, dans le moyen-long terme, la faiblesse des élasticités-
revenu de ses exportations maintiendra un verrou sur ses possibilités de
croissance. La diversification des exportations est donc une priorité
absolue.
1 . Dont la première étape consiste à démanteler l'appareil quantitatif et à le remplacer par une régula
tion par les prix, c'est-à-dire par la demande domestique solvable à court terme.
2. Les calculs faits par Allechi (1992) pour la Côte-d'Ivoire permettent de se faire une idée plus précise
de la différence d'élasticités-revenu des diverses importations, avec une élasticité totale de 1,6, mais de 0,96
seulement pour les produits alimentaires, de 1,22 pour les produits manufacturés et de 2,02 pour l'énergie. 692 Jean-Marc Fontaine
DIVERSIFICATION DES EXPORTATIONS
ET COMPORTEMENT DE L'INVESTISSEMENT
C'est une autre boucle de raisonnement qui s'ouvre ici, et qui touche
de plus près aux réformes de plus longue haleine mises en œuvre par la
Banque mondiale.
Commençons par un constat : les politiques d'Ajustement ne se sont
pas révélées favorables à la diversification des exportations. Ainsi,
la CNUCED (1991) relève la faiblesse et la rareté des prêts consentis par la
Banque mondiale et la Société financière internationale en faveur de la
diversification des exportations africaines. Et de fait, 4 seulement des
14 pays (28 %) considérés comme les meilleurs ajusteurs (Core Adjust
ers) par la Banque mondiale (Jaycox, 1993)1 ont atteint et réussi à
maintenir entre 1986 et 1990 un indice de concentration des exportat
ions2 inférieur à celui de la fin des années 70. Parmi les « autres pays »
correspondant aux autres groupes définis par Jaycox, cette proportion
est de 9 sur 24 (38 %). A priori donc, si l'ajustement entraîne effectiv
ement un accroissement des exportations, il semblerait plutôt en décou
rager la diversification.
C'est, pour une part, un résultat logique dans le court terme : la réa
nimation des exportations traditionnelles diminue mécaniquement le
poids relatif des autres exportations. Mais à plus long terme, il semble
bien qu'en concentrant les efforts sur la réanimation du potentiel expor
tateur traditionnel, les politiques d'ajustement exercent un « biais » à
rencontre de la diversification. La dévaluation, tout d'abord, exerce un
effet d'éviction à rencontre des utilisateurs d'inputs échangeables. Ainsi,
le bois qui était utilisé au Ghana dans l'industrie d'ameublement a-t-il
été comme aspiré par le marché mondial, privant une industrie poten
tiellement exportatrice de son input de base (Fontaine, 1992). Ensuite,
la libéralisation, et notamment la libéralisation financière et l'affaibliss
ement ou la suppression des organes de financement spécifiques, établit
une « neutralité » entre activités productives (cf. article de Y. Akyuz
dans ce numéro) qui exerce en réalité une discrimination à l'égard des
1 . Burundi, Ghana, Gambie et Lesotho, ces deux derniers cas très particuliers : une économie à forte
contrebande, où la structure des exportations a peu à voir avec la structure domestique de production, et une
économie enclavée dans l'ensemble industriel Sud africain. L'échantillon des Core adjusters est composé de
Burundi, Gambie, Ghana, Kenya, Madagascar, Malawi, Mauritanie, Nigeria, Tanzanie, Zambie, et Zim
babwe. Les autres catégories définies par Jaycox sont : les économies en guerre ou en crise politique endé
mique, les petites économies de moins de 1 million d'habitants et les pays de la zone CFA.
2. Indice de dépendance envers les trois premiers produits d'exportation CNUCED/UNCTAD, Commod
ity Yearbook, diverses années. échanges et investissement en Afrique 693 Financement,
activités nouvelles, particulièrement des activités de diversification des
exportations où les risques sont les plus élevés.
Enfin, la diversification suppose la mise en place d'une politique
industrielle. C'est une notion totalement absente des programmes de la
Banque mondiale (Riddell, 1990) et qui heurte sans doute profondément
sa philosophie, comme l'indique la fréquence de suppression des
mesures de soutien à l'industrie1. A part donc les possibilités de diversi
fication à partir de l'agriculture, qu'il ne faut pas négliger2, la question
de la diversification des exportations est reliée à celle de la politique
industrielle, et au comportement des investissements.
Or, s'il est un fait aujourd'hui bien établi, c'est que l'investissement a
décru au rythme de — 3,3 % par an au cours de la dernière décennie, et
que les mesures d'ajustement ont aggravé cette chute (Banque mondiale,
1988, 1990, 1992, Mosley et al, 1991, Elbadawi, 1992, Leenhardt et
FHériteau, 1992, résultats synthétisés in Fontaine, 1993). L'argument de
la Banque selon lequel il s'agit d'une « pause de l'investissement »
engendrée par une dépression « transitoire » due à la phase de stabilisa
tion, aux délais de réaction et à l'attentisme des investisseurs suite à la
mise en place des réformes (Banque mondiale, 1992 et 1994), cet argu
ment n'est pas vraiment convaincant. D'abord, parce que la pause est
longue. Ensuite, et surtout, parce qu'il est probable que les réformes
elles-mêmes inhibent l'investissement (v. simulations réalisées par Ben
jamin, 1992).
Outre les réformes sectorielles déjà mentionnées, les nombreuses
liquidations qui ont accompagné la réforme du secteur public et la
diminution programmée de l'investissement public ont réduit les occa
sions d'investissement privé dans des pays où les activités publiques et
1. La grille d'analyse des réformes établie par la CNUCED sur 23 pays africains (CNUCED, 1991,
Annexes) montre par exemple que sur 16 réformes sectorielles introduites par la Banque mondiale entre 1987
et 1989, 12 diminuaient les incitations à investir dans l'industrie : S suppressions des schémas de promotion
des investissements, 4 suppressions de subventions d'investissement et 3 suppressions d'organes de
planification sectorielle. Par comparaison, cette même grille recense quelque 70 interventions favorables à
l'agriculture.
2. Ainsi l'exemple du Kenya, qui a développé les exportations de haricots verts, de fruits frais et de fleurs
coupées, est-il souvent donné en exemple. Mais il faut nuancer les enseignements de cet exemple sur deux
points. D'abord, noter que ces exportations sont, en réalité, assez intensives en capital, recourant à des
moyens de transport sophistiqués (transports réfrigérés) et à une infrastructure de communication moderne
permettant d'éviter le stockage au départ comme à l'arrivée. Ensuite, noter que la paysannerie du Kenya (ou
plutôt sa frange exportatrice) est atypique : les paysans de la Province centrale et du mont Kenya sont des
calculateurs redoutables, habitués à jouer avec les risques, et insérés de longue date dans des échanges mar
chands (Swainson, 1980). L'expérience n'est probablement donc pas transposable sans un long apprentis
sage. Et de plus, si l'élasticité-revenu des exportations calculée par Rittenberg (1988) pour le Kenya est forte
(1,63) c'est aussi sous l'influence de l'accroissement des exportations manufacturées de la fin des années 70
au début des années 80. La limite à la diversification par la seule agriculture se lit dans la reconcentration
des exportations du Kenya à la fin de la décennie 80, au fur et à mesure que le secteur manufacturier s'es
soufflait.

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