Folkloristes et médiévistes face au texte littéraire : problèmes de méthode - article ; n°5 ; vol.34, pg 943-955

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1979 - Volume 34 - Numéro 5 - Pages 943-955
Folklore methodology and mediaeval literature Bruce ROSENBERG Of all eras the literature of the Middle Ages is the most heavily laden with folklore This essay sets out the methods and theories of folklorists that seem to be of greatest use to the literary medievalist Of most importance is the relation between written and oral narratives particularly the folktale Principles by which the researcher establishes the connection between narratives of different worlds are outlined and guidelines for determining priority and hypothesizing the existence of oral tales are discussed
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1979
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Bruce A. Rosenberg
Folkloristes et médiévistes face au texte littéraire : problèmes de
méthode
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 34e année, N. 5, 1979. pp. 943-955.
Abstract
Folklore methodology and mediaeval literature Bruce ROSENBERG Of all eras the literature of the Middle Ages is the most
heavily laden with folklore This essay sets out the methods and theories of folklorists that seem to be of greatest use to the
literary medievalist Of most importance is the relation between written and oral narratives particularly the folktale Principles by
which the researcher establishes the connection narratives of different worlds are outlined and guidelines for
determining priority and hypothesizing the existence of oral tales are discussed
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Rosenberg Bruce A. Folkloristes et médiévistes face au texte littéraire : problèmes de méthode. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 34e année, N. 5, 1979. pp. 943-955.
doi : 10.3406/ahess.1979.294101
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1979_num_34_5_294101FOLKLORISTES ET DI VISTES
FACE AU TEXTE LITT RAIRE PROBL MES DE THODE
La littérature médiévale en langue vulgaire est plus largement imprégnée
éléments folkloriques que celle de importe quelle autre période Les uvres
savantes écrits philosophiques théologiques ou autres étaient toujours en
latin les sermons toutefois étaient émaillés de proverbes de récits facétieux ou
de légendes populaires Les récits en langue vulgaire eux ont souvent pour
cadre le monde merveilleux du conte Même les romans courtois tels ceux de
Chrétien de Troyes ou les lais de Marie de France les Nouvelles de Boccace et les
Contes de Canterbury de Chaucer sont étonnamment proches des contes
populaires dont ils dérivent ou qui inverse en dérivent Magie croyances et
savoir populaires sont partout Théoriquement donc le médiéviste devrait
connaître le folklore au moins aussi bien que le latin mais bien souvent tel est
pas le cas Joseph Bédier tournait en dérision cause sans doute de leurs excès
ses collègues les folkloristes qui étudiaient les origines du conte populaire
Mais ce faisant il retardé de plusieurs décennies le développement des études
de folklore en France En Amérique les relations tendues entre folkloristes et
médiévistes sont illustrées par le refus de Loomis admettre que les romans
arthuriens puissent avoir pour origine des lubies de laboureurs gardeuses
oies forgerons matrones ou rustres de toute espèce
Le fossé qui sépare médiévistes et folkloristes est dû pour une part comme
dans le cas de Loomis des prémisses erronées mais pour une autre part aussi
la nature propre du folklore Contes populaires contes de fées légendes mythes
fables voire contes de bonnes femmes sont les genres que les folkloristes étudient
avec le plus grand sérieux Pourtant ils sont tous dans acception commune
synonymes de contre-vérités de méprises erreurs vulgaires ou même de
mensonges Récemment la tradition orale elle aussi été victime de cette
suspicion sur la lancée des travaux de Parry-Lord on accuse souvent erreur
ou inexactitude il étudie les chimères des gardeuses oies le folkloriste
intéresse donc une matière méprisée Un grand écrivain qui mérite attention
des spécialistes de littérature Nabokov lui-même évoqué un équilibre subtil
éléments qui témoigne une entreprise artistique délibérée dans Thé song of
campaign) et qui exclut hypothèse une addition progressive de
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fragments si caractéristique de la composition folklorique La chanson Igor
est uvre consciente un seul homme et non la psalmodie fortuite et monotone
un peuple2
Certains auteurs ont pourtant fait uvre utile en établissant un pont entre les
deux cultures un eux Utley montré évidente et incontestable
familiarité de Chaucer avec la tradition orale en particulier dans un livre inédit
sur Les contes de Chaucer où il propose une révision complète des Sources and
analogues de Bry an et de Dempster Le point de vue Utley tenté de proposer
est illustré par les remarques de Oison qui termine son commentaire du
tale en affirmant que la grande scène du poirier. est sans aucun
doute une des grandes scènes comiques de la littérature De même
Robinson observe propos du Pardoners tale qu on parfois considéré
comme la meilleure nouvelle jamais écrite Personne ajoute-t-il jamais conté
cette histoire mieux que Chaucer Avec tout le respect dû au critique pénétrant
et éditeur zélé auteur une des meilleures éditions actuelles de Chaucer un tel
enthousiasme résiste mal un examen attentif Des Trois découvreurs de trésor
qui entre-tuent Aarae-Thompson type 763 et du Poirier enchanté
type 1423 ont existé des milliers de versions orales des centaines de milliers
peut-être dont seul un pourcentage infime été recensé mais aucune elles ni
par Oison ni par Robinson On ne saurait partir un échantillon si limité
affirmer que Les trois découvreurs soit la meilleure nouvelle jamais
écrite ou que Le poirier jamais été mieux conté
Un des postulats de Loomis il dénie une origine populaire cette
matière arthurienne il prise si fort est que le folklore est que le fait de
rustres de toute espèce Aucun folkloriste admettrait cette hypothèse Tout
récemment un de mes étudiants recueilli plusieurs anecdotes devenues
classiques sur un illustre professeur de Harvard transmises
exclusivement par des universitaires que personne ne qualifierait de rustres Et
pourtant le préjugé persiste on ne considérerait peut-être pas ces anecdotes
comme du folklore parce que nous avons tendance associer ce terme aux
paysans de Europe centrale ou aux populations perdues des Appalaches Quelle
serait attitude de médiévistes envers employé une station service qui
prétendrait que John Kennedy est toujours vivant Skorpios on sait que de
telles histoires foisonnent ou même envers importe quel récit transmis par un
portier un chauffeur autobus une serveuse ou un de nos étudiants Or les
histoires qui racontent que Kennedy vit encore sur une île au-delà des mers ne
sont pas moins fantastiques que les légendes sur le roi Arthur toujours en vie dans
île Avalon Il agit bien sûr de deux hommes qui furent trahis puis blessés
mais pas tués dans des circonstances mystérieuses tous deux attendant le
moment où leur retour sera le plus nécessaire leur pays6 Nous ne pouvons
prétendre que la version médiévale mérite seule notre attention parce elle
existe en manuscrit tandis que ses homologues plus récents ne sont que des
inventions de rustres même urbanisés)
Nous pouvons hui trouver de telles histoires intéressantes ou
curieuses mais nous accordons guère importance Les auteurs médiévaux
eux prenaient au sérieux la tradition orale comme le démontrent les sources de
nombreux romans en moyen-anglais ou en ancien fran ais un grand nombre
de pièces du Décameron du Beowulf du Niebelungenlied ou des Contes de
Canterbury Pour les tisserands fran ais qui ont composé les Tapisseries des
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neuf héros le roi Arthur était un personnage tout fait authentique aussi vrai
que Charlemagne On accordait de même toute confiance aux vies des saints
qui pendant longtemps ont existé que dans la tradition orale et empruntaient
bien des traits au conte populaire avant que glise intervienne pour en rejeter
certains éléments légendaires)
Une autre raison explique le faible crédit du folkloriste auprès du médiéviste
il examine habituellement de près les textes littéraires est seulement pour
chercher des données folkloriques ou ethnographiques est ce fait par
exemple Dorson dans un texte qui reste la tentative méthodologique la plus
poussée Thé identification of folkore in American literature Dorson retient
trois critères un critère biographique lorsque on peut prouver
un auteur eu directement accès la tradition orale un critère interne
lorsque la composition de uvre fait apparaître une familiarité explicite avec le
folklore un dernier critère enfin lorsque le dicton le conte la chanson le trait
coutumier que auteur rapporte sont attestés indépendamment de uvre dans
une culture traditionnelle Il est vrai que ces critères illustrent mieux les
préoccupations de ethnologue que celles du spécialiste des littératures est
pourquoi sans doute Dorson cite les uvres de Rowland Robinson et de
William Gilmore Sims comme les meilleurs exemples un usage littéraire du
folklore Mais les spécialistes de littérature américaine pourraient bien estimer
il est généralement ni dans les tâches ni dans les intentions un écrivain de
produire dans son uvre du folklore état pur ou en décrire avec précision les
procédés de transmission
Nous avons pris habitude de penser que auteur lettré utilise la matière
folklorique comme si elle lui était étrangère vivant une substance distincte et
autonome et il devait aller la chercher ailleurs avant de pouvoir en
servir Peu écrivains utilisent le folklore de cette fa on en effet celui-ci
inclut selon Dorson les coutumes et les traditions les superstitions et les
croyances une culture En ce sens tout écrivain incorpore du folklore son
uvre dans la mesure où il intègre son récit ou son poème dans une culture ou
développe son uvre partir de sa propre tradition écrivain vit la tradition il
ne utilise pas moins il ne soit un de ces rares auteurs tels
Lawrence Steinbeck ou peut-être James Joyce qui se servent explici
tement des matériaux et des analyses rassemblés par les anthropologues et les
folkloristes Mais quand Chaucer reprend un récit traditionnel comme Le
Déluge il utilise pas un élément étranger il recrée et transmet un aspect
de sa propre culture
Tout créateur littéraire exprime nécessairement une tradition Si nous
définissons le folklore comme ensemble des coutumes et des traditions
pouvons très bien étudier la scène du dîner de Noël chez Joyce comme la
description ésotérique une fête religieuse On peut encore étudier des
observations anthropologiques ce que Melville raconte de la vie des pêcheurs de
baleines de la Nouvelle-Angleterre Si en revanche le folklore est une culture
marginale peut-être faudrait-il étudier le Sud de Faulkner ou les déracinés de
Hemingway Mais pour quoi faire Nous apprendrions ainsi quelque chose sur
le milieu culturel et ethnographique de auteur mais le critique littéraire
autres buts
Dans un essai bien connu Folklore and the study of literature Taylor
dresse la liste des problèmes rencontrés par le spécialiste qui veut analyser
945 LA CULTURE DI VALE
élément folklorique dans oeuvre littéraire avec plusieurs développements sur
identification et interprétation éléments populaires dans oeuvre littéraire
Il propose en outre un.large programme de recherches tant en ce qui concerne
les matériaux que les approches la signification des gestes dans dibras) le
recours la chanson folklorique dans le Kalevala le repérage des thèmes
folkloriques dans la culture et dans le roman populaires les devinettes dans le
Marchand de Venise tant donné ampleur des perspectives il nous faut donc
choisir aspect qui mérite de notre part le plus attention
Utley ouvert selon moi une voie pleine de promesses il étudie
utilisation par un auteur de narrations cohérentes avec son propre héritage
culturel et qui lui viennent par transmission orale9 Cette approche est en fait
que celle un médiéviste traditionnel soucieux de repérer des sources et des
analogies Utley insiste sur le fait que les sources de auteur médiéval ont été
souvent orales et que existence un manuscrit parallèle exclut pas influence
de la tradition orale Identifier les influences orales et souvent les reconstruire
permet hui de réfléchir sur les intentions de auteur médiéval et de
comprendre le processus de la création mieux on ne peut le faire souvent
pour des auteurs contemporains
Si la méthode Utley pas encore convaincu tous les médiévistes est
parce que les spécialistes de littérature les médiévistes en particulier ont pas de
moyen infaillible pour prouver influence de la narration orale aux origines une
uvre tablir une source folklorique est pas chose facile On ne transcrivait pas
les contes au Moyen Age sinon justement dans les uvres littéraires la preuve
de leur existence est donc déjà paradoxale La méthode du folkloriste présuppose
que intrigue des contes Märchen reste stable dans son ensemble Après avoir
comparé le plus de variantes possibles le chercheur reconstitue un modèle
hypothétique Si de nombreuses versions varient beaucoup en revanche restent
stables ce sont elles qui constituent pour ainsi dire la tradition et on en lit
plusieurs versions des médiévales aux modernes la stabilité du conte apparaît
évidente et ses variations limitées La comparaison par Panzer de plus de deux
cents versions de Jean de ours Aarne-Thompson type 301 avec Beowulf îsat
voir les possibilités une telle étude 10 bien que les folkloristes aient regretté que
Panzer ait ignoré les oikotypes suédois et plus largement Scandinaves car il
supposé tort que les contes indigènes des autres régions ont peu de rapports avec
la tradition orale des fjords)
Il faut donc admettre que existence du conte populaire au Moyen Age reste
un postulat fondé sur des versions recueillies récemment occurrence du
conte sous des formes écrites ce que nous pouvons savoir de histoire de aire
intéressée Le conte populaire en existe pas moins au moins autant que les
prétendus originaux fran ais perdus fréquemment invoqués par le médié
viste Et comme nous le voyons dans le cas de Jean de ours ou de The
tale étude critique par Beichner qui compare avec le contre-type 1361 le
déluge examen de la littérature la lumière du conte populaire peut apporter
beaucoup étude des sources et devenir un instrument critique inappréciable
La preuve de existence de sources orales narratives dans un texte littéraire ou
de Voralité un texte exige en outre accumulation de données Comment
prouver influence de la tradition orale dans les siècles passés Les sources un
auteur peuvent être orales ou écrites ou les deux la fois sinon son récit est
946 LITT RATURE ET FOLKLORE ROSENBERG
une création originale Si on découvre un parallèle oral il faut chercher
connaître la diffusion de ce récit pour savoir comment auteur en eu
connaissance Il faut établir que la version orale est vraiment un parallèle narratif
de la version littéraire est-à-dire que toutes deux ne contiennent pas seulement
un ou deux motifs importance secondaire et dont analogie serait le fait du
hasard Kittredge prétendu que Orfeo dérive de La Courtise tain 12 en se
fondant sur une seule correspondance dans les deux histoires enlèvement de
épouse du roi au milieu un groupe de protecteurs armés est la seule
ressemblance il ait pu découvrir Pour appuyer hypothèse de oralité il faut
une preuve qui vienne la corroborer ainsi par exemple un auteur donne
une version fautive une tradition clairement attestée par les manuscrits
Fondamentalement médiévistes et folkloristes se séparent sur un certain
nombre de principes méthodologiques La formation de ceux-là les rend
circonspects égard de tout ce qui se présente sous forme non manuscrite
expérience de ceux-ci les rend prêts accepter que puisse exister et existe
effectivement la plus insaisissable des réalités la tradition orale Les médiévistes
ne sont pas enclins accepter la notion une performance orale fût-elle la
lecture haute voix un manuscrit se rapproche davantage de la représentation
théâtrale que la lecture silencieuse aujourdhui Les folkloristes ont pourtant
collectivement mené importantes recherches et fait des progrès considérables
dans la compréhension du processus oral en particulier sous impulsion des
travaux de Parry et de Lord Laissant de côté étude du récit oral ils centrent
leurs analyses sur le contexte folklorique et sur le mode de transmission les
médiévistes ne se sont pas servis de ces recherches peut-être parce ils estiment
que les processus de communication au Moyen Age sont qualitativement trop
différents de ceux aujourdhui13 et ils se méfient des spéculations les
concernant
étude du conte populaire fait de réels progrès après les années trente
grâce la constitution de vastes index qui ont permis pour la première fois une
analyse rigoureuse Avant la publication du Motif-index of folk-literature et de la
révision des Types of the folktale 14 étude du folklore en littérature restait
souvent approximative on cherchait un peu partout des parallèles aux épisodes
narratifs de la littérature concernée en se limitant aux récits un seul pays) en se
souciant peu de la configuration des épisodes et de leurs relations internes en tant
que motifs ou que contes Les premiers tâtonnements de la méthode folklorique
appliquée la littérature au cours du siècle dernier consistent pour essentiel en
longues notes au bas des éditions de textes médiévaux avec les listes
considérables de parallèles folkloriques pour chaque épisode identifiable des
romans Les résultats furent totalement vains car on ne sélectionnait pas entre
parallèles et on essayait que rarement de spécifier un rapport structural
historique ou géographique entre eux Une telle chasse aux motifs fut
occasion pratiquée par les spécialistes de littérature arthurienne au début de ce
siècle Leur travail reste ce jour le plus convaincant ils ont tenté de prouver que
la Matière de Bretagne trouvait ses origines dans la tradition celtique sans se
rendre compte de ce que paradoxalement la Matière de Bretagne passait pour
une création lettrée et non pour une tradition issue de gardeuses oies ni de
rustres de toute espèce)
Avec le développement des sources manuscrites comparaisons internatio
nales et interculturelles devenaient possibles Les affirmations des premiers
947 LA CULTURE DI VALE
celtisants appuyaient en grande partie sur le fait ils avaient souvent réussi
trouver des parallèles la matière arthurienne dans les légendes les histoires et
parfois dans les contes populaires Irlande et du Pays de Galles Mais ces
découvertes ont dans une large mesure été rendues possibles par les enquêtes
minutieuses menées par des folkloristes en Irlande dans les années 1890 et au
début de ce siècle Beaucoup Irlandais par esprit nationaliste se sont intéressés
au folklore de leur pays souvent même activement ainsi Synge Lady
Gregory W.B.Yeats et Douglas Hyde qui fut le premier président de la
République irlandaise Mais les celtisants ne cherchaient pas les mêmes motifs ou
les mêmes types de conte en France en Allemagne ou aux Pays-Bas La chose
ailleurs aurait pas été possible cette date parce que analyse scientifique du
folklore dans ces pays est un phénomène récent même si en Allemagne il été un
peu plus précoce) jusque dans les années 1930 les collections de textes de
folklore dans les dépôts archives étaient rares
La constitution de taxinomies des récits populaires permet identifier avec
une certaine précision les types de sources dont dérivent beaucoup de textes Ils
peuvent être fondés sur un type Aarne-Thompson ou sur la combinaison de
plusieurs entre eux sur un ou plusieurs motifs et réoganisés pour essentiel
par auteur développés comme la Chanson de Roland partir une légende
héroïque orale mais en intégrant par surcroît de nombreux motifs certaines
uvres donnent enfin impression une mise en forme orale qui habi
tuellement est inséparable de structures narratives origine La source
utilisée peut nous apprendre beaucoup sur histoire un texte littéraire et sur ses
transformations souvent même elle permet de comprendre la part de auteur
dans son élaboration Des analyses taxinomiques peuvent donc mener une
approche critique
ai démontré récemment que Sir Degaré écrit en moyen-anglais est bâti
pour essentiel partir de trois contes folkloriques Le roi découvre son fils
inconnu type 873 dipe type 931 et La fille aux mains coupées
type 706 15 Que ces identifications soient correctes ou non mon propos était
établir que ces procédés méthodologiques conviennent généralement la
comparaison de récits populaires et de récits littéraires Le chercheur tente en
premier lieu de vérifier si les formes dans lesquelles se présentent les éléments
narratifs contes motifs etc. se retrouvent identiques dans une tradition orale
authentique Si par exemple des motifs constitutifs apparaissent dans la
littérature sous une forme qui est pas celle de la tradition orale le rapport est
improbable Il faut établir ensuite la manière dont auteur eu accès la matière
foikorique dans le temps et dans espace Ainsi il nous fallait découvrir si le type
873 avait été recueilli en France et si le type 706 retrouvé dans les chroniques de
Nicolas Trivet puis dans le Man of tale de Chaucer) avait été connu en
Europe médiévale
Qui apparaît le premier du conte populaire ou du récit littéraire La question
ne cesse de se poser Beowulf a-t-il été écrit partir un Märchen ou un jour un
rustre qui ramenait ses bêtes étable en a-t-il donné est lui faire beaucoup
honneur une version abrégée Il est évident pour les folkloristes que les
narrations aussi complexes que le conte merveilleux ne peuvent se développer de
fa on isolée mais proviennent nécessairement une transmission directe Si cette
théorie monogénétique explique la dissémination des récits oraux les médiévistes
pourraient peut-être étendre comme hypothèse de travail au Beowulf et
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autres récits qui ont une structure proche des contes merveilleux Quand une
comparaison minutieuse entre narration manuscrite et conte populaire fait
apparaître une ressemblance épisode par épisode on peut affirmer également
dans le domaine littéraire la valeur de cette théorie de la monogenèse Tel est du
moins le credo du folkloriste..
Il faut admettre que les preuves éventuelles ne seront jamais une
accumulation de présomptions Nous savons que les auteurs médiévaux
préféraient emprunt la création Lewis imagine un ingénu demandant
Chaucer pourquoi il pas créé ses propres intrigues et le poète de répondre
Dieu merci nous en sommes pas encore réduits cela 16 Et quand on
prend exemple de nos contemporains on observe que Steinbeck Faulkner
Eudora Welty Sims John Hara etc ont tous fait des emprunts directs ou
indirects des traditions orales en revanche aucune de leurs histoires ma
connaissance donné lieu une circulation orale Les médiévistes européens
semblent surtout ouverts aux influences narratives orales et/ou paysannes peut-
être parce ils peuvent observer des paysans dans leur propre société et
comprendre alors la dynamique de la communication entre classes peut-être
aussi parce ils sont intéressés politiquement et idéologiquement glorifier le
peuple Quand on trouve des parallèles oraux et que ceux-ci satisfont aux
critères fondamentaux accessibilié la ressemblance antériorité) peut-on faire
la preuve décisive une tradition manuscrite Poser la question est en fait
inverser les rôles en matière de preuve
La classification des récits dépend de identification de ces éléments de base
les motifs ai déjà suggéré que la seule présence un même motif dans des
sources différentes ne suffit pas prouver un rapport entre elles Beaucoup
études arthuriennes et des différents romans de Tristan ignorent la confi
guration des motifs Les chasseurs de motifs ont fait épreuve de leur méthode
sur un récit très simple écrit en moyen-anglais Sir Orfeo Donovan se montre
très prudent pour lui attribuer comme source irlandaise possible La Courtise
tain puisque selon lui cette histoire ne rend pas compte des épisodes de La
chasse sauvage du Foyer des morts du Retour déguisé 17 Postuler une
source originale fran aise perdue le Lai Orphey mentionné dans Floire et
Blanche/leur vers 1175) permet éluder certaines questions Les partisans de
cette solution nient que le mythe Orphée ait des rapports étroits avec le roman
moyen-anglais ils ne voient pas de lien entre cet original et le roman tel que
nous le connaissons et ne peuvent expliquer addition de plusieurs motifs
mentionnés ci-dessus Mais si nous avons recours ce que on sait de la tradition
orale quelques-unes des questions posées propos de Orfeo trouvent réponse
exemple me paraît riche enseignement pour mon propos Arrêtons-nous un
moment sur ce lai
Je pose que auteur de Sir Orfeo connu le mythe et que ce dernier eu une
importance déterminante que le lai perdu Orphey ait été pour lui une source
directe ou non Si Orfeo dérive du Lai Orphey on peut supposer que auteur
fran ais connu lui aussi le mythe Orphée Rien ne oppose cette hypothèse
et immense succès de ce récit paraît au contraire appuyer
écart le plus frappant entre le roman et son parallèle connu est son
happy end Normalement Orphée et Eurydice finissent aux Enfers
conclusion que la tradition médiévale accoutumée exégèse considérait
comme le paradigme de la punition des pécheurs Mais dans notre roman Sir
949 LA CULTURE DI VALE
Orfeo vient sauver Heurodis de sa captivité souterraine et rentre avec elle pour
régner nouveau Cette conclusion est pas seulement intéressante parce elle
écarte de la tradition Ovide Lors du retour dOrfeo il commence par laisser la
reine derrière lui et déguisé rentre dans son ancien royaume Le dessein avoué
de ce retour incognito est éprouver la loyauté de son intendant Mais épreuve
est pas logique car lorsque Orfeo renoncé son royaume il cédé sans
réserves ni restrictions celui-ci qui doit régner avec le conseil une assemblée
Pas un mot sur le retour Orphée ni sur le gouvernement de intendant pendant
absence du roi Celui-ci est pas vraiment obligé de rendre le royaume Sir
Orfeo Pourquoi dont le roi doit-il éprouver sa loyauté 18
Les conditions du renoncement Orfeo sa couronne rendent certes illogique
son retour masqué mais la tradition romanesque exige souvent de tels motifs
narratifs De la même fa on Tristan et Horn restent chez eux le but est pas
toujours de reprendre son trône) et dans certains des contes de Robin des Bois le
roi Richard lui aussi revient dans son royaume épisode apparaît mieux dans
Odyssée où il arrive de fa on tout fait logique Le retour déguisé fournit un
élément de drame et de surprise et les circonstances de exil Orfeo en
particulier sa transformation au contact de la vie sauvage sont mis en valeur
par ce travestissement malgré leur invraisemblance logique Si la tradition de Sir
Orfeo avait été purement littéraire le dénouement aurait eu lieu aux Enfers mais
comme dans la plupart de ces récits populaires la tradition orale ici joue un rôle
important
Tous les romans ou presque finissent bien il en va de même pour les contes
populaires19 les délits qui sont origine de action sont vengés ou leur
illégalité annulée comme dans Gamely ou Havelock les amants frustrés par
des séparations répétées sont finalement réunis et épousent presque toujours
Horn Launfal The squire of low degree) avec une variante fondamentale ils
sont réunis par la mort Tristan et Iseut) ou bien ils décident achever leur vie
dans un monastère comme dans une des histoires de Lancelot Enfin les vertus
ou la prouesse du héros mis épreuve triomphent des obstacles comme dans
plusieurs histoires de Gauvain)
Ce modèle de conclusion heureuse est si fréquent il est partie intégrante
selon moi de la définition du genre Voilà donc un aspect de la tradition des
romans moyen-anglais dont la transmission été généralement orale et ce trait
est resté assez fort croyons-nous aussi pour inciter le ou les jongleurs qui ont
transmis Orfeo au xive siècle modifier épisode final pour il soit plus
conforme tout ensemble la tradition romanesque et attente du public
Sans doute ceci ne suffit-il pas prouver influence une tradition narrative
orale sur ce roman de telles démonstrations sont nous avons vu plus haut
toujours cumulatives Et pourtant il existe autres preuves Comme bien des
mythes ovidiens connus au Moyen Age par les manuscrits Orphée semble avoir
aussi circulé oralement bien que on ne sache pas quelle fut la version connue
par auteur de Sir Orfeo Son imprécision en ce qui concerne le lignage Orphée
dans le texte Junon est considérée comme un roi ne suggère pas une tradition
savante et même si les scribes sont souvent capables erreurs il est plus facile
expliquer cette méprise en attribuant la transmission orale
Certains récits gardent une grande ressemblance formelle avec le conte oral
dont ils dérivent pour essentiel comme Yvain un au moins Sir Dogare
combine plusieurs types autres présentent une élaboration un petit nombre de
950 ROSENBERG LITT RATURE ET FOLKLORE
motifs comme Li Beaus Desconus ou Sir Gawain and the green Knight Orfeo
appartient la quatrième catégorie la plus difficile cerner une narration
origine littéraire on peut du moins le supposer qui témoigne aussi une
influence orale Une fois encore les preuves sont cumulatives Nous avons déjà
signalé la fin curieuse de Sir Orfeo mais il aussi la mention un arbre bizarre
ympe sous lequel opère le rapt de la reine et qui ne semble plus venir des
récits lettrés mais de la tradition folklorique De même les détails de la possession
Heurodis arrache les cheveux lacère sa chair et ses vêtements évoquant la
possession démoniaque La description de la Maison des morts peut corro
borer idée elle été entraînée au royaume de Satan Où donc auteur a-t-il
entendu parler de tels phénomènes Dans des traités savants Nous en sommes
bien sûr réduits aux hypothèses Mais ce que nous entrevoyons du savoir de
auteur incline attribuer son inspiration une source non écrite
La critique médiéviste qui aborde Or feo comme une uvre de fiction
moderne pourrait considérer avec Donovan que le poème est gâché par
importance accordée au retour et la reconnaissance Orfeo qui détourne
attention de la fuite et du Heurodis moment crucial du poème 20
est fausser emblée la perspective
On pose en principe il agit là un mythe corrompu ou une variation
ou une déformation imparfaitement racontés dégradés par rapport un
bon original et non pas simplement une autre version racontée une fa on
différente Chaucer a-t-il abîmé II Filostrato Sir Orfeo est une histoire un peu de ses homologues et doit donc être jugée en fonction de ce en fait
auteur et non par rapport son hypothétique original
Le retour déguisé attire attention sur le dénouement sur la mise épreuve
de intendant et sur les retrouvailles du chevalier avec son royaume et sa reine Si
on avait voulu mettre accent sur laSortie des Enfers et les épreuves ultérieures
du couple on aurait achevé histoire plus tôt peut-être un peu au-delà de la
moitié du poème tel que nous le connaissons En complétant le récit de cette
manière auteur créé un nouvel équilibre le retour des Enfers est placé au
centre et non pas là où les spécialistes modernes esthétique situeraient le point
culminant de intrigue du récit
étude et analyse du conte populaire proposent donc accessoirement un
résultat inattendu la connaissance plus aiguë de la structure narrative et de sa
complexité Le conte populaire est un genre remarquablement cohérent concis et
efficace Ses connaisseurs sont bien placés pour étudier les romans médiévaux en
particulier les uvres qui dérivent une matrice orale ils peuvent aussi
comprendre la signification structurale des narrations longues et apparemment
divergentes que la critique moderne considère souvent comme rajoutées ou
informes
Cependant de nouvelles erreurs peuvent naître de approche structurale Les
épopées et les romans incluent bien des éléments narratifs et de croyance origine
orale qui ne sont pas en eux-mêmes des contes populaires Il faut donc être très
prudent avant de les considérer comme tels Un article récent de Speculum
pourtant bien étudié Beowulf en utilisant la méthode de Propp pour les
narrations orales Si les résultats en sont pas discutables la méthodologie mérite
quelques critiques 21
En effet Propp lui-même reconnu que certains romans de chevalerie
pour reprendre son expression) possèdent une structure analogue celle des
951

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