Folie avec conscience - article ; n°1 ; vol.16, pg 123-163

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L'année psychologique - Année 1909 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 123-163
41 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1909
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Alfred Binet
Th. Simon
Folie avec conscience
In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 123-163.
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Binet Alfred, Simon Th. Folie avec conscience. In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 123-163.
doi : 10.3406/psy.1909.3790
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1909_num_16_1_3790VI
POLIE AVEC CONSCIENCE
I. — HISTORIQUE
Esquirol, Morel. — Si l'on remonte à la première classification
des maladies mentales, à celle qui fait réellement date — nous
voulons parler de la classification de Pinel — , on s'aperçoit que la
folie avec conscience n'y figure pas; elle n'y figure ni en nom, ni
même comme idée. Pinel, chargé d'un important service à l'hospice
de la Salpêtrière, avait senti le besoin pratique de répartir tous ses
malades en catégories distinctes; et c'est de là, de ce besoin d'orga
nisation hospitalière qu'est née sa classification. Elle se compose
de quatre groupes : manie, mélancolie, démence, idiotie1. Il n'est
pas douteux que les malades dont nous allons maintenant nous
occuper auraient dû être rangés dans la mélancolie, car c'est une
folie qui présente, selon la notion que Pinel s'en était formée, un
objet circonscrit, et cette de folie à objet circonscrit est
importante dans la folie avec conscience; mais en réalité, on ne
trouve dans le traité de Pinel aucune observation reconnaissable de
folie avec conscience. Cela s'explique un peu. Ce sont des malades
qui restent le plus souvent, et encore aujourd'hui, en dehors de
l'asile, et la classification de Pinel, relativement étroite, ne porte pas
sur tous les troubles mentaux possibles et réellement existants,
mais seulement sur la population dont il était chargé.
C'est à Esquirol 2 que l'on doit la première notion des folies avec
conscience. Il en a saisi, nous ne dirons pas le caractère véritable,
mais du moins un des caractères les plus apparents, à savoir que
ce sont des folies limitées quant à leur objet, et laissant subsister à
côté d'elles la presque intégrité de l'intelligence. Les folies partielles
occupent dans son œuvre une place à part, il a créé à leur
intention un nouveau groupe, celui des monomanies. Le terme de
monomanie est du reste bien expressif. Dans ce groupe, il a fait
entrer comme première subdivision la mélancolie ou lypémanie,
qu'il caractérise simplement par une teinte particulière de dépres-
1. Pinel. Traité médico-philosophique sur V aliénation mentale, 1809,
p. 128 à 192.
2. Esquirol. Des maladies mentales, Paris, Baillière, 1832, t. I, p. 22
et 404. 124 MÉMOIRES ORIGINAUX
sion; et à côté de ces mélancoliques, ou monomanes avec passion
triste et oppressive, il place les monomanes avec passion excitante.
C'est dans cette seconde subdivision, très vaste, que figurent les
aliénés avec conscience. Plusieurs chapitres leur sont même
réservés; tous n'y sont pas, il est vrai, on y trouve seulement ceux
qui sont sujets à des impulsions, et d'une manière toute spéciale,
ceux dont l'impulsion a un but homicide.
Peut-on conclure de tout ceci qu'Esquirol a vu et bien compris la
folie avec conscience? Oui et non. Il n'en a eu qu'un sentiment
incomplet, et c'est fort naturel; mais précisons la raison pour
laquelle ce sentiment était à la fois juste et incomplet. Le terme de
folie partielle, nous lé remarquons ici pour la première fois, reste
tout à fait banal, si on ne le précise pas; et dans son sens banal il
conviendrait à une foule d'aliénés bien différents; le terme de
monomanie s'expose aux mêmes critiques. On peut l'employer pour
signifier au moins deux contrastes différents : le contraste entre
une intelligence bien saine ou relativement saine et une volonté
débile ; ou bien le contraste entre une partie d'intelligence restée
saine et une autre partie d'intelligence qui est délirante. Le premier
de ces contrastes se réalise seulement dans la folie avec conscience,
il en est la caractéristique; nous le montrerons plus loin avec
détails et preuves à l'appui.
Esquirol a insisté sur ce caractère, il l'a vu et bien compris; il
avait proposé le nom de monomanie instinctive i pour désigner le
groupe des malades dans lequel on le rencontre ; et l'on peut être
étonné par suite qu'il ne l'ait pas distingué complètement des
autres formes de folie partielle, c'est-à-dire des cas où le contraste
a lieu entre deux parties d'intelligence; cependant il ne l'a pas fait;
on ne peut donc pas dire qu'il ait compris la folie avec conscience;
car comprendre une chose consiste non seulement à saisir les
attributs communs à sa classe, mais à saisir les attributs différents
qui séparent cette classe et les autres.
Avec Morel 2 la folie avec conscience s'isole davantage ; elle n'est
plus une subdivision, mais un groupe principal désigné sous le nom
de délire émotif. Et il croit que l'émotivité de ces malades est un
facteur si important qu'il a donné à son idée une forme très origi
nale, et conforme du reste aux opinions anatomiques de l'époque.
Comme on supposait alors que le système ganglionnaire viscéral est
la source des émotions, il fait de ce délire émotif une maladie du
système ganglionnaire. Inutile de discuter cette idée surannée.
Dégageons plutôt ce qui était juste dans la conception de Morel. Il
a eu raison de bien mettre en lumière le facteur émotion ; raison
aussi de considérer son délire émotif comme une maladie spéciale,
bien distincte des monomanies d'Esquirol; sur l'exactitude de cette
distinction, et sur l'originalité de la folie avec conscience, nous
1. Esquirol. Des maladies mentales, t. II, p. 12.
2. Morel. Études cliniques. Traité théorique et pratique des maladies
mentales, etc., 2 vol. Nancy, 1892. Traité des maladies mentales, 1860. A. BINET ET TH. SIMON. — FOLIE AVEC CONSCIENCE 125
insisterons un peu plus loin. C'est un progrès sur Esquirol; car en
rapprochant trop les fous avec conscience et les autres monoman
iaques, Esquirol avait commis une erreur que nous montrerons.
Seulement Morel a le tort d'inventer ce terme de délire émotif,
qui est trop vague, trop général surtout, car il n'y a pas que chez
ces aliénés qu'on peut rencontrer à la base du délire un état émo
tionnel important.
Après Morel, nous entrons dans une période où l'analyse des
symptômes conduit à de l'émiettement. La folie avec conscience perd
son unité; on n'en fait pas la synthèse, on l'étudié et on la conçoit
par morceaux. C'est, pourrait-on dire, un peu la faute de la maladie;
car elle se présente, suivant les individus, en des formes si origi
nales et si curieuses, que la tentation vient de traiter chacune de
ces formes en un chapitre distinct. C'est le règne des monographies,
et la terminologie devient extrêmement importante. On parle de
délire du toucher, de folie du doute, de phobies diverses ; et le nombre
de ces phobies qu'on distingue les unes des autres par un nom est
innombrable : nosophobie (peur des maladies), claustrophobie (peur
des espaces clos), agoraphobie (peur des endroits découverts), éry-
throphobie (peur de rougir), etc.; puis il y a encore toute la série
des manies, que l'on distingue aussi par leur objet : kleptomanie (ou
impulsions au vol), pyromanie (ou impulsions incendiaires), onoma-
tomanies (ou impulsions verbales), etc., et dernièrement encore,
on a ajouté une maladie nouvelle, la maladie des tics. — Mais au
milieu de tous ces détails, un point important reste saillant,
qu'auteurs français et anglais contribuent également à mettre en
lumière : la lucidité des malades. Ce sont des gens qui le plus
souvent n'ont pas de délire, et qui raisonnent sainement sur leur
état. Il y a là un caractère primordial, et pour le rappeler con
stamment, nous avons pris parmi tant de noms proposés celui de
folie avec conscience*, qui fut employé autrefois. Cette lucidité a été
l'occasion de bien des discussions, des erreurs, et des malentendus,
surtout entre médecins et magistrats. Ces derniers ne pouvaient pas
comprendre qu'un homme qui a son bon sens, qui raisonne, qui
réfléchit, puisse être considéré comme un aliéné; on leur montrait
des sujets qui avaient obéi à une impulsion, qui gardaient le sou
venir de cette impulsion, qui expliquaient qu'ils étaient restés
conscients pendant l'exécution de l'acte et ne pouvaient invoquer
que l'excuse de l'irrésistibilité. Les magistrats eurent beaucoup de
peine à admettre que de tels malades fussent des aliénés et par
conséquent des irresponsables. Il est facile de se rendre compte du
point de vue auquel les magistrats se plaçaient. Pour eux la folie
consistait essentiellement dans un obscurcissement de l'intelli-
1. Malheureusement, ce terme n'est pas tout à fait satisfaisant, car il
n'exprime pas que le jugement est conservé presque intact dans cette
maladie, et la conscience est autre chose que la lucidité. Un terme meil
leur serait celui de folie lucide; nous ne l'employons pas, parce qu'il est
peu usité. 126 MÉMOIRES ORIGINAUX
gence, dans une incapacité de comprendre et de réfléchir. C'est
par là qu'ils distinguaient l'aliéné et le criminel ; le premier ne
sachant pas, ne comprenant pas, et le second comprenant les con
séquences de ses actes et les sanctions de la loi. Or, dans la folie
avec conscience se présentait une situation qui bouleversait com
plètement ces idées. Le fou avec conscience est un individu qui
conserve son intelligence, il a la notion tout à fait claire du bien et
du mal. Il n'a qu'à choisir entre eux, semble-t-il ; et quand l'alié-
niste fait observer que c'est sa volonté qui est débile ou enchaînée,
le magistrat a peine à se rendre à cette observation; d'abord, parce
qu'il croit en principe au libre arbitre, comme à une vérité intan
gible et à une réalité immuable, et ensuite parce qu'il n'admet pas
qu'on puisse être fou sans déraisonner. De là des discussions sans
nombre : discussions de magistrats, de médecins et de philosophes.
Les belles expositions que Maudsley a publiées dans Crime et
folie (Paris, Alcan, Bibliothèque scientifique internationale) datent de
cette époque, et se réfèrent à l'état d'esprit des magistrats qu'il
fallait convaincre. Du reste, ces questions étaient assez difficiles à
éclaircir au point de vue psychologique. Le désaccord existait quel
quefois entre les médecins. Même notre Lasègue fit condamner un
jour un kleptomane avéré.
Magnan. L'idée mère de sa classification. — Magnan est un des
aliénistes qui ont joué un rôle historique dans l'évolution de cette
question, et on peut même ajouter qu'il a renouvelé non seulement
toutes les questions auxquelles il a touché, mais toute l'aliénation.
Avec lui commence une ère nouvelle; elle est importante à bien
des titres : à cause du nombre de ses élèves, du succès de ses
idées, et à cause des changements de points de vue qu'il a inaugurés
en aliénation. Comme nous rencontrerons son influence dans toute
l'aliénation, il est bon d'en donner dès maintenant le caractère
d'ensemble.
Ce qui fait surtout l'originalité de Magnan, c'est qu'il a eu en
aliénation des idées générales. Toutes les fois qu'on étudie l'hist
orique d'une question de psychiatrie, on fait la même constatation.
On trouve trois périodes : la première, celle de Pinel et d'Esquirol,
voit s'élever une grande construction, une classification de toutes
les maladies mentales. Mais l'œuvre est prématurée, les aliénistes
qui succèdent à Pinel et à Esquirol s'en aperçoivent; ils compren
nent que les analyses ne sont pas assez avancées pour permettre
un classement définitif, et ils font force monographies, sans songer
à les rattacher les unes aux autres, sans s'inquiéter de savoir si
elles chevauchent. Cette seconde période est une période d'émiet-
tement. Elle se clôt avec l'arrivée de Magnan. Notre grand aliéniste
français est chargé par les services administratifs de la Seine de
répartir tous les aliénés dans les divers hospices qui dépendent de
ce département; il est à la tête du bureau central de l'Admission,
où il a été obligé, à lui seul, de formuler par un certificat écrit le
diagnostic de près de cent mille malades. Les nécessités de cette A. BINET ET TH. SIMON- — FOLIE AVEC CONSCIENCE 127
organisation prolongée devaient l'amener à ne pas s'attarder curieu
sement sur tel ou tel malade aberrant, mais à classer tous ceux qui
se présentaient à lui, sans en laisser un seul en dehors des cadres.
Ajoutons que les aptitudes naturelles de son esprit ont dû se joindre
aux exigences de sa fonction. Il s'est toujours montré préoccupé
des grandes lignes, plutôt que du détail curieux et oiseux. Il ne
s'attardera pas, à la manière allemande, à faire une analyse exhaust
ive de tous les signes d'aliénation rencontrés chez un sujet parti
culier. « Je n'ai pas besoin de tout cela pour faire mon diagnostic »,
dira-t-il; il va d'emblée à l'essentiel, laissant de côté l'accessoire.
Un tel esprit était donc bien armé pour tenter une classification
des maladies mentales. Celle qu'il propose peut avoir des lacunes,
contenir même certaines erreurs, mais il fallait qu'elle fût tentée;
et c'est l'honneur de Magnan d'avoir réussi une œuvre , pour
laquelle tant de ses devanciers avaient échoué, et sur laquelle ses
contemporains et ses successeurs ont si longtemps vécu.
Suivons d'abord la trace de ses idées dans l'étude de la folie
avec conscience. Ici comme pour toutes les autres maladies mentales,
il exécute à peu près le même travail : et voir ce qu'il a fait ici,
c'est deviner déjà ce qu'il fera ailleurs.
D'abord nous lui devons la synthèse de tous les cas épars dans
lesquels s'était morcelée la folie avec conscience. Il les a rappro
chés, apparentés, il a décelé leurs caractères communs sous leurs
formes variées, il a fait passer à l'arrière-plan leur contenu anec-
dotique si riche et si pittoresque, mais dont la considération ne
menait qu'à des études fragmentaires et sans portée. Et là ne s'est
pas bornée son œuvre. Arrivé à une conception d'ensemble de toute
l'aliénation, il a marqué au groupe de phénomènes dont nous par
lons une place déterminée dans cet ensemble.
Quel est donc le principe de sa classification?
Magnan en emprunte les éléments à son prédécesseur Morel dont
le traité sur les dégénérescences a exercé tant d'influence1. Morel
avait insisté sur ce fait que l'aliénation est une maladie de famille,
préparée par l'hérédité, et se manifestant chez des êtres qui dès leur
naissance ne ressemblent pas à des exemplaires d'humanité normale.
Il avait prononcé à leur propos le mot vague et redoutable de dégé
nérescence, Magnan s'empare de l'idée de Morel, la reprend, la
développe, la dépasse.
Il est frappé de la nécessité d'un état de prédisposition. C'est
dans ce sens qu'on dit : n'est pas fou qui veut. On ne devient fou
que si l'on présente une aptitude spéciale aux troubles mentaux. —
Qu'est-ce donc qui commande cette aptitude? C'est la qualité d'être
un héréditaire, c'est-à-dire que l'être qui l'apporte dérive de parents
présentant plus de troubles pathologiques que les individus ordi
naires. Jusque-là, rien que de banal. Mais pour Magnan, et c'est
son idée propre, cette prédisposition héréditaire reconnaît deux
1. Morel. Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales
de l'espèce humaine, avec atlas. Paris, Baillière, 18S7. MÉMOIRES ORIGINAUX 128
degrés, deux degrés qui entraînent une différence psychologique
chez les sujets qui en sont victimes et des différences également
dans la forme des accidents qui éclatent chez eux. Le premier
degré est celui de la prédisposition simple, le second est celui de
la prédisposition avec dégénérescence.
Chez les prédisposés simples il y a une base normale, mais vul
nérable aux causes occasionnelles puissantes, fatigue, épuisement,
intoxications, douleurs morales, etc. Le sujet, jusqu'à l'intervention
de ces causes, reste sans doute en imminence d'aliénation, mais
la folie et la prédisposition sont chez lui latentes.
Chez les prédisposés avec dégénérescence la base est anormale
et cette base est en outre particulièrement fragile. Ils portent des
stigmates, ou déformations du corps et de l'esprit, qui présentent
ce double et si important caractère, 1° ne pas appartenir à la race
— et par conséquent être des caractères acquis; 2° ne pas con
stituer un progrès pour l'individu et son espèce ; de là leur nom
de stigmates de dégénérescence. Ils sont d'ailleurs d'autant mieux
nommés ainsi que la dégénérescence se définit par la réunion des
deux caractères précités. Elle consiste dans une tendance d'un être
à ne pas ressembler à ses parents, à s'en séparer, à en dégénérer,
par l'acquisition de caractères péjoratifs. Il y aurait en outre,
d'après Magnan, un état mental particulier chez les malades dégé
nérés; ils présenteraient un développement inégal des facultés et
une disposition au déséquilibre. Ce dernier terme est un peu vague,
malheureusement. Il faut entendre par là que les dégénérés pré
sentent, pour les causes les plus futiles, des accidents mentaux, et
que le consensus de leurs facultés se trouve facilement rompu.
Avec cette double idée directrice de l'hérédité et de la dégénéres
cence, Magnan a fondé une classification qui est surtout originale
par son caractère bipartite. Elle se compose de deux groupes paral
lèles, et symétriques; et en présence d'un malade quelconque, la
première opération du médecin est de savoir dans lequel de ces
deux groupes antithétiques le malade doit être placé.
Le premier groupe est celui de la folie des héréditaires simples;
elle se réalise sous quatre types différents que Magnan dénomme :
manie, mélancolie, folie intermittente et délire chronique à évolu
tion systématique. — Le second groupe est celui des formes anor
males et atypiques. Magnan semble en concevoir les accidents sur
les mêmes types de folie que le groupe précédent, mais le terrain
sur lequel elles apparaissent en modifie l'aspect.
Le terrain dégénéré communique aux symptômes morbides une
physionomie particulière. Celle-ci ne consiste pas en symptômes
spécifiques, mais provient de l'allure générale des accidents : c'est
l'éclatement brusque, le polymorphisme, l'absence d'évolution, la
faiblesse de systématisation des conceptions délirantes, la possibil
ité d'une terminaison démentielle, enfin d'intermittence
vraie, c'est-à-dire de retour complet à un état normal; il ne peut
exister chez le dégénéré que des rémittences, pendant lesquelles le B1NET ET TH. SIMON- — FOLIE AVEC CONSCIENCE 129 A.
fond reste toujours morbide. Magnan rapporte ainsi à la dégéné
rescence tout ce qui s'écarte des folies simples, tout ce qui présente
du désordre, tout ce qui est la négation d'une évolution régulière.
La distinction susdite entre ce qui est dégénéré et ce qui ne l'est
pas domine toute son œuvre.
On n'a peut-être pas assez remarqué combien cette classifica
tion à double clef est commode pour la pratique. Ce qui embarr
asse en général le clinicien, c'est qu'il a dans l'esprit un type
classique d'affection, et que le malade dont il cherche le diagnostic
présente tel ou tel caractère qui empêche qu'on l'assimile au
schéma. Avec le système de Magnan, la difficulté s'évanouit. On
essaye le diagnostic avec les quatre formes mentales principales : si
le malade n'y rentre pas, on le considère comme un type aberrant,
un dégénéré; et on le classe dans la dégénérescence; par consé
quent, il n'est pas un aliéné qui reste en dehors de la classification.
Avec le système de Magnan, on les classe tous. Il est évident que
c'est un grand avantage pour la pratique. Toute la question est de
savoir si au fond il n'y a pas là quelque artifice.
L'idée mère de la classification de Magnan, la dégénérescence et
l'hérédité, est une conception qui ne manque pas de grandeur phi
losophique, mais vu son importance, on doit être particulièrement
exigeant pour sa démonstration. Admet-on qu'une hérédité très
chargée constitue un type de dégénéré, c'est-à-dire un être chez
lequel les manifestations vésaniques prendront une allure particu
lière d'étrangeté et de désordre; il s'agit alors de savoir si cette
allure particulière se réalise plus fréquemment chez les aliénés
dont l'hérédité est très lourde que chez ceux dont les antécédents
sont sans signification. Une large statistique, très sévèrement crit
iquée, serait nécessaire pour éclaircir cette question; cette stat
istique manque encore, les quelques antécédents pris çà et là par
les cliniciens ne peuvent pas. la remplacer; il est même à craindre
que jusqu'ici les cliniciens n'aient dosé l'hérédité de leurs malades
que d'une façon un peu arbitraire, ou d'après les opinions précon
çues, attachant de la gravité à certains faits quand' on pensait être
en présence d'une folie à type héréditaire, ou considérant comme
insignifiants des faits équivalents, si on s'imaginait qu'on avait
affaire à une forme acquise de la folie. Il y aurait, croyons-nous,
une réforme radicale à introduire dans les méthodes actuelles
d'observation et dans les critériums d'hérédité pathologique. Tout
cela n'est plus à la hauteur des exigences de la science moderne.
Quant au principe même d'une classification bipartite de tous les
aliénés en dégénérés et en non-dégénérés, il aurait besoin, lui
aussi, d'une longue discussion. Il faudrait le discuter alors même
qu'on admet l'existence d'un type de vésanique à caractère dégé
néré. En effet, quand on emploie cette classification bipartite, toute
question de diagnostic repose sur un dilemme entre la dégénéres
cence et son absence. Or, il nous semble que c'est là une orientation
trop exclusive de l'attention, une simplification trop grande du tra-
l'année psychologique, xvi. 9 MEMOIRES ORIGINAUX 130
vail de l'aliéniste, il faudrait tout autant s'occuper d'un diagnostic
différentiel entre les diverses formes morbides anormales. Elles
sont peut-être susceptibles d'être ramenées à des formes simples.
De l'absence de ce soin, il est résulté que le classement dans le
groupe des dégénérés n'est trop souvent, de la part de certains
aliénistes, qu'un aveu déguisé d'ignorance, ou de paresse. Voici un
malade qui ne répond pas au schéma qu'on avait d'abord en vue
d'une forme simple, on n'osera pas à cause de cela écrire à son sujet
qu'il est atteint de manie; on le déclarera atteint de dégénérescence
mentale et on fera suivre cette qualification par la liste des divers
symptômes qu'on rencontre chez lui, symptômes dont fait partie
notamment l'excitation. On peut craindre que ce soit là une façon
d'éluder un diagnostic vésanique délicat1.
Après ces réserves, voyons ce que devient la folie avec conscience,
quand on l'introduit dans une telle classification.
Magnan n'en fait pas une maladie spéciale. 11 en considère les
diverses variétés comme autant de symptômes, ou plus exactement
comme des syndromes épisodiques de la dégénérescence mentale.
Cette conception de la folie avec conscience lui faisant ranger
dans la dégénérescence les aliénés avec conscience, il les y rap
proche par conséquent d'autres aliénés bien différents et notam
ment de ces formes qu'on classe aujourd'hui dans la démence
précoce. Tous ces malades sont groupés ensemble, pour la raison
qu'ils sont des déséquilibrés et réalisent des formes atypiques.
C'est sur ce point certainement que les successeurs de Magnan
s'éloignent le plus de lui, et on peut se demander comment, d'après
quel caractère, il a pu rapprocher dans un même groupe des sujets
aussi conscients que des impulsifs et des obsédés — et d'autre part
des sujets aussi peu conscients que des déments précoces. S'il a
fait cette assimilation, ce n'est pas parce qu'il admet que les fous
avec conscience tombent dans la démence, comme le font les
déments précoces; c'est plutôt parce qu'il croit que les déments
précoces présentent tant dans leur enfance qu'au cours de leur
affection des accidents qui plus ou moins, par leur allure et par
répétition, ressemblent d'une façon fruste aux phénomènes impuls
ifs et aux tics des fous avec conscience. En tout cas, il n'a pas
cru devoir tenir compte, au point de vue classification, du symp
tôme de lucidité qui se rencontre si nettement chez les fous avec
conscience, et les éloigne des déments précoces.
Kraepelin. — A la suite de Magnan, citons Krsepelin. Le célèbre
aliéniste d'Heidelberg apporte en aliénation des idées et des habi-
1. Disons accessoirement que nous n'avons pas l'intention de parler,
dans notre étude, de la dégénérescence, parce que l'admettre, c'est tran
cher un problème d'étiologie, et que nous ne nous occuperons point ici
d'étiologie, mais d'états mentaux. Au reste, s'il vient à être établi qu'une
hérédité extrêmement chargée confère un caractère particulier aux acci
dents vésaniques, il sera toujours temps de faire la place à cette variété
d'accidents, dans n'importe quelle classification des états mentaux qu'on
adoptera. BINET ET TH. SIMON. — FOLIE AVEC CONSCIENCE 131 A.
tudes d'esprit bien différentes. Il ne cherche point des vues d'en
semble, mais des détails; il est l'homme des observations cliniques
nourries de petits signes, exactement et finement observés; il
incline à faire le diagnostic de chaque maladie par une longue série
de symptômes; de plus, sans dédaigner les classifications qui
groupent, il préfère porter le meilleur de son attention sur la
distinction d'entités morbides, et il s'acharne sur les cas qui lui
paraissent les plus obscurs. Tout cela explique qu'il se soit peu
occupé de la folie avec conscience qui, à cause de son symptôme
de lucidité, offre rarement une difficulté sérieuse au diagnostic. Il
se contente de la décrire brièvement sous le nom d' « états psycho-
pathiques » et cela ne signifie pas grand'chose, on en conviendra,
car toutes les affections mentales pourraient justifier une appel
lation aussi banale. En tout cas, ce n'est pas dans ce domaine qu'il
a mis la marque de sa personnalité puissante. Sur un point il se
sépare nettement de Magnan : c'est pour la démence précoce.
Magnan était amené par sa classification à rapprocher, dans son
grand groupe des dégénérés, les fous avec conscience, et ces autres
malades, dont il faisait aussi des dégénérés, et que Kraepelin vient
d'isoler en formant avec eux une maladie nouvelle et originale.
Kraepelin n'admet pas, évidemment, que les déments précoces
puissent voisiner avec les aliénés avec conscience ; et là-dessus,
nous croyons bien qu'il a raison, car l'état mental est tout différent.
Il va plus loin. Il enseigne que la démence précoce est une affection
acquise, et que la folie avec conscience est seule héréditaire et
degenerative. Cette seconde assertion est probablement plus discu
table. Quoi qu'il en soit, dans son tableau de classification, les deux
maladies sont éloignées l'une de l'autre, avec maximum de distance.
Janet et lapsychasthénie. — Enfin, Janet apparaît ici, tout à la fin,
comme dans l'histoire de l'hystérie; il apporte dans l'étude de la
folie avec conscience les qualités et les tendances qu'il avait
montrées déjà en étudiant l'hystérie. Il est clinicien et psychologue;
clinicien, il recueille des observations très fouillées, des tableaux
cliniques très riches; tandis que jusqu'à lui on semble avoir envi
sagé un peu sèchement les phobies ou les impulsions et n'en avoir
saisi qu'un schéma squelettique, Janet s'applique à embrasser
chaque malade dans toute sa complexité. Psychologue, il abonde
en analyses fines, délicates et perspicaces, et aussi, il faut le dire,
en théories compliquées que les médecins sont peu curieux de
comprendre : il élève en l'honneur de la psychasthénie un majes
tueux édifice, qui sans doute est destiné aux médecins, mais dans
lequel ceux-ci ne semblent pas vouloir entrer; ce sont les philo
sophes qui y circulent.
Il a élargi la conception de la folie avec conscience, en y faisant
entrer d'autres formes morbides, dont l'existence était devenue un
sujet de discussion. Nous voulons parler surtout de cette neuras
thénie de Beard, maladie nerveuse mal définie, qui ressemble un
peu, très vaguement, à beaucoup d'autres maladies nerveuses, mais

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